ARTICLE
Les situations où la possibilité de tels conflits est évoquée
sont fréquentes dans le monde médical : conduite, analyse et communication
des essais cliniques [1], réalisation des méta-analyses [2], élaboration
des recommandations de bonne pratique [3], transfert de connaissances [4], décisions
de santé [5], décision médicale au quotidien [6, 7]. Les
médecins sont au centre de relations dans lesquelles jouent des intérêts
contradictoires. Ce qui génère la crainte, pas toujours bien formulée
mais bien réelle, que le message ou la décision aurait pu être
différent en l'absence du conflit d'intérêts.
« Conflit » possède une connotation agressive, au moins conflictuelle.
Or le « conflit d'intérêt » dont il est ici question
relève de la vie courante et non de situations exceptionnelles qui seraient
sources de conflit. Il s'agit plutôt d'opposition d'intérêts
: d'un côté celui de l'institution (ou, parfois, de la vérité)
ou de la cible, de l'autre celui du messager : situation bien banale. Notons
que le plus souvent nous n'avons pas intérêt au conflit, donc cette
dénomination possède un parfum d'oxymore, ce qui pourrait la rendre
suspecte. D'autres ont souligné que le terme, traduction brute de la
dénomination en anglais, n'était pas forcément le meilleur
[8]. L'usage l'ayant rendu courant, nous nous y conformerons.
Qu'est-ce qu'un conflit d'intérêts ?
Selon la déclaration de conflit d'intérêts que la Haute
Autorité de santé (HAs) fait remplir par ses experts, « Un
conflit d'intérêt peut exister lorsqu'un participant (ou un membre
de sa famille : conjoint, parent, enfant, frère et soeur) :
- a un intérêt dans un organisme ou un établissement de
santé qui pourrait être affecté par les conclusions des
travaux du groupe et/ou du Conseil,
- est employé, dirigeant, consultant ou représente un tel organisme
et/ou établissement de santé,
- négocie (ou a déjà) un accord, un emploi, une collaboration
ou une association avec un tel organisme. »
Ces quelques lignes ne constituent pas une définition. Elles n'explicitent
pas la notion d'intérêt (dans un organisme ou établissement...),
mais décrivent des situations dans lesquelles pourraient naître
des conflits d'intérêts sans dire ce qu'est cet intérêt,
ni quel est ce problème (tout en laissant entendre qu'il pourrait s'agir
d'enrichissement personnel), ni son mécanisme : est-ce le fait de posséder
des actions de l'organisme ; est-ce aussi le fait d'être solidaire (de
l'établissement qui m'emploie, dont je suis fier, qui m'exploite, etc.)
?
La définition que proposent Maisonneuve et al. [8] nous fait avancer
car elle met en avant le transfert de connaissances : « il s'agit de la
situation d'une personne qui s'exprime sur un sujet, conseille ou prend des
décisions alors qu'elle a des liens avec des acteurs qui ont des avis
différents, voire opposés ». Mais comme les autres elle passe
sous silence les conséquences du conflit d'intérêts.
Les exemples de situations où le conflit d'intérêts est
évoqué sont très divers (encadré 1). Ils nous permettent
de mieux préciser les parties en cause, les acteurs directs et ceux qui
pourraient subir les conséquences du conflit. Ils élargissent
singulièrement le champ des situations susceptibles de générer
un conflit d'intérêts. Ils montrent aussi la diversité de
la nature du conflit d'intérêts, que les études rappelées
ci-dessous accentueront encore. Ils font en outre ressortir des traits occultés
dans le document de la HAs qui sont importants car ils indiquent deux manières
de gérer le problème posé. L'une consiste à récuser
le porteur du conflit. Cette solution se heurte à une sérieuse
limite : la pénurie d'experts. L'autre consiste à déplacer
la solution vers un tiers, la cible (le destinataire de la recommandation par
exemple) ou même la société. Le conflit n'est pas évité,
il sera tout au plus minimisé. Mais surtout on le signale à la
cible en espérant, peut-être hypocritement, qu'elle saurait d'en
débrouiller. Ce n'est plus à l'institution ou l'organisme responsable
du message qu'il revient de le régler mais à son destinataire.
Encadré
Conflict of Interest Statement University of Nebraska Medical Center
Il est demandé aux auteurs de déclarer tous leurs liens
financiers avec l'industrie, notamment lorsque la discussion porte sur
un usage non reconnu ou encore en expérimentation d'un produit
commercial. C'est aux destinataires des messages de gérer le problème.
"eMedicine and the University of Nebraska Medical Center request disclosure
of individual authors and editors financial corporate relationships and
these are individually posted within each test. Many authors may include
a discussion of an unlabeled use of or an investigative use not yet approved
of a commercial product. Therefore, it is incumbent on individuals reading
these articles and taking medical education courses to be aware of these
factors in interpreting article contents and evaluating the recommendations
of authors. Every effort has been made to encourage faculty to disclose
any commercial relationships or personal benefits which may be associated
with their articles."
The province of British Columbia
Un membre de cette assemblée législative d'une province
canadienne qui se trouverait en conflits d'intérêts lors
d'un appel d'offre public ne participe pas à la prise de décision.
"The Members' Conflict of Interest Act stipulates that a Member of the
Legislative Assembly must not be involved in a decision during the course
of public duties with the knowledge that there is an opportunity to further
the Member's private interests."
The'Lectric Law Library's Lexicon
Selon ce dictionnaire de Droit nord-américain, il y a conflit
d'intérêts dès lors qu'un professionnel ne peut plus
faire face à ses obligations avec équité.
"Conflict of interest- Refers to a situation when someone, such as a
lawyer or public official, has competing professional or personal obligations
or personal or financial interests that would make it difficult to fulfill
his duties fairly."
La formation professionnelle conventionnelle
L'annexe 7 « Modèle de déclaration de conflits d'intérêts
à l'usage des intervenants lors de la formation » du document
« Appel d'offres 2006 Médecins libéraux de l'OGC »
stipule : « Un conflit d'intérêts existe donc lorsque
le jugement, les décisions ou les interventions d'un professionnel
sur un sujet d'intérêt principal risquent d'être modifiés
par un intérêt secondaire. Par exemple, si l'intérêt
primaire du professionnel est la diffusion d'une information validée
scientifiquement et de qualité sur un produit de santé,
le fait d'avoir perçu une rémunération ou un avantage
en nature de la part du fabricant ou du vendeur de ce produit constitue
un intérêt secondaire qui peut altérer la diffusion
de l'information. »
Agenzia Italiana del Farmaco
Les rapporteurs des dossiers de l'équivalent italien du PHRC,
géré par l'AIFa, l'agence du médicament italienne,
doivent certifier qu'ils ne remplissent aucun des critères d'exclusion
suivants :
- Être impliqués dans une des équipes du projet.
- Appartenir à la même institution que l'investigateur
principal.
- Avoir collaboré avec lui dans des projets de recherche au cours
des cinq dernières années.
- Avoir un avantage direct à ce que le projet soit accepté.
Remarquons qu'à la dernière condition pourrait s'ajouter
son contraire : avantage à ce que le projet ne soit pas accepté...
Le NIH s'entoure de précautions similaires [14]. En France l'Agence
Nationale de la Recherche a produit une charte de déontologie qui
reprend les mêmes idées.
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Le champ du conflit d'intérêts n'est pas uniquement financier
Lorsqu'on se réfère à d'autres contextes (encadré
1), la prééminence du point de vue financier s'affirme. Ainsi
le questionnaire à remplir par quiconque soumet un article au New England
Journal of Medicine se concentre sur cet aspect, l'explorant jusqu'aux détails
comme la somme perçue ou la valeur des actions détenues par l'auteur.
Cette quête du détail suggère par ailleurs que le conflit
d'intérêts est une notion partiellement quantitative, comme l'est
l'ampleur de la corruption. On suppose donc que les conséquences du conflit
d'intérêts sont une fonction croissante des sommes en jeu.
Cependant, l'exemple de l'Agenzia Italiano del Farmaco montre un autre type
qui a peu à voir avec l'intérêt financier : plutôt
dans le genre « copinage ».
Dans le texte de la HAs, il est aussi fait allusion à des conséquences
éventuelles des travaux du groupe sur l'organisme ou l'établissement
dont le lien avec l'expert ressortira de la déclaration. Cette allusion
conduit à soulever d'autres questions. Où se situe la promotion
: de la technique que j'emploie ? De celle que j'ai mise au point ? Sans oublier
la promotion de mon « ego » qui à des degrés divers
mais parfois importants peut infléchir mon message dans un sens non conforme
aux faits.
La décision médicale au quotidien n'est pas exempte de conflits
d'intérêts, qu'ils soient d'ordre financier ou autres. Quoiqu'une
tierce partie puisse exister il n'y a en général que deux acteurs,
le médecin et son patient. Ce serait une raison d'écarter la décision
médicale de notre sujet. Une meilleure raison : le problème est
traité par le serment d'Hippocrate et le code de déontologie.
Mais nombre des réflexions développées dans cet article
s'appliquent à cette situation.
... Ni ses conséquences
Le conflit d'intérêts se manifeste de manières très
diverses. Depuis les travaux biaisés jusqu'à la « fausse
signature consentante » [9]. Une telle diversité suggère
d'ailleurs un problème de périmètre. Le champ dans lequel
la question doit être posée pourrait être dépourvu
de limites clairement définies. Ainsi, il n'y a pas de solution de continuité
nette entre ce qui est certainement de l'ordre du conflit d'intérêts
et de celui de la malveillance voire de la malhonnêteté. Donc des
manifestations, des contextes et des origines très divers. Ces dernières
dépassent les seuls liens financiers comme le souligne l'International
Committee of Medical Editors [10]. Mais ce sont les plus faciles à identifier...
À partir de données factuelles, quelques études nous permettent
d'imaginer ce que peuvent être les conséquences des conflits d'intérêts.
Leurs résultats constituent la meilleure justification à l'intérêt
que suscite la question. Ils devraient permettre en outre de mieux en cerner
le champ. Malheureusement, la dernière étude citée ci-dessous
suggère que celui-ci est infiniment large et qu'il touche au domaine
des opinions, des sentiments, sans solution de continuité bien nette
entre les différentes catégories.
Stelfox et al. ont observé que les articles favorables aux calcium
bloqueurs sont plus souvent signés par des auteurs ayant des liens avec
les firmes vendant ces médicaments (96 %) ou leurs concurrents, par exemple
les IEC, (88 %) ou avec n'importe quelle firme (100 %), que ceux qui sont neutres
(respectivement 60 %, 53 %, 67 %) ou critiques (37 %, 37 %, 43 %) [11].
Chren et Landefeld analysent le choix d'un médicament par le comité
du médicament d'un hôpital universitaire. Ils montrent qu'il est
influencé par les relations médecins-firmes pharmaceutiques :
relations de nature très diverse, allant d'un repas offert par la firme,
au financement d'un déplacement à un congrès ou d'une recherche
biomédicale [12].
Ravnskof compare dans les mêmes revues les citations d'essais de thérapeutiques
hypolipémiantes sélectionnés sur des critères de
qualité selon qu'ils sont « négatifs » ou « positifs
» [13]. Les premiers sont cités 7,4 fois par an en moyenne alors
que les seconds le sont 40 fois. Cette différence flagrante ne peut être
reliée ni à la taille des essais, ni à la renommée
des revues dans lesquelles ils ont été publiés. L'essai
des Lipids Research Clinics et celui de Miettinen ont tous les deux été
publiés dans le JAMA. Le premier est « positif » et sera cité
respectivement 109, 121, et 202 fois dans les trois années suivant sa
publication. En revanche, les fréquences de citation du second, «
négatif », ne sont que de 6, 5 et 3. Il est difficile d'imaginer
une cause unique à ces discordances. Ne préférons-nous
pas porter la bonne nouvelle ?
Ces exemples illustrent deux types de situations :
- des décisions qui favorisent les intérêts de l'acteur
caché au détriment de ceux de la cible ;
- des messages dont le contenu n'est pas en accord avec les données
actuelles de la science.
Le biais favorise là encore l'acteur caché en influençant
le comportement de la cible.
Dans les trois exemples ci-dessus, il s'agit de transfert de connaissances.
Le conflit d'intérêts est potentiellement la source d'une distorsion,
d'un biais dans la connaissance transférée. Distorsion par rapport
à la réalité telle qu'elle est connue. Elle consiste à
omettre une partie de cette réalité ou à attribuer un poids
exagéré à des données dont le niveau de preuve est
modeste, voire nul. Mais d'autres éléments que le conflit d'intérêts
viennent perturber le transfert. Le biais observé ne lui est pas, ne
lui est probablement jamais, attribuable entièrement.
L'essence du problème : un possible écart par rapport aux faits
Les exemples exposés ci-dessus, les études rapportées
et notre vécu conduisent à identifier l'essence du problème.
Elle se traduit par une relation triangulaire entre le porteur ou expert,
le produit du processus et la partie extérieure dont les intérêts
pourraient être affectés par le produit. Si un lien existe, quelle
qu'en soit la nature, entre le porteur et cette partie, le produit risque d'être
influencé dans un sens et à un degré qui dépendront
de la nature et de l'intensité du lien. L'expert se fait, éventuellement
à son insu, le représentant des intérêts de la partie
extérieure. Notons en outre que le porteur et la partie extérieure
peuvent se confondre. Il en est ainsi lorsque l'expert possède un intérêt
personnel dans le produit. C'est bien le rapport du message produit (ou de la
décision) aux faits qui est en cause. Ce rapport risque d'être
biaisé. L'étude de Stelfox suggère cependant que l'influence
du lien est loin d'être facilement prévisible : pourquoi les collègues
liés aux firmes vendant des IEC favorisent-ils les antagonistes calciques
?
Une difficulté apparaît : où est la limite entre l'expression
de ce conflit et la subjectivité du jugement de tout expert ? L'étude
de Ravnskof montre qu'à tout le moins cette limite est floue. Une autre
difficulté, et non des moindres : nous ne nous rendons pas compte de
nos conflits d'intérêts [15].
Il s'agit d'un jeu d'argent, de pouvoir, ou d'honneurs. L'un de ces trois
ingrédients prédomine selon la situation en question. Mais ils
sont tous présents, et en outre liés. Et liés à
la nature humaine. La première raison de la difficulté d'éliminer
les conflits d'intérêts. Comment tenter de le faire sera l'objet
du second article, dans le prochain numéro de Médecine.
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Consulté le 18 août 2006
- Stelfox HT, Chua G, O'Rourke K, Detsky AS. Conflict of interest in the
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- Chren M, Landefeld C. Physicians' behavior and their interactions with
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DOI : 10.1684/med.2006.0049
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