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Plaintes somatiques médicalement inexpliquées


Médecine. Volume 2, Numéro 2, 72-5, Février 2006, Stratégies


Résumé  

Auteur(s) : Pascal cathebras , Service de médecine interne, Hôpital Nord, Saint-Etienne pascal.cathebras@chu-st-etienne.fr .

Résumé : Comment parler avec les patients, et entre professionnels de santé, des symptômes somatiques fonctionnels ou "médicalement inexpliqués" ? Une situation fréquente et problématique qui impose le développement de concepts communs aux professionnels de santé. Par définition, ce sont les somaticiens (médecins généralistes et spécialistes) qui sont en première ligne face à cette situation presque toujours problématique : qu'attendent-ils, alors, de leur collaboration avec les "psychistes" (psychiatres et psychologues) ? Je tenterai de répondre à ces questions du point de vue qui est le mien, celui d'un interniste intéressé par ces problèmes, et considérant qu'il s'agit de questions non pas marginales, mais centrales dans la pratique de sa discipline.

Mots-clés : somatisation, partenariat, soin primaire, réassurance

ARTICLE

Une question de terminologie ?

Les médecins utilisent plusieurs termes pour parler des plaintes somatiques médicalement inexpliquées. Chacun de ces termes recouvre en fait implicitement des concepts et des réalités distinctes. C'est pourquoi la première étape consiste certainement às'interroger sur les mots utilisés par les médecins pour caractériser cette situation : symptômes fonctionnels ; symptômes médicalement inexpliqués ; plainte fonctionnelle ; somatisation ; troubles somatoformes ; syndromes somatiques fonctionnels.

Une étude menée en France auprès de médecins généralistes [1] indique que ceux-ci utilisent pour 34 % le terme de troubles psychosomatiques, pour 30 % celui de troubles fonctionnels, pour 10 % celui de somatisation, pour 7 % celui de conversion, et pour 5,5 % celui de troubles somatoformes. Pour eux, les symptômes ainsi étiquetés ne sont en aucun cas synonymes de troubles psychogènes : entre un pôle organique à 0 et un pôle psychiatrique à 10, ils ont situé les symptômes médicalement inexpliqués à 5,65.

Qu'en est-il du point de vue des malades ? Une étude britannique s'est intéressée aux termes jugés insultants par les patients [2]. Le terme de symptôme fonctionnel paraît le moins insultant (12 %), alors que le terme de symptôme médicalement inexpliqué ou de psychosomatique l'est davantage (35 % et 42 % respectivement), mais moins que celui de symptôme hystérique (52 %) ou la mention que le symptôme trouve son origine « dans la tête » (93 %). Mais que recouvre en fait chacun de ces termes ?

Symptômes fonctionnels

Ils s'opposent aux symptômes d'origine organique de cause lésionnelle, ou relevant d'une physiopathologie établie. Ils sont « subjectifs », au contraire des signes d'examen, des anomalies d'imagerie, et des résultats de laboratoire. Ils ont une connotation de bénignité, parfois trompeuse, car certains symptômes fonctionnels peuvent être invalidants.

Symptômes médicalement inexpliqués

Ils sont définis en négatif et résultent de la représentation de la tÃÊche primaire du médecin comme celle de « l'élimination » d'une cause organique (ou médicale, ce qui impliquerait que lorsque celle-ci n'est pas trouvée, le problème sort du champ de la médecine). Même s'il y a un certain arbitraire àattribuer un symptôme àune cause unique, les médecins ont en effet du mal àgérer la complexité et l'incertitude [3].

Encadré 1.

Quelle est l'ampleur du problème des symptômes fonctionnels ou médicalement inexpliqués ?

Il faut savoir que les symptômes, médicalement expliqués ou non, sont extrêmement fréquents dans la population générale : en un mois donné, sur 1 000 adultes, 800 présentent des symptômes, 327 envisagent de consulter et 217 le font effectivement en médecine de premier recours, 13 se présentent aux urgences, et 8 sont hospitalisés [4]. Confronté àun symptôme quel qu'il soit, le médecin doit donc se représenter qu'il n'observe que la partie émergée d'un iceberg. En soins primaires, en moyenne un tiers des symptômes est médicalement inexpliqué (de 20 à74 % selon les études) [5]. En consultations spécialisées ou hospitalières, la proportion est grosso modo identique. ÃÄ l'hôpital, les symptômes médicalement inexpliqués ne sont pas exceptionnels : 20 % des patients admis plus de 10 fois en 8 ans n'ont pas de maladie organique [6].

 

Plainte fonctionnelle

Balint disait que la plainte représente le stade inorganisé de la maladie : à ce stade, on ne sait pas si ce qui est important est de se plaindre, ou le symptôme lui-même [7]. L'avantage du terme de « plainte » est qu'il situe le problème davantage au niveau du recours aux soins que du symptôme lui-même. Or les déterminants du recours aux soins relèvent d'un enchevêtrement complexe de facteurs sociologiques, économiques, cognitifs, émotionnels et propres à l'histoire de chaque patient. Parmi eux, on doit citer l'expérience antérieure du symptôme, le niveau d'inquiétude qu'il entraîne, la perception du normal et du pathologique dans un milieu socioculturel donné, l'accessibilité des soins médicaux, les conduites de maladie apprises dans l'enfance, les traits de personnalité, et enfin, last but not least, la détresse psychologique au sens large, et les troubles psychiatriques caractérisés [8].

Somatisation

C'est un concept ambigu. Une première définition fait de la somatisation l'expression atypique, quoique fréquente, d'une maladie psychiatrique (essentiellement la dépression et les troubles anxieux) sous la forme d'une plainte somatique [9]. La somatisation est alors conçue comme l'expression masquée des troubles psychiatriques, et il est prouvé que cette présentation atypique entraîne un défaut de reconnaissance des troubles mentaux par les médecins. Mais la présentation somatique de la dépression et de l'anxiété, en médecine générale, est la règle plutôt que l'exception : elle concerne 57 % des cas de consultations pour troubles psychiatriques (soit 19 % de l'ensemble des consultations) dans les études de Goldberg et al., alors que la présentation psychiatrique (symptômes émotionnels exprimés d'emblée) ne concerne que 15 % des consultations pour troubles psychiatriques (soit 5 % de l'ensemble des consultations). Une définition moins restreinte de la somatisation en fait une « conduite de maladie » particulière : la tendance à ressentir et à exprimer des symptômes somatiques dont ne rend pas compte une pathologie organique, à les attribuer à une maladie physique, et à rechercher pour eux une aide médicale [10]. La pathologie psychiatrique n'est plus indispensable, le conflit d'attribution devient central, et le recours aux soins fait partie intégrante de la définition. Enfin, certains auteurs ont choisi de définir la somatisation comme une plainte durable de symptômes fonctionnels invalidants, en mentionnant que leur étiologie est multifactorielle et que les troubles psychiatriques sont fréquemment, mais non constamment, présents [11]. Dans cette perspective, les troubles psychiatriques des classifications internationales (approche catégorielle) et/ou la détresse psychologique (approche dimensionnelle) sont conçus comme une comorbidité, et non comme une « cause » des symptômes fonctionnels.

Troubles somatoformes

Il s'agit d'un groupe de troubles psychiatriques ayant en commun la présence de symptômes somatiques sans explication organique et un recours aux soins médicaux. Les troubles somatoformes du DSM-IV [12] comprennent le « trouble somatisation », le « trouble somatoforme indifférencié », le « trouble de conversion », le « trouble douloureux », l'hypocondrie, la dysmorphophobie et le trouble somatoforme non spécifié. Il n'est pas question de reprendre ici les critères de chacun de ces troubles ni de discuter de leur pertinence en psychiatrie de liaison, mais on peut tout de même avancer que les troubles somatoformes du DSM-IV ou de la CIM-10 représentent l'approche catégorielle en psychiatrie dans ce qu'elle a de plus contestable. Les entités sont purement descriptives, les seuils de définition sont arbitraires et variables (nombre de symptômes par exemple), la validité des catégories est douteuse, l'interpénétration entre elles est importante, et les catégories résiduelles sont hypertrophiées. Ces troubles sont fréquemment comorbides avec d'autres troubles psychiatriques et avec des troubles de la personnalité. Enfin, certaines catégories pourraient être reclassées utilement dans d'autres groupes de troubles mentaux : l'hypocondrie comme un trouble anxieux centré sur la santé, la conversion comme un trouble dissociatif, le trouble douloureux comme un ensemble de « facteurs psychologiques influençant une maladie organique », etc. [13].

Syndromes somatiques fonctionnels

Au contraire des troubles somatoformes, qui sont des catégories développées par les psychiatres au contact de patients vus en psychiatrie de liaison, les syndromes somatiques fonctionnels sont des étiquettes médicales descriptives posées par les somaticiens : ensemble de symptômes médicalement inexpliqués et sans explication physiopathologique communément admise, dont chaque spécialité médicale connaît au moins un type : fibromyalgie pour la rhumatologie, syndrome de l'intestin irritable pour les gastroentérologues, syndrome de fatigue chronique pour les internistes et les infectiologues, syndrome d'hyperventilation et douleurs thoraciques non cardiaques pour les pneumologues et les cardiologues, etc. Or, ce découpage paraît répondre davantage à celui des disciplines médicales qu'à la cohérence clinique des syndromes eux-mêmes. Les syndromes somatiques fonctionnels sont fréquemment associés entre eux, sont significativement associés à la détresse psychologique, à la dépression et à l'anxiété, et à des facteurs de risque communs. Leur physiopathologie, certes mal connue, a de nombreux points communs, et les traitements efficaces ont des similarités [14].

La somatisation : un processus plutôt que des catégories

Il faut donc se représenter l'important recoupement entre présentation somatique de la dépression et des troubles anxieux, troubles somatoformes, et syndromes somatiques fonctionnels. L'interface, qu'on pourrait considérer comme le noyau phénoménologique de la somatisation, relève d'un processus caractérisé par une plainte durable de symptômes fonctionnels, leur attribution par le patient à une cause organique et la répugnance à relier les symptômes à une détresse psychologique pourtant souvent perceptible, la quête infructueuse de soulagement auprès des professionnels de santé, et un retentissement familial, social et professionnel [8]. La somatisation chronique ainsi caractérisée induit une relation médecin-malade insatisfaisante et iatrogène, qui tend à la pérenniser. Les investigations multiples restent négatives, et alors que cela est vécu comme rassurant par le médecin, c'est comme une négation de la réalité des symptômes que l'entend le patient. Les explications médicales confuses et discordantes renforcent l'anxiété et la perte de confiance. Le conflit moral de « légitimité » des symptômes devient central dans la relation et induit des crispations souvent irréversibles : si la contribution psychologique n'a pas été abordée jusque-là, la détresse émotionnelle négligée par le médecin devient farouchement niée par le malade. Ce cercle vicieux iatrogène apparaît lorsque l'on s'intéresse au point de vue des patients sur les explications médicales dans les situations de somatisation [15] : les conflits de représentation, d'attribution et d'attentes sont manifestes. Les patients perçoivent trois grands types d'attitudes médicales : le rejet (déni de la réalité des symptômes, considérés comme « imaginaires », ou proposition d'un diagnostic psychiatrique vécu comme stigmatisant) ; la collusion (le médecin acceptant sans discussion les explications du malade) ; et la légitimation (seule attitude médicale perçue comme thérapeutique, consistant à l'élaboration d'une explication tangible et disculpante que le patient peut s'approprier).

Le rôle du médecin de premier recours

On doit donc se représenter que les situations chroniques et problématiques de symptômes médicalement inexpliqués invalidants et de somatisation se sont la plupart du temps « construites » au fil du temps, non seulement par l'intrication entre des prédispositions ou des facteurs précipitants physiques et une éventuelle psychopathologie chez le malade, mais aussi dans l'interaction avec le système de soins.

L'idéologie implicite d'une plus grande « légitimité » des symptômes ayant une base organique est commune à la plupart des médecins et des patients et pousse chacun à rechercher une explication objective ou mesurable pour les symptômes : anomalie d'imagerie ou de laboratoire, dont le lien avec la plainte n'est parfois que très discutable. Dans un but de « réassurance », des examens sont prescrits, qui créent de la confusion, renforcent l'inquiétude et accréditent l'idée qu'il faut trouver une cause organique aux symptômes avant de les traiter. Une sorte de « double lien » iatrogène est ainsi mise en place : « il n'y a rien de grave », mais « on va quand même faire une IRM ». Les études empiriques sur le pouvoir éventuel de réassurance des examens complémentaires prescrits pour des symptômes présumés fonctionnels montrent que ce pouvoir est très limité, et que, chez des sujets anxieux, l'effet inverse est parfois atteint, avec pérennisation et renforcement des symptômes [16-18]. Ce phénomène est très bien expliqué par la psychologie cognitive.

Le médecin de premier recours a une place centrale dans la prévention de la somatisation chronique, en évitant l'entrée du malade dans ces cercles vicieux iatrogènes. La capacité à rassurer est une compétence centrale en médecine générale, mais celle-ci n'est pratiquement pas enseignée, et mon expérience de praticien de second recours est que cette compétence est très inégalement répartie entre les praticiens. Ce thème d'enseignement et de recherche devrait être développé.

Qu'attend le « somaticien » des « psys » ?

Face à la situation de somatisation chronique qui par essence compromet la relation médecin-malade, le médecin somaticien, situé, comme on l'a dit, en première ligne, a le plus souvent besoin des psychistes. Mon expérience est que cette demande est très personnalisée, et c'est pourquoi la liste d'attentes que je développerai ici n'engage que moi :

1) ÃÈtablir un langage commun pour décrire les situations de somatisation : on comprendra des paragraphes précédents que ce langage doive se méfier des catégories et préférer les modèles (multi)dimensionnels.

2) Accepter la complexité et la gérer, en négociant un modèle étiologique avec le somaticien : refuser le dualisme, concevoir des causalités circulaires plutôt que linéaires.

3) Aider le somaticien à prendre du recul sur la relation médecin-malade : en l'aidant à maîtriser ses attitudes contre-transférentielles souvent teintées d'hostilité, en mettant le doigt sur ses attitudes potentiellement iatrogènes, et en l'aidant à trouver la bonne distance entre empathie et complaisance.

4) Jouer son rôle d'expert du psychisme : savoir entendre la souffrance cachée derrière la plainte répétitive et stéréotypée, aider le somaticien à comprendre ce qui relève de la personnalité, du traumatisme, de la psychopathologie, de l'histoire personnelle, etc., et enfin lui indiquer quand il faut savoir préserver un équilibre précaire et surtout ne rien vouloir changer...

5) Dénouer les relations bloquées : aider le somaticien à dépasser la plainte somatique (à l'entendre comme une plainte plutôt qu'un symptôme à expliquer), faire « changer l'agenda », comme disent les anglophones, proposer des thérapeutiques innovantes, éclectiques, et surtout personnalisées, aider à produire du sens (un « sens » que pourraient partager le malade, son médecin somaticien et le psychiste lui-même), et peut-être, mais c'est une question qui mériterait de longues discussions, contribuer à régler les problèmes sociaux (relations avec l'employeur et les organismes sociaux, expertises, etc.).

Il resterait à évoquer la diversité des modes d'alliance entre somaticiens et psychistes et du passage du malade de l'un à l'autre. Ce problème central dans la psychiatrie de liaison dépasse mon propos. Trois grands modes de relation existent, comportant chacune des écueils : les consultations en série qui favorisent le clivage ; les consultations multidisciplinaires sur le modèle des consultations de la douleur qui diluent la responsabilité (ce que Balint appelait la « collusion de l'anonymat » [7]) ; et les consultations conjointes, si difficiles à mettre en place en pratique [19].

Conclusion

Les plaintes somatiques médicalement inexpliquées, ou symptômes fonctionnels, ne sont pas des symptômes psychogènes [20]. Elles relèvent de causalités circulaires impliquant des facteurs prédisposants, précipitants, et d'entretien, de nature physiologique, psychologique, comportementale et sociale [8]. Elles confrontent les professionnels de santé à la complexité, présente dans toutes les situations de maladie, mais « masquée » par l'apparente simplification qu'apporte un diagnostic somatique. Elles imposent le développement, l'étude empirique et l'enseignement de concepts pertinents que tous les intervenants, en particulier « somaticiens » et « psychistes » pourraient partager.

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En résumé : plaintes somatiques médicalement inexpliquées

­ C'est une question centrale en pratique médicale : que ce soit en soins primaires, en consultations spécialisées ou àl'hôpital, un tiers des symptômes en moyenne est médicalement inexpliqué.

­ Il ne s'agit pas de symptômes « psychogènes » : ils relèvent de causalités circulaires impliquant des facteurs prédisposants, précipitants et d'entretien, de nature physiologique, psychologique, comportementale et sociale.

­ La légitimation de ces plaintes par le médecin permet seule l'élaboration d'une explication tangible et disculpante que le patient peut s'approprier.

­ Le médecin de premier recours a une place centrale dans la prévention de la somatisation chronique. La capacité àrassurer, compétence centrale en médecine générale, devrait être un thème d'enseignement et de recherche.

­ Face àcette situation, le médecin « somaticien » a le plus souvent besoin des « psychistes ». Cette demande est très personnalisée. Cela impose le développement, l'étude empirique et l'enseignement de concepts pertinents que tous les intervenants pourraient partager.

 


 

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