ARTICLE
Contexte anglo-saxon
Au Canada, aucun antidépresseur n'a d'indication officielle avant l'âge
de 19 ans. Aux États-Unis, la fluoxétine est autorisée
à partir de 8 ans dans l'indication « épisode dépressif
majeur », mais sa monographie inclut une mise en garde sévère
sur le risque de suicide et divers effets adverses émotionnels et comportementaux
[1]. En Grande-Bretagne, le rapport bénéfice/risque de tous les
antidépresseurs a été évalué comme défavorable
dans les épisodes dépressifs majeurs pédiatriques, excepté
celui de la fluoxétine [2], mais la monographie anglaise de la fluoxétine
précise que celle-ci n'est « pas recommandée » au-dessous
de 18 ans.
En Colombie britannique, comme dans d'autres provinces canadiennes, les antidépresseurs
sont communément prescrits chez des patients de moins de 19 ans, et ces
prescriptions ont doublé entre 1998 et 2003 [3]. Les principaux antidépresseurs
prescrits sont les plus récents, les inhibiteurs sélectifs de
la recapture de la sérotonine (ISRS), les inhibiteurs de la recapture
de la sérotonine et de la noradrénaline (IRSN) et la mirtazapine
? Cette augmentation de prescription est particulièrement surprenante
si l'on considère les études suggérant que ces médicaments
n'ont pas prouvé leur efficacité et ont provoqué de sérieux
effets adverses d'ordre psychiatrique chez certains jeunes patients [2, 4, 5].
Efficacité des antidépresseurs
Une revue systématique Cochrane sur les antidépresseurs tricycliques
(ATC) chez les enfants et les adolescents montrait un bénéfice
nul ou faible des ATC par rapport au placebo [6].
La controverse sur les inhibiteurs spécifiques de la recapture de la
sérotonine (ISRS) et les inhibiteurs de la recapture de la sérotonine
et de la noradrénaline (IRSN) s'est amplifiée quand on s'est rendu
compte que 6 seulement des 15 essais randomisés contrôlés
dans la dépression de l'enfant ou de l'adolescent ont été
publiés [7-11]. Seules, les agences officielles ont eu accès à
la totalité des données des 15 essais, données résumées
ci-dessous. Si l'on considère qu'un essai n'est « positif »
que si le critère principal prédéterminé pour l'étude
est atteint de manière statistiquement plus importante dans le groupe
traité que dans le groupe placebo, 3 essais seulement sur les 15 (2 pour
la fluoxétine et 1 pour le citalopram) l'étaient [2, 11].
Les auteurs des 6 essais publiés (sur les 15 réalisés)
ont tous affirmé l'efficacité des ISRS : 2 (regroupés)
sur la sertraline [12], 1 sur la paroxétine [13], 2 sur la fluoxétine
[14, 15], 1 sur le citalopram [16]. Cependant, une analyse indépendante
des agences officielles n'a pas été confirmé les conclusions
pour 3 de ces essais (ceux concernant la paroxétine et la sertaline)
[2, 11]. Dans l'essai paroxétine, Keller et al. [13] affirmaient l'efficacité
de la paroxétine et pas de l'imipramine versus placebo. Après
réanalyse, la Medicine and Health Care Products Regulatory Agency [2]
et la Food and Drug Administration [11] concluaient que l'essai était
négatif pour les 2 antidépresseurs. Les 2 essais sertraline, rapportés
comme positifs en combinant leurs résultats [12], ont été
considérés tous les deux comme négatifs après réanalyse
séparée de chacun des essais [2, 11]. Au total, ont été
négatifs : les 2 essais paroxétine, les 2 venlafaxine, les 2 nefazodone,
les 2 mirtazapine et l'essai citalopram. Le bénéfice retrouvé
dans les 3 études « positives » était limité
à une modeste amélioration de quelques symptômes, mais pas
à la rémission du trouble dépressif [14-16]. Les 2 essais
fluoxétine [14, 15] ont aussi été rejetés après
réanalyse [17].
Effets adverses
La détermination du véritable taux d'effets adverses est rendue
difficile par l'inconsistance de leur évaluation et de leur description.
Par exemple, dans l'essai publié sur la paroxétine chez l'adolescent
[13], 11 patients sur 93 ont arrêté la paroxétine en raison
de « sérieux » effets psychiatriques adverses, dont le plus
communément décrit est celui de « labilité émotionnelle
», ce qui est défini ailleurs comme « idées/comportement
suicidaires, conduite problématique ou hostilité, c'est-à-dire
agressivité ». Chez ces patients ambulatoires souffrant initialement
de dépression « modérée », 7,5 % des patients
traités par paroxétine ont dû être hospitalisés,
aucun de ceux sous placebo. Ces données n'apparaissent pas dans la discussion.
Les essais sertraline n'avaient pas inclus de liste d'effets adverses dans leur
protocole, alors que le traitement a été décrit comme bien
toléré [12].
Les taux d'idées et tentatives de suicide sont faibles dans la plupart
des essais (2-3 % sous médicaments, 0-1 % sous placebo), et atteignent
rarement la significativité statistique dans chacun des essais considérés
isolément. Cependant, la tendance est à l'opposé de ce
que l'on attend de médicaments censés améliorer la dépression...
Plus encore, des observations dans des essais cliniques et des séries
de cas des 12 dernières années ont montré que jusqu'à
25 % des enfants traités par différents ISRS ont eu des effets
adverses d'ordre psychiatrique tels que : agitation, désinhibition, agression,
hyperkinésie et labilité émotionnelle [18]. Les récents
changements de recommandations par Health Canada et la Food and Drug Administration
mettent l'accent sur le risque de ces effets adverses psychiatriques et comportementaux
à la fois chez les enfants et les adultes [4, 19].
En résumé
La littérature publiée sur ce thème présente une
vision incomplète et inadéquate de l'ensemble des données
factuelles, ce qui du point de vue des professionnels rend les choses très
difficiles [7]. Quand on prend pour guide de réflexion des méta-analyses
portant sur des données primaires biaisées, il est illusoire d'espérer
fonder nos pratiques sur l'« evidence-based medicine », surnommée
dans ce cas, à juste titre, « evidence-b(i)ased medicine »
[20].
Que conclure pour la pratique ?
La prescription d'un antidépresseur chez un enfant ou un adolescent
se fait dans des conditions semblables à celles d'un essai ouvert où
l'on espérerait améliorer jusqu'à 80 % des patients. Quand
cette amélioration survient, elle est principalement due à une
réponse de type placebo, ce qui inclut les rémissions spontanées,
la réponse à des soins de type soutien psychologique, et bien
d'autres composants.
En raison de la balance bénéfices/risques défavorable
pour les antidépresseurs dans cette classe d'âge, le traitement
de première intention doit faire appel à de multiples interventions
non pharmacologiques : hygiène du sommeil, exercice physique, équilibre
nutritionnel, soutien parental et résolution pratique des problèmes
éventuels concernant l'école et le stress quotidien [21].
Pour ceux auxquels ces différentes mesures d'accompagnement ne suffiront
pas, des psychothérapies individuelles ou en groupe, de type cognitivo-comportemental
ou interpersonnel doivent être proposées, si possible [21, 22].
La prescription médicamenteuse ne vient qu'ensuite, si ces deux approches
sont sans effet.
Quand un antidépresseur est prescrit chez un enfant ou un adolescent,
il faut suivre de très près le jeune patient, à la recherche
attentive du moindre signe de détérioration : modifications comportementales
ou psychiatriques, y compris l'augmentation d'idées suicidaires, comme
il est souligné dans les dernières recommandations canadiennes
[4].
Références
- Food and Drug Administration public health advisory: reports of suicidality
in pediatric patients being treated with antidepressant medications for major
depressive disorder (MDD), October 27, 2003. http://www.fda.gov/bbs/topics/ANSWERS/2003/ANS01256.html
Accès le 29 janvier 2004.
- Medicines and Health Care Products Regulatory Agency. Use of SSRIs in children
and adolescents with major depressive disorder only fluoxetine shown to have
a favourable balance of risks and benefits, Dec 10, 2003. http://www.mhra.gov.uk/news/2003.htm-2003
Accès le 29 janvier 2004.
- Bramham, D. Personal communication (data from Freedom of Information Request),
January 21, 2004.
- Health Canada. Stronger WARNING for SSRIs and other newer antidepressants:
potential for behavioural and emotional changes, including risk of self-harm.
http://www.hc-sc.gc.ca/hpfbdgpsa/tpd-dpt/zoloft_hpc_e.html 6 juin 2004.
- Health Canada. Important Safety information Regarding Paxil in Pediatric
Patients, GlaxoSmithKline, Therapeutic Products Directorate: July 10, 2003,
http://www.hc-sc.gc.ca/hpfbdgpsa/tpd-dpt/paxil_e.html Accès le 29 janvier
2004.
- Hazell P, O'Connell D, Heathcote D, Henry D. Tricyclic drugs for depression
in children and adolescents (Cochrane Review). In: The Cochrane Library, Issue
2, 2004. Chichester, UK: John Wiley & Sons, Ltd.
- Koplewicz, HS. Misguided resistance to appropriate treatment for adolescent
depression. J Child Adolesc Psychopharm. 2004;14:vii.
- Garland, E.J. Facing the evidence: antidepressant treatment inchildren
and adolescents. CMAJ. 2004;170(4):489-91.
- Jureidini JN, Doecke CJ, Mansfield PR, et al. Efficacy and safety of antidepressants
for children and adolescents. BMJ. 2004;328:879-83.
- Whittingdon CJ, Kendall T, Fonagy P, et al. SSRIs in childhood depression
: systematic review of published versus unpublished data. Lancet. 2004;363:1335,1341-45.
- Laughren, T. Background Comments for February 2, 2004. Meeting of Psychopharmacological
Drugs Advisory Committee (PDAC) and Pediatric Subcommittee of the Anti-Infective
Drugs Advisory Committee (PedsAC). http://www.fda.gov/ohrms/dockets/ac/04/briefing/4006B1_03_Background
Memo 01-05-04.doc
- Wagner KD, Ambrosini P, Rynn M, et al. Efficacy of sertraline in the treatment
of children and adolescents with major depressive disorder: two randomized
controlled trials. JAMA. 2003;290:1033-41.
- Keller MD, Ryan ND, Strober M, et al. Efficacy of paroxetine in the treatment
of adolescent major depression: a randomized, controlled trial. J Am Acad
Child Adolesc Psychiatry. 2001;40:762-72.
- Emslie GJ, Rush AJ, Weinberg AW, et al. A double-blind, randomized placebo-controlled
trial of fluoxetine in depressed children and adolescents. Arch Gen Psychiatry.
1997;54:1031-7.
- Emslie GJ, Heligenstein JH, Wagner KD, et al. Fluoxetine for acute treatment
in children and adolescents: a placebo-controlled randomized clinical trial.
J Am Acad Child Adoles Psychiatry. 2002;41:1205-15.
- Dineen Wagner K, Robb AS, Findling RL, et al. A randomized placebo controlled
trial of citalopram for the treatment of major depression in children and
adults. Am J Psychiat. 2004;161:1079-83.
- Center for Drug Evaluation and Research. Application 18-936-SE-064. Statistical
reviews, July 2001. Fluoxetine. http://www.fda.gov/cder/foi/nda/2003/18936S064_Prozac
%20Pulvules_statr.pdf Accès le 29 janvier 2004.
- Wilens T, Biederman J, Kwon A, et al. A systematic chart review of the
nature of psychiatric adverse effects in children and adolescents treated
with selective serotonin reuptake inhibitors. J Child Adolesc Psychopharm.
2003;13:143-52.
- Food and Drug Adminstration. Worsening depression and suicidality in patients
being treated with antidepressant medications, March 22, 2004; FDA Public
Health Advisory http://www.fda.gov/cder/drug/antidepressants/AntidepressanstPHA.htm
- Melander H, Ahlqvist-Rastad J, Meijer G, Beermann B. Evidence b(i)ased
medicine-selective reporting from studies sponsored by pharmaceutical industry:
review of studies in new drug applications. BMJ. 2003;326:1171-5.
- Garland EJ. Managing adolescent depression in the new reality. BCMAJ. 2004
(in press).
- Lewinsohn PM, Clarke GN. Psychosocial treatments for adolescent depression.
Clin Psychol Rev. 1999;19:329-42.
Notes :
Traduction-adaptation de J.-P. Vallée, rédacteur en chef de
Médecine, avec la permission de Jim Wright, co-auteur et éditeur
de la Therapeutics letter.
Therapeutics letter s'appuie sur l'analyse critique des données factuelles
issues en priorité des essais contrôlés, donc à des
patients semblables à ceux qui ont été inclus dans les
essais, ce qui ne permet pas nécessairement de les extrapoler à
d'autres patients. Therapeutics Initiative a le soutien financier du ministère
de la Santé de Colombie britannique. La Therapeutics letter est en accès
libre et gratuit sur : www.ti.ubc.ca.
DOI : 10.1684/med.2007.0102
|