ARTICLE
Introduction
La corticothérapie orale prolongée et les immunosuppresseurs
sont la base des traitements des maladies inflammatoires générales
et du rejet de greffe d'organe [1]. Ces traitements sont fréquemment
prescrits en médecine interne, rhumatologie, pneumologie et néphrologie
par exemple, et la médecine générale, située au
carrefour du parcours médical, est appelée à prendre en
charge des patients traités au long cours par corticoïdes et/ou
immunosuppresseurs. Dans quelle mesure les médecins généralistes
sont-ils concernés par la mise en route et la surveillance de ces traitements
? Comment s'en acquittent-t-ils le cas échéant ? Les objectifs
de ce travail étaient d'évaluer le nombre de patients d'une clientèle
médicale généraliste concernés par les traitements
corticoïdes administrés par voie générale au long
cours (plus de trois mois) et immunosuppresseurs ; d'évaluer le rôle
du médecin généraliste dans la prescription et le suivi
de ces thérapeutiques ; de répertorier les difficultés
signalées par les médecins généralistes et de détecter
un éventuel besoin de formation dans ce domaine.
Méthode
Cette enquête par questionnaire anonyme à réponses fermées
et ouvertes a été menée au cours du premier semestre 2006.
Le questionnaire a été adressé par courrier, fax et/ou
courriel à 320 médecins généralistes d'une zone
géographique comprenant le sud du département de la Loire et l'est
de la Haute-Loire, qu'ils soient membres ou non d'une association de formation
médicale continue. Une première partie du questionnaire inventoriait
les caractéristiques du médecin (âge, sexe, type d'activité
et faculté de formation), les deux suivantes concernaient la corticothérapie
prolongée et les immunosuppresseurs les plus courants, avec pour chaque
section une composante descriptive (nombre de patients suivis, indications du
traitement, etc.) qui précédait une étude des pratiques
telles que perçues par les médecins (instauration et arrêt
de la corticothérapie prolongée, suivi des traitements, etc.).
Les résultats ont été exploités sur tableur Excel®.
Résultats
Médecins répondeurs
Quatre-vingt-onze médecins ont répondu (28 %) : 30 % de femmes
et 67 % d'hommes (3 % n'ont pas déclaré leur sexe), 56 % exerçant
en zone urbaine, 19 % en milieu rural et 20 % mixte ; 95 % avaient entre 40
et 60 ans (45 % entre 41 et 50 ans, 40 % entre 51 et 60 ans), 75 % avaient été
formés par la faculté locale (Saint-Étienne).
Corticothérapie orale prolongée
La majorité suit des patients sous corticothérapie orale prolongée
De 1 à 5 patients pour 52 %, entre 5 et 10 pour 21 %, plus de 10 pour
24 %.
Les indications les plus fréquemment citées étaient la
polyarthrite rhumatoïde (71 %), le groupe maladie de Horton/ pseudo-polyarthrite
rhizomélique (70 %), les maladies inflammatoires chroniques intestinales
(42 %), l'asthme et les bronchopneumopathies chroniques obstructives (37 %),
les connectivites (33 %), les greffes d'organe (23 %) et la sclérose
en plaques (18 %).
... et intervient dans la gestion de ce traitement
Soixante pour cent des généralistes disaient "parfois" instaurer
le traitement, et seulement 26 % ne jamais l'avoir fait. Les médecins
généralistes ont déclaré modifier les doses de corticoïdes
"parfois" dans 37 % des cas, "souvent" dans 51 % des cas, et "toujours" dans
7 % des cas. Au total, 95 % des médecins ont déclaré intervenir
dans les adaptations posologiques.
Ils sont aussi nombreux à décider de l'arrêt de la corticothérapie,
puisque seuls 26 % ont déclaré ne jamais être intervenus
dans l'arrêt du traitement. Concernant le protocole d'arrêt, 94
% des praticiens répondeurs à cette question ont déclaré
prescrire une diminution progressive milligramme par milligramme, 16 % contrôler
la cortisolémie et 11 % proposer une substitution temporaire par de l'hydrocortisone.
Un grand nombre de généralistes ont déclaré faire
"toujours" ou "souvent" une surveillance de la pression artérielle (95
%), du poids (92 %), de l'état cutané (76 %), mais aussi de la
glycémie (91 %), de la kaliémie (82 %) et de la créatininémie
(79 %). Un tiers environ des praticiens a déclaré prescrire "toujours"
ou "souvent" une ostéodensitométrie, environ la moitié
d'entre eux "parfois" et 14 % "jamais". Si la plupart des praticiens déclaraient
associer vitamine D et calcium à la corticothérapie (29 % "toujours"
et 43 % "souvent"), l'adjonction d'un biphosphonate n'était pas systématique
car 46 % ont déclaré "parfois" en prescrire et 11 % "jamais".
En revanche, un inhibiteur de la pompe à protons serait prescrit fréquemment
(5 % "toujours", 31 % "souvent", et 43 % "parfois").
Immunosuppresseurs
La majorité suit des patients sous immunosuppresseurs
Soixante-quatorze pour cent des praticiens ont déclaré suivre
de 1 à 5 patients sous immunosuppresseurs, et 10 % entre 6 et 10 patients.
Seulement 5 % ont déclaré n'avoir aucun malade concerné
par ces traitements.
Les immunosuppresseurs les plus fréquemment cités
L'azathioprine est citée dans 58 % des questionnaires, le méthotrexate
dans 59 %, puis le mycophénolate mofétil (18 %), le cyclophosphamide
(16 %), la ciclosporine (12 %).
Les indications principales rapportées ont été la polyarthrite
rhumatoïde (60 %), les greffes d'organe (36 %), les maladies inflammatoires
chroniques intestinales (26 %), les connectivites (16 %), et la sclérose
en plaques (15 %).
Un grand nombre de médecins ont déclaré effectuer chez
les malades sous immunosuppresseurs une surveillance des signes de la maladie
inflammatoire (82 %) et une recherche d'épisodes infectieux (84 %), mais
il est difficile de synthétiser les données concernant la surveillance
biologique des traitements immunosuppresseurs du fait de la pluralité
des molécules et des indications, et d'un taux de réponse très
faible à cet item. Il est important de noter que 25 % des généralistes
ont déclaré n'avoir jamais reçu de conseils de la part
du spécialiste sur la surveillance de ces traitements.
Il y a demande de formation sur ces deux pratiques
Concernant la corticothérapie prolongée, 68 % des médecins
généralistes plébiscitent une formation, 25 % répondent
"peut-être", et seulement 4 % pensent qu'elle n'est pas nécessaire.
Concernant les immunosuppresseurs, 81 % sont demandeurs d'une formation, et
13 % pensent qu'elle leur serait "peut-être" utile.
Discussion
La portée de cette enquête se trouve limitée par le faible
taux de réponse (28 %). Les médecins répondeurs suivaient
tous des patients qui prenaient l'un des deux types de traitements. Il est donc
possible que ceux qui ne suivaient aucun malade sous corticothérapie
orale prolongée ou immunosuppresseurs n'aient pas répondu, ce
qui induirait un biais considérable sur l'estimation du nombre de patients
concernés par ces traitements en médecine générale.
Il est aussi possible que l'intérêt sur ce sujet soit modeste chez
les médecins généralistes et qu'ils aient été
réticents à utiliser de leur temps très compté pour
répondre.
La corticothérapie orale prolongée concerne un nombre significatif
de patients de la clientèle des généralistes
Il s'agit d'indications attendues où dominent la polyarthrite rhumatoïde
et le groupe pseudo-polyarthrite rhizomélique/maladie de Horton [2].
Dans la pseudo-polyarthrite rhizomélique, les médecins généralistes
sont souvent en première ligne, en particulier aux États-Unis,
où 40 % des patients concernés n'ont eu aucune consultation auprès
d'un spécialiste [3]. Il est plus surprenant de voir figurer la sclérose
en plaques parmi les indications non exceptionnelles de la corticothérapie
orale prolongée, puisque les recommandations actuelles indiquent que
la corticothérapie orale, en relais des bolus de méthylprednisolone
pour le traitement des poussées de la maladie, n'est pas indiquée
[4].
Les médecins généralistes sont impliqués activement
dans l'introduction, l'adaptation des posologies, la mise en route de thérapeutiques
adjuvantes, et l'interruption du traitement.
L'analyse de la littérature montre que les seules recommandations nationales
auxquelles ils peuvent se référer concernent la prévention
du risque d'ostéoporose cortisonique. Pour le reste, il n'existe pas
de recommandations fondées sur des preuves scientifiques, mais uniquement
des habitudes et des règles de prescription souvent propres à
chaque discipline et même parfois à chaque auteur [1].
Concernant la surveillance clinique et paraclinique, les généralistes
effectuent en très grande majorité une surveillance tensionnelle,
du poids, de l'état cutané, de la kaliémie, de la créatininémie
et de la glycémie, conseillée par la plupart des manuels [5].
L'ostéodensitométrie est peu prescrite alors qu'il est recommandé
de la réaliser lors de la mise en route d'une corticothérapie
systémique prévue pour une durée d'au moins 3 mois consécutifs,
à une dose supérieure ou égale à 7,5 mg par jour
d'équivalent prednisone [6].
Concernant les traitements adjuvants, la plupart des généralistes
déclaraient associer vitamine D et calcium, association recommandée
par l'Agence française de sécurité sanitaire des produits
de santé (Afssaps) dans son rapport de février 2003. Celui-ci
stipule néanmoins qu'il n'existe pas de preuve du bénéfice
de ces spécialités pharmaceutiques dans la prévention de
l'ostéoporose lors de l'instauration d'une corticothérapie [7].
On remarque que les médecins répondeurs ne prescrivent sans doute
pas assez de bisphosphonates en association à la corticothérapie.
En effet, si l'on se rapporte aux recommandations citées ci-dessus [7],
il est mentionné que lors d'une corticothérapie prolongée,
un traitement par biphosphonate sera mis en route chez la femme ménopausée,
surtout si elle présente un antécédent de fracture ostéoporotique.
Chez la femme non ménopausée et chez l'homme, la densitométrie
de référence doit guider l'indication : si le T-score à
l'un des sites est inférieur à - 1,5, un traitement par biphosphonate
sera mis en route. Par contre, si le T-score est supérieur à -
1,5, il ne sera pas associé, mais la situation devra être réévaluée
lors d'une nouvelle densitométrie un an plus tard [7]. Le risédronate,
l'alendronate et l'étidronate ont une autorisation de mise sur le marché
(AMM) lors d'une corticothérapie prolongée (3 mois ou plus) par
voie générale, à des doses supérieures ou égales
à 7,5 mg par jour d'équivalent prednisone [8]. Il existe, en revanche,
une possible surprescription d'anti-ulcéreux par les médecins
ayant répondu au questionnaire alors que le rôle ulcérogène
de la corticothérapie est modeste [9], encore que certaines études
récentes de population montrent que le risque d'hémorragie digestive
haute est bien réel, surtout en cas d'association (et même recommandée
désormais dans la maladie de Horton [10]) à l'aspirine à
dose anti-agrégante, avec un risque relatif de 5,3 [11]. Concernant la
supplémentation potassique, le Résumé des Caractéristiques
du Produit des corticoïdes oraux stipule qu'elle n'est justifiée
que pour des traitements à forte dose prescrits pendant une longue durée,
ou en cas d'association à un traitement hypokaliémiant ou de risque
de troubles du rythme [8].
Les pratiques concernant l'arrêt du traitement sont très variables.
On ne trouve d'ailleurs pas de consensus dans la littérature [12]. Néanmoins,
dans le dictionnaire Vidal®, il est stipulé que la diminution doit
être progressive, et qu'une diminution de 10 % tous les 8 à 15
jours en moyenne peut être réalisée. De plus, il est précisé
qu'à la posologie de 5 à 7 mg d'équivalent prednisone,
lorsque la maladie causale ne nécessite plus de corticothérapie,
il est souhaitable de remplacer le corticoïde de synthèse par 20
mg d'hydrocortisone jusqu'à la récupération de la fonction
corticotrope [8]. L'arrêt de l'hydrocortisone peut être guidé
par les dosages de cortisolémie et/ou le test au Synacthène®
[13]. On trouve d'autre part des recommandations d'experts, comme par exemple
dans la maladie de Horton, pour guider la diminution des doses et la décision
d'arrêt du traitement : après normalisation de la protéine
C-réactive et disparition des signes fonctionnels, il est conseillé
une réduction de la posologie en 4 à 6 semaines par paliers hebdomaires
réguliers jusqu'à 0,35 mg/kg/jour. Par la suite, la diminution
doit être beaucoup plus lente, par exemple de 1 mg tous les 10 à
15 jours, puis de 1 mg par mois jusqu'à l'arrêt, possible en général
entre 18 mois et 3 ans [2].
L'analyse des résultats concernant les immunosuppresseurs donne l'impression
de généralistes très "perplexes"
Le taux de réponse aux questions sur la surveillance du traitement
est faible. Les répondeurs sont nombreux à déclarer ne
pas avoir reçu de conseils du spécialiste à ce sujet. Or
ils sont de plus en plus souvent confrontés à ce type de traitement.
Le méthotrexate, par exemple, est désormais le médicament
de base de la polyarthrite rhumatoïde, qui touche près de 0,5 %
de la population française [14]. De nouveaux immunosuppresseurs tels
que le mycophénolate mofétil (Cellcept®), moins toxiques que
des produits anciens comme le cyclophosphamide ou la ciclosporine, prennent
une place importante dans le traitement des maladies auto-immunes comme le lupus
systémique [15].
Conclusion
Les généralistes qui ont répondu à cette enquête
de pratiques sont plutôt demandeurs d'une formation sur la corticothérapie
orale prolongée et sur les immunosuppresseurs. Ils ne sont peut-être
pas représentatifs de l'ensemble de la profession. Les médecins
internistes ont sans doute un rôle important à jouer dans cette
formation, nécessairement complétée par une évaluation
objective des pratiques. S'il existe d'excellents "manuels" destinés
aux praticiens de ville sur la corticothérapie, certains basés
sur une méthode d'apprentissage par problèmes [16], le manque
de "référentiels" fondés sur des données factuelles
est frappant.
Références
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par voie générale. in : Rhumatologie. Paris ; Masson : 2002
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- ANAES. L'ostéoporose chez les femmes ménopausées et
chez les sujets traités par corticoïdes : méthodes diagnostiques
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sur www.has-sante.fr/anaes)
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Recommandations de bonnes pratiques ; février 2003. (disponible sur
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- Dupond JL, Gil H, De Wazières B, Berthier S, Magy N. L'arrêt
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Med. 1999;28:140-2.
- Reznik Y, Mahoudeau J. Corticothérapie au long cours : comment l'arrêter.
Rev Prat Méd Gén. 2000;14:389-92.
- Lioté F. Traitements et stratégies thérapeutiques
de la polyarthrite rhumatoïde. Rev Prat. 2005;55:2146-57.
- McCune WJ, Riskalla MM. Mycophenolate mofetil: a magic bullet for lupus?
J Rheumatol. 2005;32:967-70.
- Hachulla E, Flipo RM. Corticothérapie en pratique de ville : médecine
interne et rhumatologie. Paris ; Estem : 1999.
Corticothérapie orale prolongée et immunosuppresseurs
en médecine générale
Ce qui était connu
- La corticothérapie orale prolongée concerne un nombre
significatif de patients de la clientèle des généralistes,
dans des indications attendues où dominent la polyarthrite rhumatoïde
et le groupe pseudo-polyarthrite rhizomélique/maladie de Horton.
- Les médecins généralistes sont impliqués
activement dans l'introduction, l'adaptation des posologies, la mise en
route de thérapeutiques adjuvantes, et l'interruption du traitement.
- Les pratiques concernant l'arrêt du traitement sont très
variables : il n'existe d'ailleurs pas de consensus dans la littérature.
- Les immunosuppresseurs paraissent en revanche plutôt méconnus.
Ce que cette enquête apporte
- Les généralistes qui ont répondu à cette
enquête sont plutôt demandeurs d'une formation sur la corticothérapie
orale prolongée et sur les immunosuppresseurs.
- Leur approche de la corticothérapie est assez cohérente
avec les recommandations en cours, à l'exception peut-être
des traitements adjuvants préventifs de l'ostéoporose.
Les zones d'incertitude
- La place réelle du généraliste dans cette prise
en charge est difficile à évaluer.
- Il n'existe pas de "référentiels" fondés sur
des données factuelles.
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DOI : 10.1684/med.2006.0035
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