ARTICLE
Introduction
Le repérage précoce des troubles cognitifs est essentiel pour
la mise en place rapide d'un traitement, même si la durée du «
gain cognitif » dû à ce traitement est temporaire. Deux démences
au stade précoce sur 3 ne sont pas diagnostiquées, en raison de
difficultés diverses pour la réalisation d'un
repérage efficient en médecine générale (tableau
1). Cette étude avait pour objectif d'évaluer la faisabilité
d'un repérage précoce des troubles cognitifs des personnes âgées
en médecine générale dans la région Limousin, et
de rechercher les facteurs favorisant et limitant ce repérage.
Tableau 1. Les raisons des difficultés de repérage
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*Polypathologie, surdité, déficit visuel.
*Déclin de performances cognitives ou performances basses depuis
toujours.
*Anosognosie des troubles ou déni des troubles.
*Maladie d'Alzheimer, maladie du grand âge, entre « âgisme
» et attitude fataliste.
*Manque de crédibilité des traitements : pas de traitement,
pas de maladie.
*Doute sur la compétence et l'aptitude du médecin à
régler ces problèmes.
*Manque d'intérêt des médecins pour cette maladie,
manque de valorisation.
*Défaut de formation des soignants et difficultés des
médecins pour déléguer.
*Manque de communication entre le champ social, le champ judiciaire
et le champ sanitaire.
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Méthode
Il était prévu d'inclure au minimum un échantillon de
20 médecins généralistes volontaires. L'effectif a été
stratifié sur les trois départements de la région, et sur
le mode d'exercice en zone rurale ou urbaine. Ces médecins généralistes
ne devaient pas posséder de diplôme ou de capacité en gérontologie.
Chaque médecin devait réaliser des tests de repérage des
troubles cognitifs chez des patients de plus de 75 ans, jusqu'à inclusion
de 10 patients acceptant les tests. Ces patients ne devaient pas avoir un diagnostic
antérieur de démence ou syndromes apparentés. Ils pouvaient
être inclus en consultation ou en visite, mais en dehors des structures
d'hébergement pour personnes âgées. Les médecins
devaient inclure le premier patient de leur journée de consultation ou
de visite, qui répondait aux critères d'inclusion.
Les tests réalisés étaient les quatre tests de la batterie
d'évaluation cognitive courte, dont la sensibilité est de 93,8
% et la spécificité de 85,0 % pour le repérage de la maladie
d'Alzheimer [1]. Ces tests étaient le test d'orientation temporelle de
Benton (positif s'il existait un écart de plus de 30 mn), le test des
5 mots de Dubois (positif s'il est inférieur à 10/10), le test
de l'horloge (positif s'il est inférieur à 4 sur 7), et le test
de fluence verbale (positif s'il est inférieur à 15). Une formation
des médecins aux tests et aux questionnaires de l'étude a été
réalisée en utilisant des vidéos ou directement au cabinet
du médecin.
Les données étaient recueillies à l'aide de trois questionnaires
:
* Questionnaire médecin, comportant des indications sur la démographie
et sur les pratiques antérieures de repérage des démences.
* Questionnaire patient, dans le cas d'un refus de participation ou arrêtant
en cours de test, comportant des éléments sur sa démographie,
ses antécédents, le motif invoqué par le patient, l'avis
du médecin sur ce motif de refus et les modalités de prise en
charge ultérieure.
* Questionnaire patient acceptant de participer, comportant des éléments
sur sa démographie, ses antécédents, le résultat
des tests, la durée des tests et les stratégies de prise en charge
proposées.
Si une anomalie était retrouvée à au moins un des tests,
le patient était considéré comme suspect de démence,
et il lui était proposé une consultation spécialisée
selon la pratique habituelle du médecin.
Un accord de la Commission Nationale Informatique et Liberté a été
obtenu, et les structures spécialisées de prise en charge des
démences dans la région Limousin ont été informées
de cette étude. La période de l'étude était de février
à mai 2006.
La saisie des données a été effectuée sous Epi
Info 5.01b (École nationale de santé publique, Rennes, et CDC
Atlanta, USA). L'analyse statistique a été effectuée sous
Statview 5.0 (Sas Institute, Cary, USA). Elle a consisté en une analyse
descriptive des variables quantitatives par des moyennes et des écarts-types,
et des variables qualitatives par des calculs de pourcentages. Des tests statistiques
non paramétriques de comparaison de moyennes ont été réalisés
(test de Mann-Whitney). Le degré de significativité retenu était
de 0,05 pour l'ensemble des analyses.
Résultats
Médecins
29 médecins volontaires ont été recrutés (6 en
Corrèze, 4 en Creuse, et 19 en Haute-Vienne) ; 3 ont abandonné
rapidement l'étude par manque de temps ; 14 (56 %) ont inclus des patients
dans l'étude (1 en Corrèze, 2 en Creuse et 11 en Haute-Vienne).
L'âge moyen des médecins ayant inclus des patients était
de 46 ± 8 ans (33 à 59 ans). Ils étaient tous en secteur
1 et 50 % exerçaient en zone rurale.
Les médecins ayant inclus des patients ont réalisé 26
± 5 actes par jour en moyenne dans la période d'enquête (19
à 33 actes). La proportion moyenne de personnes âgées dans
leur clientèle étaient de 31 ± 19 % (15 à 65 %). Ils
étaient installés en moyenne depuis 17 ± 9 ans (3 à
31 ans). Avant l'étude, aucun médecin ne pratiquait un repérage
systématique. Certains utilisaient les tests suivants : Mini Mental Status
(MMS, 73 %), test des 5 mots (45 %), test de l'horloge (54 %), fluence verbale
(18 %), évaluation des activités de la vie quotidienne (ADL, 9
%).
Patients ayant refusé les tests
Un seul médecin a décrit 6 refus de patients, mais a néanmoins
finalement inclus 10 patients acceptant les tests. L'âge moyen des 6 patients
ayant refusé était de 81 ans ± 3 (76 à 85 ans). Il
s'agissait de 4 hommes et de 2 femmes. Leur niveau d'étude était
inférieur au secondaire dans 83 % des cas (5 patients). Le motif invoqué
par le patient pour refuser les tests était que les tests étaient
trop difficiles (3 patients), qu'ils n'avaient pas envie ou pas le temps. L'avis
du médecin sur ce motif de refus était plutôt un sentiment
de peur par le patient (66 % des cas), ou de honte ou de surprise. La plainte
mnésique était exprimée par un patient seulement, et 3
patients présentaient des antécédents familiaux de démence.
Patients ayant accepté les tests
117 patients inclus dans cette étude ont accepté de réaliser
les tests. Leur âge moyen était de 81 ans ± 4 (75 à
97 ans). Leur sex-ratio était de 0,6. Dans 56 % des cas, ils avaient
un niveau d'étude inférieur au secondaire. Une plainte mnésique
était exprimée dans 51 % des cas par les patients, et ils présentaient
dans 11 % des cas des antécédents familiaux de démence.
Au moins 1 test était pathologique chez 82 patients (70 % des cas).
La durée moyenne des tests était de 14 ± 6 minutes (de 6
à 35 minutes). La durée moyenne des tests lorsque le patient était
non suspect de démence était de 12 ± 5 minutes, alors qu'elle
était de 16 ± 7 minutes (p < 0,001), quand le patient était
suspect de démence.
Le nombre de tests pathologiques était d'un test dans 35 % des cas,
2 tests dans 19 % des cas, 3 tests dans 12 % des cas, et 4 tests dans 4 % des
cas. La positivité par test était de 30 % pour le test de Benton,
40 % pour le test des 5 mots, 20 % pour le test de l'horloge, et 35 % pour la
fluence verbale.
Il existait des différences entre le score donné par le médecin
sur le questionnaire et le score vérifié ultérieurement
par l'équipe d'investigateurs : ces différences existaient seulement
dans 1 cas pour le test de Benton, dans 8 cas pour le test des 5 mots, dans
3 cas pour la fluence verbale, mais dans 51 cas pour le test de l'horloge. Les
différences dans ce cas étaient quasiment toujours dans le sens
d'une cotation plus basse par le médecin généraliste.
Les stratégies proposées par les médecins étaient
les suivantes : lorsque les patients n'étaient pas suspects de démence,
ils proposaient dans 69 % des cas un nouveau repérage dans un an, dans
3 % des cas une consultation en gériatrie (pour les 28 % restants, la
stratégie n'était pas précisée). Lorsque les patients
étaient suspects de démence, dans 56 % des cas, il était
proposé au patient un nouveau repérage dans un an, dans 15 % des
cas une consultation en gériatrie, dans 12 % des cas une consultation
en neurologie, dans 6 % des cas une consultation au Centre Mémoire de
Ressources et de
Recherche (CMRR), dans 5 % des cas une consultation en psychiatrie et dans
6 % des cas d'autres stratégies.
Discussion
Le nombre de sujets souhaités n'a pas été atteint
(117 sur 200 prévus). Il est probable que cela est dû principalement
au manque de temps, invoqué dans 50 % des cas. Ce fait a été
également souligné dans un travail au Canada [2]. Ce manque de
temps est souvent cité comme motif général d'insatisfaction
par les médecins. Même si le temps passé par patient a augmenté
en moyenne depuis quelques années, il ne suffit souvent pas à
remplir les tâches nécessaires (nouvelles exigences des patients,
demandes d'information, nouvelles tâches de prévention...) [3].
Les médecins ont proposé à la fin de cette étude
une durée minimale de consultation de 20 à 30 minutes pour réaliser
ces tests de repérage. D'autres difficultés ont été
évoquées : les interruptions pendant la consultation, l'inquiétude
des patients, la difficulté de les convaincre pour une consultation spécialisée
ultérieure. L'intérêt des tests pour l'ouverture du dialogue
avec les patients a cependant été souligné.
Il est possible que l'échantillon inclus ait été
soumis à un biais de sélection, car seuls 50 % des médecins
identifiés ont inclus des patients, l'échantillon des médecins
se trouvant surtout dans un seul des départements de la région
Limousin. 70 % des patients étaient suspects de démence, ce qui
semble très élevé. Cela peut vouloir signifier que les
tests ont été plutôt proposés par les médecins
à des patients déjà suspects de démence.
Toutefois, il semble que les tests aient fait l'objet d'une bonne faisabilité,
avec peu de refus, une durée relativement brève et peu de problèmes
soulevés par les médecins sur leur réalisation. Les refus
existaient plutôt chez des hommes, de bas niveau scolaire, sans plainte
mnésique exprimée, et avec des antécédents familiaux
de démence. Le refus des patients est probablement lié au déni
des troubles et la peur du diagnostic. Les médecins eux-mêmes reconnaissent
parfois avoir peur de choquer le patient ou sa famille, ou encore la peur d'un
effet néfaste du diagnostic sur l'évolution de la maladie [2].
La pratique antérieure des médecins était basée
surtout sur le MMS dont on connaît la mauvaise applicabilité
en repérage. De plus, paradoxalement, il s'agit d'un test relativement
long à appliquer alors que les médecins disent manquer de temps.
Il est possible que le MMS ait été le seul test cognitif connu
par ces médecins. Le test de l'horloge présentait quelques difficultés
puisque des écarts se sont fait jour entre la cotation du médecin
et la vérification ultérieure par les investigateurs. Une formation
spécifique au test de l'horloge serait certainement utile, ou son remplacement
dans la batterie de tests proposés. Certains tests, même utilisés
isolément, ont prouvé leur valeur diagnostique en médecine
générale. Par exemple, le test des 5 mots pondéré
avait une sensibilité de 83,6 % et une spécificité de 84,9
% [4].
La principale stratégie proposée est surprenante pour
les sujets dépistés positifs puisque dans plus de la moitié
des cas, un nouveau repérage est proposé à un an. Une action
véritable est proposée seulement dans 50 % des cas : cela peut
être dû au refus de la consultation spécialisée par
le patient, à la minimisation du problème par le médecin,
ou à une décision différée pour des raisons diverses
qui pourraient être liée à l'impossibilité de prescription
d'emblée par le médecin généraliste, ou à
des difficultés de mise en place d'une stratégie globale incluant
des soutiens familiaux et des aides sociales.
Conclusion
Cette étude montre que le repérage est aisément faisable,
même si la formation reste à approfondir sur certains tests. Les
médecins souhaitent se donner du temps pour les tâches de prévention
en médecine générale. Une consultation annuelle de prévention
(prévue pour les sujets de plus de 70 ans dans le récent Plan
Solidarité Grand âge 2008-2012, conformément à la
loi de Santé publique du 9 août 2004) est une solution à
évaluer.
Références
- Solomon PR, Hirschoff A, Kelly B, Relin M, Brush M, DeVeaux RD, Pendlebury
WW. A 7 minute neurocognitive screening battery highly sensitive to Alsheimer's
disease. Arch. Neurol. 1998;55:349-55.
- Busch C, Kozak J, Elmslie T. Screening for cognitive impairment in the
elderly. Can Fam Physician. 1997;43:1763-8.
- Gallois P, Vallée JP, Le Noc Y. Médecine générale
en crise : faits et questions. Médecine 2006;mai:223-8.
- Cowppli-Bony P, Fabrigoule C, Letenneur L, Ritchie K, Alpérovitch
A, Dartigues JF, Dubois B. Le test des 5 mots : validité dans la détection
de la maladie d'Alzheimer dans la population générale. Rev Neurol.
2005;161:1205-12.
Ce travail a reçu un soutien financier du Fonds d'aide à
la qualité des soins de ville (FAQSV, Urcam), des laboratoires Esaï
et de l'association Aloïs Alzheimer.
Nous tenons à remercier les patients et les médecins généralistes
qui ont participé à cette enquête, ainsi que Dominique Richard
et Béatrice Roche-Bigas (ORS Limousin) pour leur aide logistique.
En résumé : Repérer précocement les troubles
cognitifs
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Ce qui était connu
Le repérage possible des troubles démentiels en
médecine générale, sous réserve d'une bonne
connaissance des tests utiles.
Sa bonne acceptation par les patients, sauf peut-être en
cas de faible niveau d'études.
... d'autant plus qu'il existe déjà une suspicion
de démence.
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Ce que cette étude veut apporter
La faisabilité d'un repérage précoce en
médecine générale.
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Les zones d'incertitude
Repérer, oui, mais pour quoi faire ?
Cela reste la vraie question en l'absence de traitements réellement
efficaces sur l'évolution de la maladie.
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