ARTICLE
Introduction
Le cancer colorectal est un grave problème de santé publique
dans tous les pays industrialisés. La coloscopie permet de diagnostiquer
les cancers débutants ou les récidives d'adénomes à
haut risque. Cependant, considérant ses effets délétères
possibles, le nombre de professionnels qualifiés nécessaire et
les coûts, des stratégies de dépistage par recherche de
sang fécal occulte ont été proposées en population
générale. Trois essais randomisés et un essai non randomisé
ont montré que la pratique d'un test biennal Hémoccult II®
diminuait la mortalité par cancer colorectal [1-4]. Ils n'ont cependant
pas été suivis de la généralisation de ce dépistage
notamment en raison de la faible sensibilité du test. De nombreuses études
ont établi la supériorité des tests immunologiques basés
sur la recherche d'hémoglobine humaine dans ce domaine [4-7]. Cependant,
pour qu'ils puissent être utilisés en population générale,
il faut en démontrer la reproductibilité et la forte spécificité,
qu'améliorent les méthodes de lecture automatisées [8-10].
Notre étude a comparé les performances du test au gaïac Hémoccult
II® et du test immunologique Magstream 1 000® dans une population à
risque standard.
Méthode
Population de l'étude
Dans le cadre du programme national français, le dépistage du
cancer colorectal par Hémoccult II® dans la population âgée
de 50 à 74 ans a été mis en oeuvre dans le Calvados à
partir de juin 2004. Il a été proposé aux personnes acceptant
ce dépistage de réaliser simultanément les tests Hémoccult
II® et Magstream®. Cette analyse préliminaire concerne les tests
réalisés entre le 1er juin 2004 et le 30 juin 2005. Sur les 11
333 personnes à qui ont été expliqués les enjeux
de l'étude, 529 ont décliné l'invitation et participé
au dépistage par le seul Hémoccult II®, les 10 804 autres
réalisant les 2 tests.
Conditions de réalisation de l'étude
Chacune des personnes de la population-cible était invitée par
courrier à se rendre chez son médecin habituel pour obtenir les
deux tests. La presque totalité des médecins généralistes
du département a été rencontrée progressivement
dans le cadre de la mise en place du dépistage organisé dans le
département par l'association « Mathilde ». Ces rencontres
(par groupes ou individuellement) avaient pour but de présenter aux médecins
et de débattre avec eux du projet conjoint de dépistage et de
recherche qu'ils avaient pour charge de mettre en oeuvre, ainsi que de les approvisionner
en kits de dépistage contenant le matériel et les informations
nécessaires. Les médecins proposaient ensuite le dépistage
à leurs patients âgés de 50 à 74 ans, leur expliquant,
outre les enjeux du dépistage lui-même, ceux de l'étude
comparant durant cette première phase deux tests différents, et
recueillant leur consentement écrit, selon les recommandations du Comité
Consultatif de Protection des Personnes dans la Recherche Biomédicale
(CCPPRB) local.
Le dépistage était considéré comme positif si
l'un au moins des deux tests l'était. Patient et médecin étaient
alors informés de cette positivité, mais pas du résultat
de chacun des tests. Le patient était invité à consulter
son médecin, puis orienté vers la consultation spécialisée
indispensable au suivi.
Recherche de sang occulte fécal
Deux échantillons par selle étaient prélevés sur
3 selles différentes pour le test au gaïac, un seul échantillon
par selle sur 2 selles différentes pour le test immunologique, les mêmes
selles pouvant être utilisées pour les 2 tests. Aucun régime
n'était préconisé. Les 2 types d'échantillons étaient
adressés ensemble au centre de lecture (Institut inter-régional
pour la Santé de Tours).
Les tests immunologiques, lus par procédure automatisée, donnaient
une mesure quantitative de l'hémoglobine humaine fécale. Le test
était considéré comme positif si au moins l'un des deux
échantillons en contenait au moins 20 ng/mL (0,1 à 0,2 mg d'hémoglobine/g
de selles).
Les tests au gaïac ne pouvaient faire l'objet que d'une lecture qualitative
à réponse binaire (positif/négatif) assurée par
des professionnels expérimentés, sous strict contrôle de
qualité (double lecture, contrôle des taux de positivité,
reproductibilité), et en aveugle vis-à-vis des données
cliniques et des résultats du test immunologique. Il suffisait d'une
seule plage de lecture positive pour que le test soit considéré
comme positif. Le délai entre le dépôt de la première
selle et la lecture ne devait pas excéder 14 jours. En cas de dépassement
de ce délai (0,11 % des tests), les personnes ont été sollicitées
pour refaire les tests.
Coloscopie
Les coloscopies ont été réalisées dans 20 centres
hospitaliers publics ou privés. Les données recueillies portaient
sur la qualité de l'examen (préparation, coloscopie complète
ou non) et les résultats (nombre, taille et localisation des adénomes
et/ou cancers colorectaux, biopsies et résultats histologiques éventuels).
Les patients étaient exclus de cette analyse si l'examen était
incomplet (cæcum non vu) et qu'aucun lavement baryté en double
contraste ne confirmait l'absence de lésions polypoïdes, sauf si
une lésion obstructive expliquait cet examen incomplet. En cas de polypes
multiples, le plus pathologique ou le plus volumineux était pris en compte.
Histologie
Étaient considérés comme « néoplasies avancées
» les adénomes de 10 mm ou plus, les adénomes à dysplasie
de haut grade, ou les cancers invasifs. Les carcinomes intramuqueux et les carcinomes
in situ étaient classifiés comme adénomes dysplasiques
de haut grade. Le critère diagnostique de cancer invasif était
l'invasion de cellules malignes au-delà de la musculaire muqueuse. Les
polypes hyperplasiques n'étaient pas considérés comme néoplasies.
Analyse statistique
Les 10 804 personnes ayant signé un consentement éclairé
entre le 1er juin 2004 et le 30 juin constituaient la population de l'étude
; 373 ont été exclues : 131 pour tests incomplets ou non analysables,
242 pour lesquelles un test positif n'a pas été suivi de coloscopie
ou dont les résultats de la coloscopie étaient inexploitables.
Du fait que la coloscopie n'était réalisée qu'en cas
de test positif, la sensibilité et la spécificité de chacun
des tests n'ont pas pu être directement mesurées. Nous avons donc
comparé les caractéristiques de chacun des tests en calculant
le ratio des sensibilités (RS) et le ratio des faux positifs (RFP) comme
l'ont suggéré Schatzkin et al. [11]. L'intervalle de confiance
à 95 % a été calculé selon la formule proposée
par Cheng et Macaluso [12]. Le nombre excédentaire de faux positifs associés
à la détection d'un vrai positif de plus, si l'on utilise le test
immunologique à la place du test au gaïac, a été calculé
comme le ratio entre la différence entre le nombre de faux positifs détectés
avec le test immunologique versus test au gaïac et la différence
entre le nombre de vrais positifs détectés avec le test immunologique
versus test au gaïac [13].
La comparaison entre les 2 tests a été faite pour 3 seuils de
positivité pour le test immunologique : le seuil du fabricant (20 ng/mL)
et 2 seuils théoriques (50 et 75 ng/mL).
L'analyse statistique a été faite en utilisant le logiciel SAS
version 9.1.
Résultats
Patients
Sur les 10 673 patients qui ont réalisé les 2 tests, 886 ont
eu au moins un test positif (tableau
1). En utilisant le seuil préconisé par le fabricant, le taux
de positivité du test immunologique a été plus élevé
que celui de l'Hémoccult II® (6,9 % vs. 2,4 %). Sept cent onze patients
(80,2 %) avec au moins l'un des 2 tests positifs ont réalisé une
coloscopie, incomplète pour 46 d'entre eux, apportant des informations
insuffisantes sur la lésion polypoïde détectée pour
21. La moitié des patients l'ont faite dans les 2 mois qui suivaient
la lecture du test, 98 % dans les 8 mois. Le taux de patients réalisant
une coloscopie était le même quel que soit le résultat :
80,4 % si les 2 tests étaient positifs, 81,7 % si le seul test au gaïac
l'était, 79,9 % si le seul test immunologique l'était (p = 0,88).
Résultats de la coloscopie
Au total, 21 (3,3 %) cancers colorectaux et 149 (23,1 %) adénomes à
haut risque (taille 6 10 mm ou dysplasie sévère) ont été
détectés au cours des 644 coloscopies. Le tableau
2 montre les résultats de la coloscopie selon les résultats du
test au gaïac et selon le taux d'hémoglobine détecté
par le test immunologique. Une coloscopie a entraîné une perforation
(0,2 %).
Performances comparatives des 2 tests
En utilisant pour le test immunologique le seuil de 20 ng/mL (tableau
2), sa sensibilité était plus importante que celle du test au
gaïac pour le cancer (RS = 1,50) et les adénomes à haut risque
(RS = 3,56). Sa valeur prédictive positive était moindre que celle
du test au gaïac pour le cancer (4,0 % vs. 7,3 %) et similaire pour les
adénomes à haut risque (22 % vs. 27 %). Avec un taux de positivité
plus de 2 fois plus élevé pour le test immunologique, le RFP lui
était défavorable. En utilisant le seuil prévu, le gain
de sensibilité du test immunologique (+ 50 % pour le cancer, + 256 %
pour les adénomes à haut risque) était associé à
une perte de spécificité. Le nombre excédentaire de faux
positifs associé à la détection d'un cancer invasif supplémentaire
était de 47,43 (22,32-100,80), le nombre excédentaire de faux
positifs associé à la détection d'une néoplasie
avancée supplémentaire, de 2,17 (1,65-2,85).
Les deux autres seuils évalués (50 et 75 ng/mL) entraînaient
une faible perte de sensibilité mais permettaient une diminution du taux
de positivité et une augmentation de la valeur prédictive positive
à la fois pour les cancers et pour les adénomes à haut
risque. Le ratio faux positifs/vrais positifs n'a pas été calculé
pour ces 2 seuils, puisque RS et RFP étaient dans ce cas tous les deux
en faveur du test immunologique. Avec un seuil à 50 ng/mL, le test immunologique
détectait plus de 2 fois plus de néoplasies avancées que
le test au gaïac (RS = 2,33) sans perte de spécificité (RFP
= 0,99). Avec un seuil de 75 ng/mL, la sensibilité et la spécificité
du test immunologique étaient supérieures à celles du test
au gaïac à la fois pour les cancers invasifs et les néoplasies
avancées ; le taux de positivité était identique pour les
deux tests (2,4 %), l'utilisation du test immunologique permettant un gain de
sensibilité de 90 % et une diminution du taux de faux positifs de 33
% pour les néoplasies avancées (tableau
3).
Discussion
Cette étude a plusieurs limites. On ne peut évaluer les performances
réelles d'un test de dépistage qu'en connaissant le statut de
tous les individus vis-à-vis de la maladie indépendamment des
résultats du dépistage. À l'exception de l'étude
récente de Morikawa [9], l'évaluation des performances du test
immunologique a été obtenue principalement chez des individus
à risque élevé chez qui une coloscopie était prévue
[10-14], les résultats étant dans ce cas non directement applicables
à une population à risque standard. Les études menées
sur de larges échantillons de population générale, avec
une méthode de suivi des individus dont les tests étaient négatifs,
ont fourni des informations complètes et utiles sur le cancer, mais pas
sur les adénomes à haut risque [15-17]. Notre analyse a été
faite avant le recueil des données par le registre local des cancers
et ne peut donc fournir une estimation de la sensibilité et de la spécificité
pour chacun des 2 tests. Cependant, le calcul des ratios appropriés (RS
et RFP) permet de comparer la sensibilité et la spécificité
des 2 tests [11, 12, 18] et de quantifier ainsi ce qu'apporte la substitution
du test au gaïac par le test immunologique. Cette méthode a permis
le calcul de l'intervalle de confiance à 95 % pour chaque ratio, celui
du RS pour la détection du cancer colorectal invasif étant probablement
sous-estimé dans notre étude à cause du petit nombre de
cas.
Une proportion significative (20 %) de sujets ayant un test positif n'a pas
fait de coloscopie, identique à celle obtenue habituellement au cours
des campagnes de dépistage de masse en France. Cela pourrait induire
un biais, le risque de cancer étant plus élevé dans une
population refusant la coloscopie après un test positif [17], mais la
proportion de ces « refusants » était la même dans notre
étude quel que soit le test positif.
Malgré l'absence de consensus, toutes les récentes recommandations
et synthèses préconisent la recherche de sang fécal occulte
en dépistage du cancer colorectal en population à risque standard
[19, 20]. Un nombre croissant de publications récentes, dont la nôtre,
s'intéresse aux tests immunochimiques, mettant l'accent sur leur grande
sensibilité pour le cancer et les adénomes [9, 10, 21, 22] et
leur supériorité sur le test au gaïac [14, 16, 23]. Le développement
d'automates de lecture a augmenté la reproductibilité et diminué
les coûts de traitement et de lecture. La technologie Magstream 1 000/Hem
SP (Fujirebio) a été précédemment étudiée
chez des patients avant coloscopie [10] et en population générale
[9, 24]. L'étude récente de Morikawa et al. comparant ce test
immunologique à la coloscopie chez 21 805 Japonais asymptomatiques a
montré des résultats très démonstratifs et prometteurs
[9]. Cependant, en utilisant le seuil préconisé de 20 ng d'hémoglobine/mL,
et bien que la population soit plus jeune que celle qui est habituellement concernée
par le dépistage (moyenne d'âge : 48,2 ans), la proportion de patients
ayant un test positif était dans l'étude de Morikawa relativement
élevée (5,6 %). Un taux de positivité aussi élevé,
qui pourrait même l'être plus encore dans des populations plus âgées,
serait inapproprié pour une stratégie de dépistage biennal.
Comme l'ont suggéré de précédentes études
[17, 25], l'augmentation du seuil quantitatif de positivité peut obtenir
un taux de positivité plus approprié en maintenant un gain substantiel
de sensibilité. L'équilibre idéal sensibilité et
spécificité/taux de positivité peut obéir à
des règles différentes selon les pays. Notre étude, réalisée
en population à risque standard âgée de 50 à 74 ans
montre qu'avec un taux de positivité de 2,4 %, identique à celui
de l'Hémoccult II®, l'utilisation du test immunologique permet d'augmenter
le nombre de vrais positifs (cancers et adénomes à haut risque)
et diminuer le nombre de faux positifs d'un facteur 1,5.
Conclusion
Les arguments en faveur du remplacement du test au gaïac par un test
immunologique s'accumulent. Les tests immunologiques ne nécessitent ni
régime ni arrêts de certains médicaments. Ils ont une meilleure
sensibilité et spécificité, le gain étant plus important
pour les adénomes à haut risque que pour les cancers. Ils induisent
une observance meilleure [23, 26, 27] et les techniques de lecture automatisées
permettent le choix du meilleur taux de positivité. Le moment est probablement
venu de donner au dépistage du cancer colorectal un nouvel avenir en
substituant les tests immunologiques à lecture automatisée au
traditionnel test au gaïac [5, 7].
Remerciements : les auteurs remercient tous les généralistes,
gastroentérologues et anatomo-pathologistes du Calvados qui ont participé
à cette étude.
Conflits d'intérêts : néant.
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Comparaison test au gaïac/test immunologique en dépistage
du cancer colorectal en population générale
Ce qui était connu
- Les stratégies de dépistage par recherche de sang fécal
occulte ont montré leur efficacité pour le dépistage
du cancer colorectal en population générale.
- Elles sont basées en général sur la pratique
d'un test biennal, l'Hémoccult II®, comme c'est le cas du programme
français de dépistage en cours.
Ce que cette étude apporte
- Il a été proposé aux personnes constituant la
« population-cible » de ce dépistage, dans le Calvados,
de faire simultanément le test Hémoccult II® et le test
immunologique Magstream® : à taux de positivité égal,
le test immunologique entraîne moins de faux positifs et a une plus
grande sensibilité pour les cancers et surtout les adénomes
à haut risque.
Les zones d'incertitude
- Cette étude préliminaire n'a pas la valeur d'un essai
randomisé, qu'il serait maintenant difficile de mettre en oeuvre
pour de simples raisons de délais. Cependant, la comparaison simultanée
dans une population donnée apporte des arguments convaincants d'autant
que les résultats sont convergents avec ceux de grandes études
internationales. Les résultats à venir sur les 30 000 patients
inclus dans l'étude apporteront encore un meilleur niveau de preuve.
Il est temps de réfléchir aux modalités de l'introduction
de cette innovation dans notre pratique.
|
Note :
1. Si m''1 est le nombre de vrais positifs et m''1 le nombre de faux positifs
pour le test immunologique, n'1 le nombre de vrais positifs et n''1 le nombre
de faux positifs pour le test au gaïac, on obtient les 2 ratios définis
: RS = m'1/n'1 et RFP = m''1/n''1.
DOI : 10.1684/med.2006.0050
|