Accueil > Revues > Médecine > Médecine > Texte intégral de l'article
 
      Recherche avancée    Panier    English version 
 
Nouveautés
Catalogue/Recherche
Collections
Toutes les revues
Médecine
Médecine
- Numéro en cours
- Index thématique
- Archives
- S'abonner
- Commander un       numéro
- Plus d'infos
Biologie et recherche
Santé publique
Agronomie et Biotech.
Mon compte
Mot de passe oublié ?
Activer mon compte
S'abonner
Licences IP
- Mode d'emploi
- Demande de devis
- Contrat de licence
Commander un numéro
Articles à la carte
Newsletters
Publier chez JLE
Revues
Ouvrages
Espace annonceurs
Droits étrangers
Diffuseurs



 

Texte intégral de l'article
 
  Version imprimable
  Version PDF

L'aspirine : elle a marché sur la lune !


Médecine. Volume 2, Numéro 6, 253-5, Juin 2006, Thérapeutiques


Résumé  

Auteur(s) : Patrice Queneau, Membre de l’Académie nationale de médecine. Président d’honneur de l’Apnet Professeur de thérapeutique à la Faculté de médecine de Saint-Étienne.

Résumé : La douleur est universelle et... immémoriale. De tous temps, les écrivains ont été hantés par elle : Platon, Homère, Avicenne, Montaigne, Daudet (« La Doulou ») et tant d'autres... Sans oublier Shakespeare qui affirmait « Jamais ne connus philosophe qui puisse en patience endurer le mal de dents » ni Greene, peu suspect d'anticléricalisme primaire, qui lui faisait ainsi écho : « Les saints parlent de la beauté de la souffrance. Mais, vous et moi, nous ne sommes pas des saints ! ». Nés d'ancêtres multimillénaires, quatre grands piliers de l'antalgie – la morphine, la codéine, le paracétamol et l'aspirine – ont traversé bien des « sagas » au cours des deux derniers siècles ! Voici celle de l'aspirine.

Mots-clés : aspirine, douleur

ARTICLE

Il y a 5 000 ans : le saule...

Au troisième millénaire avant Jésus-Christ, les premières ordonnances connues, rédigées sur des tablettes d'argile en Mésopotamie, mentionnaient déjà des médications à base de saule pour soigner les maux de tête. La pharmacopée sumérienne, comme celles de l'Amérique précolombienne et de l'antiquité grecque, utilisait déjà les feuilles de saule. Les Spartiates avaient élevé à Asclépios, dieu grec de la Thérapeutique, une statue taillée symboliquement dans un tronc de saule !

Hippocrate prescrivait lui aussi des fumigations utérines de feuilles de saule pour soulager les douleurs de l'accouchement et des tisanes de l'écorce de cet arbre pour traiter les rhumatismes ou faire baisser la fièvre. Galien, père de la « galénique » et médecin de l'empereur romain Marc-Aurèle, recommandait l'usage du saule pour cicatriser les plaies fraîches. Les Chinois utilisaient aussi le saule pour soigner rhumatismes et fièvres.

Au Moyen-Âge, le saule, salix en latin, qui contient de la salicine, substance au goût très amer, est délaissé par la médecine officielle. Les princes auraient interdit à leurs sujets de cueillir ses branches pour tout autre usage que celui de la vannerie. Cette concurrence avec les vanniers aurait favorisé l'émergence d'une autre plante aux pieds mouillés : la reine des prés, dont on utilisait surtout les inflorescences odorantes.

Cependant l'essentiel de l'histoire ancienne de l'aspirine reste lié au saule, qui pousse « les pieds dans l'eau sans en souffrir », comme le disaient les Anciens, qui avaient émis l'hypothèse que son écorce protectrice était efficace contre les maladies dues aux pieds mouillés : fièvres et rhumatismes ! Le médecin bâlois Paracelse avait même élaboré au XVIe siècle la « théorie des signatures », selon laquelle il y a correspondance entre les différentes parties du corps humain et celles de l'univers : « de nombreuses maladies naturelles ont un remède qui leur est associé, ou qui existe non loin de leurs causes ».

Du saule à la salicine et à l'acide salicylique

En 1828, à Münich, Johann Buchner extrait de l'écorce de saule des cristaux jaunes disposés en aiguilles : la salicine, au goût amer. Un an plus tard, en 1829, le pharmacien français François-Joseph Leroux améliore le procédé et déclare à l'Académie des Sciences que la salicine guérit les fièvres. Ce que Balzac, fidèle chroniqueur de son temps, évoque dans La peau de chagrin, en 1831 : un académicien apostrophe le baron Japhet : « Comment va la chimie ? » Et le savant, de répondre, désabusé : « Elle s'endort. Rien de neuf. L'Académie a cependant reconnu l'existence de la salicine. Mais la salicine, l'asparagine, la vauqueline, la digitaline ne sont pas des découvertes ! »

L'efficacité des décoctions de feuilles de saule sur le rhumatisme articulaire aigu est attestée dans The Lancet : « En 1876, un médecin exerçant en Afrique du sud raconte, dans une lettre pleine d'humour envoyée à l'éditeur de la Lancet, qu'il a vu une femme souffrant, d'après ses propres termes, de la plus féroce attaque de rhumatisme qu'il ait jamais vue, et qu'il prescrivit le traitement habituel à cette époque (poudre de Dover et calomel). Revoyant la malade deux mois plus tard complètement guérie, il commença par se féliciter de son traitement et congratula la malade, lorsque celle-ci lui expliqua qu'en fait son traitement avait été un échec total, et qu'elle était allée enfin consulter un vieux berger hottentot qui avait fait une décoction de feuilles de saule ; après en avoir pris pendant quelques jours, les douleurs commencèrent à diminuer et finalement disparurent complètement ».

Qui a « inventé » l'aspirine ?

En 1880, l'efficacité des salicylés n'est plus discutée. Mais à quel prix ! Mieux toléré que la salicine, le salicylate de soude reste lui-même mal supporté par l'estomac des malades... dont un certain Hoffmann, qui se débat contre ses douleurs rhumatismales. La potion, au goût amer, est un véritable tord-boyaux ! Mais Monsieur Hoffmann a une chance inouïe : il est le père d'un jeune et brillant chercheur allemand prénommé Félix (1868-1946), qui allait synthétiser le 10 octobre 1897 un acide acétylsalicylique pur et stable, efficace contre les douleurs et... bien toléré par l'estomac de son vieux père ! En l'absence de législation sur les médicaments, c'est sans expérience préalable chez l'animal et sans le moindre essai clinique chez l'homme que le jeune Hoffmann fit bénéficier en toute impunité son vieux père de sa découverte ! Belle histoire d'un jeune chercheur au sens filial prononcé, découvreur d'une mine d'or pour la thérapeutique, trésor... et bienfait éternel (?) pour l'Humanité souffrante ! Un siècle plus tard, Monsieur Hoffmann aurait-il pu bénéficier de cette découverte ? À cause de sa toxicité digestive et surtout de ses effets tératogènes chez le rat, l'Autorisation de Mise sur le Marché serait peut-être aujourd'hui refusée à l'aspirine !

L'aveuglement jaloux d'un ministre de Louis-Napoléon a-t-il privé la France de la découverte de l'aspirine ? En 1853, 34 ans avant Félix Hoffmann, Charles-Frédéric Gerhardt, jeune chimiste strasbourgeois, avait synthétisé l'acide acétylsalicylique à partir de l'acide salicylique. Hélas, dans son exposé sur la classification des matières organiques, Gerhardt avait attaqué les conceptions des chimistes de l'époque parmi lesquels Jean-Baptiste Dumas, professeur à la Sorbonne, sénateur du Gard et protecteur de Louis Pasteur. Celui-ci, devenu ministre de l'agriculture de Louis-Napoléon Bonaparte, écarte Gehrardt de l'université de Paris. Pire, Gehrardt meurt d'une péritonite le 19 août 1856, à l'âge de 40 ans, avant d'avoir pu démontrer les propriétés antalgiques et antipyrétiques de l'acide acétylsalicylique.

D'où la polémique : qui est le « véritable » découvreur de l'aspirine ? Si l'on parle de l'acide acétylsalicylique comme substance chimique, c'est indiscutablement Charles-Frédéric Gerhardt ; si l'on parle de « l'aspirine-médicament », aux effets antalgiques et antipyrétiques prouvés chez l'homme, le mérite en revient à Félix Hoffmann. C'est lui le véritable découvreur de l'aspirine.

Aspirin®

Le nom célébrerait-il Saint Aspirinus, évêque napolitain des premiers âges de la chrétienté, que l'on implorait pour apaiser ses maux de tête ? En fait, Heinrich Dreser, directeur du Laboratoire des essais pharmacologiques de la firme Bayer & Co, trouve que le nom d'acide acétylsalicylique est trop difficile à prononcer et trop proche de l'acide salicylique, son précurseur et concurrent direct. Aussi, le 23 janvier 1899, propose-t-il le nom d'Aspirin® : pour acétyl et spir pour spirea, du nom latin de la reine des prés, la désinence « in » étant fréquemment utilisée en pharmacie et en chimie. Une curieuse péripétie administrative allait conforter cette option : le bureau allemand des brevets, estimant que le procédé d'acétylation de l'acide salicylique ne constituait pas une innovation réelle, refusa de l'enregistrer ! Il fallait donc trouver un nom attractif et novateur pour transgresser cet interdit. Le nom d'Aspirin® convenait à cela. Soyons honnêtes : la détection d'une authentique découverte n'est pas si facile à imaginer. Qui eut parié pour un tel triomphe ? « Tout est difficile à prévoir, mais surtout l'avenir ! » : avec son humour gaulois, Alphonse Allais avait vu juste ! Déposé le 1er février 1899 et « détaillé » sur une seule page d'arguments (!), le brevet de fabrication et de vente de l'Aspirin® est enregistré par l'Office impérial des brevets le 6 mars 1899, sous le numéro 36 433. La Bayer & Co assure à Berlin la commercialisation d'une poudre vendue sous la marque Aspirin®, à l'avenir radieux ! En 1900, elle vend l'Aspirin® en France, aux USA et dans la plupart des pays industrialisés. En 1904, la Société Chimique des Usines du Rhône réalise la synthèse de l'acide acétylalicylique et le commercialise sous le nom de Rhodine®. L'aspirine entre dans la vie quotidienne des Français. La Belle Époque n'aura pas mal à la tête...

Et quelques « guerres »...

Par son succès, l'aspirine allait devenir la proie facile des convoitises et des jalousies, devenant un enjeu industriel et financier majeur, à l'origine des « guerres de l'aspirine ». L'aspirine fait partie intégrante du paquetage des soldats français envoyés au front. Elle envahit les magazines, qui vantent ses mérites de façon souvent tapageuse : en septembre 1914, un mois après la déclaration de guerre, le pharmacien Bayard vante son remède miracle : « l'aspirine BAYARD, l'aspirine sans peur ni reproche »... en toute (im)modestie ! Avec le secret espoir de remplacer dans le coeur des Français l'« Aspirin® » Bayer de l'ennemi ! D'autres surenchères « patriotiques » font fureur : le 3 avril 1915, l'hebdomadaire L'Illustration recommande : « Ne prenez que l'Aspirine Usines du Rhône PURE DE TOUT MÉLANGE ALLEMAND » ! Publicité heureusement expurgée plus tard de cette connotation xénophobe : « Si vous voulez avoir le PRODUIT PUR, Exigez chez votre Pharmacien l'Aspirine Usines du Rhône » !

En 1936, le cinéaste allemand Walter Ruttmann produit le film Au service de l'humanité où il présente l'aspirine comme le symbole d'une médecine prométhéenne, film à la gloire de la firme qui fabrique l'aspirine dans le style expressionniste et emphatique du cinéma nazi : « les maladies qui menacent l'humanité sont des forces extraordinairement puissantes. Par une union sans faille, les travailleurs dresseront le rempart de leur corps et ainsi nous réussirons. Les maladies ont ravagé et mis en péril l'humanité. Avec une détermination tout aussi inflexible, notre devoir est de forger les armes pour les médecins qui les combattent. Travailleurs au travail, Chercheurs à vos postes ! » (cité par Jean-Marie Pelt).

Prix Nobel...

En 1982, John Vane, Bengt Samuelsson et Sune Bergström reçoivent le prix Nobel de physiologie et de médecine pour avoir prouvé que les effets antalgiques, anti-inflammatoires et antipyrétiques de l'aspirine sont liés à une inhibition de la production de prostaglandines. On sait maintenant que l'aspirine possède un effet antiagrégant plaquettaire, utile pour prévenir certaines maladies cardiovasculaires mais dangereux par son risque hémorragique, même à de très faibles doses (75 à 300 mg/j)... Ce serait peut-être d'ailleurs pour avoir supprimé en 1905 l'aspirine au tsarévitch alors à l'agonie du fait d'hémorragies hémophiliques gravissimes, que Grégori Raspoutine allait acquérir une influence prodigieuse auprès du couple impérial et notamment de la tsarine. L'hypothèse n'est pas exclue, d'autant que la tsarine était allemande. Certains chroniqueurs évoquent la possibilité qu'elle se fût approvisionnée en aspirine dans son pays d'origine. Quoi qu'il en fût, et quelle que fût la cause de l'arrêt inespérée de l'hémorragie du tsarévitch (extraordinaire pouvoir de suggestion ou intuition géniale d'arrêter des décoctions de plantes voire l'aspirine elle-même ?), ses triomphes répétés auprès de l'enfant allaient conférer à Raspoutine une place de conseiller privilégié. Et ce malgré une vie dissolue qui choquait l'opinion ; et avec les conséquences que l'on sait sur la chute de l'empire russe !

En outre, l'aspirine au long cours pourrait aussi posséder des effets préventifs sur certains cancers de l'intestin, voire de façon beaucoup plus hypothétique sur d'autres maladies (cataracte, migraine...). Ces propriétés préventives redonnent à l'aspirine une nouvelle jeunesse. Increvable, cette bonne vieille aspirine est loin de nous avoir révélé tous ses secrets. Cette alerte centenaire ne cesse d'innover.

Le petit cachet blanc peut même se vanter d'avoir « marché » sur la lune puisqu'en 1969 Neil Armstrong l'avait convié au grand voyage du futur ! Longue saga, et ce n'est pas fini, à partir de l'écorce de saule et de la reine des prés...

Référence :

Ce texte emprunte certains extraits à l'une de mes publications antérieures sur ce thème dans Thérapie. 2001;56:723-6.

Note :

Perrin LF, Laurent P. L'aspirine. Paris ; Ellipses : 1991, p. 14-5.


 

Qui sommes-nous ? - Contactez-nous - Conditions d'utilisation - Paiement sécurisé
Actualités - Les congrès
Copyright © 2007 John Libbey Eurotext - Tous droits réservés
[ Informations légales - Powered by Dolomède ]