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Syndrome coronaire aigu avec sus-décalage du segment ST


MT Cardio. Volume 2, Numéro 5, 552-60, Septembre-Octobre 2006, Revues

DOI : 10.1684/mtc.2006.0027

Résumé   Summary  

Auteur(s) : Frédéric Lapostolle, Gilles Lenoir, Claude Lapandry, Frédéric Adnet , SAMU 93, EA 3409, hôpital Avicenne, 125 rue de Stalingrad, 93009 Bobigny.

Résumé : La prise en charge préhospitalière d’un patient présentant un syndrome coronaire aigu avec sus-décalage du segment ST a pour objectif l’obtention rapide d’un diagnostic de certitude permettant la mise en œuvre précoce d’une stratégie thérapeutique de reperfusion et l’orientation du patient. Cet objectif est atteint au mieux, et dans les délais les plus courts, lorsque le patient « entre » dans la bonne filière de soins, celle de l’alerte précoce par l’appel au Samu-Centre 15 et de la prise en charge par une équipe médicale de Smur. Le choix de la technique de reperfusion, fibrinolyse préhospitalière ou angioplastie primaire, est essentiellement déterminé par les contraintes de temps. Pour les patients pris en charge dans les deux premières heures après le début des symptômes, la fibrinolyse semble préférable. Au-delà, l’angioplastie primaire semble préférable si elle peut être réalisée dans l’heure qui suit la prise en charge du patient. Les traitements adjuvants, antithrombotiques en particulier, améliorent l’efficacité des techniques de reperfusion.

Mots-clés : syndrome coronaire aigu, fibrinolyse, reperfusion, prise en charge préhospitalière

Illustrations

ARTICLE

Auteur(s) : Frédéric Lapostolle, Gilles Lenoir, Claude Lapandry, Frédéric Adnet

SAMU 93, EA 3409, hôpital Avicenne, 125 rue de Stalingrad, 93009 Bobigny

La prise en charge à domicile ou, d’une façon plus générale, en dehors de l’hôpital d’un patient présentant un syndrome coronaire aigu avec sus-décalage du segment ST a pour objectif l’obtention rapide d’un diagnostic de certitude permettant la mise en œuvre précoce d’une stratégie thérapeutique de reperfusion et l’orientation du patient. Cet objectif est atteint au mieux, et dans les délais les plus courts, lorsque le patient « entre » dans la bonne filière de soins, celle de l’alerte précoce par l’appel au Samu-Centre 15 et de la prise en charge par une équipe médicale de Smur.

De l’appel au Samu-Centre 15 au diagnostic de syndrome coronaire aigu avec sus-décalage du segment ST

L’infarctus aigu du myocarde affecte environ 120 000 personnes en France chaque année [1]. Toutefois, pour évaluer l’incidence réelle de l’infarctus aigu du myocarde, il convient d’y ajouter les victimes de morts subites, l’arrêt cardiaque survenu en dehors de l’hôpital constituant la principale cause de décès précoce au cours de l’infarctus du myocarde [2]. Il convient aussi d’y ajouter les très nombreux patients présentant un syndrome coronaire aigu sans sus-décalage du segment ST et dont certains évoluent vers l’infarctus constitué, parfois sans même avoir présenté de syndrome coronaire aigu avec sus-décalage du segment ST [3].

La précocité du diagnostic et plus encore celle de la reperfusion conditionnent le pronostic de l’infarctus du myocarde [4-6]. Le bénéfice du traitement décroît de façon très rapide avec le temps (( figure 1 )). Il est aujourd’hui établi que le plus sûr moyen de bénéficier, dans les plus brefs délais, de la mise en œuvre des techniques de reperfusion, fibrinolyse préhospitalière ou angioplastie primaire, consiste à appeler le Samu-Centre 15 dès l’apparition des symptômes [6-8]. Ainsi, en Île-de-France, le délai entre l’apparition des symptômes et le recours au Samu est de 55 minutes quand le patient appelle directement le Samu, de 148 minutes quand il passe par son médecin traitant et de 220 minutes quand il passe par son cardiologue [7]. Afin qu’un maximum de patients entrent dans la filière idéale du Samu-Centre 15, l’information des sujets « à risque » est capitale. Or, à ce jour, à peine 25 % des patients avec un antécédent d’infarctus du myocarde savent devoir appeler le « 15 » en cas de récidive douloureuse [9].

L’alerte étant donnée, le rôle de la régulation du Samu-Centre 15 est capital. Aucun patient avec un infarctus du myocarde ne doit échapper à une prise en charge par une équipe médicale de Smur. Pour cela, il est capital que la régulation des appels repose sur un principe de précaution consistant à faire prendre en charge par une équipe médicale de Smur tout patient pour lequel le diagnostic de syndrome coronaire est suspecté. À ce prix, et à ce prix seulement, aucun patient avec un infarctus du myocarde ne devrait échapper à une prise en charge rapide optimale.

En effet, rappelons que la « douleur thoracique » est un motif très fréquent de recours au Samu et de prise en charge médicale préhospitalière. Or, jusqu’à la réalisation de l’électrocardiogramme, le diagnostic de syndrome coronaire, a fortiori de syndrome coronaire avec sus-décalage du segment ST, ne peut être infirmé ni confirmé ! À titre d’exemple, en Seine-Saint-Denis, sur 150 000 dossiers médicaux traités sur une année, environ 5 000 (3 %) appels ont pour cause une douleur thoracique. In fine, sur les 15 000 patients pris en charge par les Smur du département, 300 environ présentent une douleur thoracique liée à un syndrome coronaire aigu avec sus-décalage du segment ST et 500 environ une douleur thoracique liée à un syndrome coronaire aigu sans sus-décalage du segment ST.

Le diagnostic de syndrome coronaire aigu repose essentiellement sur une évaluation clinique [10, 11]. L’objectif premier, en présence d’un patient se plaignant d’une douleur thoracique, est de préciser le diagnostic mais aussi de déceler la présence de signes de gravité qui relèveraient d’un traitement spécifique urgent (tableau 1( Tableau 1 )). En présence de signes de gravité, le traitement symptomatique est urgent et précède ou accompagne la démarche diagnostique (mais n’en dispense aucunement).

Le diagnostic de syndrome coronaire aigu repose sur la recherche [12] :

  • de facteurs de risque cardiovasculaire : antécédents familiaux, sexe masculin, âge avancé, tabagisme, diabète, hypertension artérielle, hypercholestérolémie… ;
  • de circonstances de survenue de la douleur, typiquement au repos, le matin, volontiers précédée d’autres épisodes douloureux. Il peut aussi s’agir d’une douleur apparue à l’effort, ou d’un angor déjà connu et devenu instable, c’est-à-dire avec des crises plus fréquentes et/ou déclenchées par des efforts de moindre importance et/ou qui cèdent moins aisément à la prise de trinitrine ;
  • des caractéristiques de la douleur, typiquement rétrosternale, constrictive, à irradiation maxillaire, cervicale, scapulaire, brachiale ou vers les poignets. Par définition, la douleur persiste depuis plus de 20 minutes ;
  • l’examen clinique, typiquement normal, permet surtout d’exclure un autre diagnostic : pression artérielle normale et symétrique, auscultations cardiaque et pulmonaire normales, pouls périphériques perçus, mollets souples et indolores… L’examen clinique permet aussi de rechercher une complication : tachycardie, œdème aigu pulmonaire ou choc cardiogénique qui traduisent une mauvaise tolérance clinique ;
  • l’électrocardiogramme joue un rôle majeur en cas de suspicion de syndrome coronaire aigu. D’une part, parce qu’il va, dans la plupart des cas, confirmer l’atteinte coronaire et, d’autre part, parce qu’il permet de classer les patients selon l’existence ou non d’un sus-décalage du segment ST [13]. De cette classification découlent des stratégies thérapeutiques différentes. Dans un contexte de douleur thoracique évocateur, la présence d’un sus-décalage du segment ST (dans au moins deux dérivations d’un même territoire coronaire) permet d’affirmer le diagnostic d’infarctus, de suspecter le territoire vasculaire coronaire atteint, et indique en urgence la mise en œuvre d’une stratégie de reperfusion [12]. Rappelons que certaines situations, bloc de branche droit, bloc de branche gauche ou électro-entraînement, n’empêchent pas le diagnostic de sus-décalage du segment ST [14-18]. L’exemple du bloc de branche gauche est détaillé dans le ( tableau 2 )[19]. La présence d’une image en miroir, voire d’une onde Q renforce la probabilité du diagnostic [20]. Rappelons aussi que la réalisation d’un ECG de 18 dérivations, la répétition de l’ECG et une analyse morphologique du segment ST, et surtout une analyse fine de l’ECG par un médecin urgentiste formé et expérimenté accroissent la performance diagnostique de l’examen [14, 21, 22].

En préhospitalier, la stratégie diagnostique du syndrome coronaire aigu fait appel en premier lieu à la clinique et à l’électrocardiogramme. Cependant, depuis peu la possibilité de réaliser des dosages biologiques (enzymologie, natriuretic peptide B, D-dimères…), voire des échographies doit participer à obtenir dès la prise en charge préhospitalière un diagnostic précis et à prendre des décisions thérapeutiques rapidement.
Tableau 1 Signes de gravité à rechercher chez un patient se plaignant d’une douleur thoracique

Respiratoire : dyspnée avec éléments de gravité, cyanose, sueurs, tirage sus-sternal, sus-claviculaire, balancement thoraco-abdominal, parole impossible, saturation < 90 %

Hémodynamique : tachycardie, troubles du rythme, hypotension artérielle, signe d’hypoperfusion périphérique (marbrures, allongement du temps de recoloration cutanée), voire arrêt cardiocirculatoire

Neurologique : confusion, agitation, troubles de conscience, coma

Stratégie de prise en charge thérapeutique

Dans tous les cas, le traitement débute, dès le premier contact avec le patient, par la mise en place d’un monitorage, en particulier électrocardioscopique. Les troubles du rythme ventriculaire constituent la première cause de décès à la phase aiguë d’un infarctus du myocarde. Ils doivent donc être dépistés afin d’être traités sans retard s’ils surviennent.

Les traitements peuvent être séparés en traitement de reperfusion (fibrinolyse ou angioplastie), qui est une priorité et une urgence absolue, et en traitements adjuvants.

Traitements adjuvants de la reperfusion coronaire

Ces traitements sont, d’une part, les traitements anti-ischémiques et, d’autre part, les traitements anticoagulants et antithrombotiques.

Traitements anti-ischémiques

Oxygénothérapie

Elle est indiquée si la saturation est inférieure à 98 % à l’air ambiant.

Dérivés nitrés

Leur intérêt théorique repose sur une diminution de la consommation en oxygène du myocarde, en particulier par une réduction de la post-charge et un effet vasodilatateur systémique et coronaire. Mais cet effet vasodilatateur entraîne aussi une baisse de la pression artérielle systémique. Aucune étude n’a permis de mettre en évidence l’intérêt des dérivés nitrés lors de la prise en charge des syndromes coronaires avec sus-décalage du segment ST. Dans un travail expérimental récent, l’utilisation des dérivés nitrés à la phase aiguë de l’infarctus augmentait significativement la taille de la nécrose et la mortalité des animaux [23].

Traitement antalgique

Il ne doit pas être retardé sous le prétexte du suivi de la douleur [12]. En effet, la douleur et l’anxiété qui y est associée participent à accélérer la fréquence cardiaque, et donc à augmenter la consommation d’oxygène du myocarde tout en réduisant la durée de la diastole (l’accélération de la fréquence cardiaque se faisant aux dépens de la durée de la diastole) et donc les apports en oxygène. Le traitement de la douleur doit être précoce. Il repose, selon le niveau de la douleur, sur le paracétamol et/ou la morphine injectables.

Bêtabloquants

Ils réduisent le risque d’arythmies ventriculaires, la fréquence cardiaque et le niveau de pression artérielle et participent à améliorer le pronostic des patients. Leur utilisation systématique a fait la preuve de son inintérêt. En effet, dans l’étude Commit, réalisée sur 46 000 patients, les bêtabloquants réduisaient les récurrences ischémiques et les troubles du rythme ventriculaire, mais étaient associés à une incidence plus élevée de chocs cardiogéniques qui gommait finalement tout bénéfice [24]. En revanche, leur administration dès la phase préhospitalière est indiquée chez les patients dont la fréquence cardiaque dépasse 100 bpm [12]. La voie veineuse, permettant un contrôle continu des effets hémodynamiques, est la seule voie d’administration indiquée dans cette situation.

Traitements anticoagulants et antiagrégants

Héparines

Le bénéfice de l’héparine dans les syndromes coronaires aigus avec sus-décalage du segment ST n’est pas établi de façon absolument incontestable. Les héparines de bas poids moléculaire (HBPM) semblent plus efficaces que les héparines non fractionnées mais leur utilisation est associée à davantage de complications hémorragiques, en particulier chez les femmes, les patients âgés, hypertendus ou insuffisants rénaux [25-27]. Cependant, les récents résultats de l’étude Extract-Timi 28 permettent de proposer un régime initial d’administration d’enoxaparine efficace pour un niveau de risque limité. Pour les patients de moins de 75 ans : bolus intraveineux de 30 mg et 15 minutes plus tard, injection sous-cutanée de 1 mg/kg. Pour les patients de plus de 75 ans : injection sous-cutanée de 0,75 mg/kg [28].

Aspirine

Le bénéfice de l’aspirine est incontestable. Dans l’étude ISIS 2, l’aspirine à elle seule réduisait la mortalité de 23 % par comparaison au placebo [29]. Cette réduction de mortalité était comparable à ce qui était obtenu avec la streptokinase (– 25 %). De plus, l’association des deux (streptokinase + aspirine) réduisait la mortalité de 42 %. Le traitement par aspirine réduisait aussi, significativement, la morbidité. Au total, le traitement par aspirine (comparé au placebo) permettait d’épargner 25 vies, 10 infarctus non fatals et trois accidents vasculaires cérébraux pour 1 000 patients traités. La prise d’aspirine pourrait, légitimement, être conseillée au patient dès la phase de régulation dès lors qu’une unité mobile hospitalière est envoyée à son chevet dans l’hypothèse d’un syndrome coronaire aigu.

Thienopyridines

La ticlopidine (Ticlid®) réduit significativement la morbimortalité (moins 46 % à 6 mois) des syndromes coronaires aigus [12, 30]. Son délai d’action est de 48 heures. Son utilisation est limitée par sa tolérance. Le risque d’agranulocytose justifie une surveillance biologique au long cours et en limite l’utilisation. Son utilisation à la phase préhospitalière n’est pas indiquée.

Le clopidogrel (Plavix®) présente sur la ticlopidine l’avantage d’être mieux toléré. Son administration est bénéfique, que la prise en charge ultérieure comporte ou non une angioplastie. Le bénéfice de l’association du clopidogrel à la fibrinolyse a été établi dans l’étude Clarity [30, 31]. Dans cette étude, les patients, âgés de moins de 75 ans, recevaient, en plus de l’aspirine et de la fibrinolyse, une dose de charge de 300 mg de clopidogrel (ou placebo) puis 75 mg par jour. Le critère de jugement principal qui associait le flux TIMI 0 ou 1 (témoignant d’une occlusion coronarienne), la mortalité et le ré-infarctus était très significativement réduit par le clopidogrel en comparaison au placebo (OR = 0,64 – IC 95 % = 0,53-0,76). Le critère de jugement purement clinique à 30 jours, mortalité, infarctus, ischémie nécessitant une revascularisation urgente, trouvait aussi une différence significative en faveur du clopidogrel. La tolérance était excellente. Aucune augmentation d’incidence de complication hémorragique n’a été observée, et ce quel que soit le critère de jugement retenu. Dans l’étude Commit, 46 000 patients présentant un syndrome coronaire aigu avec sus-décalage du segment ST ont été randomisés indépendamment de leur âge pour recevoir du clopidogrel (75 mg par jour, sans dose de charge) ou un placebo et ce, quel que soit le traitement entrepris, à l’exception de l’angioplastie qui était un critère d’exclusion [24]. Le traitement par clopidogrel était associé à une réduction significative de mortalité à J28 (7,5 versus 8,1 % ; p = 0,03).

Avec un niveau de preuves cliniques moins solide, les recommandations européennes préconisent l’administration de 600 mg de clopidogrel avant une angioplastie [12].

Récemment, des doses de charge de 600, voire 900 mg ont été testées avec succès [32, 33]. L’augmentation de la dose permet de réduire le délai d’obtention de l’effet antiagrégant recherché. Cela pose le problème du choix de la dose optimale de chacun des médicaments sur lequel nous reviendrons.

Dipyridamole (Persantine®)

Il n’a qu’une activité antiplaquettaire faible ; son efficacité n’a pas été démontrée lors de son utilisation seule et par voie orale. Il ne constitue pas un médicament de l’urgence coronaire.

Inhibiteurs des récepteurs à la glycoprotéine IIb/IIIa (anti-GP IIb/IIIa)

Le bénéfice de ce traitement a été établi (contre placebo) chez les patients traités par angioplastie [34]. Certaines équipes utilisent les inhibiteurs des récepteurs à la glycoprotéine IIb/IIIa dès la phase préhospitalière lorsqu’ils font le choix de l’angioplastie primaire comme technique de reperfusion coronaire. Si aucune étude n’a formellement démontré le bénéfice clinique de cette administration plus précoce, en l’occurrence préhospitalière, une méta-analyse plaide en faveur de cette hypothèse pour l’utilisation de l’abciximab [35].

La combinaison de ces différents traitements anticoagulants et antiagrégants pose un problème [36]. S’il est évident que la combinaison de leurs effets anticoagulants et/ou antiagrégants est bénéfique, leur combinaison accroît le risque hémorragique. La dose optimale de l’un de ces médicaments utilisé seul n’est pas nécessairement (et probablement n’est jamais !) la dose optimale de ce médicament lorsqu’il est utilisé en association avec d’autres produits plus ou moins synergiques. Cela est d’autant plus vrai que l’effet optimal de chacun d’entre eux a été obtenu dans des études sur des populations de patients sélectionnées, que les combinaisons médicamenteuses proposées ne sont pas toujours celles qui sont recommandées et que l’association des doses optimales de chacun n’est pas testée ! Ainsi, les patients de plus de 75 ans n’étaient pas inclus dans Clarity, le clopidogrel n’était pas systématiquement utilisé dans Extract-Timi 25, ni les héparines de bas poids moléculaire dans Isar-React 2 [28, 31, 37]. Il en résulte qu’il est extrêmement délicat pour le clinicien de faire le choix de l’association thérapeutique et des doses idéales. L’exercice préhospitalier oblige ici à beaucoup de pragmatisme.

Stratégie de désobstruction coronaire

La désobstruction coronaire est une priorité et une urgence absolue. Il est établi que le pronostic vital et fonctionnel des patients avec un syndrome coronaire à sus-décalage du segment ST est directement déterminé par la précocité de la reperfusion [4-6]. Le bénéfice de cette reperfusion décroît très vite avec le temps. Si une fibrinolyse sauve 60 à 80 vies (pour 1 000 patients traités) dans la première heure après la douleur, elle n’en sauve plus que 30 à 50 dans l’heure suivante. La mortalité est ainsi multipliée par 1,6 tous les quarts d’heure [4]. Dans ce contexte, le bénéfice de la prise en charge préhospitalière a été prouvé [6-8, 38]. Au-delà de 12 heures après le début de la douleur, il n’y a aucune donnée scientifique sur le bénéfice des traitements de reperfusion.

Résumer, comme le font certains, cette course contre la montre à une opposition entre fibrinolyse et angioplastie est anachronique et contre-productif. Tout ce qui pourrait générer des réticences à la mise en œuvre d’une stratégie de reperfusion, quelle qu’elle soit, constitue une menace pour les patients. Le seul objectif légitime est la reperfusion. Il constitue, comme le disait si justement Jacques Puel, « un défi républicain » [39]. Et le défi est de taille ! Dans le registre USIC 2000, plus de 50 % des patients ne bénéficiaient d’aucune stratégie de reperfusion, ni fibrinolyse ni angioplastie [6]. Les multiples registres mis en place dans les Samu, les services d’urgences et de cardiologie ont permis de constater que dans certains sites, ce pourcentage atteignait 70 % [40] ! Ce constat signe un échec organisationnel. En outre, dans l’étude USIC 2000, 20 % de patients avaient reçu une fibrinolyse hospitalière, ce qui constitue un autre échec organisationnel. En effet, soit ces patients, par défaut d’information, n’ont pas appelé le Samu, soit ils n’ont pas été « détectés » par la régulation du Samu et, dans les deux cas, le retard de reperfusion est inévitable. Soit, s’ils ont été pris en charge par le Smur, le diagnostic n’a pas été fait ou le traitement non décidé ou non initié en préhospitalier et, dans les deux cas, le retard de reperfusion était inévitable. Finalement, seuls 32 % des patients, 9 % fibrinolysés en préhospitalier et 23 % admis directement en angioplastie primaire, ont bénéficié d’une stratégie de reperfusion optimale au regard de ce qui peut être proposé en France.

Plus que la stratégie de reperfusion, c’est la précocité de sa mise en œuvre qui est déterminante. En Ile-de-France, 75 % des patients avec un syndrome coronaire à sus-décalage du segment ST appellent le Samu-Centre 15 dans les 4 premières heures et 52 % dans les 2 premières heures, au moment du rendement maximum des thérapeutiques de reperfusion [9].

Fibrinolyse

Elle a comme principal atout d’être immédiatement disponible et aisément utilisable par tous les acteurs de l’urgence médicale. L’utilisation d’un agent fibrinospécifique administrable en bolus intraveineux unique facilite l’usage préhospitalier. Un flux Timi 3, affirmant la reperfusion coronaire, est obtenu dans 50 à 60 % des cas dans les 90 minutes qui suivent l’administration du fibrinolytique [41]. Cependant, même en cas de succès de fibrinolyse confirmé angiographiquement, le risque de réocclusion dans les premiers jours est de l’ordre de 15 à 20 %. Il en résulte que, outre le recours aux traitements adjuvants, ces patients doivent systématiquement être orientés vers une unité de soins intensifs de cardiologie disposant d’une salle de coronarographie pour gérer un échec de fibrinolyse ou une réocclusion. Le risque hémorragique est le principal inconvénient de la fibrinolyse. Même en respectant scrupuleusement les contre-indications, il persiste de 0,5 et 1 % d’hémorragies intracérébrales [41].

Angioplastie coronaire percutanée primaire

Elle associe diagnostic et traitement de la lésion. Elle a comme principal atout son efficacité. C’est une méthode de reperfusion sûre et efficace. Un flux Timi 3 est obtenu dans 90 % des cas [42]. Le taux de réocclusion est inférieur à 10 %. Le risque hémorragie cérébrale est plus faible qu’avec la fibrinolyse. En revanche, l’angioplastie primaire requiert une logistique lourde en matériel et en personnel [43]. Elle n’atteint son efficacité maximum que dans les centres de haut niveau d’activité, capables de mettre en œuvre rapidement cette stratégie, quels que soient l’heure et le jour. L’usage des stents et des traitements adjuvants en améliore l’efficacité.

Choix de la technique de reperfusion

La plupart des études comparant angioplastie et fibrinolyse hospitalière ne correspondent pas à la pratique française. Compte tenu de l’organisation de la prise en charge des syndromes coronaires en France et du bénéfice avéré de la fibrinolyse préhospitalière sur la fibrinolyse hospitalière, seule la comparaison de la fibrinolyse préhospitalière et de l’angioplastie primaire (et directe) apporte des éléments pertinents à la prise de décision. Dans l’étude française Captim, les patients étaient randomisés entre fibrinolyse préhospitalière (n = 419) et angioplastie primaire (n = 421) [44]. Il n’y a pas eu de différence entre les deux stratégies sur le critère de jugement principal associant décès, ré-infarctus et accident vasculaire cérébral à J30 : 8,2 % versus 6,2 % ; p = 0,29. Dans le groupe de patients randomisés au cours des deux premières heures, il existait une tendance forte à la réduction de mortalité avec la fibrinolyse préhospitalière : 2,2 % versus 5,7 % ; p = 0,058) [45].

Au-delà de ce résultat, le choix entre les deux stratégies doit se faire en considérant les avantages respectifs des deux techniques, disponibilité de la fibrinolyse et efficacité de l’angioplastie, et deux éléments cinétiques :

  • La fibrinolyse préhospitalière permet de gagner 1 heure par rapport à la fibrinolyse hospitalière et à l’angioplastie. L’intérêt de ce gain de temps décroît avec le délai écoulé depuis le début des symptômes pour disparaître, probablement, autour de la troisième heure [4, 6, 45]. Comme nous l’avons vu, deux tiers à trois quarts des patients pris en charge par les Smur le sont dans ce créneau [7].
  • Si le délai de réalisation de l’angioplastie excède 90 minutes, de la prise en charge par le médecin du Smur à la reperfusion, la supériorité de l’angioplastie n’a plus cours. À titre d’exemple, dans le registre E-Must d’Ile-de-France, le délai médian entre la prise en charge par le Smur et la ponction pour l’angioplastie est de 81 minutes [7].

Le point crucial est celui de la mise en place, en fonction des contraintes géographiques et des moyens locaux, d’une organisation permettant à tous les patients un accès précoce et rapide à une technique de reperfusion [46, 48].

Angioplastie post-fibrinolyse

Le bénéfice de l’angioplastie de sauvetage, en cas de récidive ou d’échec de la fibrinolyse, n’est pas discuté. Cela justifie l’orientation de tous les patients vers une unité de soins intensifs de cardiologie disposant d’une salle de coronarographie. Une stratégie « agressive » de réalisation systématique de l’angioplastie après une fibrinolyse était soutenue par les résultats des études et des expériences de la « vraie vie » [8, 46-48]. Les récents résultats de l’étude Assent IV excluent aujourd’hui la généralisation de cette pratique. En effet, cette étude a été arrêtée prématurément en raison d’une surmortalité dans le groupe angioplastie facilitée par la fibrinolyse en comparaison au groupe angioplastie seule [49].

Finalement, la stratégie de référence devrait être proche des recommandations de la Société européenne de cardiologie (( figure 2 )) [50]. Afin d’être homogène et cohérente dans un département, la stratégie de référence doit être établie en partenariat avec les différents acteurs de la prise en charge de ces patients, médecins urgentistes des Samu, Smur et services d’urgences et cardiologues de l’urgence, interventionnelle ou non. Elle doit, idéalement, faire l’objet de recommandations écrites. Le traitement recommandé doit comporter les traitements adjuvants, aspirine, enoxaparine, clopidogrel, aux doses de référence, débutés immédiatement. La mise en œuvre d’une stratégie de reperfusion est déterminée selon le protocole local en considérant la cinétique de la douleur, les contraintes et les moyens locaux.

Cas particuliers

  • Lorsqu’un patient est pris en charge aux urgences d’un établissement de soins sans salle de coronarographie, le recours en première intention à la fibrinolyse, avant même l’appel au Samu qui assurera son transfert, devrait être la règle. Le délai de reperfusion par angioplastie ne peut que très difficilement, en de telles circonstances, être inférieur à 90 minutes.
  • Le cas particulier du patient ayant appelé le Samu (ou pour lequel le Samu a été appelé) pour une douleur thoracique et pris en charge par le médecin du Smur en arrêt cardiaque mérite d’être évoqué. En effet, le pronostic catastrophique de l’arrêt cardiaque extrahospitalier et la probabilité d’un infarctus aigu ou d’une embolie pulmonaire comme causes d’arrêt cardiaque ont conduit certains auteurs à proposer une fibrinolyse « de sauvetage ». Après la publication d’observations dont certaines spécifiquement préhospitalières et françaises, des études de plus grande ampleur ont présenté des résultats contradictoires. Cependant, au décours d’une douleur thoracique, la probabilité d’un infarctus et, après, la survenue d’un arrêt cardiaque a fortiori en fibrillation ventriculaire est suffisamment importante pour qu’une fibrinolyse puisse être entreprise.

Références

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4 Boersma E, Maas AC, Deckers JW, Simoons ML. Early thrombolytic treatment in acute myocardial infarction : reappraisal of the golden hour. Lancet 1996 ; 348 : 771-5.

5 De Luca G, Suryapranata H, Ottervanger JP, Antman EM. Time delay to treatment and mortality in primary angioplasty for acute myocardial infarction. Every minute of delay counts. Circulation 2004 ; 109 : 1223-5.

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