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Duo indissociable à coup sûr : aucune information ne peut
exister sans conflits d'intérêts et ce n'est pas spécifique
au domaine médical. Selon une définition toujours d'actualité
[1], il y a conflit d'intérêts lorsqu'un professionnel amené
à porter un jugement sur un fait (donnée primaire) peut être
influencé dans ce jugement par autre chose que ce fait (donnée
secondaire). Pour ce qui est de l'information médicale, l'objectif primaire
est de rapporter les données actuelles de la science et d'en discuter
les interprétations et utilisations. Quant aux éventuelles «
influences » secondaires, il est évident qu'elles sont multiples,
comme le montre J.-P. Boissel dans ce même numéro [2]. Qu'il s'agisse
de l'intérêt des firmes produisant le médicament, de la
recherche de notoriété d'un auteur, de sa passion pour un sujet
de prédilection ou de toute autre raison, de nombreux « biais »
interviennent dans l'interprétation et la transmission de l'information.
Dans une revue telle que la nôtre, où la place du médicament
et des stratégies thérapeutiques est essentielle, ne dépendre
en rien de la publicité pour le médicament élimine la source
la plus « visible » de conflits d'intérêts financiers
pour la revue elle-même. Mais ce n'est, et de très loin, que l'une
des facettes du problème.
Duo infernal : toutes les motivations du scientifique ne sont sans doute
pas facteurs de conflits d'intérêts, mais en dehors des problèmes
d'argent, la reconnaissance, le pouvoir, l'intérêt spécifique
pour un thème, l'altruisme même, peuvent être en cause...
Le terme de « conflits d'intérêts » n'est pas exact
: il focalise trop sur l'aspect financier, alors que les options personnelles
d'un auteur, ses travaux personnels, le champ particulier de son expérience
- le « champ de l'inconscient » dirait la psychanalyse - peuvent influencer
son analyse des données et l'information qu'il en déduit. Prenons
pour exemple les différences considérables qui peuvent apparaître
entre des recommandations sur un même sujet selon qu'elles sont faites
par un groupe de spécialistes de la discipline concernée, ou de
cliniciens moins spécialisés, ou de pharmacologues lorsqu'il s'agit
de médicament. Ces synthèses sont pourtant réalisées,
en théorie, à partir des mêmes données de base que,
plus ou moins consciemment, chacun des groupes interprète selon le sens
qu'il veut donner à son action. On peut citer ainsi les écarts
entre les recommandations des lipidologues et celles des groupes pluridisciplinaires
pour le dépistage des dyslipidémies telles que les a présentées
l'Anaes [3] ou les différences fondamentales entre les positions des
urologues et de l'Anaes pour le dépistage du cancer de la prostate [4].
Ce problème a été largement démontré à
propos de diverses recommandations internationales [5].
Le conflit d'intérêts ne concerne pas le seul expert qui apporte
l'information. Comme le montre J.-P. Boissel, il s'agit d'un « jeu
d'acteurs » multiples, souvent méconnus [6]. Les données
primaires du savoir médical, celles qu'apportent les études originales
de toute nature, sont analysées par l'expert. La réalisation de
ces études est de plus en plus influencée, parfois contrôlée,
par le promoteur le plus habituel, l'industrie du médicament. Cela va
du choix des moyens ou stratégies à évaluer jusqu'à
la conception de recherches, l'analyse et la publication (ou la non-publication...)
des résultats. Nous avons souligné plus haut combien les synthèses
et les règles de bonne pratique qui en découlent peuvent être
diverses selon les individus ou les groupes qui les élaborent. Les patients
eux-mêmes sont de mieux en mieux renseignés, mais aussi influencés
par les informations de diverses provenances qui leur parviennent. Cela crée
un nouveau conflit d'intérêts qui n'est pas sans conséquences
pour le prescripteur [7].
Que peut-on faire pour minimiser l'impact des conflits d'intérêts
dans la transmission de l'information médicale ? Un groupe d'enseignants
de facultés de médecine américaines a rappelé début
2006 les règles qui découlent de ce que les psychologues, sociologues
et économistes nous disent aujourd'hui du comportement humain conscient
et surtout inconscient en situation de conflit d'intérêts [8].
Leur réflexion vise expressément l'implication de l'industrie
dans l'univers médical : « petits » cadeaux commerciaux et
échantillons médicamenteux gratuits, différents soutiens
à la formation médicale continue, certains marchés de la
pharmacie hospitalière, différents contrats de consultants et
chercheurs sans objet prédéterminé, etc. Ils suggèrent
l'arrêt de cette implication directe : s'il est logique (négociable
?) que l'industrie soutienne les efforts de formation, ce ne peut être,
selon eux, que par l'intermédiaire d'une structure de mutualisation de
ces fonds, dans le cadre d'un programme accrédité en dehors de
tout lien direct avec l'un des donateurs... Il s'agit là de réaffirmer
publiquement l'engagement de la profession médicale au service exclusif
des intérêts du patient, ce que les éditorialistes anglais
du BMJ exprimaient en exergue d'un long numéro thématique parfaitement
documenté de ce journal par « no more free lunches »...
[9].
Faut-il déclarer a priori les conflits d'intérêts ?
Les conflits d'intérêts financiers sont systématiquement
déclarés dans la presse médicale anglo-saxonne. Cela reste
difficile dans notre pays, malgré les règles en vigueur à
la HAS et dans la formation continue organisée dans le cadre de la convention
médicale. Certains auteurs le font spontanément. D'autres considèrent
que toute demande à cet égard met en doute leur intégrité.
Nous consacrons plusieurs articles de ce numéro à cet aspect irritant
de notre exercice professionnel. Qu'il s'agisse des données de base [2,
6], des conséquences concrètes sur la recherche, la formation,
etc. [10], ou même de manifestations d'incompréhension [11], il
nous apparaît essentiel d'aborder ici et maintenant une réflexion
sur ce que représente pour beaucoup de médecins la notion même
de conflit d'intérêt, trop souvent envisagée sous un angle
« moral ». Selon les principes de la charte signée par son
éditeur, Médecine demande à chacun de ses auteurs si un
contrat le lie à un industriel des produits de santé, communique
ces informations au comité de lecture, et le cas échéant
les publie avec l'article concerné. Il serait probablement irréaliste,
malgré tous les efforts imaginables, de penser éviter un jour
totalement les conflits d'intérêts. Mais il faut certainement les
faire apparaître au grand jour. C'est relativement simple pour les conflits
financiers, beaucoup plus complexe pour les autres. L'approche diversifiée,
voire contradictoire, des grands problèmes de santé actuels, l'information
du lecteur sur les travaux de l'auteur, une plus grande implication des patients,
sont probablement les grands axes de réflexion à creuser. «
En la matière, transparence, raison garder et bon sens sont les maîtres
mots. » [6]
Références
- Thompson D. Understanding financial conflicts of interest. N Eng J Med.
1993;329:573-6.
- Boissel JP. Conflits d'intérêts : pas seulement financiers.
Médecine. 2006;2(10):468-71.
- Anaes. Modalités de dépistage et diagnostic biologique des
dyslipidémies en prévention primaire (octobre 2000). Sur www.has-sante.fr.
- La rédaction de Médecine. Dépistage du cancer de la
prostate. Systématique ou non ? Médecine. 2006;2(4):173-5.
- Choudhry NK, Stelfox HT, Detsky AS. Relationship between authors of clinical
practice guidelines and the pharmaceutical industry. JAMA. 2002;287:612-7.
- Boissel JP. Conflits d'intérêts : acteurs et processus. Médecine.
2007;3(1). À paraître.
- Cathébras P. Le Docteur Knock habite à Wall Street. Rev Med
Int. 2003;24:538-41.
- Brennan TA, Rothman DJ, Blank L, et al. Health industry practices that
create conflicts of interest: a policy proposal for academic medical centers.
JAMA. 2006;295:429-33.
- Abbasi K, Smith R. No more free lunches. Patients will benefit from doctors
and drug companies disentangling. BMJ. 2003;326:1155-6.
- Gallois P, Charpentier JM, Vallée JP, Le Noc Y. Conflits d'intérêts
: nous sommes tous concernés. Médecine. 2006;2(10):456-61.
- La Rédaction de Médecine. Déclarer ses conflits d'intérêts
est une information dénuée de toute connotation morale. Médecine.
2006;2(10):436.
DOI : 10.1684/med.2006.0041
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