ARTICLE
Un modèle théorique de l'histoire naturelle du cancer contredisant
les faits observés
On postule qu'après une première phase préclinique de
plusieurs années, le seuil de détection clinique est atteint quand
la tumeur mesure environ 1 cm. Grâce à la mammographie, le dépistage
interviendrait 1 à 3 ans plus tôt et limiterait ainsi la possibilité
de développement de métastases qui ne se produiraient qu'à
partir d'une taille tumorale donnée. On suppose que ces phases se succèdent
mécaniquement [1]. Une lésion de petit volume signifierait
une lésion diagnostiquée précocement. « Petit »
et donc « précoce » seraient synonymes de curable. Le schéma
classique (figure 1) où une
hyperplasie épithéliale atypique évolue en cancer in
situ puis en cancer invasif augmentant progressivement jusqu'à une
taille critique, sous-tend que la pratique du dépistage pourrait suffire
à rompre cet enchaînement avant que le cancer invasif ne se développe.
Pourtant, en pratique quotidienne, les constatations cliniques montrent que
le développement de la maladie n'est ni linéaire dans le temps
ni obligatoire. On observe des évolutions par à coups,
des situations figées voire des régressions. « Petit »
ne veut pas dire « précoce ». Une tumeur peut se constituer
cliniquement en quelques semaines ou même en quelques jours. Une lésion
millimétrique peut être accompagnée de métastases,
tout comme une tumeur de petit volume peut le rester pendant de nombreuses années
sans devenir un cancer mortel. Par ailleurs, de grosses tumeurs étendues
peuvent n'avoir aucune traduction radiologique. Si la taille tumorale est apparemment
corrélée au pronostic, elle ne l'est pas au temps. Le professeur
Charles Gros le constatait déjà en 1963 dans son ouvrage de référence
sur les maladies du sein [2] : « Les chances de survie avec nos thérapeutiques
locorégionales sont liées à la petitesse des lésions
intramammaires. Mais la petitesse des lésions intramammaires n'est que
très partiellement liée au temps. Il n'y a pas de parallélisme
rigoureux entre le diagnostic précoce dans le temps et dans l'espace.
»
Le plus souvent, le cancer canalaire in situ n'évolue pas vers une
lésion invasive. La révision de plus de 10 000 biopsies du sein
réalisées dans les années 1952 à 1962 à Nashville
(Tennessee) a révélé des cancers in situ chez des femmes
qui avaient été considérées comme indemnes de cancer
et par conséquent non traitées. 75 % de ces femmes n'ont pas développé
de cancer invasif avec un recul de 10 ans [3].
Pour une même anomalie histologique définissant le cancer du
sein, on observe une grande variété d'évolutions cliniques
possibles : il est des cancers qui se développent et qui tuent quoi qu'on
fasse, d'autres qui semblent répondre aux traitements, d'autres qui restent
quiescents, certains régressent voire disparaissent spontanément.
Le schéma du modèle alternatif (figure
1) prend en considération ces observations.
La question est de savoir si ces deux types de cancer, impossibles à
différencier histologiquement, sont une même maladie aux évolutions
sujettes à variation, ou bien s'il s'agit d'entités complètement
différentes avec les mêmes stigmates au niveau du sein. Le cancer
du sein sous toutes ses formes histologiques est pour le moment une maladie
dont on ne connaît pas bien l'histoire naturelle et dont la définition
purement histologique à un instant donné est réductrice
dès lors qu'elle est associée à un modèle d'évolution
linéaire.
La baisse de mortalité n'est pas au rendez-vous malgré le dépistage
Le seul argument pour justifier la poursuite du dépistage contre l'évidence
clinique a été le résultat de certaines études randomisées
comme l'étude dite des « deux comtés suédois »
publiée en 1985. Elle promettait aux femmes qui se feraient dépister
une baisse de mortalité par cancer du sein de 25 à 30 %.
L'examen de l'ensemble des résultats des sept essais contrôlés
incluant un dépistage par mammographie éclaire le niveau de connaissance
disponible sur son efficacité. Sur la figure
2, on constate tout d'abord que l'importance de la mortalité varie entre
études. Ceci est principalement dû aux variations entre structures
par âge des cohortes de femmes étudiées. La plus grande
différence de mortalité entre groupe dépisté et
groupe témoin apparaît pour l'étude menée à
Edinburgh et à Guildford. Il est admis aujourd'hui que cette différence
résulte d'un défaut dans l'allocation dite aléatoire des
femmes à chacun des groupes. Ainsi, cette étude ne permet pas
d'argumenter en faveur ou en défaveur du dépistage. La deuxième
plus grande différence observée va en sens inverse dans une étude
canadienne. Ce résultat a aussi suscité une expertise de la qualité
de l'allocation aléatoire. Mais à la suite de cette expertise,
les procédures utilisées et les résultats obtenus ont été
considérés comme valides. Globalement, les différences
de mortalité entre études ne sont pas cohérentes, tant
sur le plan de leur sens que de leur importance [6, 7]. Cette constatation est
en accord avec la revue Cochrane publiée en 2001 [8]. Elle avait notamment
mis en évidence la précarité de l'étude des deux
comtés suédois et du Health Insurance Plan à New York dès
lors qu'on tient compte de la méthode de tirage au sort des échantillons,
de la comparabilité des groupes, des exclusions en cours d'étude
après randomisation et de la manière dont le décès
fut attribué au cancer du sein. Ceci peut expliquer pourquoi en Suède,
où le dépistage a la plus longue tradition, le gain de mortalité
constaté dans la pratique est insignifiant : 0,8 % pour 11 % attendus.
Si la baisse de mortalité n'est pas au rendez-vous, les effets pervers
y sont
Le titre d'un exposé présenté en été 1994
déjà par le Docteur Marie-Hélène Dilhuydy posait
la question suivante à propos du dépistage : « uvre
généreuse et salvatrice ou idéologie sanitaire à
l'éthique perverse, le dépistage du cancer du sein est-il utile
aux femmes ? » Elle précisait que le dépistage de masse diminue
probablement la mortalité par cancer du sein mais que le bénéfice
est très faible et très difficile à mettre en évidence
avant de mettre en garde sur les effets pervers induits déjà constatés.
Depuis, leur ampleur amène sans cesse à reconsidérer les
modalités pratiques du dépistage.
Faux positifs
Il s'agit de femmes dont le test est positif alors qu'elles sont indemnes
de cancer. Le taux de faux positifs du test mammographique a notamment été
étudié en Grande-Bretagne. Le risque cumulatif de faux positifs
estimé après 10 tests est de 49,1 %.
La valeur prédictive positive (VPP) représente la probabilité
qu'une femme qui a un test positif soit atteinte par la maladie. En France,
la VPP du test mammographique utilisant un seul cliché par sein n'a jamais
dépassé au mieux 9 % alors qu'on jugeait qu'un bon test devait
atteindre au moins 30 % et plus [9]. Ainsi, 91 % des femmes ayant un test positif
ont été inquiétées et ont dû se soumettre
à des examens de diagnostic inutiles. Les conséquences sont des
examens complémentaires de plus en plus agressifs allant jusqu'à
la biopsie car il devient de plus en plus difficile de rassurer sans preuve
histologique. L'évolution de la classification des images radiologiques
selon le Breast Imaging Reporting and Data System (BIRADS) de l'American College
of Radiology (ACR) illustre la difficulté de vouloir faire dépendre
une attitude pratique d'une imagerie peu sensible et peu spécifique.
Le classement de microcalcifications en ACR 3 devant conduire à une simple
surveillance s'est vu progressivement réduit au profit de l'ACR 4 où
la vérification histologique est recommandée. Ces vérifications
sont d'autant plus inévitables que les patientes sont intimement persuadées
que le moindre retard de diagnostic entraîne une perte de chances et un
préjudice considérable [10].
Surdiagnostic et surtraitement
C'est sûrement un effet délétère majeur du dépistage.
Il correspond aux diagnostics par excès. Le surdiagnostic ne concerne
pas seulement les cancers in situ mais aussi des cancers invasifs lentement
évolutifs ou régressant spontanément. Il correspond à
la détection de cellules cancéreuses qui n'auraient jamais évolué.
Comme le montre la figure 3, on assiste
depuis 1980 à une augmentation « épidémique »
de diagnostics du cancer du sein en France [11]. Comment l'expliquer ?
Une avance au diagnostic atteignant 12 mois en moyenne n'entraînerait
que 10 % de l'augmentation constatée entre 1980 et 2000. Si cette «
épidémie » de diagnostics traduisait une augmentation réelle
de la survenue de cancers évolutifs, il faudrait que l'efficacité
thérapeutique se soit considérablement améliorée.
On avait en effet un seul cancer guéri pour un cancer létal en
1980 alors qu'on a trois cancers guéris pour un cancer létal en
2000. Au vu des résultats des essais contrôlés et de la
relative stabilité des méthodes de traitement, de tels progrès
sont invraisemblables.
Une autre manière d'aborder la question du surdiagnostic est d'évaluer
le réservoir des cancers du sein asymptomatiques présents dans
la population féminine. Ce qui est constaté cliniquement n'est
que la partie émergée de l'iceberg. Comme pour le cancer de la
prostate, il existe des cancers du sein occultes qui ne se révéleront
pas au cours de la vie de la patiente. Des séries d'autopsies réalisées
chez des femmes qui ne savaient pas de leur vivant qu'elles avaient un cancer
du sein en attestent. Des études publiées entre 1984 et 1988 donnent
les résultats de recherches systématiques de cancer du sein dans
des séries d'autopsies non sélectionnées en fonction d'une
pathologie mammaire. Elles concernent par exemple des femmes décédées
de mort violente, examinées dans un institut de médecine légale.
La différence entre le nombre de cancers invasifs diagnostiqués
à l'autopsie et le nombre attendu estimé à partir des données
d'incidence de l'époque est considérable : on trouve plus de cancers
invasifs et surtout beaucoup plus de cancers in situ à l'autopsie.
La découverte de ces cancers a été d'autant plus fréquente
que le nombre de coupes effectuées par les anatomopathologistes était
plus grand. Ainsi, plus on en cherche, plus on en trouve [12].
Plus récemment, des observations longitudinales ont documenté
l'existence de diagnostics en excès. Comme le dépistage par mammographie
existe depuis plusieurs décennies, le recul est maintenant suffisant
pour prouver que les cohortes de femmes chez lesquelles plusieurs examens de
dépistage se sont succédé ont eu significativement plus
de diagnostics que celles dépistées seulement à la fin
d'une période d'observation équivalente [5, 13].
Le surtraitement intervient comme conséquence du surdiagnostic dont
il potentialise les effets délétères. Paradoxalement, les
résultats du traitement des cancers quiescents ou pseudo cancers
sont toujours interprétés comme satisfaisants puisqu'ils ne mettent
pas la vie de la femme en danger.
Traitement intempestif
Plusieurs publications font état de l'accélération de
la manifestation de métastases dans les organes vitaux consécutive
aux interventions diagnostiques et/ou thérapeutiques sur un cancer du
sein [4, 14]. Parmi les mécanismes évoqués, ces auteurs
suggèrent par exemple qu'un acte contondant à visée diagnostique
ou thérapeutique mette en circulation des produits responsables de la
stimulation des métastases ou alors que l'exérèse de la
tumeur primaire lève une inhibition de leur croissance.
Radiations
Même si, par une démarche qualité, l'irradiation peut
être contrôlée et évaluée, sa répétition
dans des délais de plus en plus courts constitue une accumulation de
petites doses augmentant le risque de cancers. Selon les estimations de l'institut
national du cancer aux États-Unis, une dose individuelle cumulée
de 10 mSv entraînerait de 9,9 à 32 cancers par million de femmes.
Pour les patientes porteuses des gènes BRCA, on constate in vitro
une augmentation du risque lié à l'irradiation et c'est pourtant
à elles que l'on propose des contrôles annuels à partir
de 30 ans déjà.
Perspectives de progrès salutaires ?
Dans la logique d'un modèle théorique d'évolution linéaire
du cancer, les pays industrialisés se sont lancés dans des programmes
de dépistage pour résoudre le problème de la mortalité
par cancer du sein. Les préoccupations majeures du dépistage à
la française sont actuellement de deux ordres : son accessibilité
pour toutes les femmes et l'amélioration des pratiques en sénologie.
Ainsi, l'institut national du cancer cherche à instaurer une culture
du dépistage et à renforcer un contrôle de qualité
intéressant aussi bien la formation des intervenants que le matériel
utilisé. L'engouement pour le dépistage du cancer a révélé
son inefficacité. Les indicateurs choisis pour observer la maladie ne
permettent pas de progresser pour la comprendre. Ils donnent des impressions
en pleine contradiction avec la réalité. Le taux de mortalité
reste désespérément stable en France alors que tous les
indicateurs dont on se sert sont rassurants : diminution de la taille des tumeurs,
diminution du nombre d'envahissements ganglionnaires et des métastases
décelables lors de la découverte de la maladie, amélioration
apparente de la survie à 5 ou 10 ans.
On observe dans la plupart des pays industrialisés deux tendances contradictoires
à préciser et à quantifier : d'une part, des effets iatrogènes
dus à des traitements inadaptés compte tenu de la diversité
des évolutions de la maladie dont on connaît mal l'histoire naturelle,
ce qui contribue à aggraver le pronostic et d'autre part des progrès
thérapeutiques en rapport avec des traitements mieux ciblés qui
permettent d'améliorer la survie.
Le surdiagnostic engendre inévitablement dans le contexte actuel un
surtraitement inutile et dangereux puisque les lésions identifiées
à tort comme « maladies » cancéreuses ne se seraient
jamais manifestées. Ce sont ces « succès » qui sont
utilisés pour justifier la poursuite du dépistage. Ils confortent
les praticiens dans le bien fondé de leur activité alors qu'ils
ne font que masquer l'inefficacité des orientations suivies.
Les améliorations potentielles résultant d'une prise de conscience
de la portée des faits observés sont considérables.
Conclusion
La volonté d'agir par le dépistage systématique d'une
maladie dont on connaît mal les causes et l'histoire naturelle entraîne
des inconvénients majeurs, notamment :
- des examens diagnostiques inutiles ;
- le traitement néfaste de cancers qui n'auraient pas eu de conséquence
s'ils n'avaient pas été diagnostiqués ;
- une possible accélération de la manifestation des métastases
;
- l'induction de cancers par les radiations ionisantes dans une population
de bien-portants.
Une réorientation de la recherche et des soins est nécessaire
pour améliorer la spécificité de la définition du
cancer et limiter les inconvénients d'un dépistage systématique
généralisé.
Conflits d'intérêt : les auteurs déclarent
qu'ils n'ont pas de conflit d'intérêt sur le sujet concerné
par cet article.
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En résumé : Le dépistage du cancer du sein
- Les insuffisances d'une définition du cancer du sein fondée
sur le résultat d'examens ponctuels et d'un modèle théorique
linéaire de l'histoire de la maladie remettent en question l'intérêt
de son dépistage systématique.
- Le surdiagnostic et le surtraitement sont les risques majeurs à
éviter.
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DOI : 10.1684/med.2006.0009
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