ARTICLE
Les acteurs
Trois acteurs figurent explicitement dans chaque situation : la personne qui
apporte la connaissance, l'organisme ou l'institution responsable de l'opération
(le promoteur), et sa cible.
Deux autres acteurs sont en retrait mais à des titres divers sont à
l'origine du problème et détiennent une partie des clés
de sa solution.
Le premier est caché. Comme nous l'avons vu dans le précédent
article, la déclaration de conflits d'intérêt proposée
par l'Anaes cherche à le faire apparaître au grand jour. C'est
l'entité dont les intérêts risquent d'être affectés
par la décision ou le message et avec lequel existe un lien au coeur
du processus qui pourrait en influencer le cours. Ce lien attache le premier
acteur cité plus haut. Comme nous l'avons envisagé, cette entité
et la personne qui apporte la connaissance ne font qu'un dans certains cas.
Le second est la société [1, 2]. Elle est impliquée de
plusieurs manières. Ainsi elle peut être lésée, indirectement,
par les conséquences du choix imposé par l'expert. Son intérêt
est alors contraire à celui de l'acteur précédent. Mais
aussi elle est mise en cause puisqu'à travers le promoteur institutionnel
elle légitime le processus et donc son résultat.
Un autre élément est à verser au dossier : le nom du
promoteur est attaché au message ou à la décision finale
ce qui le rend responsable du conflit, qu'il l'ait ou non identifié.
Les sources de conflits d'intérêts
Les relations fonctionnelles en jeu dans la mise en lumière d'un conflit
d'intérêt opposent un organisme (au nom duquel le porteur de message
s'exprime) qui cherche à protéger sa réputation, sa crédibilité,
l'efficacité de son action, son éthique, etc., et une relation
entre le porteur de message et les conséquences de la mise en oeuvre
du message, de la décision ou du conseil par la cible, relation qui lui
profite d'une manière ou d'une autre. En réalité, les sources
de conflit d'intérêts sont plus diverses. L'autorité soit
a fait appel à la connaissance de l'expert qui sera utilisée pour
prendre une décision, et alors le transfert s'arrête là,
soit émet un message à l'élaboration duquel l'expert a
participé. Dans les deux cas, l'autorité peut introduire dans
le message ou la décision des considérations destinées
à faire passer ses intérêts. Un modèle où
un seul des acteurs serait porteur du conflit d'intérêts au sein
du processus est donc trop simple.
L'autorité possède dans les faits une influence considérable,
sous-estimée. Elle peut orienter le contenu du message ou de la décision
de plusieurs manières qui s'expriment à travers son rôle
dans le processus : le choix de la méthode de collecte et de synthèse
des données actuelles de la science, le choix de la place des experts
dans le processus, le choix des experts, le choix de la méthode d'élaboration
du message ou de la décision, le choix de la représentation des
connaissances.
Le promoteur, souvent distinct de l'autorité, peut lui-même infléchir
le message et la décision dans le sens de ses intérêts.
Une agence de régulation du système
de santé peut avoir reçu des consignes - économies à
tout prix dans la période actuelle - ; une association de FMC dominé
par un syndicat professionnel peut laisser les intérêts du dit
syndicat prendre le pas sur l'intérêt collectif...
Le financeur a un poids évidemment considérable puisque sans
lui rien ne se ferait. Ce peut être l'état, l'assurance-maladie,
l'industrie. Mais ce peut être aussi la cible, dans ce cas le client éventuellement
payant du processus.
L'expert reste le noeud de plusieurs types de conflits d'intérêts
: avec lui-même : défense de son point de vue, de son approche
; avec sa discipline ; avec l'institution qu'il représente ; avec l'industrie
des soins. Son poids est prédominant puisqu'on recourt à lui faute
de disposer en interne des compétences nécessaires. Il possède
donc le privilège, réel ou supposé, du savoir « exquis
». Il véhicule en fait deux types de savoir : la connaissance factuelle
qu'il tire de l'analyse de la littérature médicale et le fruit
de son expérience personnelle. C'est évidemment cette part-là
qui est influençable.
Voir la source du conflit uniquement chez l'expert est donc restrictif. Le
champ du possible en la matière dépasse de loin cette unique source.
À cette diversité correspond une grande variété
des intérêts en jeu, bien loin du seul champ de l'argent : le pouvoir,
l'influence, la vengeance, etc.
Éviter ou gérer ?
Cette question devient centrale dès lors que l'on admet que les conflits
d'intérêts sont partout [3]. Comment prévenir ou guérir,
agir sur le conflit ou sur ses conséquences ? Nous ne disposons d'aucune
recette miraculeuse qui permettrait de les éviter ou d'en annihiler les
conséquences. Le plus important est sans aucun doute de savoir qu'ils
sont inévitables... car nous en sommes tous porteurs dans le cadre de
nos activités professionnelles : « pas de chasse aux sorcières,
recourons plutôt à la transparence » semble faire consensus
[4]. Éviter les conflits d'intérêts semble non seulement
impossible mais aussi non souhaitable [5, 6]. C'est pourquoi le mot d'ordre
est plutôt de gérer que d'éradiquer, avec deux objectifs
: réaménager le processus [7], tout particulièrement lors
de sa phase préliminaire et de son déroulement, prévenir
la cible. Enfin, la prise en compte du problème mérite de s'intégrer
dans une politique nationale [8].
L'expression d'un conflit d'intérêts constitue pour sa source
un manquement à l'éthique de sa fonction [9]. Pour autant, il
ne suffit pas de faire appel à l'éthique de chaque source potentielle
pour l'éviter. Car dans nombre de cas les sources n'ont pas conscience
du conflit ni ne réalisent ses conséquences possibles. Même
si le rappel de l'éthique est indispensable, il ne saurait être
le seul moyen à mobiliser.
Aujourd'hui, l'abord du problème repose essentiellement sur la transparence.
Les experts remplissent des déclarations d'intérêts. Elles
ne concernent le plus souvent que les intérêts pécuniaires.
Les autres, peut-être plus puissants générateurs de biais
sont ignorés. Alors que leur source est souvent évidente (on fait
appel au promoteur d'une technique parce que c'est le meilleur connaisseur).
Ne conviendrait-il pas de renverser l'instrumentation de la preuve en requérant
l'analyse du problème par la cible ? Cette option est celle de l'hôpital
universitaire rattaché à l'université du Nebraska (voir
l'encadré dans l'article précédent). Elle nous paraît
assez hypocrite car peut-on réellement penser que la cible détient
les instruments nécessaires pour corriger le message ? En cas de doute,
elle ne peut qu'écarter le message.
La vigilance doit être le tout premier pilier de la solution. Être
vigilant à toutes les étapes du processus pour identifier les
sources. Mais la découverte d'un conflit potentiel ne permet pas forcément
d'en éviter les conséquences.
Dans cette perspective de gestion des conflits d'intérêts, trois
mots-clés pourraient s'avérer utiles : collégialité,
pluralité, oeil extérieur averti et critique qui évalue
la méthodologie utilisée pour le processus.
Les règles générales à partir de ces mots-clés
Elles sont connues mais rarement respectées :
*Disposer d'une charte qui liste tous les types de conflits d'intérêts
possibles dans le cadre du processus et prévoit leurs conséquences
potentielles.
*Ne pas demander à une société savante ou à un
groupe de produire un référentiel ou une recommandation sur un
thème qui représente le gagne-pain de ses membres.
*Quand on ne peut éviter, c'est bien sûr très fréquent,
de recourir aux spécialistes du domaine - qui auront toujours un conflit
d'intérêt quelle qu'en soit sa nature - prévoir un dispositif
de supervision animé par des non spécialistes mais compétents
en méthodologie du transfert de connaissances (l'oeil extérieur).
Dans les documents véhiculant le message, présenter côte
à côte, avec une séparation bien marquée, les données
factuelles (données actuelles de la science) et les avis des experts.
*Plus généralement, replacer l'opinion de l'expert à
sa juste place : bien distinguer dans le processus et dans son produit ce qui
relève des données actuelles de la science et de l'avis d'expert.
*Ne pas confondre niveau de preuve des données factuelles et force
d'une recommandation (son « grade »).
*Associer à tout produit du processus un rapport sur les conflits d'intérêts
élaboré en toute indépendance par un oeil extérieur
(et auquel les parties prenantes peuvent répondre).
*Évidemment, rendre accessibles les déclarations et les rapports
de conflits d'intérêts.
*Utiliser tous les moyens pour responsabiliser le porteur en lui faisant prendre
conscience du problème potentiel.
Faut-il susciter la dénonciation des conflits d'intérêts
? Dénonciation anonyme, dénonciation revendiquée au cours
d'une séance ouverte [7] ? Si la première forme nous paraît
devoir être exclue car rappelant trop des pratiques honteuses, la seconde
pourrait être envisagée pour les cas ayant des conséquences
potentielles graves. Elle se pratique dans le cours de certaines conférences
de consensus mais d'une manière non formalisée.
Enfin, on peut espérer que la mise à disposition d'une base
de connaissances factuelles, représentant les données de la science
à tout moment, facilement compréhensible et accessible (en temps
réel), permettra de réduire les conséquences de bien des
conflits d'intérêts [10]. En effet, pouvoir recourir à tout
instant à la connaissance du moment placera l'expert à sa vraie
place, d'où il s'exprimera sans contrainte en disant : « Voilà
ce que je pense... ».
Ces règles s'appliquent avec une certaine spécificité
dans chaque type de situation.
En pratique : trois cas particuliers
On retrouve dans ces trois situations les ingrédients indispensables
pour qu'il y ait conflit d'intérêt : la décision en santé
(par exemple : l'autorisation de mise sur le marché ou l'inscription
sur la liste du remboursement) qui implique la collectivité, le transfert
de connaissance qui vise un individu ou un groupe plus ou moins restreint (lectorat
d'un périodique, participants d'une action de FMC), l'évaluation
d'un travail ou d'un projet scientifique (revue de pairs, évaluation
des dossiers soumis à un appel à projets).
Dans ces trois situations :
*Le promoteur délègue (souvent) les opérations à
un organisme (l'autorité car elle appose son label). Celui-ci est actif
(agence du médicament) ou passif (université), ou entre les deux
(périodique médical). Le promoteur peut rester neutre ou contrôler
l'autorité. Celle-ci peut être son propre financeur, son propre
promoteur.
*Le produit du processus est un message ou une décision susceptible
de ou destiné à modifier (directement ou indirectement) les comportements
de la cible.
*Le porteur du message est conseiller, enseignant, décideur, personne
physique ou morale, groupe ou individu. Agissant sous couvert de l'autorité,
cet expert est l'élément central à qui il est demandé
de délivrer un message ou de prendre la décision. Ce message doit
traduire un fait. C'est cette traduction qui peut être biaisée
par le jeu des préférences subjectives ou des intérêts
professionnels ou pécuniaires de l'expert. Mais si l'expert est central,
il n'est pas la seule source de biais dans la traduction des faits et la transmission
du message.
*La partie prenante « extérieure » au processus. C'est à
cause des intérêts qu'elle porte au produit du processus que le
problème existe. Au risque de nous répéter, soulignons
que cette partie peut ne pas être extérieure physiquement au processus.
Elle lui est extérieure en ce sens que le produit est supposé
ne pas tenir compte de ses intérêts.
L'intérêt financier est considéré comme le problème
majeur dans la décision en santé, mais le pouvoir n'est pas exclu
du jeu. Dans cette situation la déclaration de conflits et son affichage,
voire l'exclusion de l'expert, sont les mesures de choix. Mais une analyse scientifique
des données disponibles et une démarche active pour combler les
trous dans la connaissance seraient plus efficaces, accompagnées de l'attribution
à l'expert d'un rôle plus modeste, à la mesure de ses compétences
et de son profil. Les conséquences néfastes d'un conflit d'intérêts,
quel qu'en soit le déterminisme, seraient plus réduites.
Dans le transfert de connaissance, nous avons mentionné l'approche
du NEJM [11] qui ne s'intéresse qu'à l'aspect financier, comme
la plupart des autres périodiques. La mesure à prendre est de
privilégier le recours à l'analyse scientifique (donc critique)
des données factuelles disponibles. L'expert, le porteur du conflit d'intérêt
(argent, pouvoir, promotion personnelle), est alors à sa place : son
point de vue sur la mise en pratique de ces données. Il doit argumenter
ses propos qui ne concernent que la part de l'incertain. Encore mieux : l'incertitude
est affichée grâce au débat en faisant appel au point de
vue contraire d'un autre expert.
Dans l'évaluation d'un travail ou d'un projet scientifique, pouvoir
et promotion personnelle jouent ici plus que l'intérêt financier
qui cependant n'est pas exclu. Les exemples de l'agence italienne et de l'Agence
Nationale de la Recherche (ANR) en France illustrent la difficulté de
prendre en compte les autres types de conflits d'intérêt. Exclusion
- volontaire ou sur connaissance des liens (mais comment accéder à
cette connaissance en dehors de la déclaration de l'intéressé
?) - d'une part, affichage et débat au sein du groupe d'autre part sont
les solutions en vigueur. La question est d'autant plus délicate que
la science est devenue une affaire de niches où les personnes compétentes
dans une communauté nationale de la taille de la France sont peu nombreuses
et où la compétition internationale est féroce.
Conclusion
Nous sommes tous porteurs de conflits d'intérêts et ils ne se
limitent pas au domaine financier. Il faut apprendre à être vigilant
et ne pas chercher à les éviter à tout prix car c'est irréaliste.
Mais plutôt les faire apparaître au grand jour. Il faut aussi apprendre
à séparer l'opinion de l'expert des données actuelles de
la science, le poids d'une recommandation du niveau de preuve. En la matière,
transparence, raison garder et bon sens sont les maîtres mots.
Références
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Thorac Surg Clin. 2005;15:527-32.
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- Neale AV, Schwartz KL, Bowman MA. Conflict of interest: can we minimize
its influence in the biomedical literature ? J Am Board Fam Pract. 2005;18:411-3.
- Maisonneuve H, Boiteux A, Letonturier P, Lorette G, Guillevin L. Conflits
d'intérêts : transparence, pas chasse aux sorcières. Presse
Med. 2005;34:1052-4.
- Arshinoff S. Excluding the experts? CMAJ. 2005;173:849.
- Van Der Weyden MB, Chew M. Managing conflict of interest: sense and sensibility.
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- Chalmers I. Underreporting in research is scientific misconduct. JAMA.
1990;263:1405-8.
- Boissel JP, Amsallem E, Cucherat M, Nony P, Haugh MC. Bridging the gap
between therapeutic research results and physician prescribing decisions:
knowledge transfer, a prerequisite to knowledge translation. Eur J Clin Pharmacol
2004;60:609-16.
- Lo BL, Wolf LE, Berkeley A. Conflict-of-interest policies for investigators
in clinical trials. NEJM. 2000;343:1616-20.
Note :
1. Cf. article précédent.
DOI : 10.1684/med.2007.0064
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