ARTICLE
Introduction
En 1967, la première loi Neuwirth autorisait l'information sur les produits
contraceptifs et leur prescription, jusqu'alors interdites par une loi de 1920.
En 1974, la seconde permettait la prescription et la délivrance gratuite de
produits contraceptifs aux mineures dans les centres de planification sans autorisation
parentale. La même année, la loi Veil autorisait sous conditions l'interruption
de grossesse. Les dernières modifications de cette loi, concernant notamment
l'interruption de grossesse chez les mineures, datent de 2001. Dans ce contexte,
que savent les adolescentes et adolescents de la contraception ? Qui les informe
? Comment appliquent-ils ces informations et si non, pourquoi ? Pour tenter
de répondre à ces questions, nous avons enquêté auprès de lycéens de la
région de Caen.
Méthode
Le groupe d'adolescents de l'étude
L'enquête a été menée en décembre 2004 et janvier 2005 auprès de 232 élèves de
9 classes de seconde de la ville de Caen, filles ou garçons. Trois raisons ont
motivé ce choix : la physiologie de la reproduction et les différentes méthodes
contraceptives étant au programme de biologie de troisième, il était intéressant
de savoir si, et comment, ils avaient intégré ces informations ; les infirmières
scolaires signalaient que de nombreuses élèves de ces classes sont demandeuses
de la « pilule du lendemain » ; en 2003, dans le secteur géographique concerné,
l'interruption volontaire de grossesse (IVG) a concerné au centre hospitalier
universitaire de Caen une adolescente de 14 ans, 10 de 15 ans, 26 de 16 ans, 46
de 17 ans.
Le questionnaire utilisé
Il a d'abord été testé auprès de 10 adolescents ÃÊgés de 15 ans, puis distribué
après présentation et explication du projet, insistant notamment sur la confidentialité
absolue des données. Les lycéens y répondaient individuellement en salle d'examen.
Ils disposaient d'une heure, pouvaient à tout moment demander toutes les explications
nécessaires. Après un minimum « administratif » (section, sexe, ÃÊge), le questionnaire
portait sur les deux questions que nous nous étions posées : le savoir d'une part
(questions sur la reproduction et de la contraception élaborées notamment à partir
du livre de biologie de troisième), les pratiques d'autre part (« Toi et la contraception
»...). Chacune des questions, de type QCM, pouvait faire l'objet de commentaires
libres le cas échéant.
Les proviseurs et infirmières scolaires des lycées retenus avaient donné leur
accord de principe. Le projet a été soumis à l'autorisation des parents de chacun
des élèves. Les données enregistrées ont été exploitées avec le logiciel Epi-Info.
Résultats
Caractéristiques des adolescents interrogés
Sur les 232 lycéens interrogés, 122 (52,6 %) étaient des filles, 110 (47,4 %)
des garçons ; 98 (42 %) étaient en lycée général, 54 (23 %) en lycée professionnel
et technique, 80 (34 %) en lycée technologique. Leur moyenne d'ÃÊge était de 16,1
ans (15 Ã 18 ans).
D'où tenaient-ils leurs informations ?
Cours de biologie, médias et interventions du centre de planification et d'éducation
familiale (CPEF) sont les trois principales sources (tableau 1). Les lycéens
s'estimaient dans l'ensemble plutôt satisfaits de leur information et affirmaient
pouvoir facilement trouver des réponses ponctuelles à leurs questions sur la contraception
: auprès de leurs proches d'abord (parents pour 40 %, frères et soeurs pour 18
%), du centre ensuite pour 33 %, du médecin scolaire pour 6 %, de leur médecin
traitant pour 2 %.
Deux sur trois savaient où se procurer gratuitement des moyens de contraception
(le CEPF était cité 144 fois, la pharmacie 118 fois, la médecine scolaire 40
fois).
Que savaient-ils de la reproduction et de la contraception ?
Le cycle menstruel était pour la majorité la période des règles (filles 86,9
%, garçons 81 %) ; les autres ne savaient pas ; 77,9 % des filles et 5,4 % des
garçons savaient que ce cycle dure en moyenne 28 jours. Les autres réponses
variaient entre 7 jours (17,7 %, uniquement des garçons) et 14 jours (5,7 % des
filles et 35,4 % des garçons). La majorité des filles (83,6 %) et une minorité
des garçons (15,5 %) savaient que l'ovulation se produit vers le
14e jour du cycle menstruel ; les autres ne savaient pas.
Seule une minorité avait connaissance de « méthodes naturelles »
de contraception (méthode du retrait, courbe de température). Tous
pensaient qu'elles n'étaient pas fiables, très peu étant capables d'expliquer
pourquoi. Un garçon pensait impossible qu'une grossesse débute lors du premier
rapport sexuel pénétrant « parce que les spermatozoïdes ne sont pas âÄúefficacesâÄÌ
lors de ce premier rapport ».
Le tableau 2 résume les connaissances et
croyances sur les différents contraceptifs.
Que disaient-ils de leur sexualité ?
Quatre adolescents sur 10 avaient eu un rapport sexuel complet : 34 filles (28
%) et 60 garçons (55 %). Lors du premier rapport sexuel, 68 avaient utilisé
le préservatif, 10 la * Au total, 166 s'estimaient très informés, 66 moyennement
informés...
pilule, 7 les deux ensemble, les 16 autres rien, soit parce qu'ils avaient
peur d'imposer le préservatif à leur partenaire (4/16), soit parce qu'il y
avait « trop plein d'émotion » au moment de ce premier rapport (11/16).
Au moment de l'enquête, 30,2 % (n = 70/232) des adolescents interrogés
se disaient « sexuellement actifs » (une fille sur 4, un garçon sur 3) ;
90 % utilisaient un moyen de contraception :
préservatif (66 %) lors de tous les rapports, pilule (24 %), double protection
préservatif + pilule pour 5 adolescentes (4 %).
Des accidents de rupture du préservatif ont été rapportés par 27 des utilisateurs.
̀ chaque fois, la jeune fille avait utilis̩ la contraception d'urgence. Certains
semblaient avoir secondairement pris conscience des risques encourus : 3/15
(20 %) des adolescents qui ne l'avaient pas utilisé lors du premier rapport
disaient l'utiliser maintenant à chaque fois. Parmi la minorité (7/94) qui
utilisait la double protection préservatif + pilule au premier rapport, 4 ont
abandonné progressivement le préservatif, parce que leur relation s'était
inscrite dans la durée : « J'ai confiance en lui (elle). »
Les 7 (10 %) qui n'utilisaient aucun moyen de contraception pratiquaient la
méthode du retrait ; 4 d'entre eux disaient faire ainsi parce que leurs parents
ne voulaient pas qu'ils aient de rapports sexuels à leur ÃÊge.
Au total, 48 des 122 adolescentes utilisaient la pilule pour différentes
raisons, la contraception ne représentant le motif de prescription que pour
35 % des cas
(autres : douleurs menstruelles et acné). Toutes avaient déjà eu un oubli
dépassant 12 h.
Parmi les 34 adolescentes qui avaient déjà eu des rapports sexuels, 13 avaient
eu recours à la contraception d'urgence
, pour 6 parce qu'il y avait eu un oubli de pilule supérieur à 12 h, pour
5 parce qu'il y avait eu rupture de préservatif, pour 2 parce que le rapport
sexuel n'avait pas été protégé. Sept adolescentes y avaient eu recours une
fois, 3 plus d'une fois par semestre, 2 plus d'une fois par trimestre, 1 plus
d'une fois par mois.
Parmi les adolescentes interrogées, 3 avaient déjà eu recours à l'interruption
volontaire de grossesse (IVG)
, 2 après un oubli de pilule supérieur à 12 heures (dont l'une malgré la
prise de lévonorgestrel), 1 après rupture de préservatif.
Discussion
L'échantillon de l'enquête
Ces adolescents suivaient des cours d'enseignements différents, représentant
les différentes modalités d'études secondaires. Ils ne sont pas nécessairement
représentatifs de l'ensemble des adolescent(e)s du bassin de population bas-normand,
même si l'on peut admettre que celui-ci présente une relative homogénéité.
Il est plus important de noter que les adolescents déscolarisés après la troisième
ne sont pas représentés.
Tous les élèves ont rendu un questionnaire rempli avec le plus grand sérieux,
ce qui témoigne de leur intérêt pour le sujet, comme l'a montré la qualité
du contact avec eux lors de la présentation de l'enquête et les échanges
qui se sont instaurés à propos des questions posées.
Les sources d'information sur la contraception
Le premier vecteur d'information était le cours de biologie,
obligatoire, de troisième, cité par 100 % des lycéens de Caen. Par comparaison,
une enquête analogue réalisée à Béziers en 1997 auprès de 406 jeunes de 15
à 20 ans [1] montrait que cette information scolaire ne concernait que 70 % des
adolescents. Le rapport Nisand [2], en 1999, montrait que le nombre d'IVG restait
élevé chez les jeunes et que les adolescents étaient sous-informés sur la
contraception. Le ministère de la Santé a depuis diffusé 12 millions d'exemplaires
d'un « guide de poche » sur la contraception, une mallette pédagogique pour
les enseignants et tous ceux qui interviennent en milieu scolaire (Le bonheur
d'aimer, incluant une vidéo et des fiches sur les préservatifs, la contraception
et la virginité) [3]. Il a été instauré dans les collèges et les lycées
des actions d'éducation à la contraception, à la sexualité et à la vie (2 heures
en 4e et 3e), ainsi que la mise en place d'une permanence
téléphonique d'information. L'ensemble de ces actions éducatives
explique probablement le passage de 70 à 100 % : « les techniques et les méthodes
qui permettent aux couples de choisir d'avoir ou non un enfant » sont au
programme de biologie de la classe de 3e depuis 2000. Des séances
d'information complémentaires peuvent être organisées sous la responsabilité
des enseignants accompagnés de personnels d'éducation, d'assistantes sociales
ou d'infirmières scolaires (loi du 4 juillet 2001).
Différentes campagnes télévisées ont sans doute aidé
certains parents à prendre conscience de leur rôle éducatif : « La contraception
est un droit fondamental » (Spot TV 1982), « La contraception, ça devient
simple quand on en parle » (Spot TV 1991), « La contraception, à vous de choisir
la vôtre » (Spot TV 2000), « la contraception, ne laissez pas l'imprévu
décider à votre place » (Spot TV 2002). Le recours aux proches familiaux
est beaucoup plus important qu'à Béziers (45 % versus 28 % : particularité
locale ou ̩volution sociologique ?). ̀ l'inverse, les adolescents caennais
ont moins recours à leurs ami(e)s que dans une enquête du Comité français
d'éducation à la santé (CFES) réalisée en 1997 auprès de 1 422 adolescents
(27 % versus 45 %) [4].
Le recours aux médias (télévision, radios Fun-Radio
ou Skyrock, magazines, internet) vient en second pour 3 adolescents sur
4, comme dans l'enquête du CFES [4].
Le centre de planification et d'éducation familiale (les
CPEF ont été créés par la loi Neuwirth de 1967 et son décret d'application
de 1972) est cité par 2 adolescents sur 3, ce qui reflète probablement le
contexte local : selon la directrice du centre de Caen, les interventions dans
les lycées et collèges sont nombreuses dans le cadre du programme ministériel
[3]. Les 3 lycées de l'étude en bénéficient régulièrement.
Comme dans l'enquête du CFES [4], les médecins sont peu
consultés (environ une fois sur 4). L'absence quasi-totale des médecins traitants
pose certainement question. Cette enquête ne peut y répondre.
La qualité de l'information
Globalement, les adolescents sont satisfaits par les informations qui leur sont
délivrées, la majorité s'estimant très bien informée... ce que démentent
les nombreuses erreurs ou ignorances que montre le tableau 2. Sentiment
de « toute puissance » propre à l'adolescence [5, 6] ? Les filles ont le mieux
répondu aux questions portant sur la physiologie du cycle menstruel,
probablement parce que l'information les concernait directement, mais dans l'ensemble,
les connaissances « acquises » laissent à désirer. Pourtant, un rapport ministériel
rappelait en 2000 que la maîtrise de la contraception dépendait de la qualité
des connaissances sur ce sujet [3].
Comme dans d'autres études, abstinence périodique et retrait sont peu pratiqués
par les adolescents [7, 8]. La majorité a retenu comme message-clé méthodes
naturelles = méthodes non fiables... Le préservatif et la pilule sont
les méthodes contraceptives les plus connues
, comme le constatait un rapport ministériel de 2001 [9]. Les connaissances
plus vagues sur les spermicides sont logiques dans cette jeune
population où ce mode de contraception n'est pas vraiment adapté [7]. Les imprécisions
quant à la contraception d'urgence (même pour celles qui y avaient
eu recours), la méconnaissance des implants contraceptifs, nécessitent
des informations complémentaires. Il est intéressant de noter la différence
de connaissances entre filles et garçons, qui montre qu'une information apportée
n'est vraiment retenue que si elle rencontre un auditoire très concerné.
La mise en pratique des connaissances
L'ÃÊge moyen du premier rapport sexuel était dans notre enquête de 16,5
ans, proche de celui d'une enquête du CFES de 1995 [10] (17 ans et 3 mois pour
les garçons, 17 ans et 6 mois pour les filles).
Comme dans différentes études [7, 10], près d'un adolescent sur 5 « sexuellement
actif » n'utilisait aucun moyen de contraception lors de ce premier rapport,
bien que tous connaissent, en théorie, l'importance de le faire. Dans toutes
ces études, le moyen de contraception le plus utilisé au premier rapport sexuel
est le préservatif (7 fois sur 10) puis la pilule (1 fois sur 10) parfois les
2 (moins de 10 %). Ces données n'ont donc pas changé entre 1995 et 2005. Les
mêmes causes sont énoncées : manque de conscience des risques encourus, trop
plein d'émotion, oubli, manque d'envie, ou peur d'imposer le préservatif,
sentiment d'invulnérabilité et parfois de culpabilité vis-à -vis des parents
[5, 7], pour lesquels la sexualité reste parfois un sujet tabou [11].
La contraception orale pose les problèmes très habituels
d'oublis de pilule. Il est difficile d'interpréter l'insuffisance des connaissances
sur la contraception de « rattrapage » et le fait d'utilisations répétitives
de cette contraception d'urgence. Comme l'expliquait Françoise Dolto, les adolescents
ne forment pas un groupe homogène [6].
L'observance des utilisateurs de préservatifs semble meilleure
que celle des utilisatrices de la contraception orale. La facilité d'accès
aux préservatifs, comparée à la nécessité d'une consultation gynécologique
pour les utilisatrices de la pilule, est peut-être une des raisons qui expliquent
cette différence, outre l'aspect contraignant que revêt la prise quotidienne
de la pilule chez les adolescentes ayant des rapports sexuels irréguliers.
Trois constats ont été faits dans notre enquête : 1) la prise de conscience
du risque encouru s'est parfois faite après un premier rapport non protégé,
2) le préservatif est d'autant plus utilisé qu'il est facile d'accès, 3)
le préservatif utilisé par la majorité des jeunes lors du premier rapport
sexuel l'est beaucoup moins à distance. C'était également observé dans l'enquête
1997 du CFES auprès de 6 020 adolescents, pour les mêmes motifs [4]. L'accident
de rupture du préservatif, rapporté fréquemment dans cette enquête comme
dans d'autres travaux [8] est peut-être dû à des erreurs de pose. Si toutes
les adolescentes à qui cet accident est arrivé ont pris la pilule du lendemain,
aucun(e) n'a pensé à faire un dépistage des IST, alors que tous affirmaient
que le préservatif avait bien pour but de prévenir les IST et la grossesse.
« Pensée magique » propre à l'adolescent [5] qu'une grossesse peut débuter
mais qu'en aucun cas le partenaire choisi ne saurait transmettre une IST ?
La grossesse
Le nombre de grossesses signalées est proche des 2 % d'une enquête de la Fédération
internationale de Pédiatrie en 2000 [12]. Ces grossesses n'étaient pas désirées.
Selon les adolescent(e)s, elles correspondaient à un oubli de pilule ou une rupture
de préservatif. Le cas particulier d'un échec de la contraception d'urgence
montre l'importance d'insister sur ses modalités d'emploi au moment de la prescription.
Ces trois grossesses ont débuté chez des jeunes filles du lycée professionnel,
ce qui est également conforme aux données connues antérieurement [13, 14] :
premier rapport plus précoce, nombre d'IVG plus élevé, IST plus fréquentes
dans cette population souvent issue de milieux moins favorisés et qui entre plus
précocement dans la vie active.
Conclusion
Les adolescents dans cette enquête comme dans d'autres n'utilisent pas systématiquement
la contraception, multiplient les « rattrapages » et subissent des échecs.
Leurs connaissances, malgré des progrès indéniables, ne sont pas suffisantes,
la mise en pratique de ces connaissances très aléatoire. Le sentiment de «
toute puissance » et d'invulnérabilité propre à l'adolescence, la peur des
parents (crainte qu'ils sachent, peur d'essuyer un refus...), des réticences
« psychologiques », représentations et autres mythes quant à la contraception
orale, expliquent sans doute une part de ces insuffisances. Il reste globalement
beaucoup de progrès à faire pour améliorer efficacement une situation qui reste
plutôt précaire, surtout chez les moins favorisés.
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