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S'il existe une description médicotechnique de la maladie d'Alzheimer,
forcément monolithique, il n'est en pas de même dans la pratique
de tous les jours. De nombreuses publications insistent sur les critères
du diagnostic à la phase précoce, sur les batteries de tests neuropsychologiques
destinés au diagnostic et au suivi de l'évolution, sur les thérapeutiques,
médicamenteuses ou non... et peu concernent le malade. En fait, il existe
autant d'expressions de la maladie qu'il existe de malades. La personnalité
de chacun d'eux imprime à cette pathologie sa marque propre. La maladie
d'Alzheimer que vit un malade n'est pas celle que vivra un autre malade. Cette
constatation est aussi valable pour les aidants. L'aidant se croit facilement,
en se référant à son expérience, expert en maladie
d'Alzheimer. En fait, il est l'expert de la maladie d'Alzheimer dont souffre
son proche. C'est un élément dont il convient de se rappeler quand
il s'agit de tisser une relation positive « médecin-malade-aidant
». Il est habituel que les articles sur la maladie d'Alzheimer développent
un aspect spécifique de la maladie, en général scientifique,
médical, plus rarement social. Or cette pathologie chronique présente
de nombreuses facettes, perspectives et points de vue très différents
selon la position et le rôle des « protagonistes » de ce drame,
c'est-à-dire ceux qui sont, à divers titres, « partie prenante
» dans la maladie. La description médicotechnique de la maladie
d'Alzheimer est loin de correspondre à ce qu'elle représente au
quotidien pour le malade et son entourage. Angoisse, perplexité, souffrance
vont émailler la progression de la maladie qui s'étend sur un
temps très long : 10 à 12 ans en moyenne entre le diagnostic et
la phase terminale [1].
De plus en plus aujourd'hui, la maladie est reconnue tôt. La plus grande
partie de ces années s'écoule à la maison. L'environnement
de la maladie d'Alzheimer a beaucoup changé depuis quelques années.
En particulier, la connaissance de la maladie d'Alzheimer par le public, sous
la pression des associations de familles, s'est accrue. Dans l'esprit de beaucoup,
les pertes de mémoire sont devenues synonymes de maladie d'Alzheimer.
Celui qui en souffre peut même se demander s'il ne commence pas «
un Alzheimer » et il est de plus en plus fréquent que le malade
lui-même ou sa famille pose d'emblée la question au médecin.
Il y a donc tout un « vécu » de la maladie, « vécu
» différent selon les protagonistes qui, tour à tour, participent
à la maladie et à son évolution, et qui vont varier en
fonction de l'évolution de la maladie : avant le diagnostic, à
son annonce et dans les années qui suivent. Le malade la voit d'une certaine
façon, l'aidant l'appréhende sous d'autres aspects, la famille
a ses propres questions pour lesquelles elle cherche des réponses, le
soignant professionnel doit intégrer la dimension de la collectivité
où s'inscrit le résident atteint de maladie d'Alzheimer... et
le médecin généraliste a un rôle complexe pour lequel
il est, en général, mal préparé.
Le malade lui-même, d'abord. Comment vit-il sa maladie ? Quelles
sont ses réactions ? On « voit » encore trop souvent la personne
atteinte de maladie d'Alzheimer comme quelqu'un qui est déjà dépendant,
qu'il faut aider à réaliser les activités de base de la
vie quotidienne alors que, pendant plusieurs mois, voire plusieurs années
après le diagnostic, il peut continuer à vivre une vie quasi normale.
L'aidant ensuite. C'est la personne, en général membre
de la famille, qui vit à côté du malade et qui s'en occupe.
Au début, il ne comprend pas ce qui se passe. L'annonce du diagnostic
va bouleverser ses projets de vie puisque c'est lui qui va prendre en charge
le malade à domicile. L'aidant a un rôle complexe : il doit organiser,
prendre les décisions, donner ou programmer les soins, terme qui doit
être compris dans un sens large puisqu'il inclut non seulement les soins
physiques mais aussi l'ensemble des « services » et « attentions
» qu'exige l'état du malade. Il est, de fait, le principal interlocuteur...
et le collaborateur du médecin et des intervenants extérieurs
qui suivent le malade. Son abord, parfois difficile, doit tenir compte de la
façon dont il ressent et il vit la maladie de son proche.
Puis la famille. L'aidant est rarement seul. Il est l'un des membres
de la famille. Or, chaque famille a sa propre dynamique pour faire face à
des circonstances extérieures qui sont susceptibles de la menacer. La
famille vit, elle aussi, la maladie de l'un de ses membres, mais souvent d'une
façon différente de l'aidant. Elle ne vit pas avec le malade et
a souvent des difficultés à comprendre la situation, refusant
même le diagnostic, car elle ne vit pas les modifications quotidiennes.
Elle est donc moins impliquée dans le quotidien... mais beaucoup plus
partie prenante dans les grandes décisions, surtout quand elles touchent
l'économie ou le patrimoine du foyer.
À un moment ou à un autre de l'évolution de la maladie,
les soignants professionnels prennent toujours le relais de l'aidant,
qu'il s'agisse de s'occuper d'un patient encore à domicile (toilette,
soins infirmiers...) ou d'un résident atteint de la maladie d'Alzheimer,
ce qui représente entre 30 à 50 % de la population des établissements
pour personnes âgées [1]. Le soignant, lui aussi, aura un vécu
de la maladie à travers les personnes dont il s'occupe et qui sont atteintes
par la maladie. Il la vivra à travers l'exercice de son métier,
souvent dans le contexte d'une collectivité qui posera des problèmes
de convivialité bien particuliers.
Enfin, le médecin. En particulier, le médecin généraliste
qui assurera le quotidien du malade, de l'aidant... et de la famille, une fois
le diagnostic fait et le premier traitement prescrit par le spécialiste.
Ce sera lui le récepteur de questions et des doutes, des « fausses
» et des vraies alertes, des « hauts et des bas » du malade mais
aussi de l'aidant. Lui aussi vivra la maladie de son patient et ses répercussions
sur l'entourage. Rappelons simplement que plus de la moitié des aidants
présentent, un jour ou l'autre, des épisodes dépressifs.
Vue à travers les cinq protagonistes énumérés
ci-dessus, la maladie d'Alzheimer acquiert une diversité qui dépasse
largement les symptômes, les explorations, l'évolution et les médicaments
habituellement prescrits. La série qui commence dans ce numéro
de Médecine comprendra cinq articles consacrés successivement
à chacun des cinq protagonistes. Ces articles, très largement
centrés sur le concret des situations vécues, essaieront de donner
une vue d'ensemble des grands « points de fixation » de la maladie
et de son environnement à travers des problèmes rencontrés.
Chaque article répondra aux sept questions fondamentales que se posent
le malade, l'aidant, la famille, le soignant et le médecin généraliste,
telles que les uns et les autres pourraient les formuler dans le langage de
tous les jours.
Certains sujets ou prises de position peuvent donner lieu à controverse.
Nous nous engageons à répondre à toutes les questions qui
pourraient ainsi se poser et contribuer à enrichir notre réflexion
commune.
Références
- Rapport du ministère de la Santé sur la maladie d'Alzheimer,
2004.
- Boustani M, Peterson B, Hanson R, Lohr KN. Screening for dementia in primary
care : a summary of the evidence for the US Preventive Services Task Force.
Ann Intern Med 2003;138:927-37.
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