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Discours de la science, discours du sujet


Médecine. Volume 3, Numéro 5, 235-8, Mai 2007, Vie professionnelle

DOI : 10.1684/med.2007.0128

Résumé  

Auteur(s) : Frédérique Le Houezec, Psychanalyste, pédopsychiatre, Rennes .

Résumé : Le crime contre l'humanité commencerait là où la singularité de chaque être et son égale appartenance à l'humanité seraient déniées " (Mireille Delmas-Marty)

Mots-clés : pratique médicale, psychanalyse

ARTICLE

  Qu'est-ce que le discours de la science ? Pour atteindre un savoir et des retombées ­ en particulier thérapeutiques ­ solides, il s'affranchit du discours du sujet. Cet affranchissement est la condition même de la constitution de ce discours. L'objectivité exigée ­ et exigée, je le précise d'emblée, à juste titre compte tenu du dispositif ­ requiert l'expulsion de la subjectivité. L'exigence d'objectivité réduit le champ de la science à des données mesurables, objectivement recueillies, déparasitées du champ subjectif des différents intervenants, qu'ils soient chercheurs, thérapeutes, soignants, astrophysiciens, ingénieurs micromoléculaires... ou patients.

Qu'est-ce que le discours du sujet ? Pour le dire en quelques mots, et donc de manière imprécise, c'est le discours que le sujet énonce à son insu dans et par le langage. L'exemple le plus connu est celui des lapsus ou des actes manqués, décrits par Freud dans La psychopathologie de la vie quotidienne : « ce n'est pas ça que je voulais dire » ; « ce n'est pas ça que je voulais faire ». Un discours qui déborde le conscient, la volonté, la maîtrise. Un discours qui dit quelque chose de la vérité de celui qui l'énonce. Il me semble que les symptômes, dans le champ de la psychopathologie, entrent également dans le champ de ce discours : de la conversion hystérique au délire schizophrénique, en passant par l'angoisse ou la dépression, quelque chose de la vérité du sujet s'énonce bien dans le langage ; langage du corps, langage sémantisé, langage infra-verbal... et surtout discours du sujet sur son propre symptôme. Nous y reviendrons, mais entendez d'emblée que le discours du sujet n'a pas besoin du dispositif analytique pour opérer. Le dispositif analytique permet éventuellement au sujet d'en entendre quelque chose : il ne crée pas le sujet, ses symptômes, ses lapsus ; il tente, dans le dispositif transférentiel, de faire en sorte que le sujet en entende quelque chose.

Il est un autre discours, perverti celui-là : celui qu'Olivier Clain nomme « discours des technosciences » ou Roland Gori « scientisme ». Le scientisme est au discours scientifique ce que le racisme est à la recherche génétique : une idéologie.

Il ne s'agit donc pas dans mon propos d'opposer deux discours pour en extraire un jugement, un clivage entre ce qui serait bon et ce qui serait mauvais, mais de partir d'une pratique, de mes questions, de mes hypothèses pour les partager et y réfléchir avec vous.

Tension entre vérité et savoir

Un premier point pour avancer : si le discours scientifique vise un savoir, le discours du sujet vise une vérité. Le savoir scientifique se constitue hors langage, sinon, il ne serait pas un savoir ; le discours du sujet se constitue dans et par le langage. Il énonce une vérité à l'insu de celui qui l'articule, et lui laisse, heureusement, la possibilité de n'en rien entendre. On peut donc considérer la vérité comme un savoir troué par le langage, et le corps humain comme parasité par le langage.

Entre le désir de savoir et l'énoncé d'une vérité se constitue donc une tension : entre le rêve d'une maîtrise absolue du monde, du corps, du cerveau, de la cellule... et ce que le langage du sujet énonce/dénonce de cette illusion, le conflit est évident, et parfaitement souhaitable et respectable. La vérité s'avance voilée disait Lacan. Et croyez-moi, il vaut mieux... Imaginez un être humain sans refoulement... Votre adorable fils aîné se penchant, attentif, sur le berceau de sa petite soeur nouvelle-née... et l'étranglant tout net, agissant ainsi une vérité tout à fait respectable : elle est moche, elle me pique ma place de fils unique, elle me pique ma mère, et en plus elle sent le pipi. Au lieu de cela, votre adorable aîné s'offre quelques symptômes passagers, mord un peu les plus petits à l'école ou remouille ses draps... La vérité s'avance voilée... mais elle s'avance, et va permettre, dans le meilleur des cas, à votre bambin d'élaborer son ambivalence et d'adopter sa petite soeur.

Puisque nous en sommes à ces exemples, je souhaiterais reprendre rapidement avec vous l'évolution de la clinique psychiatrique en France, ces 30 dernières années. Les exigences scientifiques ont ramené à peu de choses les élucubrations psychanalytico-institutionnelles de l'après-guerre, et ont offert, pour notre plus grande rigueur à nous psychiatres, le DSM, manuel diagnostique élaboré dans un grand souci d'objectivité. Il faut souligner que son objectif initial visait à établir, pour la recherche et en particulier la recherche médicamenteuse, des cohortes de patients homogènes. Compte tenu de la disparité diagnostique inhérente à leur pratique, les psychiatres avaient en effet le mauvais goût de ne jamais s'entendre, pour un même patient, sur les questions diagnostiques : « schizophrénie », « bouffée délirante aiguë », « psychose hystérique », « névrose obsessionnelle »... Beaucoup d'hypothèses pour un même patient. Quel médicament proposer dans ce cas ? Inversement, pour évaluer l'efficacité thérapeutique d'un anti-dépresseur, quelles cohortes établir si on n'était pas capable de vous assurer de la réalité dépressive de vos cobayes ? Fort heureusement, le DSM est venu au secours des psychiatres, leur assurant une fiabilité inter-juge digne de ce nom : en clair, un même patient vus par 10 psychiatres différents a de fortes chances de se voir attribuer le même diagnostic par au moins 8 d'entre eux, les deux autres étant simplement mal formés à l'utilisation du DSM... De la même manière, on peut désormais définir précisément ce qu'est une dépression : c'est ce qui est soigné par un anti-dépresseur.

Trêve de plaisanterie, le DSM, qui a envahi le champ clinique, définit de manière objective un savoir sur une maladie. Le patient n'est plus un patient : il devient un malade, porte-voix de sa maladie, et donne au clinicien qui l'entend les éléments aptes à le faire entrer dans tel ou tel champ diagnostique. Les symptômes sont regroupés en syndromes, le syndrome ouvre le diagnostic et son traitement adapté. La psychiatrie est enfin entrée dans le champ familier de la médecine, on y parle de maladie, on explique au malade sa maladie et comment la gérer, et justement... on n'en parle plus. On ne parle plus à un sujet. Lequel, bien évidemment, continue à parler, de cela n'ayez aucun doute. Mais le psychiatre peut n'en plus rien entendre. Repos.

C'est ainsi que votre aîné devient un petit malade, déficient dans sa sociabilité (je vous rappelle qu'il mord à l'école), et qu'à défaut de traitement médicamenteux (encore que... certains rapports scientifiques préconisent en dernier recours quelques prescriptions aux enfants de moins de trois ans dépistés futurs délinquants), on va pouvoir lui proposer une rééducation. Rééducation de sa déficience. On va lui apprendre à ne pas mordre. Comme on va apprendre au déprimé résistant aux anti-dépresseurs à rééduquer ses circuits de traitement de l'information. Comme on va apprendre au schizophrène la théorie de l'esprit, ou à faire sans. Cela fonctionne très bien, s'évalue très bien. Votre enfant ne remplacera pas son symptôme par un autre symptôme, pas toujours. Sujet bâillonné, on en entendra éventuellement reparler dans les circonstances de sa vie où il sera confronté à la rivalité ; ou encore à la naissance de son propre deuxième enfant... On en entendra sans doute reparler, s'il se trouve encore quelqu'un pour l'entendre.

Pour conclure ce premier point : il existe donc, dans les champs croisés du discours de la science et du discours du sujet, une tension fondamentale entre savoir et vérité ; un savoir troué par la vérité. En d'autres termes, puisqu'aucun de ces discours ne peut, ni ne doit, supplanter l'autre au champ social comme au champ individuel, reste à pointer la place de la castration, à entendre comme renoncement : castration du scientifique, qui reconnaissant la spécificité de son champ, en accepte l'évidement par la parole du sujet ; castration du sujet, celle qu'il récuse, tout particulièrement dans notre société actuelle, et qu'il cherche à recouvrir par la maîtrise. Seul le discours scientiste méconnaît cette castration, et en refusant de reconnaître d'un côté ce trou dans le savoir, de l'autre ce voilement de la vérité, tente de s'en défendre en évitant le sujet.

Le discours, la parole et le soin

Je souhaiterais poursuivre par une évocation plus spécifique de la question du soin, plus précisément de la manière dont ces deux discours peuvent, ou non, se nouer au champ de la médecine. La science parle du corps réel. Des lésions réelles. De la maladie réelle. Elle en parle bien. Elle en soigne quelque chose, bien. Le sujet parle de son corps, de son corps réel, mais aussi de son corps imaginaire, comme de son corps symbolique. Le sujet confie tous ces corps au soignant. C'est d'ailleurs pour cela qu'il lui parle. Le sujet atteint dans son corps, malade dans son corps, s'adresse au soignant dans toutes les dimensions réelle, imaginaire et symbolique de sa « maladie ». Si le soignant n'entend et ne s'adresse qu'au corps réel... il soigne une maladie. Il arrive fréquemment que le sujet en reste malade.

Un seul exemple : combien de soignants ont entendu un patient leur raconter une construction imaginaire et fantasmatique complexe, irrationnelle, visant à donner une explication causale à leur maladie ? J'ai un cancer de l'estomac, docteur, parce que quand j'étais petit, mon père me donnait des coups de pied dans le ventre. Mon enfant est né prématuré, je n'ai pas été capable de le porter jusqu'au bout ; mais c'est vrai que, quand j'ai su que j'étais enceinte, j'ai voulu avorter. Les exemples foisonnent. Tous aussi contraire à la réalité scientifique qu'il est possible. Tous aussi essentiels à entendre que les comptes rendus de vos confrères. De même que les jeunes enfants se construisent des « théories sexuelles infantiles » sur la manière dont les bébés viennent au monde, de même l'énigme de l'atteinte du corps amène à ces hypothèses « étiopathogéniques » propres à chacun.

Peu importe que nous sachions que les enfants ne se fabriquent pas par le nombril, ou par la bouche, ou chez les cigognes : nous avons un savoir sur la conception des enfants... mais une vérité se dit chez chacun de nous, devenus adultes, sur notre... conception de la conception... Nous portons tous traces de nos constructions fantasmatiques, généralement inconscientes ; mais l'inconscient n'en opère pas moins dans nos discours. L'inconscient tente des liens ; il a tort, du point de vue scientifique, et la science l'a démontré. Il a raison du point de vue du sujet. Et si quelqu'un vous affirme que son cancer de l'estomac est dû aux coups de pieds de son père, il vous parle de sa vérité, et non de son savoir. Toute la question réside alors dans la capacité qu'aura le soignant de se laisser castrer de son savoir pour supporter d'entendre une vérité, de se laisser castrer de ses propres hypothèses étiopathogéniques pour en entendre une autre. L'un comme l'autre ignoreront toujours d'où venait ce cancer. Cela n'empêchera ni le soignant de le traiter, ni le sujet de l'élaborer. Pourvu qu'aucun des deux ne soit sourd à l'autre.

Le discours est une parole qui s'organise dans son adresse à un autre. Une des spécificités de l'adresse au médecin, au soignant en général, est qu'on lui prête un savoir. À juste titre. Cette inégalité dans la rencontre donne une coloration particulière au discours. C'est ce que les analystes appellent le transfert. Le transfert n'est pas spécifique à la situation analytique, il est simplement entendu de manière spécifique dans cette situation. C'est le transfert qui soutient l'énonciation, l'organisation, le contenu du discours. La seule condition d'apparition du transfert est la non-symétrie entre les deux locuteurs. Il s'établit sur un leurre, le savoir que l'on attribue à l'autre. Ce que Lacan appelait « le sujet supposé savoir ». C'est parce que l'analyste est supposé savoir ce qui va soulager le sujet de sa souffrance que le sujet va s'engager dans un travail, dans un transfert avec lui, et qu'il dira quelque chose de cette souffrance.

De même, c'est parce que le soignant est supposé savoir quelque chose de la maladie que le sujet s'adresse à lui. Le soignant n'est pas dupe ; pas complètement en tout cas. Il connaît les limites de son savoir, et connaît la limite absolue qu'est son impuissance face à la mort. Il est donc sujet à l'angoisse. Le transfert est porteur d'angoisse. S'il ne l'est pas, c'est que le « sujet supposé savoir » est dupe. C'est-à-dire qu'il croit vraiment être maître. Entre maîtrise et angoisse... là est le champ du soin. Du côté de la maîtrise, le scientisme. Du côté de l'angoisse... la souffrance du soignant.

Si ce n'est plus un patient qui s'adresse à un autre supposé savoir, mais un usager de soin qui établit un contrat avec un praticien, si le dispositif devient symétrique, alors le transfert ne s'établira pas. La parole du patient sera recueillie comme indice diagnostique, et épurée de ses scories, ses irrationalités, ses délires parfois. Le praticien échappera à son angoisse, s'établira dans une maîtrise certaine, efficace, évaluable. Le patient échappera à toute parole subjectivée. Tout sera enfin pour le mieux dans le meilleur des mondes.

Mais on l'entendra, ce patient, des années après que son médecin lui aura annoncé qu'il « était guéri de son cancer », répéter à qui veut l'entendre qu'il en est encore malade. Ce qui sera vérité. Et son médecin n'y comprendra rien. Parce qu'il aura écouté patiemment ses élucubrations, sans jamais le contredire, comme on le lui avait appris. Parce qu'il aura adressé ce patient au psychologue du service pour qu'il parle. Parce qu'il aura soutenu dans son service l'existence de groupe de paroles entre patients cancéreux. Parce qu'il aura pensé à tenir compte de la « dimension psychologique » de la maladie et aura prescrit des anxiolytiques, c'est le moins que l'on puisse faire. Et peut-être même lui aura-t-il dit, à son patient, qu'il y avait certainement un lien entre son cancer et la maltraitance dont il avait été victime enfant.

Parce que ce médecin sera tombé dans tous les pièges du discours scientifique, discours relayé par nombre de psys de tout bord aujourd'hui : il aura écrasé l'angoisse sous le médicament ; il aura déplacé la demande de transfert par une délégation au professionnel de l'écoute ; il aura confondu parole et discours ; il aura tenté de comprendre d'où venait la maladie pour éluder la castration de l'ignorance, la sienne comme celle de son patient. Bref, pour échapper à l'angoisse de l'autre, et à la sienne propre, il aura perverti l'adresse et soigné une maladie. Qu'il aura même guéri. Son malade sera guéri. Le sujet sera, lui, toujours en souffrance.

Questions pour la pratique médicale et sa transmission

Le champ de la médecine, de la médecine générale tout particulièrement, est de l'avis de tous en crise. Parmi les nombreuses hypothèses qui tentent d'en expliquer les causes, j'aimerais en rajouter une. Il me semble que la position du médecin généraliste est bien une de celle qui empêche le recouvrement du discours scientifique par le discours du sujet. Parce qu'ils y tiennent, les sujets, ils y tiennent à s'adresser à quelqu'un qui saurait mais qui entendrait. Et il faut dire que l'immense majorité des généralistes y tiennent également, à en entendre quelque chose. Tendus entre angoisse et maîtrise, entre savoir et vérité, et même s'ils ne le disent pas avec les mêmes mots que les psychanalystes, ils le savent bien, eux, que la béance doit être maintenue ; que l'articulation de ces deux discours est ce qui constitue la médecine comme un art ; que la question de la castration est celle qui tient chacun dans sa position de sujet ; et qu'ils en souffrent. Ils en souffrent d'autant plus quand il s'agit d'en transmettre quelque chose. Un enseignement enseigne un savoir. Une transmission transmet une ignorance.

C'est dans cet entre-deux que s'est constituée la psychanalyse : lorsque les hystériques sont venues dire au médecin qu'était Freud que son savoir, certes, était louable. Mais que c'est à son ignorance qu'elles se sont adressées. Il n'y aurait pas eu, il n'y aurait pas de psychanalyse sans discours scientifique. Loin de souhaiter la disparition ou le recouvrement de l'un au champ de l'autre, c'est bien dans cette dialectique qu'est peut-être pensable un avenir pour la pratique médicale et sa transmission. Car la transmission, c'est le style d'un praticien. Style au carrefour d'un outil universel (science, langage...) et de traits spécifiques. Le stylet était cet outil qui inscrivait dans la cire : écriture en creux, une inscription de la faille.

À soutenir le sujet entre savoir et vérité, à se soutenir lui-même entre savoir et vérité, le soignant peut échapper au succédané scientiste. Et je vous laisse le soin d'entendre succès damné en un ou en deux mots.

Note : Ce texte a fait l'objet d'une communication orale en ouverture des rencontres interuniversitaires de la Faculté de médecine de Rennes consacrées au 60e anniversaire du procès de Nuremberg, du 10 au 12 juillet 2006.


 

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