ARTICLE
Qui est « à risque » de fracture ?
L'ostéoporose de la femme ménopausée est un important
problème de santé publique : en France, 600 000 cas sont diagnostiqués
chaque année ; plus de 2,8 millions de femmes sont ostéoporotiques.
Chaque année surviennent 35 000 fractures du poignet, 40 000 à
65 000 fractures vertébrales et 55 000 fractures du col du fémur,
avec une mortalité de 20 % chez les personnes de plus de 50 ans [1].
Les tassements vertébraux existaient sur la radiographie chez 22 % des
femmes de plus de 75 ans de la cohorte EPIDOS [2]. Le coût annuel est
estimé à 806 millions d'euros [1].
La morbi-mortalité associée à une fracture est importante.
Les tassements vertébraux, s'ils peuvent passer inaperçus, sont
associés à un risque plus élevé de décès
et d'hospitalisation [3, 4] : 23 % de décès en plus s'il existe
au moins un tassement vertébral, et de cyphose sévère avec
2,6 fois plus de décès d'origine pneumologique [4]. Ces fractures
peuvent survenir dès l'âge de 50 ans (1 à 4 pour 1 000 femmes),
mais leur fréquence augmente avec l'âge, pour atteindre à
80 ans 1 % de fractures du col du fémur ou tassements vertébraux
et 0,6 % de fractures du poignet [5].
L'objectif thérapeutique pour le prescripteur devrait concerner prioritairement
la prévention des fractures du col du fémur et secondairement
des tassements vertébraux (probablement pas dès le premier tassement).
Cependant, il faut tenir compte du contexte : la survenue d'un premier tassement
vertébral à 80 ans n'implique pas nécessairement de prescrire
un traitement de prévention secondaire.
En amont du problème thérapeutique se pose celui de l'identification
des femmes à risque de fractures, du diagnostic d'ostéoporose
devant une première fracture, et de l'identification des ostéoporoses
secondaires.
Appréciation du risque fracturaire
Le risque fracturaire est apprécié à l'échelon
individuel en combinant la masse osseuse et les facteurs de risque cliniques,
données issues d'une série de méta-analyses réalisées
par la même équipe sur les différents facteurs de risques
à l'aide de 12 cohortes constituées dans le monde (EVOS/EPOS,
EPIDOS, OFELY, CaMos, Rochester, Sheffield, Rotterdam, Kuopio, DOES, Hiroshima,
et deux cohortes de Gothenburg), et totalisant plusieurs milliers de personnes
suivies pendant environ 16 ans :
- le premier facteur de risque est l'âge : le risque de fracture du
col serait multiplié par 44 entre 55 ans et 85 ans [6] ;
- antécédent personnel de fracture : le risque de fracture est
augmenté après une première fracture (RR = 1,86 ; IC 95
% = 1,75-1,98) [7]. Il s'élève encore après les fractures
ultérieures, et notamment en cas d'hospitalisation ou d'immobilisation
prolongée ;
- antécédent familial de fracture du premier degré, seule
la mère est concernée : le risque est augmenté pour les
fractures ostéoporotiques (RR 1,18 ; 1,06-1,31) et les fractures du col
du fémur (RR 1,49 ; 1,17-1,89). Un antécédent familial
de fracture du col est associé à un risque accru de fracture ostéoporotique
en général (RR 1,54 ; 1,25-1,88) et du col en particulier (RR
2,27 ; 1,47-3,49), indépendamment de la masse osseuse [8] ;
- BMI < 19 : pour chaque unité de BMI en plus, le risque de fracture
diminue avec un OR de 0,93 (0,91-0,94) et reste un facteur prédictif
indépendant même si la masse osseuse est prise en compte chez les
femmes, pour les fractures du col du fémur [9] ;
- tabagisme : le risque de fracture ostéoporotique est augmenté
chez les fumeurs (RR 1,29 ; 1,13-1,28), de même que le risque de fracture
du col du fémur (RR 1,84 ; 1,52-2,22). Ce facteur de risque reste présent
après ajustement sur la masse osseuse (RR 1,60 ; 1,27-2,02) [10] ;
- masse osseuse : pour une diminution de 1 déviation standard (DS)
du T-Score, le risque de fracture (tout site) est augmenté (RR = 1,50
; 1,40-1,60) exceptés les sites vertébral (RR = 2,30 ; 1,90-2,80)
et fémoral (RR = 2,60 ; 2-3,50) [11]. À l'âge de 65 ans,
le risque augmente pour chaque DS de masse osseuse en moins (mesurée
au col fémoral). Le gradient de risque varie avec l'âge, l'OR est
de 3,68 (2,61-5,19) à 50 ans, et 1,93 (1,76-2,10) à 85 ans. Ainsi
un Z-score de - 2 DS à 50 ans multiplie par 13 le risque de fracture
du col, et « seulement » par 5 à 80 ans [12].
L'OMS définit l'ostéoporose pour une densité osseuse
ayant un T-Score < - 2,5 DS, entre - 1 et - 2,5, il s'agit d'ostéopénie.
Autrement dit, une personne est dite « ostéoporotique » si
sa masse osseuse est inférieure à - 2,5 DS de la masse osseuse
d'une femme jeune et en bonne santé ; on peut aussi utiliser le Z-Score
qui exprime l'écart par rapport à la masse osseuse dans une tranche
d'âge. En s'appuyant sur cette définition, Kanis et al. montrent
que si le RR de fracture du col associé à une baisse de 2,5 DS
de masse osseuse est de 10,9 à l'âge de 25 ans, il se rapproche
de 1 vers l'âge de 80 ans, lorsque près de la moitié des
femmes ont une masse osseuse à - 2,5 DS (le RR diminue, mais le risque
absolu augmente). En utilisant ce seuil de - 2,5 DS pour l'ostéoporose,
une femme de 50 ans ostéoporotique a un risque de fracture du col multiplié
par 4,8 par rapport à la population générale du même
âge [6]. Le risque de fracture ne peut donc pas être évalué
précisément pour une personne donnée, les fractures peuvent
aussi survenir chez des femmes ayant une densité osseuse supérieure
à - 2,5 DS. Des algorithmes de prédiction ont été
proposés, notamment pour les personnes âgées institutionnalisées,
en tenant compte aussi du risque de chute [13].
L'accroissement du risque de fracture avec la baisse de masse osseuse est
continu, il n'y a pas de seuil au-delà duquel le risque est tel qu'il
faille traiter absolument. Le choix d'un seuil est forcément arbitraire,
et répond à d'autres contraintes (médico-économiques
par exemple). C'est pourquoi pour certains traitements, l'AMM précise
le seuil au-delà duquel il faut traiter (en masse osseuse ou en nombre
de tassements).
Évaluation des traitements
L'évaluation des traitements de l'ostéoporose est difficile.
Le délai de survenue des fractures est long, et les fractures relativement
peu fréquentes. Les effectifs à inclure dans des essais sont de
grande taille, si l'on veut étudier l'effet de traitements sur la survenue
de fractures. Pour ces traitements de longue durée, les problèmes
de tolérance et d'observance sont importants.
La définition des fractures varie selon les études : parfois
il ne s'agit que des « fractures ostéoporotiques » et les fractures
traumatiques sont exclues ; les fractures « pathologiques » sont parfois
exclues ; les sites varient ; il s'agit parfois des « fractures cliniques
» ; les tassements vertébraux peuvent être mesurés
sur la variation de taille staturale ou sur des radiographies du rachis en début
d'étude et en fin d'étude (avec des définitions variables
: entre 15 et 25 % de perte de hauteur du corps vertébral), mais lorsqu'on
ne dispose pas de radios, les données sont manquantes et ce type d'étude
a beaucoup de perdus de vue ou des données insuffisantes...
La tentation est donc forte d'utiliser comme critère de substitution
la densité osseuse. Cependant, dans un essai clinique évaluant
le fluor contre placebo, malgré une densité osseuse augmentée,
le nombre de fractures vertébrales n'était pas diminué,
et le nombre de fractures non vertébrales était supérieur
dans le groupe recevant du fluor, le fluor diminuant la solidité osseuse.
La densité osseuse n'est donc pas toujours un critère de substitution
pour les fractures ostéoporotiques [14].
Des traitements non médicamenteux ont fait l'objet de quelques études
: l'exercice physique [16], les mesures de prévention des chutes [17].
La méta-analyse de Bonaiuti [16] est résumée dans le tableau
1. Les essais concernaient divers types d'intervention : aérobique, lever
de poids, exercices contre résistance, marche. Tout type d'exercice a
un effet d'augmentation de la masse osseuse (études prospectives non
contrôlées, niveau de preuve faible). Les effectifs étaient
insuffisants pour étudier l'effet sur les fractures. Une autre méta-analyse
a évalué les effets de produits tels que déhydroépiandrostérone
(DHEA), phytoestrogènes, et vitamine K2 ; la qualité des études
ne permettait pas de conclure [18].
Chez la femme ménopausée, la carence en estrogène induit
un déséquilibre entre résorption et formation osseuses
et une détérioration de l'architecture avec baisse de masse osseuse.
L'administration d'oestrogènes en post-ménopause précoce
diminue le risque de fracture. L'inhibition de la résorption est donc
considérée comme une première cible thérapeutique
pour prévenir la perte d'os trabéculaire. Les médicaments
anti-résorption osseuse augmentent la résistance osseuse en diminuant
le remodelage, préservant ainsi la détérioration de la
microarchitecture ; ils diminuent les marqueurs de résorption et de formation
osseuse. Des études animales montrent que l'os soumis à une suppression
de remodelage prolongée pourrait perdre son élasticité,
sa capacité normale de réparation des microlésions.
Sont réducteurs de la résorption osseuse : les bisphosphonates
(alendronate, risédronate, étidronate ont une AMM dans le traitement
de l'ostéoporose post-ménopausique), le raloxifène, le
traitement hormonal de la ménopause, la tibolone, le calcium et/ou la
vitamine D (associés ou pas), la calcitonine. Les médicaments
dits « anabolisants » augmentent le remodelage en stimulant davantage
la formation que la résorption le chef de file est la parathormone (PTH
1-34), qui augmente la masse osseuse et améliore la microarchitecture
[15]. Le strontium est à la fois réducteur de la résorption
et stimulateur de la formation. Les conséquences cliniques de ces actions
différentes ne sont pas connues, mais pourraient être importantes
si les traitements sont instaurés chez des femmes jeunes et prolongés.
Ces médicaments seront analysés dans le second article de cette
série.
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En résumé : objectifs thérapeutiques dans l'ostéoporose
de la femme ménopausée
- L'objectif thérapeutique concerne prioritairement la prévention
des fractures du col du fémur et secondairement les tassements
vertébraux.
- Trois questions préalables : - identifier parmi les femmes
ménopausées celles qui sont à risque de fractures
; - faire le diagnostic d'ostéoporose devant une première
fracture ; - identifier les ostéoporoses secondaires.
- Le risque fracturaire est apprécié à l'échelon
individuel en combinant la masse osseuse et les facteurs de risque cliniques.
- L'accroissement du risque de fracture avec la baisse de masse osseuse
est continu, il n'y a pas de seuil au-delà duquel le risque est
tel qu'il faille traiter absolument.
- L'évaluation des traitements de l'ostéoporose est difficile
du fait du long délai de survenue des fractures et de leur relativement
faible fréquence. La densité osseuse n'est pas un critère
de substitution pour les fractures ostéoporotiques.
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Notes :
1. Avertissement de la rédaction de Médecine : c'est évidemment
un point essentiel. Pour les rhumatologues, il s'agit d'un « dogme »,
qui n'est pourtant peut-être pas aussi clairement démontré,
sauf chez des sujets âgés de plus de 65 ans (études épidémiologiques).
Ce n'est de toutes façons pas immédiat : par exemple, le temps
de séjour d'un bisphosphonate dans un os se chiffre en années
ou en décennies. C'est variable selon les traitements. En ce qui concerne
le traitement hormonal de la ménopause, cela n'a été montré
que pour des posologies « fortes » avec arrêt brutal. La question
de la durée optimale du traitement fera l'objet de publications ultérieures.
2. Un T-Score de - 2,5 correspond à une masse osseuse inférieure
de 2 DS (déviations standards) à la moyenne d'une population normale
(jeune) ; le Z-Score correspond à l'écart (en DS) par rapport
aux mesures d'une population de même sexe et de même âge.
DOI : 10.1684/med.2006.0044
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