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Non, malgré la date, ce n'est pas un poisson ; au plus serpent de mer... La
loi de 1996 [1, 2] a fait de la formation médicale continue (FMC) une « obligation
obligatoire ». Ne faisant qu'ajouter une strate réglementaire à celle, légale,
du code de déontologie. Qui lui-même ne faisait que reprendre le très ancien
serment d'Hippocrate, que prononcent toujours nos jeunes confrères, à la fin
de leur soutenance de thèse : « Je n'entreprendrai rien qui dépasse mes
compétences. Je les entretiendrai et les perfectionnerai pour assurer au mieux
les services qui me seront demandés. »
L'obligation réglementaire de FMC a fait partie en 1996 d'un ensemble de décisions
dont le numerus clausus à 3 776 et la volonté de reconversion de nombreux
médecins... Bel édifice applaudi à l'Assemblée nationale par standing
ovation : les prémisses de la réforme tant attendue du système de santé.
Il ne prenait pourtant en compte, entre autres, ni le vieillissement de la profession,
ni sa féminisation, ni l'évolution sociologique générale de souhait de meilleure
qualité de vie ; le tout « pensé » sous l'imagerie pieuse d'une profession
de riches privilégiés... Dix ans plus tard, la loi porte ses fruits : le mode
de recrutement sélectionne les « forts en thème » plus portés à résoudre
le problème technique d'une maladie que le problème personnel d'un malade,
les étudiants désertent les secteurs peu lucratifs, à risque et/ou harassants
(soins primaires, chirurgie, obstétrique, anesthésie...), on songe à recruter
ces médecins ailleurs. La FMC ? Les premières « mesures » [3] mettent en
musique en 2006 et 2007 les décisions prises en... 1996 dans ce contexte douteux
: 3 conseils nationaux (surtout ne pas mélanger salariés, hospitaliers et
libéraux, ils n'exercent certainement pas le même métier !) ; des conseils
régionaux adossés à ceux de l'Ordre (leur fonction « nouvelle » les assimile
vaguement à un greffe kafkaïen où s'accumulent les minutes de procès en suspicion
d'incapacité) ; des organismes aux sigles obscurs FPC, OGC, FAF, FAQV, etc.,
aux multiples commissions et dossiers initiatiques. Comprenne qui pourra dans
cette usine à gaz...
L'évaluation des pratiques professionnelles (EPP) est obligatoire depuis le
1er juillet 2005. Le législateur en a prévu l'encadrement réglementaire,
pourquoi pas ? Il exerce son rôle de garant du système de santé, responsable
in fine des malfaçons et malfaisances qui le menacent comme toute construction
humaine [4]... L'EPP est d'abord définie comme « l'analyse de la pratique
professionnelle en référence à des recommandations et selon une méthode élaborée
ou validée par la Haute Autorité de santé (HAS) et inclut la mise en oeuvre
et le suivi d'actions d'amélioration de la pratique » [5]. Là aussi, de
multiples fées se sont penchées sur le berceau, de la HAS aux URML, en passant
par les CME, MH, OA et autres sigles. Le très français mélange de formalisme
administratif et d'appétit docimologique en a fait un monument procédural.
En juxtaposant bien entendu le système EPP à celui de la FMC. Il a fallu un
rapport de l'Inspection générale des affaires sociales [6] pour reconnaître
que l'ensemble manquait de cohérence [3]. « Le roi est nu ! », s'exclame
l'enfant  naïf ?  du conte, à qui l'on avait parlé d'atours somptueux
et de tissus exotiques... Une bonne intention, sans aucun doute : la reconnaissance
officielle d'un seul problème à double face. Une réalité douteuse : circuit
confus de recueil et de gestion de « crédits », ouverture à des sociétés
commerciales, quand ce n'est pas à l'industrie du médicament, retour sémantique
curieux à un « perfectionnement des connaissances » qui pourrait laisser croire
que l'essentiel de la qualité professionnelle repose sur ces seules données
[3]... Loin des préoccupations des utilisateurs potentiels, les médecins,
mais aussi des vrais bénéficiaires supposés, les patients.
Quelle est la question ? Elle est universelle : question systémique,
elle interpelle les responsables de tous les systèmes de santé ; question
intime, elle est implicite dans chaque rencontre patient-médecin. De
plus en plus au coeur des préoccupations de tous, patients, gouvernants, assureurs,
médias... Les plaintes se multiplient, le montant des primes d'assurances augmente
au-delà du raisonnable dans certaines disciplines, les journaux publient des
« classements »
d'hôpitaux. Demain de professionnels ? Qu'est-ce qu'un « bon » docteur
? Question simple, réponse complexe. Ce mystérieux personnage devrait
être capable de faire la synthèse idéale d'une part de la meilleure approche
humaniste possible, celle qui lui fait connaître au mieux les préoccupations
et contingences de son patient, d'autre part de la meilleure expertise clinique
personnelle, fondée sur l'expérience et la remise en question permanente,
enfin du plus parfait usage des preuves disponibles, jaugées à l'aune de leur
véritable valeur [7], tout ceci pour prendre à chaque fois une décision réellement
négociée entre deux partenaires, être capable de dire au patient la vérité
qu'il peut assumer, être ouvert à un regard sur ses propres pratiques, apprendre
de ses propres erreurs... Ce débat a été ouvert dans les colonnes du British
Medical Journal : des lecteurs de 24 pays insistaient d'abord sur les qualités
personnelles nécessaires avant même de décrire les aptitudes, le savoir ou
le savoir-faire inhérents au métier de médecin [8].
En quoi la multiplication de procédures (labellisées ou non) d'évaluation
des pratiques pourrait-elle offrir aux patients des garanties crédibles que
chaque médecin, chaque jour, est un « bon » médecin ? Et d'ailleurs, comment
supposer que, au sein d'une communauté de quelque 200 000 professionnels, il
ne soit jamais commis d'erreurs, de fautes voire crimes, de prescriptions de
médicaments ou d'examens inappropriés, de travail bÃÊclé, corruption, perte
de compétence ou exploitation de position dominante ? Au-delà d'éventuels
simplissimes marqueurs de compliance à une recommandation « officielle » concernant
une population théorique idéale, peut-on réellement  et surtout utilement
 et comment mesurer la compétence médicale ? Quand l'exigence sociétale,
encore une fois parfaitement licite, accole l'adjectif « bon » au titre de
« docteur », que souhaite-t-elle en fait « de plus » que ce qui existe ?
Iln'existe pas à ce jour d'outil capable de mesurer ce qu'est un « bon docteur
», même si ses dossiers médicaux contiennent les indicateurs prévus par
le référentiel... D'ailleurs, le « bon docteur » d'un instant ou d'un patient
n'est-il pas le « mauvais » d'un autre, sur une échelle sans doute continue
et mouvante. Qu'en pensent nos patients ? Un sondage d'opinion tout récent
[9] peut laisser perplexe : pour 62 % des interrogés, le meilleur critère
de qualité des médecins, en particulier généralistes, est le nombre d'examens
complémentaires qu'ils prescrivent. C'est donc l'image que donne à nos patients
le système actuel. Voilà qui devrait nous inciter à une profonde remise en
question. Il serait donc impossible d'« évaluer » les pratiques, bonnes ou
mauvaises ? Avec les outils actuellement envisagés, c'est plus que probable.
Utopie hors d'atteinte ?
Retour vers le passé (1977, la préhistoire !) : Guy Scharf, pionnier de la
FMC française, la définissait comme un « droit du malade », expression qu'il
empruntait à un groupe italien développant les mêmes ambitions, pas très
loin de l'expression plus récente de démocratie sanitaire [10]. Il proposait
comme alternative à un enseignement post-universitaire « trop éloigné
des médecins, extrasystolique et bradycardique, et limité au seul savoir »
une formation « décentralisée, véritablement continue et personnalisée
». Avec le recul du temps, on peut ajouter : adossée aux pratiques réelles,
ce qui était alors implicite, puisqu'il parlait de formation de professionnels
en exercice, d'« andragogie ». Le cadre local, l'interaction entre praticiens
de voisinage, la validation des circuits de soins dans ce lieu de vie, l'ouverture
progressive des dossiers des uns aux regards des autres, préfiguraient intelligemment
et simplement les besoins du système. Ils devraient en rester la base essentielle,
parce que l'exercice médical ne peut se réduire à l'individu isolé, mais
nécessite plus que jamais des pratiques collaboratives. Mais Scharf parlait
d'éthique, nous en sommes au juridique. Puisqu'il s'agit de loi, il s'y associe
des exigences formelles (pouvez-vous prouver que ?) donc professionnelles (qui
fait quoi et comment ?) et institutionnelles (qui garantit que ?). Nous avons
probablement construit les fondations de cette « médecine moderne où le progrès
fait rage »... Des objectifs de formation continue développés dans les années
80 à ceux de l'évaluation médicale de l'ANDEM des années 90, il y a continuité
indiscutable. Est-ce encore le cas ?
L'idée d'une formation-évaluation permanente envisagée comme la perspective
d'un développement professionnel continu est logique, et d'ailleurs développée
un peu partout dans le monde. Pourquoi alors cette impression désagréable
de maldonne française ? Il y a menace de rejet... Des professionnels d'abord
: ils ne devraient pas supporter très longtemps ce surcroît paperassier, Ã
moins qu'ils ne le tolèrent par défaut, ce qui est probablement pire, comme
l'une de ces obligations formelles qui leur sont imposées, sans modifier vraiment
leurs pratiques. Des patients ensuite, tôt ou tard : ils s'apercevront que
ce qui leur est peut-être d'abord apparu comme répondant à leur souhait, une
garantie du professionnalisme de leurs médecins, n'est en fait qu'une construction
artificielle sans rapport avec l'objectif visé. Prenons garde à ce que ne soit
pas jeté le bébé, l'interaction forte et nécessaire entre formation et pratiques,
avec l'eau de son bain, le formalisme imposé.
Références
Ordonnance No 96-345 du 24 avril 1996 relative à la maîtrise des dépenses
de soins. Journal Officiel du 25 avril 1996 : 6309-20.
Décret no 96-1050 relatif à la formation médicale continue des
médecins exerçant à titre libéral.
Arrêté du 13 juillet 2006 portant homologation des règles de validation
de la formation médicale continue.
Got C. Comment tuer l'ÃÈtat ? Précis de malfaçons et malfaisances. Paris
: Bayard ; 2006.
HAS. ÃÈvaluation des pratiques professionnelles. Dossier de presse  actualisation
mars 2006.
D'Autume C, Postel-Vinay D. Mission relative à l'organisation juridique, administrative
et financière de la formation continue des professions médicales et para-médicales.
Rapport no 2006-002.
American Board of Internal Medicine (ABIM) Foundation, American College of
Physicians-American Society of Internal Medicine (ACP-ASIM) Foundation, European
Federation of Internal Medicine (EFIM). Le professionnalisme médical pour le
nouveau millénaire : une charte pour les praticiens. Pédagogie Médicale.
2004;5:43-5.
Hurwitz B, Vass A. What's a good doctor, and how can you make one ? By marrying
the applied scientist to the medical humanist. BMJ. 2002;325:667-8.
Sondage IPSOS rapporté dans Le généraliste. 2007;2402:15.
Scharf G. Manuel pratique de la formation continue du médecin. Bayonne : Intergraphe
;1977.
Note de la rédaction : FMC-EPP, et la qualité des soins
Le comité de rédaction de Médecine s'associe pleinement à cet éditorial.
Dans un contexte d'évolution profonde des métiers médicaux, la formation
continue et l'évaluation des pratiques sont une nécessité largement justifiable
et justifiée. Ce qui l'est moins sont les modalités actuelles de mise en oeuvre.
Le premier étonnement a d'abord été de voir édicter deux exigences réglementaires
séparées alors que toutes les études internationales montrent qu'une formation
qui ne se confronte pas à la réalité des pratiques de celui qui se forme est
vouée à l'échec. La deuxième inquiétude a été liée aux modalités de
l'évaluation des pratiques : peut-on assimiler la qualité des soins à la satisfaction
de procédures bien souvent assez étrangères au patient à qui sont destinés
les soins en question ? Comme nous le développons dans Médecine depuis son
premier numéro, l'identification des preuves scientifiques, la première étape
de la médecine factuelle, est indissociable de la seconde, l'adaptation de
ces données à un patient particulier. Ce sont bien ces deux points qu'il faut
promouvoir et évaluer. Ne nous enfermons pas dans un formalisme inutile.
Notes :
Je remercie tout particulièrement Philippe Meyer, brillant (ex)chroniqueur
de Radio France, à qui j'ai « emprunté » pour ce titre !
Un lexique n'éclairerait pas même le problème !
Je ne fais ici que transposer la question posée dans le BMJ à propos du corps
médical anglais [8].
DOI : 10.1684/med.2007.0119
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