ARTICLE
Nous avons tous en mémoire, nous vivons pour certains en ce moment même,
les difficiles et douloureux problèmes de « l'accompagnement »
d'un enfant ou d'un adolescent déprimé. Il faut d'ailleurs immédiatement
nuancer. Si pour l'un et l'autre « la dépression est un état
psychique s'inscrivant le long d'un continuum allant de la quasi-normalité
(une tristesse transitoire) aux états les plus pathologiques » [1],
les manifestations de cet « état », et donc les problèmes
diagnostiques et thérapeutiques posés, sont différents
selon l'âge (civil) mais aussi - surtout ? - le développement physique
et l'acquisition de l'autonomie de celui qui en souffre [2]. Les controverses
des dernières années ont porté sur l'augmentation du risque
suicidaire chez l'enfant et l'adolescent déprimés traités
par antidépresseurs. Elles ont conduit les autorités de tutelle
de différents pays à des mesures allant de la mise en garde à
la contre-indication formelle. Trois articles de ce numéro de Médecine
sont centrés sur ce thème [3-5]. Leur lecture apporte beaucoup
d'informations, tout en posant de nombreuses questions au praticien de premier
recours. Comment repérer les indices qui font penser à une dépression
chez l'enfant et l'adolescent dans le cadre d'une consultation médicale
« habituelle » ? Quel traitement proposer et sur quels indicateurs
en suivre les effets, bénéfiques ou délétères
? Dans l'urgence plus ou moins immédiate de la consultation, comment
faire appel à différents intervenants généralement
difficiles à joindre immédiatement, au mieux « abonnés
différés » [6] d'un système où le mot «
coordination » reste pour l'essentiel un voeu pieux...
La dépression chez l'enfant et l'adolescent n'est pas rare. Les estimations
vont de 0,4 à 8,3 % selon les études pour les épisodes
dépressifs majeurs. Les symptômes dépressifs, une «
ambiance dépressive » seraient plus fréquents, atteignant
15 à 30 % des jeunes [3, 7, 8]. Les idées suicidaires et les tentatives
de suicide sont fréquentes chez l'adolescent, retrouvées chez
19 % et 8 % dans une étude américaine [7] et chez 60 et 39 % des
adolescents dépressifs [8]. Il y a « corrélation nette entre
dépression et tentatives de suicide, même si les deux entités
pathologiques ne se recouvrent pas » [1]. Pourtant, moins de la moitié
des jeunes souffrant de dépression majeure, au sens du DSM-IV, seraient
traités [7]. Dans l'enquête Baromètre Santé 2000
[9], menée auprès de 2 700 jeunes de 12 à 25 ans, 2,3 %
des garçons et 6,5 % des filles déclarent consommer des antidépresseurs
(et près de 8 % des tranquillisants), avec des variations importantes
entre des régions comme la Picardie, plutôt « sur-consommatrice
» et l'Alsace « sous-consommatrice ». Selon les données
de consommation de la CNAMTS, 40 000 adolescents et enfants français
sont chaque année traités par antidépresseurs, 8 fois sur
10 par inhibiteur spécifique de la recapture de la sérotonine
(ISRS) [10].
La reconnaissance de la dépression et des idées suicidaires
n'est pas toujours aisée. L'approche clinique et psychopathologique traditionnelle
montre à cet âge des manifestations atypiques, des modes d'expression
particuliers, fortement influencés par le contexte familial et social
[3, 5]. L'approche psychanalytique de « l'adolescent inconscient »
(de l'inconscient de l'adolescent ?) dans un autre article de ce numéro
[11] rappelle l'importance chez certains adolescents des phénomènes
de violence, de transgression de la loi et de délinquance, chez certains
enfants de ceux d'agressivité, d'hyperactivité et d'agitation.
Ce ne sont pas des phénomènes nouveaux, mais ils prennent dans
notre société des proportions importantes et parfois dramatiques.
Le cas clinique développé à la fin de l'article se situe
dans un contexte pour le moins exceptionnel. Il s'agit du parcours durant ces
longues années d'analyse d'une adolescente devenue jeune femme. Sa vie
est profondément marquée du génocide vécu - et soigneusement
gardé sous silence - de la génération précédenteCes
deux approches peuvent nous aider à mieux appréhender le contexte,
à comprendre la traduction de la dépression à travers des
manifestations thymiques et comportementales propres à l'adolescence.
Reste que les consultations pour ces motifs sont rares, l'adolescent consultant
le plus souvent pour des motifs somatiques ou administratifs. Sauf intervention
d'un tiers (la mère, unenseignant...) signalant au médecin un
comportement qui le préoccupe, le généraliste, face à
l'adolescent consultant pour un tout autre motif, doit tenter de repérer
les indices qui font suspecter des manifestations dépressives non exprimées
[6]. Comment dépister la dépression - et plus exactement comment
dépister le risque suicidaire sous-jacent - quand le motif de consultation
est la rhinopharyngite banale ou le « certificat » exigible du jour
? Il n'y a sans doute pas de réponse unique à cette question qui
rejoint le problème posé par nombre de demandes faites de plus
en plus (« toujours plus ! » [6]) au généraliste, dans
une optique de repérage et de prise en charge globale des problèmes
de santé.
Le traitement de la dépression de l'enfant et de l'adolescent est depuis
quelques années dominé par plusieurs données : l'importance
de l'effet placebo trouvé par exemple dans 33 %, 53 %, voire 70 % des
cas dans certains essais [3, 12], l'inefficacité par rapport au placebo
des tricycliques, l'amélioration incertaine avec les ISRS, et le risque
suicidaire augmenté avec certains ISRS [4, 7]. Tous les auteurs insistent
sur l'importance d'une bonne analyse sémiologique avant la prescription,
sur la recherche des risques de comportement suicidaire, notamment lors des
comportements hostiles et agressifs. Tous font une nette différence entre
la dépression de l'enfant et celle de l'adolescent. La première
serait plutôt liée à des difficultés relationnelles
et familiales et très sensible au contact avec le thérapeute.
La seconde s'inscrirait plutôt dans le cadre plus global de la physiopathologie
de l'adolescence [10]. L'approche psychologique reste pour tous la base du traitement,
en impliquant le patient mais aussi son entourage, en assurant un suivi vigilant
les premiers temps de la prise en charge, particulièrement si on a instauré
un traitement antidépresseur [4, 5]. Une prise en charge multi-intervenants
est toujours préférable, mais les délais d'attente des
consultations spécialisées font qu'il peut être nécessaire
d'instaurer un traitement, donc d'en assurer le suivi immédiat nécessaire
« en solitaire », en attendant un avis spécialisé qui
de toutes façons impliquera la même vigilance pour le praticien
« de proximité ». C'est la réalité concrète
de l'exercice des soins primaires au quotidien...
Être en éveil pour repérer des indices à l'occasion
d'une demande banale, analyser des comportements trop facilement attribués
à l'adolescence, écouter et accompagner... S'il reste à
définir les modalités de cette indispensable psychologie de soutien,
sans doute à se former et perfectionner sans cesse ses compétences
dans ce domaine, gardons surtout en mémoire que l'approche pharmacologique
de la dépression de l'enfant et de l'adolescent doit être utilisée
avec circonspection.
Références
- Marcelli D. Suicide et dépression chez l'adolescent. Rev Prat. 1998;48:1419-23.
- Facy F, Jougla E, Hatton F. Epidémiologie du suicide de l'adolescent.
Rev Prat. 1998;48:1409-14.
- Lamas C, Corcos M. Dépression à l'adolescence. Médecine.
2007;3(3):114-7.
- Garland EJ, Wright JM. Les antidépresseurs chez l'enfant et l'adolescent.
Médecine. 2007;3(3):109-11.
- La rédaction de Médecine. Antidépresseurs chez l'enfant
et l'adolescent. Les points clés de la recommandation de l'AFSSaPS.
Médecine. 2007;3(3):123-4.
- Binder P. Risque suicidaire chez les adolescents. Rev Prat Med Gen. 2005;19:107-8.
- Ryan ND.Treatment of depression in children and adolescents. Lancet. 2005;366:933-40.
- Inserm, expertise collective. Troubles mentaux. Dépistage et prévention
chez l'enfant et l'adolescent. Paris : Inserm ; 2003.
- Guilbert P, Gautier A, Baudier F, Trugeon A. Baromètre santé
2000. Les comportements des 12-25 ans. Synthèse des résultats
nationaux et régionaux Volume 3.1. Accessible sur www.inpes.sante.fr
- Afssaps. Antidépresseurs chez l'enfant et l'adolescent. Réunion
du 8 mars 2005. Accessible sur www.afssaps.sante.fr
- Mérian R. L'adolescent inconscient. Médecine. 2007;3(3):136-40.
- Vitiello B, Swedo S. Antidepressant medications in children. N Engl J Med.
2004;350:1489-91.
Note :
Ce cas clinique était présenté dans le cadre des journées
interuniversitaires de l'été 2006 consacrées au 60e anniversaire
du procès de Nuremberg.
DOI : 10.1684/med.2007.0099
|