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Fibrinolyse et double antiagrégation


MT Cardio. Volume 4, Numéro 4, 247-50, Juillet-Août 2008, Éditorial

DOI : 10.1684/mtc.2008.0149


Auteur(s) : Raphaëlle Dumaine, Gilles Montalescot , Institut de cardiologie, Hôpital de la Pitié-Salpêtrière, 47-83 boulevard de l’Hôpital, 75651 Paris Cedex 13.

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Auteur(s) : Raphaëlle Dumaine, Gilles Montalescot

Institut de cardiologie, Hôpital de la Pitié-Salpêtrière, 47-83 boulevard de l’Hôpital, 75651 Paris Cedex 13

Fibrinolytiques et clopidogrel : arguments pour une telle association

La formation du thrombus occlusif responsable de l’infarctus du myocarde fait suite à une rupture de plaque athéroscléreuse qui aboutit à la mise en contact des constituants sanguins avec les constituants pariétaux thrombogènes. Deux principales voies thrombogènes sont alors activées : activation des facteurs de la coagulation aboutissant à la formation d’un réseau de fibrine d’une part, et phénomène d’adhésion-activation-agrégation plaquettaire d’autre part.

La physiopathologie même de la thrombose coronaire conduit donc à formuler l’hypothèse que la reperfusion pharmacologique idéale devrait inclure à la fois un traitement fibrinolytique, anticoagulant et antiagrégant plaquettaire. Mais quelle est la combinaison idéale entre ces 3 classes d’agents antithrombotiques, c’est-à-dire celle qui a la plus grande efficacité antithrombotique au moindre risque hémorragique ?

Le bénéfice de l’association thrombolytique-antiagrégant a été démontré en 1988 dans l’étude ISIS-2 [1] dans laquelle l’association streptokinase-aspirine était significativement plus efficace que l’administration de streptokinase ou aspirine seule, elle-même plus efficace que l’absence des deux traitements (mortalité à 35 jours après infarctus : 8 vs 9 % environ, vs 13,2 %). Néanmoins, la constatation d’un rebond prothrombotique dans les heures suivant la thrombolyse ainsi que l’observation de résistances à l’aspirine ont conduit à tenter d’optimiser l’action antiagrégante du traitement antithrombotique.

Chez les patients à haut risque vasculaire (étude CAPRIE [2]) et chez les patients présentant un syndrome coronaire aigu sans sus-décalage du segment ST (étude CURE [3]), le clopidogrel a montré son bénéfice en association à l’aspirine par rapport à l’aspirine seule en termes de réduction de la morbi-mortalité. Le clopidogrel est un inhibiteur plaquettaire plus puissant que l’aspirine, mais moins puissant que les anti-GPIIb/IIIa. Il inhibe de façon sélective et irréversible le récepteur P2Y12 empêchant ainsi la fixation de l’ADP sur son récepteur ; l’activation du complexe GPIIb/IIIa provoquée par l’ADP est alors inhibée, bloquant ainsi l’agrégation plaquettaire.

Différents traitements antiplaquettaires ont été testés en association avec la thrombolyse. Jusqu’à récemment, aucun n’avait apporté de bénéfice net par rapport à l’aspirine seule. En effet, l’adjonction d’anti-GPIIb/IIIa au traitement thrombolytique s’est accompagnée d’un accroissement du risque hémorragique sans bénéfice majeur sur l’efficacité dans les études de phase III (GUSTO V [4], ASSENT 3 [5]), et ce quelles que soient les stratégies utilisées : thrombolytiques pleine dose + anti-GPIIb/IIIa pleine dose + aspirine, ou thrombolytiques demi-dose + anti-GPIIb/IIIa pleine dose + aspirine, ou thrombolytiques demi-dose + anti-GPIIb/IIIa demi-dose + aspirine. De plus, dans une stratégie d’angioplastie facilitée, le prétraitement par thrombolytiques + anti-GPIIb/IIIa s’accompagne d’un risque inacceptable de saignement intracérébral [6].

Les dernières études testant l’association du clopidogrel à celle des thrombolytiques + aspirine ont quant à elles montré le bénéfice de cette stratégie.

Etudes CLARITY et COMMIT

L’étude CLARITY-TIMI 28 [7] a inclus 3 491 patients de moins de 75 ans, présentant un syndrome coronaire avec sus-décalage du segment ST (SCA ST+) depuis moins de 12 h, traités par aspirine et fibrinolytiques. Les patients étaient randomisés pour recevoir soit du clopidogrel (dose de charge de 300 mg, puis 75 mg/j) soit un placebo. Les critères d’exclusion étaient liés aux contre-indications au traitement fibrinolytique et antiagrégant (administration préalable de fortes doses d’héparine, de clopidogrel, contre-indication au traitement fibrinolytique), âge > 75 ans, choc cardiogénique et antécédent de pontage coronaire. L’insuffisance rénale n’était pas un critère d’exclusion. Une coronarographie était réalisée dans les 48 h à 8 jours (en moyenne 84 h) après le début du traitement, les patients étaient suivis pendant 30 jours et le critère de jugement associait (occlusion de l’artère responsable, décès, récidive d’infarctus). Le clopidogrel était associé à une réduction de 36 % du risque relatif de survenue du critère principal (6,7 %) (figure 1). Ce bénéfice était similaire dans tous les sous-groupes étudiés, et les taux d’hémorragies majeures ou intracérébrales étaient semblables dans les 2 bras.

Dans l’étude COMMIT [8] réalisée en Chine, 45 852 patients avec suspicion d’infarctus ont été inclus dans les 24 h suivant le début des symptômes. Ils recevaient tous de l’aspirine et étaient randomisés entre clopidogrel 75 mg/j (pas de dose de charge) et placebo et suivis jusqu’à leur sortie de l’hôpital (ou au maximum pendant 28 jours). Les critères d’exclusion étaient la décision d’une angioplastie primaire et les contre-indications liées au traitement fibrinolytique et antiagrégant, et laissés à la décision des investigateurs. En particulier, l’âge et l’insuffisance rénale n’étaient pas des critères d’exclusion. Les 2 critères principaux de jugement étaient la mortalité toutes causes et le critère composite (récidive d’infarctus/AVC/décès). Environ 54 % des patients dans chaque bras ont été fibrinolysés, la plupart des autres patients recevant un simple traitement médical. Le clopidogrel était associé à une réduction significative du risque de survenue des 2 critères à 28 jours : réduction du risque relatif de décès de 7 % (7,5 % dans le groupe clopidogrel vs 8,1 % dans le groupe placebo, réduction du risque absolu de 0,5 %, p = 0,029), et du risque relatif (récidive d’infarctus/AVC/décès) de 9 % (réduction du risque absolu de 0,9 %) (figure 2).

Dans ISIS-2, le traitement de patients suspects de présenter un infarctus par aspirine pendant un mois évitait la survenue de 40 (décès, réinfarctus ou AVC) pour 1 000 patients traités [1]. Avec COMMIT, l’addition de 75 mg/j de clopidogrel à l’aspirine prévient 10 événements supplémentaires pour 1 000 patients traités pendant 2 semaines. Ainsi, l’association aspirine-clopidogrel chez les patients éligibles à une fibrinolyse prévient 50 événements vasculaires majeurs (décès, infarctus, AVC) pour 1 000 patients traités pendant quelques semaines seulement après SCA avec sus-décalage du segment ST.

Zones d’ombre, la pratique

Il ressort de ces 2 études que le clopidogrel apporte un bénéfice prouvé en termes de réduction de la morbi-mortalité à la phase aiguë des SCA avec sus-décalage du segment ST chez les patients éligibles pour une fibrinolyse, et ce au mieux après une dose de charge de 300 mg. Qu’en est-il de la place de la fibrinolyse en France ? D’après les recommandations de l’ESC [9], elle garde toute sa place si elle est instaurée dans les 3 heures suivant le début des symptômes, en l’absence de contre-indication (figure 3). Au-delà de ce délai, ou si la thrombolyse est contre-indiquée ou encore si elle est inefficace, le transfert dans un centre permettant la réalisation d’une angioplastie est recommandé. A ce stade, la mise en place d’un stent s’accompagnera également d’un traitement par antiagrégants plaquettaires par aspirine et clopidogrel.

Il est à souligner avant de préconiser l’association fibrinolyse-clopidogrel à large échelle, que les populations étudiées étaient relativement jeunes (environ 57 ans en moyenne dans CLARITY, 61 ans en moyenne dans COMMIT), dans ces 2 populations, l’adjonction du clopidogrel au reste du traitement antithrombotique ne s’est pas accompagnée d’un excès d’hémorragies graves. Ce résultat ne peut cependant pas être extrapolé à d’autres types de populations à plus haut risque hémorragique, en particulier les sujets plus âgés chez lesquels on ne connaît pas la situation de la balance bénéfice/risque.

La durée du traitement antiagrégant plaquettaire reste encore débattue, si l’on se réfère à l’étude CURE, son bénéfice s’étend au moins à 12 mois ; dans l’étude CHARISMA [10], le sous-groupe des patients « symptomatiques », dont feraient partie les patients aux antécédents récents d’infarctus, pourrait bénéficier de la double antiagrégation par rapport à l’aspirine seule jusqu’à au moins 28 mois [10].

Références

1 ISIS-2 Collaborative Group. Randomised trial of intravenous streptokinase, oral aspirin, both, or neither among 17 187 cases of suspected acute myocardial infarction: ISIS-2. Lancet 1988 ; 2 : 349-60.

2 CAPRIE steering committee. A randomised, blinded, trial of clopidogrel versus aspirin in patients at risk of ischaemic events (CAPRIE). Lancet 1996 ; 348 : 1329-39.

3 CURE investigators. Effects of clopidogrel in addition to aspirin in patients with acute coronary syndromes without ST-segment elevation. N Engl J Med 2001 ; 345 : 494-502.

4 Topol EJ. Reperfusion therapy for acute myocardial infarction with fibrinolytic therapy or combination reduced fibrinolytic therapy and platelet glycoprotein IIb/IIIa inhibition: the GUSTO V randomised trial. Lancet 2001 ; 357 : 1905-14.

5 Regimen (ASSENT)-3 Investigators. Efficacy and safety of tenecteplase in combination with enoxaparin, abciximab, or unfractionated heparin: the ASSENT-3 randomised trial in acute myocardial infarction. Lancet 2001 ; 358 : 605-13.

6 Keeley EC, Boura JA, Grines CL. Comparison of primary and facilitated percutaneous coronary interventions for ST-elevation myocardial infarction: quantitative review of randomised trials. Lancet 2006 ; 367 : 579-88.

7 Sabatine MS, Cannon CP, Gibson CM, et al. Addition of clopidogrel to aspirin and fibrinolytic therapy for myocardial infarction with ST-segment elevation. N Engl J Med 2005 ; 352 : 1179-89.

8 COMMIT collaborative group. Addition of clopidogrel to aspirin in 45 852 patients with acute myocardial infarction: randomised, placebo-controlled trial. Lancet 2005 ; 366 : 1607-21.

9 Siber S, Albertsson P, Avilés FF, et al. Guidelines for Percutaneous Coronary Interventions. The Task Force for Percutaneous Coronary Interventions of the European Society of Cardiology. Eur Heart J 2005 ; 26 : 804-47.

10 Bhatt DL, Fox KAA, Hacke W, et al. Clopidogrel and aspirin versus aspirin alone for the prevention of atherothrombotic events. N Engl J Med 2006 ; 354 : 1706-17.


 

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