ARTICLE
Contexte
État des pratiques de prévention en France au début
du XXIe siècle
Le Baromètre santé 2005 sur l'état de santé déclaré
des Français attire l'attention sur les problèmes de santé
pour lesquels des efforts de prévention sont encore à concentrer
(pratiques de dépistage des cancers encore trop basées sur une
démarche individuelle et donc variables selon les catégories sociales
et les régions, recul du tabagisme, persistant néanmoins chez
26,5 % des femmes et 8,5 % des jeunes de 12-15 ans, complexité de la
prévention de l'alcoolisme, etc.) [1].
En France, la prévention a été longtemps l'apanage de
centres de santé, affiliés aux organismes de sécurité
sociale ou aux mutuelles. En 2003, le rapport de l'Igas ne citait pas expressément
la médecine générale libérale parmi les métiers
de la prévention sanitaire [2].
Expériences internationales
Chez nos voisins européens ou au Québec, la promotion de la
santé a été favorisée par une organisation des soins
qui s'appuie sur l'affiliation des individus à un même médecin,
et un regroupement local dans des structures rapprochant services sociaux et
services de santé (soins primaires, services de prévention, diagnostic,
éducation en santé). Ces systèmes de soins primaires ont
en commun l'idée de faire du médecin généraliste,
même spécifiquement rémunéré pour cela, le
pivot de la politique de prévention [3].
Cadre légal et institutionnel
Depuis la fin des années 1990, la prévention est redevenue une
préoccupation et un objectif des autorités de santé publique
: le rapport de la Conférence nationale de Santé de 1997 insiste
sur des priorités de santé axées sur la prévention
des maladies chroniques les plus prévalentes et accessibles à
des moyens de prévention scientifiquement démontrés efficaces.
La loi du 4 mars 2002 (Loi no 2002-303 du 4 mars 2002 art. 79 I Journal Officiel
du 5 mars 2002) crée un établissement public de l'État
(l'Institut national de prévention et d'éducation pour la santé,
INPES) ayant pour missions l'expertise en matière de prévention
et de promotion de la santé et la mise en oeuvre de programmes de santé
publique pour le développement de la prévention et de l'éducation
pour la santé sur l'ensemble du territoire. La loi du 9 août 2004
reprend la description des « programmes de santé destinés
à éviter l'apparition, le développement ou l'aggravation
de maladies ou incapacités » en y ajoutant la notion de « consultation
de prévention » et en précisant que « les modalités
de participation des professionnels de santé libéraux à
la mise en oeuvre de ces programmes sont régies par des contrats de santé
publique prévus au code de la sécurité sociale ».
L'objet des consultations de prévention et des examens de dépistage,
les modalités techniques de leur réalisation, leurs conditions
de mise en oeuvre et les conditions de transmission des informations nécessaires
à l'évaluation du dispositif, doivent être précisés
par arrêtés des ministres de la Santé et de la Protection
sociale (Loi no 2004-806 du 9 août 2004 relative à la politique
de santé publique).
Depuis le début des années 1990, des expériences ont
été conduites par la Canam et la CCMSA pour évaluer l'organisation
et la faisabilité de consultations de prévention proposées
aux bénéficiaires avec le médecin de leur choix. Mais 20
% seulement des plus de 50 ans et moins de 3 % des moins de 25 ans répondent
à ces invitations [4].
Un cahier des charges complet et opérationnel d'une consultation de
prévention en médecine générale doit résoudre
les problèmes de son cadre organisationnel (modalités d'accès
par les individus, modalités d'exercice par le médecin) et son
contenu (nature et définition des services de prévention à
fournir).
Quel cadre pour le médecin traitant ?
Peu d'assurés répondent à l'invitation des caisses pour
un bilan de prévention avec un médecin de leur choix. Ceux qui
répondent ne sont pas toujours ceux qui en tireront potentiellement le
plus de bénéfices. Les différentes expériences aboutissent
toutes à révéler la même difficulté d'augmenter
l'accès du plus grand nombre à des soins de prévention,
sans autosélection sur des facteurs psychosociaux. « L'invitant
», organisme d'assurance-maladie, administration ou médecin, a probablement
un rôle déterminant pour susciter ou encourager la motivation des
individus.
Si l'on admet que la consultation de prévention doit relever de l'exercice
du médecin traitant, il est nécessaire de lui donner un cadre
organisationnel bien identifié. Ce n'est pas nier l'activité de
prévention qu'exercent déjà les médecins généralistes
de manière informelle, confusément guidés par des recommandations
de pratiques très spécialisées et souvent obligés
de négocier avec la demande de patients sur-, non ou mal informés.
Un cadre organisationnel est doublement nécessaire pour aider le médecin
et pour accroître la compréhension et stimuler la motivation des
patients. La définition d'un tel cadre pose différents problèmes
:
1) Si ce cadre consiste à définir un acte de consultation dédiée
à la prévention et rémunéré en tant que tel,
la durée et la fréquence de cette consultation ne peuvent pas
être fixées pour tout individu sans une certaine souplesse et adaptation
aux problèmes de santé spécifiques de chacun et aux conditions
locales de l'organisation du système de soins.
2) Dans la mesure où cette consultation de prévention a pour
objectif d'améliorer les pratiques de prévention, elle suppose
le développement par les médecins généralistes de
compétences particulières, ciblées sur des connaissances
médicales validées dans le champ de la prévention et du
dépistage, et sur des compétences de communication et de négociation
différentes de celles que peut apprendre l'étudiant en médecine
au lit du patient hospitalisé, en situation de soins curatifs ou d'urgence.
Plusieurs études qualitatives ont montré le besoin de formation
à la prévention et au dépistage exprimé par des
médecins généralistes et leur ressenti d'inefficacité
à obtenir de patients la modification de leurs habitudes alimentaires,
de leur exercice physique ou leur consommation de tabac ou d'alcool.
Quel cahier des charges ?
La méthodologie d'analyse et de gestion des risques individuels en
santé au cours de la consultation de prévention d'une personne
donnée peut s'articuler autour des étapes suivantes :
1) Le médecin doit être informé et sensibilisé
sur les pathologies les plus fréquentes dans la classe d'âge de
la personne (sexe, région, catégorie socioprofessionnelle) en
fonction de leur impact en termes de morbidité, mortalité et qualité
de vie.
2) La motivation de la personne doit ensuite être testée, la
démarche d'analyse et de gestion des risques lui être expliquée
pour rechercher son adhésion, comme cela a été décrit
pour la démarche d'arrêt du tabagisme [5, 6].
3) Il revient ensuite au médecin de hiérarchiser les pathologies
les plus fréquentes susceptibles de survenir dans la prochaine décennie
et en repérer les principaux déterminants. C'est une démarche
complexe, qui repose, pour chaque pathologie et/ou déterminant de santé,
sur la ou les questions, le ou les gestes cliniques, le ou les examens simples
de biologie ou d'imagerie validés (spécifiques et suffisamment
sensibles, avec une valeur prédictive de repérage acceptable dans
le groupe de personnes ciblées).
4) En collaboration avec la personne, en s'appuyant sur sa motivation guidée
par un transfert efficace d'information, le médecin doit orienter vers
les interventions de prévention les plus potentiellement bénéfiques
au moindre risque. Il devrait être aidé dans cette tâche
par un accès immédiat à des règles validées
de prise en charge de chaque risque et de chaque déterminant, exprimées
de manière opérationnelle, et adaptée à la personne.
5) Le suivi des conseils et des prescriptions du médecin est d'autant
plus acceptable pour la personne qu'elle peut s'appuyer sur des structures d'aval
organisées, ce qui suppose un repérage préalable des structures
(administratives, sociales, sanitaires) ou des professionnels de santé
éventuellement nécessaires pour permettre une prise en charge
efficiente.
Un exemple d'outil d'aide à la décision
EsPeR (Estimation Personnalisée des Risques) est un logiciel (gratuit)
d'aide à la décision en matière de prévention, conçu
pour structurer la démarche décrite d'analyse et de gestion des
risques individuels [7]. Il est plus particulièrement destiné
aux professionnels de santé. Le site poursuit un double objectif de formation
des professionnels à la prévention et de guide pratique du médecin
dans la conduite de consultations de prévention. EsPeR propose en effet
:
- Une étape de diagnostic global de prévention, outil de sensibilisation
du médecin et du patient pour un sujet donné : elle repose sur
une présentation des 10 premières causes de mortalité potentiellement
accessibles à une prévention efficace pour la tranche d'âge,
le sexe et la région de résidence du patient.
- Une estimation plus spécifique (mais réduite à l'essentiel)
de certains risques est ensuite proposée, pour évaluer et hiérarchiser
chez le patient les priorités de prévention : évaluation
des risques comportementaux et/ou addictifs (tabac, alcool, poids), estimation
du risque cardiovasculaire, dépistage des cancers. Des questions sur
l'histoire familiale permettent une estimation des risques familiaux d'accident
cardiovasculaire et de cancer.
- Un accès immédiat aux connaissances disponibles pour guider
la conduite à tenir en matière de dépistage et prévention
des risques : principales recommandations pour la pratique, individualisées
selon le profil clinique du patient.
Différentes versions successives du site EsPeR ont été
évaluées avec la collaboration de médecins généralistes,
pour améliorer son développement. Les premières évaluations
en laboratoire conduites avec 36 médecins généralistes
sur des cas cliniques simulés ont permis de tester le raisonnement d'analyse
et de hiérarchisation des risques et d'améliorer l'ergonomie et
la navigation du site [7]. Par la suite, les évaluations ont porté
sur l'utilisation du site EsPeR sur le terrain, dans un cadre expérimental
de consultation.
En 2003-2004, dans le cadre d'une étude qualitative et d'une collaboration
avec les URML des régions Bretagne et Poitou-Charentes, 67 médecins
généralistes libéraux des deux régions ont totalisé
280 consultations, dans un cadre assez libre utilisant EsPeR avec un patient.
Cette première étude sur le terrain a montré quelques barrières
à la mise en oeuvre d'une démarche structurée de prévention
: manque de lisibilité sur la réceptivité du public à
la prévention, manque de formation du médecin à une démarche
d'analyse et de gestion des risques individuels, absence d'un cadre clair pour
l'activité de prévention en médecine libérale (sélection
de la cible, référentiels à utiliser, organisation à
mettre en place...). L'étude a également permis d'identifier des
aspects du site (dans sa forme et son contenu) qui doivent être améliorés
pour mieux répondre aux attentes des utilisateurs. Parmi les thèmes
proposés sur le site, les risques comportementaux ont été
peu utilisés par les médecins, alors que les recommandations proposées
pour la prévention du risque cardiovasculaire ont été fortement
consultées.
En 2005-2006, 53 médecins du Collège National des Généralistes
Enseignants ont totalisé 497 consultations, dans un cadre fixé
par protocole. Le médecin proposait une consultation de prévention
aux patients entre 45 et 55 ans, et la conduisait selon un cahier des charges
prédéfini, structuré par l'utilisation du site EsPeR. Les
résultats sont en cours d'analyse.
Conclusion - Perspectives
Les difficultés propres à la mise en place d'une démarche
de prévention ont largement été analysées et décrites
[8, 9] : un service de prévention est offert de manière proactive
par un professionnel à des personnes qui se sentent en bonne santé,
à un moment où elles ne demandent rien, ou même sont réticentes.
Les résultats de la prévention diffèrent fondamentalement
des résultats de la médecine curative, en ce qu'ils sont différés
dans le temps et se caractérisent par l'absence d'évènement.
Enfin, les bénéfices potentiels d'une démarche de prévention
s'apprécient bien davantage à l'échelle populationnelle
restant toujours incertains pour un individu.
Ces difficultés viennent s'associer au fait qu'à l'échelle
d'une société, les efforts à mettre en oeuvre pour viser
un idéal de prévention des maladies, pourquoi pas d'immortalité,
peuvent être sans limites [10, 11]. Derrière quelques règles
générales intangibles déduites de l'état des connaissances
du moment, les initiatives locales d'organisation sont les bienvenues. L'enjeu
est de ne pas rajouter une « couche supplémentaire » identique
à ce que l'on fait, plus ou moins bien ou plus ou moins consciemment
depuis 50 ans, mais de partager entre soignants et citoyens un mode de raisonnement
face à la santé, où la prise en compte des possibilités
techniques, des croyances et des comportements sont d'égale importance.
À l'arrogance de la prévention technique envisagée classiquement,
on peut substituer une écoute et un dialogue où les carences de
la mémoire et les déficits d'automatisme peuvent être suppléés
par l'appui convivial de l'ordinateur.
La mise en oeuvre d'une démarche rationnelle de prévention nécessite
un cahier des charges structurant et limitatif. Le choix des priorités
de prévention repose sur une hiérarchisation de leurs bénéfices
ancrée sur une analyse des risques la plus fiable et précise possible.
Cette démarche, nouvelle, ne peut être mise en oeuvre qu'à
condition de former les acteurs principaux, de préciser les modalités
d'accès à la consultation de prévention, les modalités
de sa mise en oeuvre, de son suivi et de son évaluation.
Le chemin sera long, mais n'oublions pas que l'enjeu est au long cours, avec
l'espoir de maintenir le plus longtemps possible ce gain moyen d'espérance
de vie en bonne santé de 3 mois par an, qui a été le plus
grand succès de la médecine préventive et curative exercée
dans la dernière partie du vingtième siècle.
Références
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- Bastianelli JP, Dupont M, Thierry M. Les métiers de la prévention
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la prévention sanitaire. Rapport IGAS no 2003 003. Paris; La Documentation
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- Charlemagne A, Latil F, Ozanam M, Blum-Boisgard C. Examens de prévention
effectués par les médecins généralistes pour les
bénéficiaires du régime AMPI (Assurance Maladie des Professions
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- Prochaska JO, Velicer WF, DiClemente CC, Fava J. Measuring processes of
change: applications to the cessation of smoking. J Consult Clin Psychol.
1988;56:520-8.
- Prochaska JO, Velicer WF, Redding C, et al. Stage-based expert systems
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prevent skin cancer, and receive regular mammograms. Prev Med. 2005;41:406-16.
- Colombet I, Dart T, Leneveut L, Zunino S, Menard J, Chatellier G. A computer
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- Hulscher ME, van Drenth BB, Mokkink HG, van der Wouden JC, Grol RP. Barriers
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factors. Br J Gen Pract. 1997;47:711-4.
- Hulscher ME, Wensing M, van Der Weijden T, Grol R. Interventions to implement
prevention in primary care. Cochrane Database Syst Rev 2001(1):CD000362.
- Getz L, Sigurdsson JA, Hetlevik I. Is opportunistic disease prevention
in the consultation ethically justifiable? BMJ. 2003;327:498-500.
- Sackett DL. The arrogance of preventive medicine. CMAJ. 2002;167:363-4.
En résumé : consultation de prévention en médecine
générale
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- Le concept de consultation de prévention en médecine
générale est dans la loi de Santé Publique du 9 août
2004.
- Il nécessite un cadre organisationnel pour aider le médecin
traitant à la réaliser et accroître la compréhension
et la motivation des patients à en bénéficier.
- La mise en oeuvre de cette démarche rationnelle suppose un
cahier des charges structurant et limitatif, hiérarchisant les
bénéfices à partir d'une analyse des risques la plus
fiable et précise possible.
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Note :
Accessible sur http://www.hegp.bhdc.jussieu.fr/esper/
DOI : 10.1684/med.2007.0077
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