ARTICLE
« La parole soulève plus de terre que le fossoyeur
ne le peut »
René Char
Violence, transgression de la loi et délinquance chez les adolescents,
agressivité, hyperactivité et agitation chez les enfants ne sont
pas des phénomènes nouveaux, mais prennent dans notre société
des proportions importantes et parfois dramatiques.
Ces symptômes témoignent d'une souffrance psychique, et en cela
ils concernent les psychanalystes. Bien sûr, la première question
est celle du diagnostic, de la structure ; et on pense à la psychose,
qui est à repérer et à traiter comme telle. Il y a aussi
des sujets chez lesquels on ne constate pas l'embarras de la névrose
: peu de paroles, pas de demande, pas de question sur le désir, pas d'énigme
; pas de formations de l'inconscient, pas de manque ; pas de culpabilité,
pas de dette envers l'Autre ; pas d'angoisse ni d'inhibition des tendances pulsionnelles.
Comment les analystes peuvent-ils travailler avec ces sujets que l'on rencontre
à l'adolescence et que l'on dit « inconscients » ?
Violence et agressivité sont à l'époque actuelle traitées
médicalement comme faisant partie du « syndrome d'hyperactivité
», dans le DSM-IV. Cette forme d'instabilité psychomotrice est définie
comme une entité clinique spécifique ayant son propre génie
évolutif et répondant positivement à l'action des psycho-stimulants
: la Ritaline®. De plus en plus de médecins en prescrivent.
Dans Orange mécanique, célèbre film de 1971, Stanley
Kubrick met en scène une bande de délinquants violeurs et criminels
qui sèment la terreur en Angleterre au son de la Cinquième Symphonie.
Pris en flagrant délit, Alex, le chef de bande, est alors soumis à
une thérapie comportementale au cours de laquelle il est gavé
d'images répugnantes et dégradantes qui sont censés le
purger de ses pulsions. Au lieu de quoi, rendu plus fou encore, il vomit la
musique de son cher Ludwig, tout en étant instrumentalisé par
des policiers qui ne sont que l'image inversée de lui-même. Cette
fable cinématographique renvoyait l'Occident à la montée
d'une idéologie postmoderne. Ainsi cette thérapie mécanique,
fondée sur le culte des « modifications comportementales et cognitives
» est montrée avec le consentement éclairé du «
patient » qui, n'ayant pas d'autre choix que la prison ou l'hôpital,
réclame d'être le bienheureux complice des tourments qu'on lui
inflige. Alors, a-t-on le droit de traiter des humains - même les pires
des humains - comme des rats de laboratoire, à une époque où
les défenseurs du règne animal s'insurgent contre les souffrances
endurées par les rats soumis à la science expérimentale
?
À l'époque actuelle, d'autres théories que la psychanalyse
poussent à abandonner l'histoire du sujet et à le traiter uniquement
comme un malade, avec une maladie définie par ses symptômes : TOC,
hyperactivité, etc. À l'heure où les adeptes de ce genre
de méthodes prétendent soigner, autant les déviances sexuelles
que l'ensemble des pathologies psychiques - névroses, psychoses, dépressions,
phobies, addictions -, tout en se proposant de dépister des traces de
délinquances chez les enfants de moins de 3 ans, il est nécessaire
de s'interroger sur ce qui pervertit la société dès lors
qu'elle est en proie elle-même à une folie normalisatrice ou sécuritaire.
La psychanalyse va à l'encontre de l'idéologie de notre société
contemporaine, où il s'agit de « tout avoir », d'être
un individu total constituant une unité, en harmonie avec son semblable
et son environnement : autant d'éléments illusoires recouvrant
le réel. Du réel, on ne veut rien savoir, et ce n'est pas nouveau.
Si toute institution a comme fonction (et ce peut-être sa vertu éducative)
de refréner, de canaliser la jouissance, force est de constater que son
régime moderne est très différent de celui qui a prévalu
jusqu'ici. À celle qui s'organisait autour du meurtre du père
de la horde, avec le renoncement à une jouissance constitutif du lien
social, semble s'opposer aujourd'hui l'organisation ségrégative
moderne des masses qui ne font pas vraiment fraternité. Il semble qu'on
ne renonce plus à cette jouissance comme fondement du lien social, mais
les regroupements tendent à s'organiser en désignant dans un autre
le jouisseur qui spolie le sujet d'une jouissance, dès lors vécue
comme dérobée. La séparation fondamentale d'avec l'Autre
est menacée et devient menaçante. La fonction du père réglait
naguère cette séparation. Aujourd'hui, l'appel au droit comme
aux techniques psychologiques du comportement supposées permettre l'ajustement
de la distance à l'autre, relève des soins palliatifs lorsque
la dimension de l'inconscient - avec sa part de jouissance - n'est pas prise
en compte.
Hannah Arendt pouvait écrire : « Ce qu'il y a de fâcheux
dans les théories modernes du comportement, ce n'est pas qu'elles soient
fausses, c'est qu'elles peuvent devenir vraies, c'est qu'elles sont en fait
la meilleure mise en concept possible de certaines tendances évidentes
de la société moderne » [1]. À quoi Jacques Lacan
faisait écho plus radicalement en disant que « l'idéologie
psychologisante est une des formes du camp de concentration ». D'où
une question : Est-ce la tâche des psychanalystes de se faire les restaurateurs
de cette figure du père que l'histoire occidentale a écornée
? Tel est l'enjeu de la psychanalyse aujourd'hui, qui ne se saisit, il est vrai,
qu'au un par un. Dénoncer la ségrégation unilatéralement,
en exhiber les victimes est une impasse. Faut-il rappeler que les leaders effroyables
du XXe siècle ont légitimé leur place en se posant comme
porte-parole des victimes, comme victimes exemplaires des Arméniens de
1915, ou des Juifs quelques années plus tard.
Ce qui s'est produit au siècle dernier - siècle que Gérard
Chaliand qualifie de « siècle des génocides » [2] -
se situait nettement au-delà des limites de l'analysable, en raison d'un
réel qui touchait et touche encore non seulement les individus, mais
aussi le lien social, la « société comme point organisateur
de la vision politique du monde » [3], c'est-à-dire le fait même
de la civilisation. Il s'agit donc d'évaluer la fonction d'un réel.
En l'associant aux « penchants criminels de l'Europe démocratique
», Milner l'inscrit dans la continuité de ce qui a précédé,
tandis que G. Agemben, de façon plus radicale, fait des camps «
le paradigme biopolitique de la modernité » [4]. Après Auschwitz,
à savoir l'éradication du nom, prélude à la reproduction
de la vie selon la pureté de la race, c'est-à-dire selon des critères
purement biologiques, qui oserait prétendre que notre modernité
a définitivement banni ce danger-là ? Où en sommes-nous
par rapport à un réel qui n'est pas subjectivable, réel
lié à ce qu'Hanna Arendt a appelé « la production
industrielle des cadavres » ? Qu'est-il devenu ce réel, s'il n'a
pas été subjectivé ? Ce que met en évidence la psychanalyse,
c'est que ce qui n'a pas été symbolisé dans l'Histoire
revient dans le réel des histoires singulières.
Mais en quoi les événements du monde qui nous entoure et
dans lequel nous vivons, concernent la psychanalyse, et à quel titre
?
La barbarie existe en tant que réel auquel chacun est confronté,
ce réel de l'horreur, aurait-il « à voir » avec le réel
rencontré dans une cure psychanalytique ? Dans son texte Malaise dans
la civilisation [5], Freud fait un rapprochement direct entre le symptôme
du névrosé et celui de la civilisation. Alors, si l'analyste se
situe dans la subjectivité de son époque, sa place se trouve à
la jonction du passé et de l'avenir. Entre la petite histoire de chacun
et l'Histoire. Notre actualité se situe dans la continuité d'un
réel. L'absence d'angoisse, de culpabilité, de honte, du moins
chez les auteurs d'actes délinquants graves, ne saurait être sans
conséquences psychiques. N'est-il pas étonnant que ses sentiments
qualifiés de « moraux » se retrouvent plutôt du côté
des victimes ? Que sont devenues et que deviennent l'angoisse, la culpabilité,
la honte en l'absence de leur dramatisation subjective ? Comment restituer au
sujet ce que Georges Steiner appelle « la dimension tragique de l'homme
» [6] ?
Nous avons à tenir compte de la place du sujet qui se retrouve seul,
dans sa singularité, face au réel qui lui est propre, le réel
de sa vie, de son destin. Le réel de son nom ou des traces qu'il a laissés
ne doit pas être confondu avec la réalité commune. Si la
psychanalyse a quelque spécificité, c'est en raison justement
de ce réel qui se situe au centre de son dispositif, où théorie
et pratique se rejoignent. « Je sais que l'autre existe, mais comme semblable,
je ne le reconnais pas. » La non-reconnaissance est un déni de l'autre.
Très souvent, la non-reconnaissance est la peur de l'existence de l'autre.
Ce n'est pas que l'autre ne soit pas perçu ; il est dénié.
L'on attribue à cet autre un danger qui, à vrai dire, est beaucoup
plus en nous qu'en lui. La violence peut devenir le lien entre humains. La négation
de l'humain nous place dans une société de sujets-images et d'objets
de consommation. C'est en effet à partir des déboires actuels
de la métaphore (du symbolique) et des nouveaux rapports du sujet au
symbolique qu'il semble possible de pouvoir réfléchir sur une
banalisation ou un déni de la mort dans notre culture. La banalisation
de la mort se retrouve clairement et logiquement dans la banalisation du meurtre
dans la culture. Le meurtre est a priori d'abord un interdit fondamental pour
toute civilisation. Pourtant, même le meurtre de nos jours ne semble pas
échapper à la règle de la « banalisation du mal »
[7].
Depuis toujours, ce n'est pas que la mort fascine les adolescents, c'est
qu'elle est quasi omniprésente à ce moment de l'existence.
Changement des objets amoureux du fait de l'interdit de l'inceste, découverte
de l'Autre sexe, c'est-à-dire du sexe féminin, c'est ainsi que
les adolescents recherchent bien avant la jouissance sexuelle, là où
Éros se marie avec Thanatos, la volupté de la mort, volupté
espérée pour échapper à toutes ces nouvelles réalités
physiques et sociales auxquelles ils sont confrontés. Mais ce qui semble
plus récent, plus actuel chez certains adolescents, c'est vouloir donner
la mort pour de vrai. Détruire pour de vrai, pour rien, sans contrepartie
apparente. Pourquoi ? Pour tuer, simplement. Qui ? Peu importe. Prenons l'exemple
du jeune beur dans le film Assassins de Mathieu Kassovitz. Il peut aller jusqu'à
tuer des anonymes et lui-même, « sans raison », c'est-à-dire
sans adresse et surtout sans culpabilité. Peut-être est-ce pour
briser l'ennui, pour que quelque chose se passe, dit-il. Mais, nous ne pouvons
nous satisfaire de cette réponse, si nous pouvons encore soutenir la
Loi de la parole propre aux humains.
Certes, on pourrait épiloguer sur les énormes difficultés
chez ces jeunes gens du rapport impossible avec l'autre, autre insupportable
au point de vouloir l'éliminer, etc. Mais, c'est leur voie choisie pour
survivre, il faut, il faudrait voler la vie de l'autre, comme s'ils devaient
remettre en scène inlassablement le meurtre. Le meurtre du père,
diront certains. Mais rien dans leur propos ne nous fait entendre cette représentation
paternelle chez l'autre, ni même un semblant de recherche classique du
père connu chez les adolescents quand ils se contentent de provoquer
les pères réels (prof, éducateurs, policiers, ou autres
substituts). La vie des autres ne semble ni plus ni moins consistante que la
leur. Mourir, moi ou l'autre ? Pourquoi pas l'autre. Comment ne pas penser que
l'autre, la victime est une incarnation de ce que G. Agemben nomme l'Homo Sacer
? Il ne s'agit pas ici de tout confondre, en l'occurrence le crime contre l'humanité,
le meurtre individuel ou passionnel. Mais comment en effet, ces jeunes auraient-ils
accès à la culpabilité et au sentiment de honte, quand
l'individu, dans nos cultures, est réduit à de la matière
?
Il se dit à l'occasion, pour le leur reprocher, que les psychanalystes
ne s'intéressent pas à la normalité. La normalité
(la norme mâle), c'est ce que d'une certaine façon nous ne pouvons
ignorer. Quelque chose reste et restera étranger à chacun. Une
part de lui-même lui échappe, c'est ce que les psychanalystes peuvent
entendre comme la source originelle du racisme : la haine de la jouissance de
l'Autre, haine de la jouissance étrange et étrangère de
l'Autre, et d'abord de l'Autre sexe, le sexe féminin, radicalement Autre
et pour un homme et pour une femme. Le déni de la castration n'est pas
un déni de la mort. En soutenant une banalité du meurtre, ces
jeunes refusent toute castration symbolique à l'image de ce qui est promu
dans le social par la science, mais en même temps, ils la réintroduisent.
Effectivement, le plus déconcertant est que certains n'éprouvent
aucun sentiment de faute ou de culpabilité. Cette absence du rapport
à la Loi, n'est-ce pas le plus choquant de ce qu'a permis de dévoiler
le procès d'Eichmann, ce qui fut qualifié de « banalisation
du mal ». En banalisant le meurtre pour certains dans leurs actes, mais
pour quasi tous dans leur culture (film, musique, jeux, etc.), ils nous exposent
l'acte suprême de cette banalisation telle que la repérait H. Arendt.
Dans le même registre, les auteurs des « tournantes » ne comprennent
pas ce qu'il leur est reproché : ils avouent très facilement leur
acte, et le rapportent avec la plus grande simplicité. Certains vont
même jusqu'à dire : « On ne lui voulait pas de mal. On a fait
attention à elle, la preuve, on a mis des préservatifs. »
Cela peut paraître délirant, mais nous ne sommes pas dans le registre
du délire ou de la psychose. Ils ne comprennent tout simplement pas pourquoi
ils auraient commis un crime. Quand on leur demande pourquoi ils ont agi de
la sorte, avec la même sincérité, ils répondent,
la formule classique : pour faire comme les autres. La fraternité a franchement
pris le pas sur la Loi ! Parfois une réponse supplémentaire est
osée : « C'est elle (la victime) qui l'a voulu. » La victime
est mise en place de demandeuse et de putain, une figure de ravalement de la
position féminine qui permet de contre-balancer celle de l'Autre, maternel
d'abord, puis social. À partir du moment où une violence meurtrière
est légitimée par des discours, (au niveau politique, religieux,
des États), ici au niveau des copains, des frères, l'interdit
du meurtre, fondamental à la civilisation, est lui-même aboli.
Des deux garçons qui ont massacré leurs camarades de lycée
à Colombine (dont G. Von Hanst a fait le film Élephant), en pleine
jouissance de tuer sur « tout ce qui bouge », l'un dira : « C'est
le plus beau et le plus horrible jour de ma vie. » La culture, notre civilisation
du malaise, peut produire des monstres, bien avant les productions annoncées
par la science.
Si l'humain est devenu un Homo Sacer, et pas seulement pour certains criminels,
les humains en le restant, humains, dans leur quasi-totalité, sont les
premiers à résister à ce « destin de la pulsion de
mort » en acte. Or, rien d'autre que le langage (et ses lois) ne nous semble
pouvoir de nos jours soutenir cette résistance humaine des sujets en
mal d'existence. Seul en effet le langage permet de préserver l'extériorité
du réel, nécessaire au désir et à la structuration
psychique individuelle, comme inscription de chacun dans un lien social humanisant.
Claude Lanzmann parle à propos de son film Shoah d'une « impossible
transmission de l'horreur, puisque la transmission est un savoir ». Cela
vaut, je crois, pour la psychanalyse. Bertoldt Brecht affirme que « le
ventre est encore fécond, d'où est sortie la bête immonde
» et J. Lacan poursuit [8] : « il y a dans le monde des choses immondes.
C'est de ça que s'occupe la psychanalyse. Les psychanalystes s'occupent
de cette chose qu'il faut bien appeler par son nom : le réel ».
Références
- Arendt H. Condition de l'homme moderne. Paris ; Calmann-Lévy : 1961.
- Chaliand G. Mémoire de ma mémoire. Paris ; Julliard : 2003.
- Milner JC. Les penchants criminels de l'Europe démocratique. Paris
; Verdier : 2003.
- Agemben G. Homo sacer, Le pouvoir souverain et la vie nue. Paris ; Le Seuil
: 1997.
- Freud S. Malaise d'une civilisation. Paris ; PUF : 1929.
- Steiner G. Extraterritorialité. Paris ; Calmann-Lévy : 2003.
- Arendt H. Eichmann à Jérusalem. Paris ; Gallimard : 1963.
- Lacan J. La troisième. Intervention à Rome. Paris ; Autres
Écrits, Le Seuil : 1974.
Note :
Cette réflexion a été présentée à
Rennes le 12 juillet 2006, lors des Rencontres inter-universitaires que Médecine
a présentées dans son numéro de mai dernier.
La jeune patiente dont R. Mérian rapporte l'analyse 1 ne peut se
contenter des seuls événements « positifs » de son histoire,
elle se doit d'englober tout le passé. La scène primitive, qui
structure pour chacun son rapport au monde, se noue, pour elle, avec une autre
scène : le génocide arménien de 1915.
Cette jeune femme d'origine arménienne, est en France depuis 2 ans.
Ses parents vivent toujours en Turquie. Mais tout d'abord, lorsqu'elle appelle
pour prendre rendez-vous, elle ne sait pas comment se nommer : « Je ne
sais pas quel nom vous donner. » Au-delà de l'équivoque qui
l'introduit dans le transfert, le nom a pour elle une valeur singulière
: pour vivre sereinement en Turquie, son père a dû très
tôt faire disparaître et effacer les 3 lettres I, A, N de son nom.
Le nom qu'elle ne donne pas, ici, c'est celui de l'homme (un Français,
« homme de lettres ») avec qui elle était mariée depuis
2 ans, dont elle vient de divorcer ; et le nom qu'elle donne, dans une hésitation,
c'est son nom de jeune fille, c'est-à-dire le nom de son père.
Lorsqu'elle commence son analyse, elle se présente divisée, entre
les paroles de sa mère qui était opposée à son mariage
parce qu'il n'était pas dans la tradition, et celles de son père
pour qui « c'est le français qui nous sauvera ».
La demande qu'elle formule est une demande de savoir : d'où viennent
ses symptômes, ses migraines ophtalmiques, une cleptomanie compulsive
dont elle ne fera l'aveu qu'un an après le début de l'analyse
(elle vole surtout des livres...), ses « pertes de connaissance »
qui se font toujours sous le regard de l'Autre, « depuis que je suis en
France ».
Elle a un frère aîné, qui vit en Turquie. Elle est née
après une soeur décédée à quelques semaines.
Sont-ils deux ou trois dans la fratrie ? Elle dit deux, « lui et moi »,
en oubliant la soeur morte. La troisième pourtant, c'est elle.
Un premier souvenir ponctue sa cure, un souvenir-écran qui peut
se lire comme un fantasme de séduction, avec un affect de honte important,
dont elle ne parlera à personne, ni à sa mère, ni à
son père. Elle va ainsi de par le monde, doutant de son identité,
essayant de définir qui elle est.
Un deuxième souvenir s'y ajoute, un rite plutôt, qui dure
jusqu'à l'adolescence. Chaque soir, avant de se coucher, elle faisait
promettre à son père de venir la réveiller quand elle dormirait,
pour qu'elle puisse constater qu'elle s'était bien endormie... Au-delà
de la question qu'elle pose (suis-je morte ou vivante ?), ce qu'elle demande,
c'est de savoir ; d'où l'adresse dans la cure au sujet supposé
savoir qui définit le transfert. Son histoire, c'est notamment l'histoire
d'une soeur de sa grand-mère paternelle, tombée et laissée
pour morte, non-enterrée, sur le chemin de l'exode, en 1915, à
travers la Turquie. Cette grande tante paternelle est une figure courageuse
et intouchable. Elle porte le même prénom que cette tante à
laquelle est identifiée.
Dans la transmission symbolique, la rupture se fait au niveau du père.
Le père introduit un interdit de parler de la terre ravagée et
ensanglantée de ses parents, posé comme équivalent d'un
interdit de parler dans la langue arménienne. Pour lui, tout deuil est
impossible, parce que l'existence même des morts est déniée.
Paradoxalement, l'arménien lui assigne une identité où
elle se tait dans cette langue mais dévoile le pire derrière un
mur de silence. « Se taire en arménien », serait alors l'équivalent
du traumatisme du génocide. Elle se sauve de Turquie, pourrait-on dire,
avec des lettres françaises. N'est-ce pas se tenir à bonne distance
de l'horreur ?
Le rêve, un cauchemar plutôt, qui ponctue sa cure, sera
un moment crucial, et fera bascule pour elle. C'est l'époque du terrible
tremblement de terre en Arménie (1988). Voici le texte du rêve
: « Il y a une poursuite dehors, il y a deux camps, c'est en plein jour.
Ceux qui poursuivent sont des primitifs. Un groupe d'hommes se cache, ma grand-mère
se cache dans un tas de pommes. Les primitifs sont des indigènes ou des
sauvages... Je ne sais pas comment les appeler autrement, peut-être des
réducteurs de tête. En même temps, je fuis, et en même
temps je regarde. Il y a beaucoup de bagarres. Une petite fille se cache avec
ma grand-mère, un primitif l'a vue... Et elle va se cacher plus loin
dans un coin de terre. Il la trouve, il attrape la fille et la frappe. Les autres,
des hommes et des femmes, sortent par les fenêtres et se jettent dans
le vide. Je me suis réveillée affolée. » Elle dit
n'avoir jamais eu aussi peur. « C'était la terreur », dit-elle.
J'interviens en lui disant que dans « terreur », il y a « terre
» et « erreur ».
Ce qui fait irruption dans ce tremblement de terre en Arménie, c'est
le redoublement de l'horreur de l'histoire, retour du refoulé, là
où le rêve s'inverse en cauchemar. C'est ici pour la première
fois dans son analyse qu'elle peut employer et dire le signifiant « génocide
», associé à son cauchemar. En tant qu'arménienne,
elle est ainsi confrontée à une double contrainte perverse : le
génocide et son déni. Il faut au moins trois générations
pour intégrer un tel trauma. La première génération
le vit, dans l'horreur, la deuxième le renie pour l'épargner à
ses enfants, et la troisième génération, celle de la patiente
doit, elle, le reconstituer à partir de la négation même,
mais avec l'appui d'un symptôme, comme réponse à ce réel
non symbolisé. Ainsi, ce qui n'a pas pu se symboliser dans la première
et dans la deuxième génération revient dans le réel
de la troisième génération sous forme de symptômes.
Curieuse trajectoire que celle de l'analyse, où pour se délivrer
de l'aliénation, il lui faut de nouveau s'approcher de ce qui a causé
sa perte et sa souffrance. Curieuse constatation aussi de l'être humain,
qui ne trouve la cause de son désir que là où était
la cause de son aliénation : aller chercher si loin, ce qui se trouve
si proche, en soi. Dans la mesure où l'analyse touche au symptôme,
articulé au fantasme, elle touche aussi au rapport du sujet au savoir.
Son assujettissement singulier à l'Histoire par sa propre petite histoire
stigmatise par ses symptômes. C'est pour ne pas oublier ce que son père
et sa mère ne lui ont pas dit, mais qu'elle ne savait que trop, qu'elle
trouve refuge dans ses symptômes comme réponse du réel.
La question qu'elle trouve du côté du père, « c'est
rien », ou plutôt « rien à craindre ». Pourtant,
ce qu'elle redoute c'est ce qu'elle trouve, des hommes armés. Des hommes
armés de lettres comme son mari qu'elle laisse tomber, dans le même
mouvement que son père, qui a dû laisser tomber quelques lettres
de son nom. Vacillation de l'être, pourrait-on dire, qui lui fait perdre
le pied qu'elle avait dans l'Autre et l'équilibre qu'elle avait sur terre.
À partir d'un événement contingent, mais réel, le
tremblement de terre en Arménie, elle fait retour vers le père,
dont le silence, le refus de savoir laisse une place vide. Elle reprend à
son compte le désir du père, que ça ne se sache pas. C'est
en cela qu'il a dû faire disparaître trois lettres. Trois êtres
pourrait-on dire. C'est cela qui, dans cet après-coup, fait de son départ
de Turquie, un acte. Et cela redouble un autre départ, une autre fuite,
un autre exode, celui du temps de la déportation sur les routes de Turquie.
C'est me semble-t-il en ce point précis que la vérité
incluse dans le symptôme s'articule à son fantasme. C'est-à-dire
à ce point de réel de son histoire : « Tomber sur la route
en plein jour », se noue au réel de l'Histoire : « Faire la
lumière sur celles et ceux qui sont tombés et qui ont disparu,
sous les yeux du monde »... Le symptôme, malgré la souffrance,
permet de porter plainte. Il peut être une chance, oui une chance, dès
lors qu'il est entendu, dans la clinique analytique, comme porteur de l'identité
même du sujet, et non comme un artefact à traiter, à guérir
ou à éliminer. Le symptôme qui se révèle dès
son arrivée en France, c'est ce qu'elle donne à voir, ce à
quoi elle est réduite : un objet laissé tombé, comme évanoui,
presque inerte, dans la rue, au milieu de la foule. Elle se donne à voir
dans une position de ravalement total, sous le regard du monde... qui a oublié.
Notre actualité se situe dans la continuité d'un réel.
L'absence d'angoisse, de culpabilité, de honte, du moins chez les auteurs
d'actes délinquants graves, ne saurait être sans conséquences
psychiques. N'est-il pas étonnant que ses sentiments qualifiés
de « moraux » se retrouvent plutôt du côté des
victimes ?
Note :
Cette narration reprend les points-clés de l'analyse présentée
par l'auteur aux rencontres inter-universitaires de Rennes. Le texte intégral
peut être demandé à la rédaction de Médecine.
DOI : 10.1684/med.2007.0094
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