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L'adolescent inconscient


Médecine. Volume 3, Numéro 3, 136-40, Mars 2007, Vie professionnelle

DOI : 10.1684/med.2007.0094

Résumé  

Auteur(s) : Roger Mérian, École de psychanalyse du champ lacanien ; Université Rennes 2 - Collège Clinique de l'Ouest .

Résumé : Le psychanalyste, à mon sens, n'a pas à dire la norme, ni à se lamenter qu'elle soit en perdition. Il a plutôt grand intérêt à ouvrir ses oreilles sans trop de préjugés : intérêt clinique, s'il veut permettre à ceux qui le consultent de soutenir leur questionnement plutôt que de le clore, et intérêt théorique, parce que c'est là que réside la chance pour la psychanalyse de vivre et de se renouveler et donc de se transmettre. Violence de la différence radicale, violence de la folie qui traverse le champ social et parfois familial, violence que nous rencontrons dans nos cabinets, pour entendre et témoigner de patients, parfois jeunes, plongés dans des drames de la transmission dont les cibles privilégiées de cette ségrégation (rejet et exclusion) sont les déviants, les fous, l'étranger, les adolescents et de tout temps les femmes. Qu'en est-il pour ces patients qui s'adressent à un analyste à propos d'histoires de transmission dramatiques ?

Mots-clés : adolescent, psychanalyse

ARTICLE

« La parole soulève plus de terre que le fossoyeur ne le peut »
René Char

Violence, transgression de la loi et délinquance chez les adolescents, agressivité, hyperactivité et agitation chez les enfants ne sont pas des phénomènes nouveaux, mais prennent dans notre société des proportions importantes et parfois dramatiques.

Ces symptômes témoignent d'une souffrance psychique, et en cela ils concernent les psychanalystes. Bien sûr, la première question est celle du diagnostic, de la structure ; et on pense à la psychose, qui est à repérer et à traiter comme telle. Il y a aussi des sujets chez lesquels on ne constate pas l'embarras de la névrose : peu de paroles, pas de demande, pas de question sur le désir, pas d'énigme ; pas de formations de l'inconscient, pas de manque ; pas de culpabilité, pas de dette envers l'Autre ; pas d'angoisse ni d'inhibition des tendances pulsionnelles. Comment les analystes peuvent-ils travailler avec ces sujets que l'on rencontre à l'adolescence et que l'on dit « inconscients » ?

Violence et agressivité sont à l'époque actuelle traitées médicalement comme faisant partie du « syndrome d'hyperactivité », dans le DSM-IV. Cette forme d'instabilité psychomotrice est définie comme une entité clinique spécifique ayant son propre génie évolutif et répondant positivement à l'action des psycho-stimulants : la Ritaline®. De plus en plus de médecins en prescrivent.

Dans Orange mécanique, célèbre film de 1971, Stanley Kubrick met en scène une bande de délinquants violeurs et criminels qui sèment la terreur en Angleterre au son de la Cinquième Symphonie. Pris en flagrant délit, Alex, le chef de bande, est alors soumis à une thérapie comportementale au cours de laquelle il est gavé d'images répugnantes et dégradantes qui sont censés le purger de ses pulsions. Au lieu de quoi, rendu plus fou encore, il vomit la musique de son cher Ludwig, tout en étant instrumentalisé par des policiers qui ne sont que l'image inversée de lui-même. Cette fable cinématographique renvoyait l'Occident à la montée d'une idéologie postmoderne. Ainsi cette thérapie mécanique, fondée sur le culte des « modifications comportementales et cognitives » est montrée avec le consentement éclairé du « patient » qui, n'ayant pas d'autre choix que la prison ou l'hôpital, réclame d'être le bienheureux complice des tourments qu'on lui inflige. Alors, a-t-on le droit de traiter des humains - même les pires des humains - comme des rats de laboratoire, à une époque où les défenseurs du règne animal s'insurgent contre les souffrances endurées par les rats soumis à la science expérimentale ?

À l'époque actuelle, d'autres théories que la psychanalyse poussent à abandonner l'histoire du sujet et à le traiter uniquement comme un malade, avec une maladie définie par ses symptômes : TOC, hyperactivité, etc. À l'heure où les adeptes de ce genre de méthodes prétendent soigner, autant les déviances sexuelles que l'ensemble des pathologies psychiques - névroses, psychoses, dépressions, phobies, addictions -, tout en se proposant de dépister des traces de délinquances chez les enfants de moins de 3 ans, il est nécessaire de s'interroger sur ce qui pervertit la société dès lors qu'elle est en proie elle-même à une folie normalisatrice ou sécuritaire.

La psychanalyse va à l'encontre de l'idéologie de notre société contemporaine, où il s'agit de « tout avoir », d'être un individu total constituant une unité, en harmonie avec son semblable et son environnement : autant d'éléments illusoires recouvrant le réel. Du réel, on ne veut rien savoir, et ce n'est pas nouveau. Si toute institution a comme fonction (et ce peut-être sa vertu éducative) de refréner, de canaliser la jouissance, force est de constater que son régime moderne est très différent de celui qui a prévalu jusqu'ici. À celle qui s'organisait autour du meurtre du père de la horde, avec le renoncement à une jouissance constitutif du lien social, semble s'opposer aujourd'hui l'organisation ségrégative moderne des masses qui ne font pas vraiment fraternité. Il semble qu'on ne renonce plus à cette jouissance comme fondement du lien social, mais les regroupements tendent à s'organiser en désignant dans un autre le jouisseur qui spolie le sujet d'une jouissance, dès lors vécue comme dérobée. La séparation fondamentale d'avec l'Autre est menacée et devient menaçante. La fonction du père réglait naguère cette séparation. Aujourd'hui, l'appel au droit comme aux techniques psychologiques du comportement supposées permettre l'ajustement de la distance à l'autre, relève des soins palliatifs lorsque la dimension de l'inconscient - avec sa part de jouissance - n'est pas prise en compte.

Hannah Arendt pouvait écrire : « Ce qu'il y a de fâcheux dans les théories modernes du comportement, ce n'est pas qu'elles soient fausses, c'est qu'elles peuvent devenir vraies, c'est qu'elles sont en fait la meilleure mise en concept possible de certaines tendances évidentes de la société moderne » [1]. À quoi Jacques Lacan faisait écho plus radicalement en disant que « l'idéologie psychologisante est une des formes du camp de concentration ». D'où une question : Est-ce la tâche des psychanalystes de se faire les restaurateurs de cette figure du père que l'histoire occidentale a écornée ? Tel est l'enjeu de la psychanalyse aujourd'hui, qui ne se saisit, il est vrai, qu'au un par un. Dénoncer la ségrégation unilatéralement, en exhiber les victimes est une impasse. Faut-il rappeler que les leaders effroyables du XXe siècle ont légitimé leur place en se posant comme porte-parole des victimes, comme victimes exemplaires des Arméniens de 1915, ou des Juifs quelques années plus tard.

Ce qui s'est produit au siècle dernier - siècle que Gérard Chaliand qualifie de « siècle des génocides » [2] - se situait nettement au-delà des limites de l'analysable, en raison d'un réel qui touchait et touche encore non seulement les individus, mais aussi le lien social, la « société comme point organisateur de la vision politique du monde » [3], c'est-à-dire le fait même de la civilisation. Il s'agit donc d'évaluer la fonction d'un réel. En l'associant aux « penchants criminels de l'Europe démocratique », Milner l'inscrit dans la continuité de ce qui a précédé, tandis que G. Agemben, de façon plus radicale, fait des camps « le paradigme biopolitique de la modernité » [4]. Après Auschwitz, à savoir l'éradication du nom, prélude à la reproduction de la vie selon la pureté de la race, c'est-à-dire selon des critères purement biologiques, qui oserait prétendre que notre modernité a définitivement banni ce danger-là ? Où en sommes-nous par rapport à un réel qui n'est pas subjectivable, réel lié à ce qu'Hanna Arendt a appelé « la production industrielle des cadavres » ? Qu'est-il devenu ce réel, s'il n'a pas été subjectivé ? Ce que met en évidence la psychanalyse, c'est que ce qui n'a pas été symbolisé dans l'Histoire revient dans le réel des histoires singulières.

Mais en quoi les événements du monde qui nous entoure et dans lequel nous vivons, concernent la psychanalyse, et à quel titre ?

La barbarie existe en tant que réel auquel chacun est confronté, ce réel de l'horreur, aurait-il « à voir » avec le réel rencontré dans une cure psychanalytique ? Dans son texte Malaise dans la civilisation [5], Freud fait un rapprochement direct entre le symptôme du névrosé et celui de la civilisation. Alors, si l'analyste se situe dans la subjectivité de son époque, sa place se trouve à la jonction du passé et de l'avenir. Entre la petite histoire de chacun et l'Histoire. Notre actualité se situe dans la continuité d'un réel. L'absence d'angoisse, de culpabilité, de honte, du moins chez les auteurs d'actes délinquants graves, ne saurait être sans conséquences psychiques. N'est-il pas étonnant que ses sentiments qualifiés de « moraux » se retrouvent plutôt du côté des victimes ? Que sont devenues et que deviennent l'angoisse, la culpabilité, la honte en l'absence de leur dramatisation subjective ? Comment restituer au sujet ce que Georges Steiner appelle « la dimension tragique de l'homme » [6] ?

Nous avons à tenir compte de la place du sujet qui se retrouve seul, dans sa singularité, face au réel qui lui est propre, le réel de sa vie, de son destin. Le réel de son nom ou des traces qu'il a laissés ne doit pas être confondu avec la réalité commune. Si la psychanalyse a quelque spécificité, c'est en raison justement de ce réel qui se situe au centre de son dispositif, où théorie et pratique se rejoignent. « Je sais que l'autre existe, mais comme semblable, je ne le reconnais pas. » La non-reconnaissance est un déni de l'autre. Très souvent, la non-reconnaissance est la peur de l'existence de l'autre. Ce n'est pas que l'autre ne soit pas perçu ; il est dénié. L'on attribue à cet autre un danger qui, à vrai dire, est beaucoup plus en nous qu'en lui. La violence peut devenir le lien entre humains. La négation de l'humain nous place dans une société de sujets-images et d'objets de consommation. C'est en effet à partir des déboires actuels de la métaphore (du symbolique) et des nouveaux rapports du sujet au symbolique qu'il semble possible de pouvoir réfléchir sur une banalisation ou un déni de la mort dans notre culture. La banalisation de la mort se retrouve clairement et logiquement dans la banalisation du meurtre dans la culture. Le meurtre est a priori d'abord un interdit fondamental pour toute civilisation. Pourtant, même le meurtre de nos jours ne semble pas échapper à la règle de la « banalisation du mal » [7].

Depuis toujours, ce n'est pas que la mort fascine les adolescents, c'est qu'elle est quasi omniprésente à ce moment de l'existence.

Changement des objets amoureux du fait de l'interdit de l'inceste, découverte de l'Autre sexe, c'est-à-dire du sexe féminin, c'est ainsi que les adolescents recherchent bien avant la jouissance sexuelle, là où Éros se marie avec Thanatos, la volupté de la mort, volupté espérée pour échapper à toutes ces nouvelles réalités physiques et sociales auxquelles ils sont confrontés. Mais ce qui semble plus récent, plus actuel chez certains adolescents, c'est vouloir donner la mort pour de vrai. Détruire pour de vrai, pour rien, sans contrepartie apparente. Pourquoi ? Pour tuer, simplement. Qui ? Peu importe. Prenons l'exemple du jeune beur dans le film Assassins de Mathieu Kassovitz. Il peut aller jusqu'à tuer des anonymes et lui-même, « sans raison », c'est-à-dire sans adresse et surtout sans culpabilité. Peut-être est-ce pour briser l'ennui, pour que quelque chose se passe, dit-il. Mais, nous ne pouvons nous satisfaire de cette réponse, si nous pouvons encore soutenir la Loi de la parole propre aux humains.

Certes, on pourrait épiloguer sur les énormes difficultés chez ces jeunes gens du rapport impossible avec l'autre, autre insupportable au point de vouloir l'éliminer, etc. Mais, c'est leur voie choisie pour survivre, il faut, il faudrait voler la vie de l'autre, comme s'ils devaient remettre en scène inlassablement le meurtre. Le meurtre du père, diront certains. Mais rien dans leur propos ne nous fait entendre cette représentation paternelle chez l'autre, ni même un semblant de recherche classique du père connu chez les adolescents quand ils se contentent de provoquer les pères réels (prof, éducateurs, policiers, ou autres substituts). La vie des autres ne semble ni plus ni moins consistante que la leur. Mourir, moi ou l'autre ? Pourquoi pas l'autre. Comment ne pas penser que l'autre, la victime est une incarnation de ce que G. Agemben nomme l'Homo Sacer ? Il ne s'agit pas ici de tout confondre, en l'occurrence le crime contre l'humanité, le meurtre individuel ou passionnel. Mais comment en effet, ces jeunes auraient-ils accès à la culpabilité et au sentiment de honte, quand l'individu, dans nos cultures, est réduit à de la matière ?

Il se dit à l'occasion, pour le leur reprocher, que les psychanalystes ne s'intéressent pas à la normalité. La normalité (la norme mâle), c'est ce que d'une certaine façon nous ne pouvons ignorer. Quelque chose reste et restera étranger à chacun. Une part de lui-même lui échappe, c'est ce que les psychanalystes peuvent entendre comme la source originelle du racisme : la haine de la jouissance de l'Autre, haine de la jouissance étrange et étrangère de l'Autre, et d'abord de l'Autre sexe, le sexe féminin, radicalement Autre et pour un homme et pour une femme. Le déni de la castration n'est pas un déni de la mort. En soutenant une banalité du meurtre, ces jeunes refusent toute castration symbolique à l'image de ce qui est promu dans le social par la science, mais en même temps, ils la réintroduisent. Effectivement, le plus déconcertant est que certains n'éprouvent aucun sentiment de faute ou de culpabilité. Cette absence du rapport à la Loi, n'est-ce pas le plus choquant de ce qu'a permis de dévoiler le procès d'Eichmann, ce qui fut qualifié de « banalisation du mal ». En banalisant le meurtre pour certains dans leurs actes, mais pour quasi tous dans leur culture (film, musique, jeux, etc.), ils nous exposent l'acte suprême de cette banalisation telle que la repérait H. Arendt.

Dans le même registre, les auteurs des « tournantes » ne comprennent pas ce qu'il leur est reproché : ils avouent très facilement leur acte, et le rapportent avec la plus grande simplicité. Certains vont même jusqu'à dire : « On ne lui voulait pas de mal. On a fait attention à elle, la preuve, on a mis des préservatifs. » Cela peut paraître délirant, mais nous ne sommes pas dans le registre du délire ou de la psychose. Ils ne comprennent tout simplement pas pourquoi ils auraient commis un crime. Quand on leur demande pourquoi ils ont agi de la sorte, avec la même sincérité, ils répondent, la formule classique : pour faire comme les autres. La fraternité a franchement pris le pas sur la Loi ! Parfois une réponse supplémentaire est osée : « C'est elle (la victime) qui l'a voulu. » La victime est mise en place de demandeuse et de putain, une figure de ravalement de la position féminine qui permet de contre-balancer celle de l'Autre, maternel d'abord, puis social. À partir du moment où une violence meurtrière est légitimée par des discours, (au niveau politique, religieux, des États), ici au niveau des copains, des frères, l'interdit du meurtre, fondamental à la civilisation, est lui-même aboli. Des deux garçons qui ont massacré leurs camarades de lycée à Colombine (dont G. Von Hanst a fait le film Élephant), en pleine jouissance de tuer sur « tout ce qui bouge », l'un dira : « C'est le plus beau et le plus horrible jour de ma vie. » La culture, notre civilisation du malaise, peut produire des monstres, bien avant les productions annoncées par la science.

Si l'humain est devenu un Homo Sacer, et pas seulement pour certains criminels, les humains en le restant, humains, dans leur quasi-totalité, sont les premiers à résister à ce « destin de la pulsion de mort » en acte. Or, rien d'autre que le langage (et ses lois) ne nous semble pouvoir de nos jours soutenir cette résistance humaine des sujets en mal d'existence. Seul en effet le langage permet de préserver l'extériorité du réel, nécessaire au désir et à la structuration psychique individuelle, comme inscription de chacun dans un lien social humanisant. Claude Lanzmann parle à propos de son film Shoah d'une « impossible transmission de l'horreur, puisque la transmission est un savoir ». Cela vaut, je crois, pour la psychanalyse. Bertoldt Brecht affirme que « le ventre est encore fécond, d'où est sortie la bête immonde » et J. Lacan poursuit [8] : « il y a dans le monde des choses immondes. C'est de ça que s'occupe la psychanalyse. Les psychanalystes s'occupent de cette chose qu'il faut bien appeler par son nom : le réel ».

Références

  1. Arendt H. Condition de l'homme moderne. Paris ; Calmann-Lévy : 1961.
  2. Chaliand G. Mémoire de ma mémoire. Paris ; Julliard : 2003.
  3. Milner JC. Les penchants criminels de l'Europe démocratique. Paris ; Verdier : 2003.
  4. Agemben G. Homo sacer, Le pouvoir souverain et la vie nue. Paris ; Le Seuil : 1997.
  5. Freud S. Malaise d'une civilisation. Paris ; PUF : 1929.
  6. Steiner G. Extraterritorialité. Paris ; Calmann-Lévy : 2003.
  7. Arendt H. Eichmann à Jérusalem. Paris ; Gallimard : 1963.
  8. Lacan J. La troisième. Intervention à Rome. Paris ; Autres Écrits, Le Seuil : 1974.

 

Note :

Cette réflexion a été présentée à Rennes le 12 juillet 2006, lors des Rencontres inter-universitaires que Médecine a présentées dans son numéro de mai dernier.

 


La jeune patiente dont R. Mérian rapporte l'analyse 1 ne peut se contenter des seuls événements « positifs » de son histoire, elle se doit d'englober tout le passé. La scène primitive, qui structure pour chacun son rapport au monde, se noue, pour elle, avec une autre scène : le génocide arménien de 1915.

Cette jeune femme d'origine arménienne, est en France depuis 2 ans. Ses parents vivent toujours en Turquie. Mais tout d'abord, lorsqu'elle appelle pour prendre rendez-vous, elle ne sait pas comment se nommer : « Je ne sais pas quel nom vous donner. » Au-delà de l'équivoque qui l'introduit dans le transfert, le nom a pour elle une valeur singulière : pour vivre sereinement en Turquie, son père a dû très tôt faire disparaître et effacer les 3 lettres I, A, N de son nom. Le nom qu'elle ne donne pas, ici, c'est celui de l'homme (un Français, « homme de lettres ») avec qui elle était mariée depuis 2 ans, dont elle vient de divorcer ; et le nom qu'elle donne, dans une hésitation, c'est son nom de jeune fille, c'est-à-dire le nom de son père. Lorsqu'elle commence son analyse, elle se présente divisée, entre les paroles de sa mère qui était opposée à son mariage parce qu'il n'était pas dans la tradition, et celles de son père pour qui « c'est le français qui nous sauvera ».

La demande qu'elle formule est une demande de savoir : d'où viennent ses symptômes, ses migraines ophtalmiques, une cleptomanie compulsive dont elle ne fera l'aveu qu'un an après le début de l'analyse (elle vole surtout des livres...), ses « pertes de connaissance » qui se font toujours sous le regard de l'Autre, « depuis que je suis en France ».

Elle a un frère aîné, qui vit en Turquie. Elle est née après une soeur décédée à quelques semaines. Sont-ils deux ou trois dans la fratrie ? Elle dit deux, « lui et moi », en oubliant la soeur morte. La troisième pourtant, c'est elle.

Un premier souvenir ponctue sa cure, un souvenir-écran qui peut se lire comme un fantasme de séduction, avec un affect de honte important, dont elle ne parlera à personne, ni à sa mère, ni à son père. Elle va ainsi de par le monde, doutant de son identité, essayant de définir qui elle est.

Un deuxième souvenir s'y ajoute, un rite plutôt, qui dure jusqu'à l'adolescence. Chaque soir, avant de se coucher, elle faisait promettre à son père de venir la réveiller quand elle dormirait, pour qu'elle puisse constater qu'elle s'était bien endormie... Au-delà de la question qu'elle pose (suis-je morte ou vivante ?), ce qu'elle demande, c'est de savoir ; d'où l'adresse dans la cure au sujet supposé savoir qui définit le transfert. Son histoire, c'est notamment l'histoire d'une soeur de sa grand-mère paternelle, tombée et laissée pour morte, non-enterrée, sur le chemin de l'exode, en 1915, à travers la Turquie. Cette grande tante paternelle est une figure courageuse et intouchable. Elle porte le même prénom que cette tante à laquelle est identifiée.

Dans la transmission symbolique, la rupture se fait au niveau du père. Le père introduit un interdit de parler de la terre ravagée et ensanglantée de ses parents, posé comme équivalent d'un interdit de parler dans la langue arménienne. Pour lui, tout deuil est impossible, parce que l'existence même des morts est déniée. Paradoxalement, l'arménien lui assigne une identité où elle se tait dans cette langue mais dévoile le pire derrière un mur de silence. « Se taire en arménien », serait alors l'équivalent du traumatisme du génocide. Elle se sauve de Turquie, pourrait-on dire, avec des lettres françaises. N'est-ce pas se tenir à bonne distance de l'horreur ?

Le rêve, un cauchemar plutôt, qui ponctue sa cure, sera un moment crucial, et fera bascule pour elle. C'est l'époque du terrible tremblement de terre en Arménie (1988). Voici le texte du rêve : « Il y a une poursuite dehors, il y a deux camps, c'est en plein jour. Ceux qui poursuivent sont des primitifs. Un groupe d'hommes se cache, ma grand-mère se cache dans un tas de pommes. Les primitifs sont des indigènes ou des sauvages... Je ne sais pas comment les appeler autrement, peut-être des réducteurs de tête. En même temps, je fuis, et en même temps je regarde. Il y a beaucoup de bagarres. Une petite fille se cache avec ma grand-mère, un primitif l'a vue... Et elle va se cacher plus loin dans un coin de terre. Il la trouve, il attrape la fille et la frappe. Les autres, des hommes et des femmes, sortent par les fenêtres et se jettent dans le vide. Je me suis réveillée affolée. » Elle dit n'avoir jamais eu aussi peur. « C'était la terreur », dit-elle. J'interviens en lui disant que dans « terreur », il y a « terre » et « erreur ».

Ce qui fait irruption dans ce tremblement de terre en Arménie, c'est le redoublement de l'horreur de l'histoire, retour du refoulé, là où le rêve s'inverse en cauchemar. C'est ici pour la première fois dans son analyse qu'elle peut employer et dire le signifiant « génocide », associé à son cauchemar. En tant qu'arménienne, elle est ainsi confrontée à une double contrainte perverse : le génocide et son déni. Il faut au moins trois générations pour intégrer un tel trauma. La première génération le vit, dans l'horreur, la deuxième le renie pour l'épargner à ses enfants, et la troisième génération, celle de la patiente doit, elle, le reconstituer à partir de la négation même, mais avec l'appui d'un symptôme, comme réponse à ce réel non symbolisé. Ainsi, ce qui n'a pas pu se symboliser dans la première et dans la deuxième génération revient dans le réel de la troisième génération sous forme de symptômes.

Curieuse trajectoire que celle de l'analyse, où pour se délivrer de l'aliénation, il lui faut de nouveau s'approcher de ce qui a causé sa perte et sa souffrance. Curieuse constatation aussi de l'être humain, qui ne trouve la cause de son désir que là où était la cause de son aliénation : aller chercher si loin, ce qui se trouve si proche, en soi. Dans la mesure où l'analyse touche au symptôme, articulé au fantasme, elle touche aussi au rapport du sujet au savoir. Son assujettissement singulier à l'Histoire par sa propre petite histoire stigmatise par ses symptômes. C'est pour ne pas oublier ce que son père et sa mère ne lui ont pas dit, mais qu'elle ne savait que trop, qu'elle trouve refuge dans ses symptômes comme réponse du réel.

La question qu'elle trouve du côté du père, « c'est rien », ou plutôt « rien à craindre ». Pourtant, ce qu'elle redoute c'est ce qu'elle trouve, des hommes armés. Des hommes armés de lettres comme son mari qu'elle laisse tomber, dans le même mouvement que son père, qui a dû laisser tomber quelques lettres de son nom. Vacillation de l'être, pourrait-on dire, qui lui fait perdre le pied qu'elle avait dans l'Autre et l'équilibre qu'elle avait sur terre. À partir d'un événement contingent, mais réel, le tremblement de terre en Arménie, elle fait retour vers le père, dont le silence, le refus de savoir laisse une place vide. Elle reprend à son compte le désir du père, que ça ne se sache pas. C'est en cela qu'il a dû faire disparaître trois lettres. Trois êtres pourrait-on dire. C'est cela qui, dans cet après-coup, fait de son départ de Turquie, un acte. Et cela redouble un autre départ, une autre fuite, un autre exode, celui du temps de la déportation sur les routes de Turquie.

C'est me semble-t-il en ce point précis que la vérité incluse dans le symptôme s'articule à son fantasme. C'est-à-dire à ce point de réel de son histoire : « Tomber sur la route en plein jour », se noue au réel de l'Histoire : « Faire la lumière sur celles et ceux qui sont tombés et qui ont disparu, sous les yeux du monde »... Le symptôme, malgré la souffrance, permet de porter plainte. Il peut être une chance, oui une chance, dès lors qu'il est entendu, dans la clinique analytique, comme porteur de l'identité même du sujet, et non comme un artefact à traiter, à guérir ou à éliminer. Le symptôme qui se révèle dès son arrivée en France, c'est ce qu'elle donne à voir, ce à quoi elle est réduite : un objet laissé tombé, comme évanoui, presque inerte, dans la rue, au milieu de la foule. Elle se donne à voir dans une position de ravalement total, sous le regard du monde... qui a oublié.

Notre actualité se situe dans la continuité d'un réel. L'absence d'angoisse, de culpabilité, de honte, du moins chez les auteurs d'actes délinquants graves, ne saurait être sans conséquences psychiques. N'est-il pas étonnant que ses sentiments qualifiés de « moraux » se retrouvent plutôt du côté des victimes ?

Note :

Cette narration reprend les points-clés de l'analyse présentée par l'auteur aux rencontres inter-universitaires de Rennes. Le texte intégral peut être demandé à la rédaction de Médecine.

 

DOI : 10.1684/med.2007.0094


 

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