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Anthropologie : une étude de l'homme dans sa culture
L'intérêt pour l'ethnologie a toujours été très
vif en France, même chez des auteurs littéraires tels Montaigne,
les Encyclopédistes, Rousseau. Les travaux de Durkheim sur les sociétés
archaïques (le totémisme, l'animisme), qui ont fait le succès
de l'école anthropologique française, reposaient sur l'idée
de la complexification des phénomènes de société
: « pour rendre compte d'une institution sociale [...], on constituera
d'abord le type le plus rudimentaire qui ait jamais existé pour suivre
ensuite pas à pas la manière dont il s'est progressivement compliqué.
» [2]
L'anthropologie culturelle s'intéresse aux communautés dont
les membres ont des origines culturelles, géographiques et ethniques
différentes de celles de la société au sein de laquelle
elles vivent. Chaque groupe constitue un ensemble partageant des croyances,
des traditions, des superstitions particulières, qu'il est pertinent
de repérer et de comprendre préalablement à la planification
d'activités de santé, notamment lors du développement de
programmes d'éducation sanitaire. Aucun programme d'éducation
pour la santé ne saurait être efficace si les messages transmis,
bien que valables scientifiquement, sont en contradiction avec les modèles
culturels de la population à laquelle ils s'adressent. « L'anthropologie
étudie les sociétés non comme des systèmes naturels,
mais comme des systèmes moraux [...] Elle s'intéresse aux représentations
sous-jacentes plutôt qu'aux processus [...] Elle cherche donc des agencements
et non des lois scientifiques et elle interprète plutôt qu'elle
n'explique. » [3]
Anthropologie culturelle, anthropologie sociale et ethnologie, termes aux
sens très voisins, désignent l'étude des faits socioculturels,
qu'elle soit générale, comparative ou particulière. Un
phénomène culturel peut recouvrir plusieurs réalités
telles une consultation de médecine dans un dispensaire gabonais ou dans
une banlieue lyonnaise.
Donner du sens au biomédical...
Cette approche permet au médecin de mieux comprendre ce que signifie
la maladie pour le patient. Par ailleurs, le modèle biomédical,
structurant pensée et action médicale, fait partie, au même
titre que d'autres modèles interprétatifs de la maladie, des «
objets » de l'étude anthropologique, une forme parmi d'autres possibles,
organisant les processus de soins, de manière dominante. Les « usagers
» de ce modèle en vivent les limites. Exemple récent : les
débats sur la classification internationale des déficiences, incapacités
et handicaps. L'étude des conditions d'intégration sociale des
personnes handicapées au sein des formations sociales est bien une question
anthropologique, renvoyant à l'analyse des obstacles que créent
les structures sociales et les mentalités à l'acceptation de la
différence. L'approche biomédicale, utile dans le secteur préventif
et curatif, a besoin ici d'un relais sociologique et anthropologique, «
un discours d'un point de vue sur la différence » [4].
En termes plus généraux, l'approche anthropologique en santé
étudie des représentations (discours collectif : tout ce qui touche
à l'opinion, aux croyances, aux attitudes) et des fantasmes (discours
individuel) s'extériorisant ou non chez le malade et chez le médecin.
L'acte médical relie et confronte deux champs de connaissance et de sens
:
- le champ du malade : dans des domaines d'expérience divers, la souffrance,
la conscience de l'expérience morbide, la demande d'aide avec ses composantes
rationnelles et subjectives et ses conséquences sur sa relation au monde
environnant ;
- le champ du médecin : la recherche de la cause des affections, l'observation
de la lésion, l'efficacité mesurable, pas toujours le vécu
du patient et la compréhension que ce dernier a des stratégies
diagnostiques et thérapeutiques mises en oeuvre...
Un exemple parmi d'autres : celui des CECOS. Il s'agit de médecine
prédictive, fondée sur le calcul des probabilités de survenue
de telle ou telle maladie issue de la combinaison des patrimoines génétiques,
en l'occurrence des donneurs de gamètes. Cette médecine prédictive
est décisionnelle, puisqu'il s'agit de « fabriquer » l'être
humain : faut-il éliminer un donneur dans la famille duquel on a dépisté
un schizophrène, éliminer une receveuse qui a deux frères
atteints d'une forme grave de mucoviscidose, alors qu'elle est elle-même
saine mais que son enfant, même conçu au moyen du sperme d'un donneur
non atteint lui aussi, a tout de même une chance sur 165 de présenter
la maladie ? Quelle est la « norme », dans cette nouvelle définition
de la personne humaine fondée sur le niveau de risque, avec pour idéal
sous-entendu celui de la non-maladie, du risque zéro ? Jusqu'où
ne pas aller trop loin dans le dépistage de quoi ? Plus encore, cette
procréation « médicalement assistée » est la
voie d'entrée dans une filiation complexe à trois voies : le donneur,
père biologique, la receveuse et le père social. Question de l'ethnologue
(comme du psychanalyste...) : qui transmet à qui ? Et qu'est-ce qui se
transmet ? L'expérience de diverses sociétés a instruit
sur les diverses combinaisons possibles de la parenté biologique et de
la parenté sociale. Débat éthique et réflexion citoyenne,
où les données anthropologiques aident à dégager
les valeurs attachées à la vie.
Maladie, soins et culture
L'anthropologie médicale sert à « comprendre comment
la maladie s'articule à la culture et comment elle est prise en compte
par les institutions et les symboles d'une société »
[5]. Exemple : des soignants partant en mission en pays en développement
sont confrontés au décalage de leur formation avec d'autres conceptions
des soins, de la relation soignant-soigné, de la vie, de la maladie,
de la mort, de l'absence d'organisation, de la difficulté de pratiquer
les soins en rapport avec le matériel disponible... Interrogations sur
l'attitude des soignants africains face à la maladie, à la personne
en souffrance, sur l'attitude des malades eux-mêmes : « Il n'y
a pas d'urgences de soins, il n'y a pas de préoccupation chez l'infirmier
de soulager la personne malade et en souffrance... » [5]. D'où
la nécessité d'une information sur « l'autre » et ses
manières de penser avec ce qui en découle dans l'organisation
et les relations [6]. Les concepts ont évolué au fil du temps
:
* Années 70 : la période culturaliste et pédagogique
de participation communautaire annonçant les politiques de soins de santé
primaire (Alma-Ata, 1978). On s'intéresse à la santé des
populations dans les villages, on forme des agents de santé et on recycle
les accoucheuses traditionnelles, on recherche le lien avec le « tradipraticien
».
* Années 80 : le désenchantement. Le village est plus compliqué
qu'il n'y paraît. Il y a des rapports de pouvoir, des récupérations,
des détournements... Les politiques de santé vont alors se recentrer
sur la planification et l'épidémiologie, considérées
comme « sciences fondamentales de la santé », avec en débat
sous-jacent le choix des objectifs : ceux qui sont scientifiquement valables
ou ceux que ressent la population ?
* Années 90 : la prise de conscience du coût des programmes de
santé (initiative de Bamako, 1988). Débute la période gestionnaire,
avec là encore des problèmes pratiques : Que coûte la médecine
traditionnelle ? Qui prend les décisions au niveau de la famille ou du
clan ? Quelles maladies sont ressenties comme urgentes ou graves ?
L'anthropologie répond à la demande d'aide formulée par
les intervenants sociosanitaires, à la fois pour comprendre « l'autre
» dans sa culture et mettre à distance sa propre culture.
Cependant, ce n'est pas le seul champ de l'anthropologie. L'analyse des logiques
institutionnelles, des prises de décisions de santé publique est
un autre champ majeur, dans ses aspects intellectuel, idéologique, économique,
social et politique, qu'il s'agisse de coopération au développement,
de compréhension des dysfonctionnements du secteur hospitalier, de la
judiciarisation de la médecine... L'utilité d'une recherche-action
conduite par des acteurs de services hospitaliers en collaboration avec des
anthropologues sur le fonctionnement de leur service peut s'avérer utile
pour débloquer des systèmes en crise (d'excès de gestion
économique et d'oubli du facteur humain), pour comprendre les enjeux
identitaires professionnels du changement des pratiques voire réduire
le burn-out des soignants. L'épidémiologie, l'étude des
soins délivrés en institution (health care delivery systems)),
les recherches sur les problèmes de santé et l'ethnomédecine
relèvent de l'anthropologie médicale [7] : « Il n'y a
pas de société où la maladie n'ait une dimension sociale
et de ce point de vue la maladie qui est aussi la plus intime et la plus individuelle
des réalités fournit un exemple concret de liaison intellectuelle
entre perception individuelle et symbolique sociale ; quant à la perception
de la maladie et de sa guérison elle ne peut se satisfaire ni d'un recours
arbitraire à l'imagination, ni d'une simple cohérence intellectuelle
ou d'un effet de représentation. Il y a donc lieu d'espérer que
l'étude des systèmes d'interprétation de la maladie puisse
éclairer le débat sur la rationalité des croyances dites
primitives et sur l'interprétation qui peut être donnée
de celles dites intellectualistes. »
Et au quotidien ?
La psychanalyse a permis au médecin de mieux « placer » son
identité de médecin aux côtés de celle du patient,
distance thérapeutique comprise. Les groupes Balint apprennent l'importance
de l'écoute, des émotions voire des opinions qui empêchent
le médecin d'entendre ce que le patient a à lui dire, tout ce
qui ressort de l'intimité de la relation à l'autre [8]. On peut
ajouter immédiatement que les ressorts secrets des mécanismes
qui sous-tendent la fonction sociale et culturelle du médecin constituent
un objet anthropologique [9]. Les deux approches sont complémentaires
et indissociables. L'anthropologue peut éclairer le soignant sur son
fonctionnement professionnel, sa communication verbale et infraverbale, les
valeurs respectives sous-tendant les discours et questionnements du patient
comme ceux du soignant. Cela peut être dérangeant tout autant pour
celui qui apporte son témoignage à travers ses cas cliniques que
pour celui qui déchiffre les comportements que ces pratiques recèlent.
En acceptant de prendre du recul par rapport à « l'objet maladie
», anthropologue et soignant voient en l'acte médical un «
comportement de soins », autre objet de recherche, qui lui-même prend
place dans un éventail de différentes pratiques, parfois très
loin de l'activité médicale.
L'anthropologie permet d'ouvrir une réflexion sur d'autres pratiques
de soins, comme le montrent certains documents audiovisuels analysant différents
rituels thérapeutiques. Par exemple, le film de Jean Rouch, Les maîtres
fous, montre un rite de possession aux vertus thérapeutiques : un
document sur le désenvoûtement d'un paysan du Berry, un document
sur la prise en charge d'une femme woloff au Sénégal, après
son accouchement, un document sur l'action thérapeutique d'un chaman
au Népal. Ces témoignages étonnent en montrant un traitement
de la souffrance inconnu, incompréhensible [10]. L'approche ethno-psychiatrique
permet de décrypter le sens de ces souffrances, renvoyant à un
autre rapport au monde, qu'il s'agisse de tabous transgressés ou de respect
de bonnes relations avec les dieux protecteurs. La distinction entre la maladie
physique et la maladie psychique, voire le malheur personnel, n'existe pas pour
ces thérapeutes « traditionnels ». Les rites thérapeutiques
sont apparentés à une anthropologie religieuse. La notion d'individuation
n'a pas la même importance que dans notre univers occidental. La maladie
est située dans le rapport au monde et le thérapeute soigne et
prend en charge le rapport à l'invisible (esprits, dieux, génies,
djinns). Les thérapeutiques sont collectives, incluant des proches du
patient. Elles sont inscrites dans la durée, accompagnées de chants
et de danses. Elles créent des moments de communion avec le ou la malade.
Il y a là d'autres rapports du corps avec le sacré, du sens de
la maladie vis-à-vis de la collectivité. Le corps répond
à des définitions culturelles changeantes. La relation thérapeutique
englobe la totalité de la famille du malade. L'expérience de la
maladie est au croisement de multiples regards [9] qui ouvrent la perspective
de travailler sur le doute plus que sur la certitude. D'autres acteurs font
vivre une relation thérapeutique autre que médicale : les magnétiseurs,
les guérisseurs, les passeurs de feu, les radiesthésistes et d'autres
encore. Chercher à comprendre de quel soulagement il s'agit est sans
doute un pas vers la connaissance de la limite de nos pratiques. Nous avons
de même, auprès d'un patient maghrébin, togolais ou autre,
à comprendre au-delà des symptômes à quelles représentations
du monde, à quels modèles interprétatifs de la maladie,
à quelles valeurs culturelles il se réfère. Le doute est
créatif parce qu'il permet l'attention à la parole de l'autre.
Mais avons-nous appris à douter durant notre formation ?
Conclusion
L'anthropologie garde une pratique de description quel que soit par ailleurs
l'objet de sa recherche et s'attache à décrire la culture dans
laquelle cet objet s'inscrit. La sociologie médicale essaie de fournir
aux professionnels les éléments nécessaires à la
compréhension du comportement de la personne confrontée à
la maladie. Par exemple, la recherche sociologique pourra éclairer les
professionnels et les décideurs sur les conséquences sociales
(taux de chômage plus élevé au sein de cette population)
et les modifications identitaires (l'image de soi et le poids du regard des
autres) de la personne confrontée à une situation de handicap.
La sociologie y ajoute une quantification des phénomènes sociaux
considérés en tant que tels, comme objectifs et extérieurs
à la personne. Les données ainsi produites sont valides et généralisables,
comme l'a montré Durkheim à propos du suicide [11]. Nos pratiques
médicales ont besoin de cette investigation, à la fois descriptive
et quantitative pour développer une approche « compréhensive
» des problèmes. Sans cette approche, elles se restreignent à
une connaissance bien imparfaite de la maladie et du malade. « Il y
a une complicité entre le scientisme objectiviste et une forme de terrorisme.
» [12]
Références
- Auge M. L'anthropologie de la maladie. Revue L'homme: Etat des lieux. Paris:
EHESS; 1986.
- Durkheim E. Les règles de la méthode sociologique. Paris:
PUF; 1968.
- Evans-Pritchard EE. Essays in social anthropology. Londres: Faber; 1962.
- Fougeyrollas P. L'évolution contemporaine des concepts relatifs
aux conséquences des maladies et traumatismes dans une perspective
anthropologique. Montréal: Entrepeaux, logis de la différence;
1990 (thèse d'anthropologie).
- Benoist J. Une anthropologie médicale pour les anthropologues et
pour les médecins. Bull Ethnomédecine. 1985;33:85-95.
- Epelbouin A. Chronique africaine d'un service hospitalier parisien (1994-2000).
Anthropologie médicale, anthropologie du malheur ou « guérissage
»? Congrès de l'AMADES. Religion, santé, maladie: des cultes
de guérison à la santé comme religion. Montréal
2000.
- Auge M, Herzlich C. Le sens du mal: anthropologie, histoire, sociologie
de la maladie. Paris: Archives contemporaines; 1984.
- Balint M. le médecin, son malade et la maladie. Paris: Payot; 1968.
- Laplantine F. Anthropologie de la maladie. Paris: Payot; 1986.
- Canguilhem G. Le normal et le pathologique. Paris: PUF; 1996.
- Durkheim E. Le suicide : étude sociologique. Paris: Alcan; 1972
(2ème édition).
- Bourdieu P. Questions de sociologie. Paris : Editions de Minuit; 2002.
En résumé : anthropologie et médecine
- L'approche anthropologique permet au médecin de mieux comprendre
ce que signifie la maladie pour le patient.
- Le modèle biomédical, structurant pensée et action
médicale, fait partie, au même titre que d'autres modèles
interprétatifs de la maladie, des « objets » de l'étude
anthropologique.
- L'anthropologie médicale sert à comprendre comment la
maladie s'articule à la culture et comment elle est prise en compte
dans la société.
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