ARTICLE
Auteur(s) : Ari Lieber1, Laurence
Perez2, Jacques Amar2, Michel
Safar1, Bernard Chamontin2, Jacques
Blacher1
1Unité hypertension artérielle, prévention et
thérapeutique cardiovasculaires, centre de diagnostic et de
thérapeutique, Hôtel-Dieu, 1 place du Parvis Notre Dame, 75181
Paris Cedex 04 ; APHP, université Paris-Descartes, faculté de
médecine
2Service de médecine interne, hypertension artérielle,
CHU Purpan, Toulouse
Les différentes enquêtes épidémiologiques font état de millions de
décès annuels dans le monde, attribuables aux différents
malfaiteurs cardiovasculaires, parmi lesquels l’hypertension
artérielle (HTA) est le premier avec plus de 7 millions de décès
annuels qui lui sont imputés [1]. Aux États-Unis, l’enquête
épidémiologique NHANES ayant porté sur plus de 4 500 adultes
représentatifs de la population nord-américaine fait état d’une
prévalence de l’HTA de 31,3 % [2]. Parmi les HTA, seulement un
quart de celles-ci sont à la fois diagnostiquées, traitées, avec
des chiffres contrôlés par la thérapeutique antihypertensive.Les
essais thérapeutiques ont montré, dans l’HTA sévère, puis dans
l’hypertension artérielle légère à modérée, que l’introduction d’un
traitement antihypertenseur actif s’accompagne d’un bénéfice en
termes de morbimortalité cardiovasculaire. Cependant, plusieurs
études montrent que la thérapeutique antihypertensive n’assure pas
la réversibilité complète du risque cardiovasculaire attribuable à
l’HTA, même en cas de bon contrôle tensionnel.Alors que l’analyse
des résultats des essais thérapeutiques comparatifs effectués en
groupes parallèles pourrait laisser croire qu’un traitement
antihypertenseur pourrait « universellement » être
supérieur aux autres, une analyse plus globale des différentes
données de la littérature médicale laisse penser que certains
traitements ont des indications préférentielles en fonction de
différentes caractéristiques cliniques et biologiques (prévention
primaire versus prévention secondaire, diabète, insuffisance
rénale…).Enfin, il apparaît que d’autres molécules à tropisme
cardiovasculaire, autres que les antihypertenseurs, sont bénéfiques
aux hypertendus.Il semble donc possible d’espérer une amélioration
du service rendu aux patients hypertendus par l’optimisation des
moyens et des stratégies diagnostiques et thérapeutiques.
Hypertendu : quels critères manométriques, sur quelles
mesures ?
Depuis quelques décennies, les normales de pressions artérielles
deviennent de plus en plus exigeantes. Alors que la norme de
pression artérielle était 159/94 mmHg il y a une vingtaine
d’années, le patient de 2006 est préhypertendu dès qu’il dépasse
120/80 mmHg.
Le diagnostic de l’HTA était posé, jusqu’à une période récente,
par la mesure effectuée au cabinet médical avec un sphygmomanomètre
à mercure. Plusieurs études, notamment l’étude SHEAF [3], battent
en brèche ce dogme. Cette étude a en effet établi que les chiffres
de pression artérielle objectivés en automesure étaient plus
étroitement associés à la survenue des événements cardiovasculaires
que les chiffres mesurés au cabinet médical. Qui plus est, les
patients normotendus en automesure mais hypertendus au cabinet
médical (effet blouse blanche) avaient un niveau de risque
équivalent à celui des normotendus concordants, alors que les
patients hypertendus en automesure, même s’ils étaient normotendus
au cabinet médical (hypertension artérielle masquée), avaient, eux,
un niveau de risque équivalent aux hypertendus concordants.
Jusque dans les années 1990, le paramètre tensionnel
prédominant était représenté par la composante diastolique. Les
hypertendus étaient inclus dans les essais thérapeutiques en
fonction de la diastolique et les thérapeutiques étaient titrées en
fonction de la diastolique. Cet élément est probablement une des
explications du moindre bénéfice en matière de prévention coronaire
dans les essais thérapeutiques réalisés à cette époque. Il est
maintenant unanimement reconnu que les deux paramètres, systolique
et diastolique, devraient être considérés ; la pression
artérielle diastolique reste le paramètre le plus important avant
la cinquantaine et la pression artérielle systolique après la
cinquantaine. Alors que de nombreuses études montrent que, chez les
hypertendus âgés, c’est la pression artérielle pulsée qui est la
plus étroitement associée au risque cardiovasculaire, il n’existe
pas encore de normale établie prenant en considération ce
paramètre.
Évaluation du risque cardiovasculaire chez l’hypertendu :
certitudes et incertitudes scientifiques et opérationnelles
L’évaluation quantitative et comparée de différentes stratégies de
réduction du risque cardiovasculaire nécessite la définition
précise de stratégies d’évaluation de ce risque chez l’hypertendu.
Les méthodes d’évaluation du risque cardiovasculaire global ont
fait l’objet d’un rapport de l’ANAES publié récemment [4]. L’état
des lieux montre que les échelles de risque ne sont pas utilisées
en France et que le risque cardiovasculaire global est évalué par
la sommation des facteurs de risque, chacun étant considéré comme
binaire et ayant un poids identique. Ce rapport préconise de
développer les études épidémiologiques d’observation en population
française afin de documenter et de modéliser l’impact des modèles
de risque. Le groupe de travail s’est positionné en faveur de
l’utilisation de l’équation de Framingham plutôt que de
l’utilisation de l’équation SCORE. Il recommande d’harmoniser les
recommandations françaises portant sur chacun des principaux
facteurs de risque et d’intégrer les modèles de risque dans ces
recommandations [4].
Finalement, ce rapport montre qu’il existe de nombreux points à
résoudre avant une utilisation large, consensuelle et efficiente de
ces modèles de risque en pratique.
Concernant le calcul du risque cardiovasculaire des hypertendus,
les experts à l’origine des nouvelles recommandations françaises
concernant la prise en charge des patients adultes atteints d’HTA
n’ont pas souhaité recommander une généralisation de l’estimation
par modélisation mathématique, notamment parce qu’aucun essai
thérapeutique de morbimortalité cardiovasculaire n’a, à ce jour,
validé cette approche et parce que les données nécessaires à son
calcul sont parfois (voire souvent) absentes en pratique courante.
L’approche par sommation des facteurs de risque a donc été retenue
[3].
La récente étude INTERHEART a apporté des informations
scientifiques importantes en ce qui concerne les facteurs
favorisant la survenue d’un infarctus du myocarde (IDM), notamment
l’importance, des facteurs socio-économiques et
psychocomportementaux [5]. Dans cette étude, la prise en
considération de tous ces facteurs de risque cardiovasculaire,
classiques et moins classiques, explique plus de 90 % de la
variance de survenue des IDM. Cette information capitale pourrait
sembler quelque peu inattendue puisque, jusqu’à présent, l’on
estimait que les facteurs de risque cardiovasculaire conventionnels
(diabète, HTA, tabagisme et hypercholestérolémie) n’expliquaient
qu’environ la moitié de la variance de la survenue des IDM. Cette
apparente contradiction peut probablement être expliquée par le
fait que l’étude INTERHEART est une étude dite cas-témoins
rétrospective. Ce type de design donne en général des modèles plus
fortement explicatifs que des suivis prospectifs de cohorte. Les
IDM inclus dans l’étude INTERHEART ont été pris en charge dans des
unités de soins intensifs. Le fait d’hospitaliser un patient
porteur d’une douleur thoracique dans une unité de soins intensifs
cardiologiques nécessite qu’un médecin (au moins) ait cru au
diagnostic de syndrome coronaire aigu. Les patients sans aucun
facteur de risque cardiovasculaire conventionnel mais ayant fait un
réel syndrome coronaire aigu ont, à l’évidence, une probabilité
moindre d’être pris en charge en unité de soins intensifs
cardiologiques. La proportion de cas attribuables aux différents
facteurs de risque cardiovasculaire relevés dans l’étude
INTERHEART, facteurs de risque conventionnels et moins
conventionnels, est donc probablement surestimée.
En pratique clinique quotidienne, on voit régulièrement des
patients ayant tous les facteurs de risque pour faire un événement
morbide mais qui « passent entre les gouttes ». On a
aussi à prendre en charge des événements illégitimes, à savoir des
événements survenant chez des patients n’en ayant pas les facteurs
de risque traditionnels. De plus, on sait bien que des
« nouveaux » facteurs de risque cardiovasculaire,
notamment coronaires, telle l’hyperhomocystéinémie ou
l’augmentation de la CRP, sont fortement associés à la survenue
d’événements cardiaques morbides. Ils ne sont pas pris en compte
par les échelles de risque traditionnelles (Framingham, SCORE).
Finalement, que l’on soit clinicien, biologiste ou encore
biostatisticien, on se rend bien compte qu’il reste encore beaucoup
à découvrir concernant l’évaluation du risque cardiovasculaire. Et
pourtant, cette évaluation devrait être à la base de nos stratégies
thérapeutiques.
Quelle stratégie non médicamenteuse ?
On peut diviser les moyens non pharmacologiques en deux
groupes : ceux qui ont montré leur efficacité dans la
réduction des chiffres de pression artérielle et ceux, plus
généraux, ayant montré leur efficacité en termes de réduction du
risque cardiovasculaire, sans avoir d’effet direct sur la pression
artérielle. Autant le premier groupe de moyens est indéniablement à
privilégier chez l’hypertendu, autant les autres ne devraient pas
être négligés, car ils sont associés, notamment l’arrêt du tabac, à
un bénéfice indiscutable, probablement supérieur au gain de
quelques millimètres de mercure.
Réduction de la pression artérielle
Concernant le premier groupe, ils sont inscrits en préambule dans
toutes les recommandations officielles sur la prise en charge de
l’HTA ; en effet, ces mesures hygiénodiététiques ont fait la
preuve de leur efficacité sur la réduction des chiffres de pression
artérielle [3, 6, 7]. Bien que l’impact réel de ces mesures non
médicamenteuses sur le niveau de risque cardiovasculaire prête
encore à discussion, elles sont, ou devraient être, partie prenante
du traitement antihypertenseur.
Les cinq mesures efficaces sont :
- – la réduction pondérale ;
- – un régime peu salé ;
- – une alimentation de type DASH (favorisant les fruits,
les légumes et les produits allégés en graisse) ;
- – la pratique d’une activité physique ;
- – la réduction de la consommation d’alcool.
Ces modifications de l’hygiène de vie ont montré leur capacité à
réduire la pression artérielle, quel que soit le niveau tensionnel
initial et donc, très probablement, le risque cardiovasculaire. Il
semble raisonnable de considérer que ces mesures non
médicamenteuses agissent de façon au mieux additive avec les
thérapeutiques pharmacologiques.
Réduction du risque cardiovasculaire
Le second groupe de mesures non pharmacologiques, à savoir celles
bénéfiques sur le risque cardiovasculaire sans efficacité sur les
chiffres de pression artérielle, réunit principalement l’arrêt du
tabac et l’alimentation de type méditerranéen.
Le tabac n’est pas à proprement parler une cause d’HTA,
même s’il est reconnu comme étant un facteur de risque d’HTA
maligne et de sténose de l’artère rénale. Cependant, le tabagisme
est un facteur de risque cardiovasculaire majeur établi, qui se
surajoute aux autres, et à ce titre, il est important d’obtenir un
sevrage tabagique chez les fumeurs. Il est indispensable de prendre
en charge les patients lors de leur sevrage, notamment pour éviter
ou réduire les prises de poids parfois importantes, qui peuvent
aggraver une HTA. Il faut toujours évaluer la dépendance à la
nicotine par un test de Fagerstrøm, dépister un alcoolisme
concomitant, rechercher d’éventuels troubles anxieux et dépressifs,
et une addiction au cannabis.
L’alimentation de type méditerranéen est maintenant
recommandée par toutes les sociétés savantes chez les patients en
prévention secondaire, et, plus généralement, chez tous les
patients à risque cardiovasculaire élevé. Ces recommandations
associent un régime riche en fruits et en légumes, en poissons,
notamment en poissons gras riches en acides gras oméga-3, en
céréales complètes, en légumineuses, et pauvre en viande, en
produits laitiers et autres graisses saturées.
Enfin, il serait honnête de constater qu’en pratique
quotidienne, les échecs de mise en application de ces
recommandations sont plus fréquents que les succès. Sachant qu’il
est toujours très difficile d’obtenir une bonne observance des
patients à ces mesures souvent contraignantes, l’éducation pour la
santé et les mesures de santé publique devraient être associées au
colloque singulier pour espérer contrôler efficacement la pression
artérielle en population générale. En pratique, l’explication et la
mise en route de tout ou partie de ces mesures nécessitent un temps
important, à la fois initialement et dans le suivi, qui aujourd’hui
est peu valorisé (absence de consultation spécifique de prévention
et d’éducation à la santé avec cotation adaptée). En effet, chaque
patient doit être convaincu que tout ou partie de ces mesures
contraignantes représente un réel bénéfice pour son bien-être,
bénéfice largement supérieur à la contrainte engendrée.
Quelle stratégie médicamenteuse ?
Il existe sept grandes familles de médicaments antihypertenseurs.
Les diurétiques, bien que très anciens, gardent une place
capitale dans le traitement de l’HTA. Leurs mécanismes d’action
restent encore mal élucidés ; parallèlement à l’action de
déplétion volémique initiale, existe très probablement une action
sur la paroi artérielle avec baisse des résistances périphériques.
Ce sont les diurétiques thiazidiques qui ont été les plus étudiés
dans l’hypertension artérielle. L’association d’un diurétique
d’épargne potassique à un diurétique thiazidique évite
l’hypokaliémie et potentialise l’effet de ce dernier.
Les bêtabloquants sont indiqués dans l’HTA depuis 1964.
Leur action antihypertensive s’explique par une inhibition de la
synthèse de rénine et leurs effets chronotrope et inotrope
négatifs.
Les antagonistes calciques agissent par vasodilatation
artériolaire, entraînant une baisse des résistances périphériques,
avec en plus un effet inotrope négatif pour les antagonistes
calciques non dihydropyridiniques.
Les inhibiteurs de l’enzyme de conversion de l’angiotensine
(IEC) réduisent les taux plasmatiques d’angiotensine II,
puissant vasoconstricteur et augmentent la demi-vie de la
bradykinine, vasodilatateur post-glomérulaire.
Les antagonistes des récepteurs AT1 de l’angiotensine II
(ARAII) inhibent aussi le système
rénine-angiotensine-aldostérone en bloquant les récepteurs de
l’angiotensine II.
Les antihypertenseurs centraux agissent par stimulation
des récepteurs alpha 2 bulbaires et des récepteurs spécifiques aux
imidazolines.
Les alphabloquants agissent en bloquant sélectivement les
récepteurs alpha 1 adrénergiques post-synaptiques
périphériques.
Les autres antihypertenseurs sont peu utilisés
(minoxidil, dihydralazine, réserpine…) et souvent réservés à des
indications particulières (HTA résistante notamment).
Sachant que l’efficacité de ces sept classes médicamenteuses,
sur la réduction des chiffres tensionnels, est voisine, les essais
comparatifs tentent de montrer la supériorité d’une molécule sur
l’incidence de survenue des événements cardiovasculaires morbides
ou mortels ; mais à ce jour, le grand jeu des 7 familles
(diurétiques, bêtabloquants, IEC, antagonistes calciques, ARAII,
alphabloquants et antihypertenseurs centraux) n’a pas encore
dévoilé tous ses atouts. De plus, le produit optimal devrait être
efficace sur 24 heures avec une seule prise journalière, pour
une meilleure observance du traitement, et assurer la persistance
d’une concentration sérique au moins égale à la moitié du pic
sérique à l’issue des 24 heures (rapport vallée/pic supérieur
à 50 %).
En ce qui concerne le choix des molécules en première
intention à proprement parler, les recommandations divergent.
Les recommandations internationales de l’OMS, européennes et
françaises mentionnent que les cinq grandes classes de molécules
ayant montré une réduction de la morbimortalité cardiovasculaire
(diurétiques, bêtabloquants, IEC, antagonistes calciques et ARAII)
peuvent être utilisées en première intention, les critères de choix
étant le contexte socio-économique (coût du traitement), le profil
de risque individuel, l’existence d’atteinte des organes cibles, de
maladie rénale, cardiovasculaire ou de diabète, l’existence
d’autres pathologies associées, les interactions possibles et les
réponses individuelles préalables aux différentes classes
thérapeutiques.
Les recommandations nord-américaines insistent sur l’utilisation
en première intention des diurétiques thiazidiques dans l’HTA non
compliquée [7]. L’argumentaire développé par les experts tient au
fait que de nombreuses molécules ont été comparées aux diurétiques
sans jamais les dépasser en matière d’efficacité ; notamment,
l’étude ALLHAT [8] montre la supériorité globale d’un traitement à
base de chlortalidone (diurétique thiazidique) en comparaison à un
traitement à base d’amlodipine (antagoniste calcique), à base de
lisinopril (IEC) ou encore à base de doxazosine
(alphabloquant).
Il existe, de façon assez consensuelle dans les différentes
recommandations, des indications préférentielles des différentes
molécules antihypertensives en fonction des types d’HTA : les
IEC seront préférés en première intention chez l’hypertendu
diabétique de type 1, les ARAII chez l’hypertendu diabétique de
type 2, les IEC ou les diurétiques ou les bêtabloquants ou les
anti-aldostérones chez l’hypertendu insuffisant cardiaque, les
ARAII chez l’hypertendu porteur d’une hypertrophie ventriculaire
gauche, les bêtabloquants ou les antagonistes calciques chez
l’hypertendu insuffisant coronaire, ou encore les IEC, les
bêtabloquants ou les anti-aldostérones chez l’hypertendu au décours
d’un IDM.
Pour la première fois dans des recommandations pour la pratique,
le dogme de débuter le traitement pharmacologique par une
monothérapie est remis en cause : on peut débuter le
traitement par une bithérapie d’emblée pour les experts européens
et nord-américains ; les experts français sont restés plus
classiques : seules les monothérapies (et les bithérapies
microdosées) ont droit de cité en première intention.
Le meilleur traitement de l’HTA essentielle reste donc encore à
définir [9, 10]. Malgré la venue sur le marché de nouvelles classes
thérapeutiques et de nouvelles molécules, les « anciens
médicaments » (diurétiques notamment) sont loin d’être
détrônés.
Certaines données récentes, études épidémiologiques
d’observation et méta-analyses, prêtent aux bêtabloquants une
moindre propension à prévenir la maladie coronaire, notamment
l’IDM, que les autres classes antihypertensives [10]. L’étude
épidémiologique prospective d’observation de l’IDM (PRIME) [9] a
montré que la prise de traitement antihypertenseur était
significativement et positivement associée au niveau de risque
coronaire observé (RR = 1,60 ; IC 95 % 1,18-2,16) après
ajustement sur les facteurs de risque classiques (âge, tabac,
cholestérol total, HDL-cholestérol et pression artérielle
systolique) [9]. Les analyses en sous-groupes ont montré que ces
résultats s’appliquaient :
- – aux bêtabloquants et aux antagonistes calciques, mais
pas aux diurétiques ni aux IEC ;
- – à la fois à l’angor et aux événements coronaires
sévères ;
- – dans les populations françaises seulement et pas en
Irlande.
Bien que l’étude PRIME n’ait pas été conçue pour tester la
propension de différentes molécules à prévenir la survenue
d’événements coronaires, ces résultats font émettre l’hypothèse que
les molécules antihypertensives pourraient être associées à un
risque coronaire résiduel significatif chez les hommes d’âge moyen
[9].
Les experts français à l’origine des recommandations pour la
pratique retiennent de l’analyse intégrée de la littérature
médicale que « la réduction de la pression artérielle semble
plus importante que la classe thérapeutique utilisée, dans l’HTA
essentielle. Les diurétiques n’ont jamais été inférieurs aux autres
antihypertenseurs testés, en termes de protection cardiovasculaire
globale. Certaines classes thérapeutiques ou certains
antihypertenseurs au sein d’une classe thérapeutique donnée peuvent
avoir des effets cardio- ou cérébroprotecteurs spécifiques. Ces
différences, pour le patient hypertendu essentiel, restent
probablement moins importantes que le niveau tensionnel
atteint » [3].
Finalement, on sait bien que pour obtenir un niveau tensionnel
bas, il faut très fréquemment associer différents traitements
antihypertenseurs. Dans la majorité des essais thérapeutiques dans
l’hypertension artérielle, le nombre moyen d’antihypertenseurs par
patient était supérieur à deux molécules. Finalement, la question
du choix de la meilleure molécule de première intention dans l’HTA
ne résiste pas à cette donnée factuelle. Les essais thérapeutiques
à venir testeront de façon comparative des stratégies
thérapeutiques associant plusieurs molécules différentes plutôt que
des monothérapies en groupe parallèle.
Quel but tensionnel ?
Les métarégressions conduites par différents groupes (Blood
Pressure Lowering Trialists, Jan Staessen…) à partir de l’analyse
des études randomisées délivrent un message simple. Le nombre
d’événements évités augmente avec l’importance de la baisse de la
pression artérielle. De fait, les grandes études randomisées
conduites dans le domaine de l’HTA , ALLHAT, VALUE, ASCOT
montrent de manière concordante qu’indépendamment de la classe
d’antihypertenseur impliquée, les patients affectés dans le groupe
où la baisse de pression artérielle est la plus importante sont
aussi ceux affectés du meilleur pronostic. Ainsi, plus grande est
la chute de la pression artérielle, plus important serait le
bénéfice. Ce message mérite bien entendu d’être nuancé et, ne
serait-ce que pour des raisons pratiques et de sécurité, il paraît
souhaitable de fixer un objectif chiffré au praticien.
L’étude HOT [11] a tenté de répondre à la question de l’objectif
tensionnel optimal en comparant le pronostic cardiovasculaire de
trois groupes de patients hypertendus traités médicalement avec des
objectifs tensionnels fixés à l’avance par le tirage au sort :
PAD < 90 mmHg, < 85 mmHg ou < 80 mmHg.
L’étude a inclus 19 193 patients avec une PAD comprise entre 100 et
115 mmHg avant inclusion. Après un suivi moyen de 3,8 années,
il n’a pas été noté de différence statistiquement significative
entre les trois groupes en ce qui concerne les événements
cardiovasculaires ; l’étude est donc négative. Les
investigateurs ont tout de même défini une pression artérielle
optimale de 139/83 mmHg, correspondant au nadir de la
courbe : pression artérielle/risque d’événement
cardiovasculaire. Plusieurs réserves ont été émises tant sur la
pertinence méthodologique liée à cette valeur
« optimale » que sur les critères tensionnels d’inclusion
et de jugement tensionnels. Néanmoins, en 2006, l’objectif
tensionnel optimal est défini par les experts français et
nord-américains selon la présence ou non d’un diabète ou d’une
néphropathie associée. En cas d’HTA non compliquée, il est proposé
l’objectif de 140/90 mmHg. En cas de diabète ou de
néphropathie, c’est un but tensionnel de 130/80 mmHg qui est
recommandé.
Quelles autres molécules faut-il prescrire aux
hypertendus ?
Chez le diabétique. Avec l’étude Steno-2 [12], les
diabétologues ont jeté les bases des bénéfices d’une intervention
multifactorielle intensive chez les patients à risque
cardiovasculaire élevé, ici les diabétiques de type 2
micro-albuminuriques. Parmi les mesures prises, la cible
thérapeutique pour l’HTA était une valeur < 140/90 mmHg
dans les années 1993-1999 (versus < 160/95 mmHg)
et < 130/80 mmHg dans les années 2000-2001
(versus < 135/85 mmHg). D’autres interventions comprenaient
un contrôle glycémique, la réduction du cholestérol et des
triglycérides, l’utilisation systématique ou non des IEC et
l’utilisation de l’aspirine. Les 160 patients inclus ont été suivis
7,8 ans. La réduction moyenne de la PA a été de
14/12 mmHg dans le groupe intensif versus 3/8 mmHg dans
le groupe conventionnel. Toutes les complications microvasculaires
et macrovasculaires ont été significativement réduites dans le
groupe intensif. Il est maintenant établi, en particulier grâce aux
résultats de l’étude Steno-2, que les diabétiques bénéficient
d’autres interventions que le strict contrôle de leur glycémie.
De même, chez les patients hypertendus, au-delà du traitement
antihypertenseur ayant montré une réduction de l’incidence des
événements cardiovasculaires imputables à l’HTA, il existe des
thérapeutiques non antihypertensives entraînant un bénéfice
surajouté en termes de prévention cardiovasculaire, notamment
l’aspirine et les statines.
Aspirine. L’étude HOT [11], en dehors de la recherche du
niveau tensionnel optimal, se proposait d’évaluer les effets de
faibles doses d’aspirine (75 mg/jour), en association à la
thérapeutique antihypertensive. Malgré une augmentation
significative (attendue) des épisodes hémorragiques, l’aspirine a
réduit la survenue d’événements cardiovasculaires majeurs de
15 % (p = 0,03), réduisant même la survenue d’IDM de 36 %
(p = 0,002), la mortalité cardiovasculaire de 5 % (NS) et la
mortalité totale de 7 % (NS).
Dans une analyse récente de l’étude HOT [13], l’effet de
l’aspirine a été évalué plus précisément. L’aspirine a diminué
l’incidence des IDM de 42 % chez les hommes, mais cet effet
est resté non significatif chez les femmes (– 19 %). La
réduction des événements cardiovasculaires apportée par l’aspirine
était significative quel que soit l’âge (avant ou après
65 ans). Le bénéfice du traitement par aspirine était établi
chez les patients ayant une créatininémie > 115 μmol/L
(réduction des événements cardiovasculaires et des IDM) sans
augmentation du risque hémorragique et chez ceux qui avaient un
risque cardiovasculaire élevé. Finalement, le bénéfice du
traitement antiagrégant plaquettaire est prouvé chez les patients
en prévention secondaire ou ceux qui ont un risque cardiovasculaire
élevé.
Sachant que le risque hémorragique est aussi fonction de
caractéristiques des patients (les saignements non fatals étaient
plus fréquents sous aspirine que sous placebo : 4,1 versus 2,5
pour 1 000 patients-années chez l’homme et 2,7 versus 1,3 pour
1 000 patients-années chez la femme ; 3,0 versus 1,7 pour
1 000 patients-années chez les plus de 65 ans et 4,3 versus
2,6 pour 1 000 patients-années chez les plus de 65 ans),
chaque prescription devrait faire la balance entre le bénéfice
attendu en termes de prévention des événements ischémiques
(proportionnellement dépendant du niveau de risque initial) et le
risque attendu d’événements hémorragiques.
Statines. Des essais thérapeutiques randomisés utilisant
des statines chez l’hypertendu ont été publiés ces dernières
années. Il s’agit notamment des études AFCAPS/TexCAPS, HPS, ALLHAT,
PROSPER et ASCOT-LLA. L’étude ASCOT-LLA [14] est probablement la
plus convaincante sachant qu’elle n’a inclus que des hypertendus.
Elle a établi qu’une population d’hypertendus à risque élevé,
traités et majoritairement contrôlés pour leurs chiffres de
pression artérielle bénéficie d’une prescription associée de
statine (atorvastatine 10 mg/j), quel que soit le niveau initial du
cholestérol plasmatique, avec une réduction du risque d’IDM et
d’événement coronaire fatal (critère principal de jugement) de
36 % (p < 0,0001).
L’originalité de ces résultats vient directement du concept de
risque cardiovasculaire global de l’individu ; l’hypertendu
est alors considéré comme un sujet à risque cardiovasculaire
augmenté, ce qui motive, certes, l’introduction d’une thérapeutique
antihypertensive, mais doit aussi faire discuter de l’indication
d’autres molécules à visée de prévention cardiovasculaire. Ce type
d’approche pourrait permettre d’évaluer, dans l’avenir, d’autres
molécules à tropisme cardiovasculaire chez les hypertendus
(antithrombotiques, vitamines et minéraux anti-oxydants, vitamines
du groupe B, drogue à visée de réduction pondérale, traitement
hormonal substitutif de la ménopause…).
Conclusion
Les stratégies modernes de la prise en charge de l’hypertendu font,
certes, appel aux antihypertenseurs, mais aussi aux mesures non
médicamenteuses. Les différentes classes d’antihypertenseurs
possèdent des indications électives en fonction de telle ou telle
situation clinique. Néanmoins, l’immense majorité des hypertendus
nécessitera plusieurs molécules antihypertensives pour atteindre
l’objectif tensionnel optimal. De plus, il est établi que le
bénéfice cardiovasculaire lié aux antihypertenseurs est beaucoup
plus dépendant de la baisse tensionnelle que de la classe
pharmacologique employée. Enfin, l’avancée du concept de prise en
charge globale modifie de façon radicale nos comportements en nous
enseignant que l’hypertendu est avant tout un patient à risque
cardiovasculaire élevé, et que les thérapeutiques à considérer ne
sont pas toutes à visée antihypertensive ; la réduction du
risque coronaire de l’hypertendu sera, par exemple, plus fortement
attribuable à l’aspirine ou à la statine, ou encore à l’arrêt du
tabac qu’à la mise en place d’un traitement antihypertenseur même
efficace.
Références
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