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THÉRAPEUTIQUES - Suivi de pharmacovigilance
Coxibs: quel rapport bénéfice/risque ?
Auteurs : Pierre Gallois, Jean-Pierre Vallée
Mots clés : coxibs, AINS,risque, cardiovasculaire, cutané,digestif,
bénéfice/risque.
Les coxibs ont été développés et commercialisés
comme anti-inflammatoires moins dangereux pour la muqueuse digestive que les
AINS conventionnels. La campagne de promotion de ces "nouveaux anti-inflammatoires"
a été l'une des plus retentissantes des années 2000. Le
succès commercial a été énorme dans le monde entier.
Pourtant, la question fondamentale envisagée dès l'origine -
le bénéfice digestif obtenu par la "sélectivité"
Cox 2 excède-t-il les risques cardiovasculaires inhérents à
la perte de la fonction "Cox 1" ? - a été occultée
lors du lancement de ces médicaments. Des réponses à cette
question sont apparues progressivement dans les années qui ont suivi
[2-4]. Elles ont conduit au retrait du marché du Rofécoxib (Vioxx®),
avec un énorme retentissement dans la presse professionnelle comme dans
la presse grand public. La phrase que met en exergue la couverture du Lancet
du 21 août 2004 résume la position des grands journaux médicaux
anglo-saxons : "Il est difficile d'imaginer comment justifier l'extraordinaire
engouement pour les coxibs en regard de leur efficacité marginale, leurs
risques élevés et leur coût excessif, par rapport aux AINS
conventionnels." Quelques années après la commercialisation des
coxibs, quelques mois après l'" affaire rofécoxib ", où
en sommes-nous ?
Des données physiopathologiques au départ
Les AINS conventionnels ont un effet d'inhibition des cyclo-oxygénases,
Cox-1 et Cox-2, facteurs de synthèse de prostaglandines [1] :
* La Cox-1 agit sur la synthèse des prostaglandines participant à
la protection de la muqueuse gastroduodénale et à l'agrégation
plaquettaire avec un effet proagrégant.
* La Cox-2 agit sur la synthèse des prostaglandines impliquées
dans la réaction inflammatoire et dans l'agrégation plaquettaire
mais avec un effet antiagrégant.
Pour éviter les complications digestives, les cher-cheurs ont tenté
de respecter trouver un produit respectant la Cox-1. Ces inhibiteurs sélectifs
de la Cox-2 sont les coxibs. Ainsi l'effet protecteur de la muqueuse gastroduodénale
de la Cox-1 est maintenu, son effet proagrégant n'est plus contrebalancé
par l'effet antiagrégant de la Cox-2. Il en résulte un effet thrombogène
potentiel qui a été montré dans des étu-des expérimentales
[2-4].
Bénéfice digestif : moins important que prévu
Les données des études CLASS et VIGOR qui ont conduit à
l'AMM [2,5] (tableau 1) montraient un bénéfice
modeste des coxibs sur les AINS conventionnels. Dans VIGOR, où il était
le plus net, il fallait traiter 41 patients pendant un an pour éviter
un événement. Le risque absolu, et donc le bénéfice,
varie en fonction de l'âge et des antécédents digestifs.
Ainsi il passe de 5 % à 0,4 % en fonction de la présence ou non
de ces antécédents.
De plus, comme indiquait l'Afssaps en juillet 2004, un peu avant le retrait
du Vioxx®, "parallèlement à la commercialisation des premiers
coxibs, des publications ont fait penser que la réduction du
risque de lésions gastro-intestinales serait moins importante que ce
que laissaient supposer les études ayant conduit à l'AMM"
[1] : le suivi national de pharmacovigilance a recueilli de novembre 2000 à
juin 2002, un certain nombre d'accidents graves à type d'ulcères,
de perforations et d'hémorragies digestives : 320 cas sous célécoxib
(taux de notification : 3,5/10 000 patients/années), 70 cas sous rofécoxib
(2,5/10 000 patients/années). Ces complications sont le plus souvent
observées chez des patients avec facteurs de risque (âge > 70
ans, antécédents digestifs, prise concomitante d'aspirine, d'un
autre antiagrégant ou d'un anticoagulant). Bien sûr, ces données
doivent être reçues avec les réserves de données
observationnelles et non comparatives. Sur la base de l'ensemble des données
disponibles, l'Afssaps ainitié une réévaluation du rapport
bénéfice/risque des coxibs à l'échelon européen
: les coxibs exposent, qualitativement, aux mêmes risques d'effets
indésirables que les AINS conventionnels.
Risque cardiovasculaire : vraisemblable pour tous les coxibs
Les essais contrôlés (tableau 2) comme
les études observationnelles (tableau 3) ont
fait état d'une augmentation du risque cardiovasculaire (infarctus du
myocarde et accident vasculaire cérébral) avec le rofécoxib
surtout, mais aussi, à un moindre degré, avec tous les coxibs.
À partir des données de l'essai APPROVE (un excès de 16
infarctus ou AVC pour 1 000 patients sans risque cardiovasculaire connu recevant
du rofécoxib) et d'un total de plus de 10 millions de prescriptions de
rofécoxib chaque mois aux États-Unis, on a pu estimer à
plusieurs dizaines de milliers le nombre d'événements cardiovasculaires
induits par le rofécoxib aux États-Unis [6].
Le risque semble liéà la dose utilisée, à la durée
du traitement et à l'existence de risques cardiovasculaires individualisables.
Si la preuve de l'effet de classe n'est pas encore formelle, les données
actuelles sont suffisantes pour tenir compte de cette vraisemblance dans nos
prescriptions [5, 7].
Que conclure ?
Il est toujours difficile d'apprécier a priori la balance bénéfices/risques
dans la population objet des prescriptions, à partir de celle des essais.
Cependant, on sait avec ces quelques années de recul que :
- L'action symptomatique sur la douleur des coxibs n'est pas supérieure
à celle des autres AINS, et ils n'ont pas été comparés
entre eux [2].
- Leurs effets rénaux documentés à partir
d'analyse post-marketing ont un profil sensiblement comparable à celui
des AINS conventionnels [2] : avec le célécoxib, des dèmes
ont été observés chez 2,1 % des patients, une hypertension
chez 0,8 %.
- Des complications cutanées graves ont été
observées sous valdécoxib et parécoxib, et posent la question
d'un risque cutané pour l'ensemble des coxibs [1, 11].
- Le risque gastro-intestinal varie avec l'âge et des antécédents
digestifs. Le risque de complications digestives au cours d'un traitement AINS
est de 5 % en cas d'antécédent d'ulcère ou d'hémorragie
digestive, de 0,4 % en l'absence d'antécédents [in2]. Il est un
peu réduit, mais persiste avec les coxibs. Risque comme bénéfice
dépendent ainsi du risque individuel préalable.
- Le risque cardiovasculaire, plus net avec le rofécoxib
maintenant retiré du marché, semble bien exister pour tous les
coxibs. Il est supérieur à celui des AINS conventionnels, et surtout
à celui du naproxène qui semble avoir un effet protecteur modéré.
Il est difficile à chiffrer car dépendant de l'âge du patient,
de ses facteurs de risques cardiovasculaires, de la pathologie traitée
(en particulier la polyarthrite rhumatoïde augmente le risque), de la dose
utiliséeetdela durée du traitement. Pour la pratique, retenons
les recommandations de l'Afssaps (précisées pour le célécoxib
à l'occasion de l'arrêtdel'essai APC) [13] :
- respecter les indications (poussées douloureuses de l'arthrose,
manifestations inflammatoires de la polyarthrite rhumatoïde), la posologie,
et la durée de traitement (la plus brève possible,
n'excédant pas celle des manifestations symptomatiques) ;
- évaluer le risque cardiovasculaire avant toute prescription
et pendant le traitement, et ne pas arrêter les traitements concomitants
avec l'aspirine à dose antiagrégante (ou d'autres antiagrégants)
;
- appliquer les mêmes règles de bon usage que pour les AINS
conventionnels : recherche des facteurs de risques digestifs lors de
la prescription, respect des contre-indications, en particulier ulcère
peptique évolutif, saignement gastro-intestinal, grossesse, prise en
compte des précautions d'emploi, notamment chez les sujets à
risque d'insuffisance rénale fonctionnelle (sujet âgé,hypovolémique,
traité par diurétique ou par IEC). Ajoutons-y les propositions
de Topol [3] :
- éviter d'user ces agents en première ligne, étant
donné leur coût considérablement plus élevé,
leur bénéfice marginal par rapport aux AINS conventionnels, les
risques cardio-vasculaires connus ;
- privilégier en cas de risque CV le naproxène si
un traitement AINS est nécessaire, en raison de son possible effet protecteur
CV. Et résumons avec Fitzegerald [4] : Les coxibs ne sont un choix rationnel
que pour les patients à faible risque cardiovasculaire qui ont eu de
sérieux événements gastro-intestinaux, spécialement
avec les AINS conventionnels. Il ne s'agit en aucun cas de la prescription quasi
systématique que l'on a trop souvent observée.
Références :
1. Afssaps. Mise au point sur la sécurité d'emploi des coxibs.
Communiqué de presse du 1/07/2004.
2. Fitzgerald GA, Patrono C. The coxibs, selective inhibitors of cyclooxygenase-2.
N Engl JMed 2001 ; 345 : 433-42.
3. Topol EJ. Arthritis medicines and cardiovascular events. " House of coxibs
"... JAMA 2005 ; 293 : 366-8.
4. Fitzgerald GA. Coxib and cardiovascular disease. N Engl J Med 2004
; 351 : 1709-11.
5. CDRMG. Les effets secondaires digestifs des inhibiteurs sélectifs
de la COX-2. Biblio-med 2001 : 235.
6. Topol EJ. Failing the public headline. Rofecoxib, Merck and the FDA. N
Engl J Med 2004 ; 351 : 1707-9.
7. Farkouh ME et al. Comparison of lumiracoxib with naproxen and ibuprofen
in the therapeutic arthritis research and gastrointestinal events trial (TARGET),
cardiovascular out-comes : randomised controlled trial. Lancet 2004 ;
364 : 675-84.
8. CDRMG. Anti COX-2 : compétition entre bénéfice digestif
et risque cardiovasculaire. Bibliomed 2001 : 236.
9. Juni P et al. Risk of cardiovascular events and rofecoxib : cumulative
meta-analysis. Lancet 2004 ; 364 : 2021-9.
10. Topol EJ, Falk GW. A coxib a day won't keep the doctor away. Lancet
2004; 364: 639-40.
11. Afssaps. Dynastat (parécoxib). Effets indésirables cardiovasculaires
et cutanés graves. Communiqué de presse du 22 décembre
2004.
12. Andréjak M. Coxibs : quel risque cardiovasculaire ? Concours
Med 2004 ; 126 : 1834-6.
13. Afssaps. Célécoxib : suspension d'un essai clinique à
la suite de la mise en évidence d'une augmentation du risque cardiovasculaire.
Communiqué de presse du 17 décembre 2004.
Tous les textes cités de l'Afssaps peuvent être obtenus sur le
site internet de l'Afssaps : http ://afssaps.sante.fr
LES COXIBS
Thérapeutique actuellement de référence dans cette indication
: Les AINS "conventionnels".
En résumé
Les "plus" et les "moins"
Les "plus" :
Peut-être une moindre agressivité sur la muqueuse digestive,
mais elle est fortement contestée...
Les "moins" :
Des risques cardiovasculaires trop importants pour une efficacité comparable
à celle des AINS conventionnels, même si on peut espérer
un bénéfice individuel intéressant dans quelques indications
spécifiques. Dans la majorité des cas, restons-en aux AINS "conventionnels",
thérapeutique actuellement de référence dans l'indication.
En pratique
Prudence : les preuves de l'efficacité sont incertaines, surtout si
l'on raisonne en bénéfice/risque, rarement supérieur à
celui des AINS conventionnels, et à des coûts bien supérieurs.
Le comité de rédaction recommande de "réserver" l'utilisation
des coxibs à des patients à faible risque cardiovasculaire qui
ont eu de sérieux événements gastro-intestinaux, notamment
avec les AINS conventionnels.
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