ARTICLE
Les édulcorants intenses sont des substances de natures physico-chimiques
très diverses qui possèdent un pouvoir sucrant très élevé
en comparaison de celui du saccharose. Alors que les sucres contenus dans les
aliments et boissons apportent 4 kcalories par gramme, l'ajout de quelques milligrammes
d'édulcorant intense permet de conférer à l'aliment un
goût sucré agréable sans y apporter de calories (ou très
peu). Les édulcorants intenses pourraient donc être des substances
capables de remplacer les sucres, en préservant le plaisir associé
au goût sucré tout en éliminant les calories apportées
par les sucres, ce qui pourrait entraîner une diminution des apports énergétiques
et, par voie de conséquence, favoriser le contrôle du poids et
même l'amaigrissement.
A priori, c'est une bonne idée. Cependant, les travaux qui ont porté
sur les effets des édulcorants intenses depuis plus de 20 ans ont montré
que les choses ne sont pas si simples [1].
Aliments « allégés » ?
Plusieurs édulcorants intenses sont autorisés dans de nombreux
pays pour la consommation humaine (acésulfame-K, aspartame, néotame,
saccharine, sucralose, néotame). Ils peuvent être utilisés
soit comme substances sucrantes dans des produits industriels, soit comme édulcorants
de table. Leur pouvoir sucrant est très supérieur (100 à
13 000 fois) à celui du saccharose. On peut donc théoriquement
enlever le sucre d'un produit et le remplacer par une quantité infime
de l'un de ces édulcorants qui donnera un goût sucré sans
apporter d'énergie (tableau
1).
En pratique, cette manipulation n'aboutit pas forcément à réduire
la densité énergétique du produit. Dans les sodas, on peut
effectivement enlever tout le sucre et le remplacer par un édulcorant
intense, pour aboutir à un produit dont le contenu énergétique
est nul. Dans des produits semi-liquides comme les glaces ou les yaourts et
dans les aliments solides, le sucre non seulement confère le goût
sucré mais il constitue aussi une partie de la masse glucidique de l'aliment.
Remplacer le sucre par un édulcorant peut donc affecter la densité
énergétique de manière très différente selon
que l'aliment est essentiellement composé d'eau (différence potentiellement
importante), de protides ou de glucides (peu de différence) ou de lipides
(la densité énergétique peut augmenter). Les biscuits,
les céréales prêtes à manger ou les chocolats allégés
en sucre ne sont pas nécessairement moins riches en énergie que
leurs produits de référence ; ils peuvent parfois même être
plus caloriques (tableau 2).
Il est donc très important que le consommateur consulte les étiquettes
et vérifie le contenu énergétique de tout produit «
allégé en sucre », ou « sans sucre ». L'utilisation
d'édulcorants intenses en remplacement du sucre ne peut favoriser la
diminution des apports énergétiques que dans la mesure où
une différence significative de densité énergétique
existe bien entre le produit standard et sa version édulcorée.
Les édulcorants intenses réduisent-ils l'appétit ?
La question posée aux nutritionnistes, dès l'introduction des
édulcorants intenses dans l'alimentation humaine, était la suivante
: le bénéfice énergétique (réduction du contenu
calorique) apporté par la consommation d'aliments édulcorés
va-t-il faciliter la diminution des apports énergétiques totaux,
ou le « mangeur » va-t-il « compenser » ces calories manquantes
en mangeant plus à la prochaine occasion ? Beaucoup d'études ont
constaté une réduction de l'énergie totale ingérée
par les utilisateurs d'édulcorants, même si une partie des calories
manquantes est compensée par une certaine augmentation de la consommation
au cours du repas suivant.
La capacité de compenser plus ou moins précisément pour
les calories manquantes dépend de très multiples facteurs : sexe
et âge du mangeur, nature de l'aliment ou de la boisson édulcoré,
nature de l'édulcorant utilisé, délai entre la précharge
et le repas, différentiel de calories entre le produit édulcoré
et le produit sucré, etc. Alors que la majorité des études
indique un certain bénéfice (une réduction des apports
énergétiques), certains travaux ont rapporté une stimulation
paradoxale de l'appétit et de la prise alimentaire après ingestion
de produits édulcorés (surtout à la saccharine) [2]. Une
intense controverse a sévi pendant de nombreuses années, permettant
une large diffusion dans le public de la notion selon laquelle les édulcorants
stimulent l'appétit, font manger excessivement, et favorisent la prise
de poids. Une récente étude réalisée sur quelques
animaux de laboratoire a relancé cette controverse [3].
En dépit de ces résultats énigmatiques, un large consensus
s'est mis en place à la suite des très nombreux travaux réalisés
depuis plus de 25 ans, et surtout à partir de l'expérience de
millions de consommateurs de ces produits. Il est admis aujourd'hui que, pour
autant que la présence d'édulcorants intenses dans un produit
crée effectivement une réduction de sa densité énergétique,
la consommation de ce produit peut favoriser une diminution des apports énergétiques
totaux dans certaines conditions. Même si une « compensation »
énergétique est observée, elle est généralement
partielle, ce qui permet d'observer une réduction nette des apports.
Un autre effet de la substitution des sucres par des édulcorants intenses
est la modification de la nature des glucides contenus dans les aliments : même
si la différence en termes de contenu énergétique n'est
pas très large entre un aliment sucré et le même aliment
édulcoré, il n'en demeure pas moins que le second peut apporter
moins de glucides simples, ce que certains nutritionnistes considèrent
en soi comme un bénéfice nutritionnel.
À court terme donc, la substitution des sucres par des édulcorants
intenses dans certains aliments et boissons peut induire une diminution de la
densité énergétique susceptible de favoriser une diminution
des apports énergétiques totaux. De nombreuses études ont
néanmoins montré qu'il ne s'agit pas là d'un effet magique
et automatique. Le simple fait de consommer des produits édulcorés
n'est pas nécessairement associé à des apports énergétiques
moindres. Dans les sociétés développées, le consommateur
a un accès continu et facile à une très large gamme de
produits agréables, dont beaucoup ont une forte densité énergétique
(car riches en graisses et/ou en sucres). Dans ces conditions, le simple fait
d'intégrer des produits édulcorés ne suffit pas à
contrecarrer les effets d'une alimentation surabondante. L'effet potentiellement
bénéfique de l'utilisation de produits édulcorés
ne peut se manifester que dans le cadre d'une alimentation rationnelle permettant
un équilibre ou un déficit énergétique [4].
Peuvent-ils aider à la perte de poids ?
Des études cliniques ont montré que des personnes en surcharge
pondérale ont une meilleure adhésion à leur régime
hypocalorique, et que le maintien du poids perdu semble meilleur plusieurs années
après la fin du programme d'amaigrissement lorsqu'on leur permet d'utiliser
les édulcorants intenses [5].
Le fait que plusieurs études épidémiologiques aient rapporté
un poids corporel plus élevé chez les utilisateurs habituels d'édulcorants
que chez les non-utilisateurs a encore une fois nourri la controverse. L'utilisation
d'édulcorants ne ferait-elle pas grossir ? De nos jours, ces observations
sont expliquées par le fait que les utilisateurs d'édulcorants
se recrutent surtout parmi les gens qui ont du mal à contrôler
leur poids, et qui pourraient être encore plus gros s'ils n'avaient pas
la possibilité de servir d'édulcorants intenses. Dans l'étude
SU.VI.MAX par exemple, les utilisateurs d'édulcorants intenses sont effectivement
plus lourds que les non-utilisateurs, alors que leurs apports énergétiques
quotidiens et surtout leurs apports en sucres simples sont moindres [6]. Cette
dernière observation montre que l'utilisation d'édulcorants intenses
ne stimule pas la consommation de sucres, contrairement à l'idée
communément répandue.
Données récentes
Une récente étude utilisant la résonance magnétique
fonctionnelle [7] vient de montrer que l'hypothalamus, structure du cerveau
très importante pour le contrôle de la prise alimentaire, ne réagit
pas du tout à un édulcorant intense (aspartame) comme il réagit
au sucre (glucose). Les résultats montrent clairement que, pour l'hypothalamus,
la solution d'aspartame et celle de maltodextrine (glucide non sucré)
font le même effet que l'eau pure (aucun changement d'activité),
alors que l'activité cérébrale est modifiée par
la solution de glucose. En périphérie, la solution de glucose
et celle de maltodextrine, donc les solutions de glucides contenant des calories,
ont induit une élévation de la glycémie et de l'insulinémie
; la solution d'aspartame, comme l'eau pure, n'a produit aucun effet. Cette
dernière observation confirme ce que plusieurs études antérieures
avaient déjà établi : les édulcorants intenses ne
stimulent pas de « phase céphalique » de sécrétion
d'insuline, contrairement à une idée reçue qu'il est très
difficile d'éradiquer.
La très grande majorité des essais sur les édulcorants
intenses n'observe le comportement alimentaire humain après leur prise
que pendant un ou deux repas. Les essais randomisés contrôlés
portant sur un suivi d'au moins 24 heures ont fait récemment l'objet
d'une méta-analyse [8]. Parmi ce sous-ensemble de dizaines de travaux
menés sur le sujet, 15 études ont été retenues.
Elles présentaient des différences méthodologiques majeures
(type de boissons ou d'aliments édulcorés, populations, durée
de l'essai, etc.). Douze donnaient une estimation de la « compensation
» énergétique observée après consommation de
produits édulcorés. En dépit de la très grande variabilité
de la compensation observée, la méta-analyse estime qu'environ
32 % de l'énergie enlevée aux aliments solides grâce à
la substitution du sucre par un édulcorant intense était compensée,
alors que la compensation pour les liquides n'atteignait que 15,5 %. L'ensemble
des 15 études suggère une réduction des apports quotidiens
de l'ordre de 10 % chez les utilisateurs d'édulcorants (en remplacement
du saccharose), ce qui chez une personne ingérant en moyenne 2 200 calories
par jour équivaudrait à une épargne de 220 calories. Les
auteurs soulignent qu'une telle épargne représenterait une perte
de poids d'environ 0,2 kg par semaine en moyenne, ce que confirment 9 des études
citées dans la méta-analyse qui présentent des données
sur l'évolution pondérale en moyenne sur 12 semaines : la perte
de poids rapportée est d'environ 3 %, ce qui représente 2,3 kg
pour un adulte de 75 kg, soit environ 200 g par semaine. La correspondance entre
l'épargne énergétique et la perte de poids effectivement
observée constitue, selon les auteurs de la méta-analyse, une
démonstration convaincante d'un effet prévisible de l'utilisation
des édulcorants dans la gestion du poids corporel.
Conclusion
L'utilisation d'édulcorants intenses dans certains produits alimentaires
est susceptible d'en faire baisser la densité énergétique
et, par conséquent, de favoriser une réduction des apports énergétiques
et un meilleur contrôle du poids corporel dans le cadre d'une alimentation
rationnelle, correspondant aux besoins du mangeur. Cet effet ne se produit pas
automatiquement ou de façon magique : l'usage d'édulcorants intenses
ne suffit pas à améliorer le contrôle pondéral si
l'alimentation est excessive.
Références
- Drewnowski A. Intense sweeteners and energy density of foods: implications
for weight control. Eur J Clin Nutr. 1999;53:757-63.
- Blundell JE, Hill AJ. Paradoxical effects of an intense sweetener (aspartame)
on appetite. Lancet. 1986;20(Suppl 2):S12-S17.
- Davidson TL, Swithers SE. A Pavlovian approach to the problem of obesity.
Int J Obes. 2004;28:933-5.
- Rolls BJ. Effects of intense sweeteners on hunger, food intake, and body
weight: a review. Am J Clin Nutr. 1991;53:872-8.
- Blackburn GL, Kanders BS, Lavin PT, Keller SD, Whatley J. The effect of
aspartame as part of a multidisciplinary weight control program on short-
and long-term control of body weight. Am J Clin Nutr. 1997;65:409-18.
- Bellisle F, Altenburg de Assis MA, Fieux B, Preziosi P, Galan P, Guy-Grand
B, Hercberg S. Use of « light » foods and drinks in French adults:
biological, anthropometric and nutritional correlates. J Hum Nutr Diet. 2001;14:191-206.
- Smeets PAM, de Graaf C, Stafleu A, van Osch MJP, van der Grond J. Functional
magnetic resonance imaging of human hypothalamic responses to sweet taste
and calories. Am J Clin Nutr. 2005;82:1011-6.
- De la Hunty A, Gibson S, Ashwell M. A review of the effectiveness of aspartame
in helping with weight control. Br Nutr Found Nutr Buss 2006;31:sous presse.
En résumé : les édulcorants dans l'alimentation
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- Ne pas croire que tout aliment allégé en sucre contient
forcément moins de calories que l'aliment traditionnel. LIRE LES
ÉTIQUETTES et vérifier le contenu énergétique
et nutritionnel.
- Les édulcorants ne stimulent ni l'appétit en général,
ni l'appétit spécifique pour le sucré.
- N'attendre aucun effet « magique » de l'utilisation d'édulcorants
ou de produits édulcorés : ils n'auront un effet bénéfique
sur le contrôle du poids que dans le cadre d'une alimentation adaptée
aux besoins.
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Note :
* Avec l'aimable autorisation de l'Expansion Formation et Éditioins.
Cet article a donné lieu à une communication scientifique aux
Entretiens de Bichat 2006.
DOI : 10.1684/med.2007.0075
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