ARTICLE
Données épidémiologiques
L'individualisation de la dépression chez l'enfant et l'adolescent
procède de remaniements relativement récents des cadres nosographiques.
La dépression de l'adolescent a été longtemps méconnue,
les manifestations thymiques étant attribuées à l'immaturité
de l'organisation psychique, consubstantielles au processus adolescent. Puis
elle a évolué historiquement de la notion de dépression
masquée, avec ses équivalents comportementaux, à des positions
adultomorphiques, sous réserve de manifestations atypiques (plaintes
somatiques, ruptures sociales, troubles des conduites, irritabilité),
puis à un isomorphisme vis-à-vis de la dépression adulte
avec la primauté des modèles catégoriels de classification
(DSM-IV, CIM-10). Une remise en cause plus récente se positionne davantage
dans une perspective développementale avec la notion de modèles
d'adaptation et de compétence [1].
Les études épidémiologiques de la dépression à
l'adolescence apportent des données variables en fonction des critères
diagnostiques retenus. La prévalence estimée varie ainsi de 0,4
à 8,3 % selon les études pour les épisodes dépressifs
majeurs [2-4]. Les symptômes dépressifs ou « ambiance dépressive
» seraient retrouvés chez près de 30 % des adolescents. Le
sex-ratio s'apparente à celui observé en population adulte avec
une sur-représentation féminine (2/1).
La fréquence des comorbidités avec 50 à 70 % de troubles
associés à l'adolescence soulève la question d'une vulnérabilité
commune génétique, psychopathologique ou environnementale, aux
manifestations observées ou de formes cliniques ou évolutives
d'un même trouble. Ainsi se trouvent fréquemment associés
des conduites addictives (abus de substances chez 18 % des adolescents présentant
un épisode dépressif majeur [5]), des troubles du comportement
alimentaire (16 à 68 % vie entière selon les études [6]),
des troubles des conduites (16 % [7]), des troubles anxieux (30 % [8]) avec
un retentissement psychosocial marqué notamment en termes de scolarité
et, enfin, les troubles somatiques fonctionnels tant antérieurs à
l'épisode dépressif que persistants au décours [9].
Facteurs psychosociaux (dysfonctionnements relationnels intrafamiliaux, troubles
psychologiques chez les parents, situations conflictuelles...), événements
de vie négatifs et dépression à l'adolescence entretiennent
des liens non univoques dans leur interprétation et non spécifiques
avec des variations importantes en fonction de différences méthodologiques
entre les études. Ces facteurs interviendraient davantage comme événements
précipitants d'une vulnérabilité d'origine plurifactorielle
préexistante. De manière générale, on retrouve une
agrégation familiale des troubles thymiques avec un rôle de l'hérédité,
indépendant de l'environnement, en particulier dans le cadre des troubles
bipolaires précoces.
Les études de devenir apportent des arguments en faveur d'une vulnérabilité
accrue de ces adolescents aux récurrences d'épisodes dépressifs
majeurs à l'âge adulte avec des taux de récurrence à
3-5 ans supérieurs à 50 % pour certains auteurs [10, 11]. Dans
le contexte de troubles bipolaires, la précocité des premières
manifestations serait associée pour certains à un pronostic évolutif
plus sévère et un taux de décès par suicide de 19
% au cours des dix premières années d'évolution des troubles
[12].
Données cliniques
La fréquence des affects dépressifs à l'adolescence,
souvent banalisés, minimisés tant par l'adolescent que par son
entourage, risque de conduire le clinicien à méconnaître
leur signification [13]. Les difficultés de l'évaluation diagnostique
à l'adolescence reposent tant sur les particularités cliniques
de l'expérience dépressive à l'adolescence que sur la perception
par l'adolescent de ses difficultés propres et les particularités
du lien thérapeutique. Ainsi, il n'est pas facile d'obtenir des informations
fiables, du fait d'une minimisation, voire d'une occultation des troubles par
l'adolescent, en partie liée sans doute à la difficulté
à identifier, auto-évaluer les émotions éprouvées,
la part subjective de l'expérience vécue. Cette minimisation des
difficultés relève également d'interactions environnementales
avec une tendance accrue, de la part de l'adolescent mais aussi de son entourage,
à rationaliser, à attribuer à des facteurs externes les
troubles rencontrés : « c'est la crise d'adolescence », «
c'est le contexte social incertain »... Par ailleurs, la « plasticité
» relationnelle favorise l'expression de différentes facettes en
fonction de l'interlocuteur et du contexte avec des revirements extrêmes
et le risque d'une mauvaise appréciation diagnostique.
Les signes d'appel sont, à cet âge, polymorphes et il convient
d'être vigilant devant des manifestations comportementales et somatiques
peu spécifiques (plaintes somatiques, sentiment de fatigue, de manière
générale inquiétudes centrées sur le corps) (tableau
1). Le recours à l'agir, la fréquente « externalisation »
de la souffrance psychique à l'adolescence posent souvent la question
d'emblée ou secondairement de troubles thymiques au travers d'une autre
symptomatologie manifeste.
Les manifestations thymiques se caractérisent par la labilité,
la variabilité, la fréquente coexistence d'éléments
de la lignée dépressive et maniaque. L'humeur dépressive
est souvent exprimée comme sentiment d'ennui, d'insatisfaction face au
présent, de vide ou d'attente imprécise et douloureuse de quelque
chose, avec une fréquence moindre des idées de culpabilité.
Les manifestations d'irritabilité, d'hostilité, d'opposition passive,
les mouvements de colère brutaux et immotivés sont également
fréquemment retrouvés, parfois associés à des attitudes
de « transgression » (prise de drogues, conduites sexuelles à
risque...). La dévalorisation en rapport avec la perte de l'estime de
soi s'exprime par des sentiments d'infériorité, d'incapacité
ou d'insuffisance liés à un domaine particulier (scolaire ou physique)
ou à l'ensemble de la personnalité. Ce sentiment d'infériorité
peut être dénié ou projeté sur le monde extérieur,
l'adolescent ressentant l'impression de ne pas être aimé ou apprécié
et manifestant un désintérêt pour le monde environnant.
L'idéation suicidaire est retrouvée chez 70 % de ces adolescents
(tableau 2).
L'inhibition psychomotrice est inconstante avec des fluctuations importantes
et la fréquente alternance entre ralentissement et agitation, la moindre
fréquence de la classique aggravation matinale. L'inhibition motrice
est plus rare que l'inhibition psychique, prenant souvent la forme de troubles
subjectifs de la concentration, et à l'origine d'une restriction des
intérêts et des investissements avec le risque de désinsertion
scolaire, d'isolement social.
Les systèmes de classification internationaux (DSM-IV, CIM-10) optent
pour un isomorphisme de la dépression à l'adolescence et à
l'âge adulte, reconnaissant toutefois certaines particularités
comme la fréquence de manifestations d'irritabilité comme marque
de « l'humeur dépressive ». Nous ne détaillerons pas
ici les différents instruments d'évaluation de la dépression
découlant de ces différentes perspectives. Citons toutefois, l'élaboration
et la validation récentes d'un instrument d'hétéro-évaluation
élaboré spécifiquement afin d'appréhender l'expérience
dépressive en population adolescente. Cet outil dimensionnel est destiné
au repérage des états pauci-symptomatiques comme des états
dépressifs sévères (Adolescent Depression Rating Scale
ADRS : Revah-Levy et Fallissard, copyright AP-HP, 2004).
Un dernier point mérite d'être souligné : les troubles
bipolaires débutent dans 20 à 30 % des cas avant 20 ans [14].
Pourtant, le diagnostic est rarement posé lors du premier épisode
du fait de réticences sous-tendues par la chronicité du mode évolutif
conduisant parfois à la banalisation des manifestations thymiques inaugurales.
L'expression symptomatique parfois trompeuse conduit également fréquemment
à des erreurs diagnostiques avec la fréquence des signes psychotiques
(30 % à l'adolescence), parfois au premier plan, et s'atténuant
avec la récurrence des épisodes [15], mais aussi la fréquence
des formes mixtes ou dominées par les manifestations d'irritabilité,
d'agressivité. Un épisode dépressif majeur à début
précoce, des éléments psychotiques associés, des
antécédents familiaux de troubles bipolaires ou de dépression
psychotique, un ralentissement psychomoteur marqué, un virage maniaque
sous antidépresseurs doivent faire évoquer le diagnostic de troubles
bipolaires dont toutes les formes peuvent débuter à l'adolescence
et dont le traitement s'avère souvent complexe (compliance, résistance
au traitement).
Repères psychopathologiques
L'adolescence constitue une période charnière, reposant de manière
aiguë la question des relations à l'environnement et à soi-même.
Cette sollicitation de l'appareil psychique conduit à une mise en tension
d'éléments contradictoires et paradoxaux s'articulant autour de
l'axe autonomie/dépendance et aboutissant à un remaniement des
équilibres antérieurs. Comme toute situation de changement, de
modification des équilibres, l'adolescence est donc marquée par
l'instabilité : instabilité de l'image de soi, des autres, des
investissements, de l'humeur avec la prévalence importante d'affects
dysphoriques.
La dépression clinique signe une situation d'impasse développementale,
d'échec de l'élaboration du processus adolescent évitant,
selon les situations, une désorganisation psychique, la mise en oeuvre
de défenses comportementales ou psychosomatiques, le colmatage par des
conduites addictives ou psychopathiques. Elle pose la question d'une vulnérabilité
préexistante (qualité des premières interactions et des
liens infantiles, de l'estime de soi) n'autorisant pas le jeu nécessaire
à ces remaniements par des assises suffisamment solides sans être
rigides. Les aléas antérieurs du développement constituent
également un élément fondamental illustré par la
continuité retrouvée avec les troubles de l'enfance : la dépression
dans l'enfance constitue ainsi un risque majeur de dépression à
l'adolescence.
Toutefois, le vocable « dépression » recouvre des problématiques
diverses :
- dépressions réactionnelles avec l'entrée en résonance
de la problématique interne et d'événements de vie ;
- dépressions névrotiques où la dépression se
présente comme solution de compromis aux conflits intrapsychiques rencontrés
;
- dépressions des « états limites » voire des structures
psychotiques marquées par une fragilité narcissique majeure avec
vécu d'abandon, d'infériorité.
La prise en compte de ces problématiques, des niveaux de fonctionnement
psychiques variés qui les sous-tendent, sera indispensable au fil de
la prise en charge, mais souvent difficile à identifier de prime abord.
Prise en charge
L'abord thérapeutique de l'adolescent déprimé se déclinera
selon des modalités diverses, associées selon un gradient d'intensité
variable en fonction des éléments cliniques, psychopathologiques,
du contexte familial, du retentissement des troubles. Cette approche repose
donc sur une évaluation minutieuse de la problématique de l'adolescent,
de la dynamique familiale, du retentissement des manifestations symptomatiques,
du risque suicidaire mais également sur l'appréciation des capacités
de mobilisation et de changement de l'adolescent et de son entourage autour
du cadre thérapeutique proposé. Elle vise notamment à resituer
l'épisode actuel dans l'histoire infantile et récente de l'adolescent
permettant la mise en perspective de ces éléments.
L'objectif visé ne réside pas tant dans l'abrasement des affects
dépressifs que dans une relance des processus de changement. La situation
de consultation, par la reconnaissance, la formulation des affects dépressifs
par le clinicien, permet la prise de conscience, la validation d'éprouvés
émotionnels, souvent difficilement formulables par l'adolescent lui-même.
L'identification et la formulation des affects dépressifs, de leur retentissement,
constituent une médiation sur laquelle pourra s'établir la relation
thérapeutique. La prise en compte de l'entourage, son implication active
dans la prise en charge de l'adolescent constitue également un élément
clé afin de garantir la continuité de l'engagement thérapeutique
(tableau 3).
La psychothérapie constitue la pierre angulaire de la prise en charge
des adolescents déprimés mais elle pourra se décliner selon
des modalités, des références théoriques et pratiques
différentes (thérapie bifocale, thérapie individuelle,
consultations thérapeutiques, médiations thérapeutiques,
thérapie familiale...) en fonction de la sémiologie de l'épisode
dépressif, des éléments psychodynamiques sous-tendant la
symptomatologie dépressive, de la dynamique familiale, de la formation
du clinicien...
Les controverses autour de la sécurité et de l'efficacité
de la prescription des antidépresseurs chez l'enfant et l'adolescent
ont conduit à des prises de position tranchées des autorités
sanitaires avec l'interdiction de la prescription d'ISRS (à l'exception
de la fluoxétine) aux États-Unis et en Grande-Bretagne, les recommandations
de l'Afssaps déconseillant leur utilisation dans ces classes d'âge.
Toutefois, il serait dangereux de « diaboliser » une prescription
qui constitue un appoint thérapeutique utile dans certaines situations.
Cette prescription, le plus souvent, pourra être différée
dans le contexte d'une problématique dépressive en cours d'élaboration,
d'une dépressivité, d'une anticipation dépressive, d'une
lutte symptomatique contre la dépression où la prescription risque
alors d'abraser ou d'empêcher un travail de deuil, court-circuitant les
réaménagements psychiques à l'oeuvre. Pourtant, face à
une symptomatologie franche et sévère, « gangue dépressive
» entravant tout contact, toute reconnaissance des difficultés,
les antidépresseurs constituent un appoint précieux dans la prise
en charge.
Cette polémique a cependant pour mérite de mettre en exergue
certains points :
- la nécessité d'une analyse sémiologique fine afin de
limiter la prescription d'antidépresseurs à de réels troubles
thymiques et non dans le contexte d'éléments de dépressivité
liés aux réaménagements de la personnalité ;
- l'importance de l'effet placebo à l'adolescence (70 % [3]) et la
sensibilité particulière aux effets secondaires des traitements
psychotropes avec le risque rapide d'interruption des soins ;
- la nécessité d'un travail d'explication autour de la prescription
afin de favoriser l'observance et de clarifier le sens de la prescription comme
traitement adjuvant permettant au patient de renouer avec ses capacités
et ses ressources internes, limitant ainsi les fantasmes d'emprise, d'incompréhension
;
- l'importance de la surveillance de la levée d'inhibition bien connue
lors de la prescription d'antidépresseurs et son explication au patient
et à l'entourage.
En conclusion, nous soulignerons l'importance d'une prise en charge précoce
des manifestations dépressives à l'adolescence. Toute position
attentiste fait courir le risque d'un autorenforcement des conduites, entravant
les potentialités ultérieures de l'adolescent. Rappelons également
l'intérêt de prises en charge conjointes entre pédopsychiatres
et médecins généralistes, par exemple, afin de faciliter
l'appréhension de ces manifestations symptomatiques dans leur globalité,
la construction de l'alliance thérapeutique entre l'adolescent, sa famille
et les soignants.
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En résumé : la dépression à l'adolescence
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- La prévalence estimée de la dépression à
l'adolescence varie de 0,4 à 8,3 % selon les études. La
fréquence des comorbidités, le rôle de l'hérédité,
indépendant de l'environnement, la vulnérabilité
accrue sont autant de caractéristiques de la dépression
à l'adolescence.
- Les signes d'appel sont, à cet âge, polymorphes et peu
spécifiques : la dépression signe un échec de l'élaboration
du processus adolescent.
- L'objectif de la prise en charge n'est pas tant l'abrasement des affects
dépressifs que la relance des processus de changement. La psychothérapie
en constitue la pierre angulaire.
- Avec toutes les précautions nécessaires compte tenu
des problèmes d'efficacité et de sécurité
en cause, la prescription d'antidépresseurs peut constituer un
appoint thérapeutique utile dans certaines situations.
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DOI : 10.1684/med.2007.0088
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