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Une clinique de la psychose ordinaire


l'Information Psychiatrique. Volume 86, Numéro 5, 405-11, mai 2010, Varia

DOI : 10.1684/ipe.2010.0636

Résumé   Summary  

Auteur(s) : Juan Pablo Lucchelli, Fabian Fajnwaks , Membre du Laboratoire de psychopathologie et clinique psychanalytique, Université de Rennes-II, E.A. 4050, et de l'Association mondiale de psychanalyse, 98, rue de Vaugirard, 75006 Paris, France, Maître de conférences au Département de psychanalyse de l'Université de Paris-VIII, membre de l'Association mondiale de psychanalyse, Laboratoire de psychopathologie et clinique Psychanalytique, Université de Rennes-II, E.A. 4050, 33, rue du Faubourg-du-Temple, 75010 Paris, France.

Résumé : Certains patients présentent un fonctionnement psychotique sans pour autant présenter des symptômes typiques (hallucinations, délire). Il ne s'agit pas de tableaux cliniques symptomatiques, mais bien plutôt d'une clinique très discrète, avec la présence de phénomènes à minima. À partir de la psychanalyse, et à l'aide de la psychiatrie phénoménologique, nous analysons dans ce travail cinq faisceaux symptomatiques qui souvent passent inaperçus car ils sont négligés par le clinicien qui ne s'y prend pas à l'avance et qui réduit l'examen aux seuls symptômes psychotiques majeurs et/ou au comportement. Trois vignettes cliniques y seront traitées.

Mots-clés : psychose, état limite, cas clinique, symptomatologie psychotique, phénoménologie

ARTICLE

Auteur(s) : Juan Pablo Lucchelli1, Fabian Fajnwaks2

1Membre du Laboratoire de psychopathologie et clinique psychanalytique, Université de Rennes-II, E.A. 4050, et de l'Association mondiale de psychanalyse, 98, rue de Vaugirard, 75006 Paris, France
2Maître de conférences au Département de psychanalyse de l'Université de Paris-VIII, membre de l'Association mondiale de psychanalyse, Laboratoire de psychopathologie et clinique Psychanalytique, Université de Rennes-II, E.A. 4050, 33, rue du Faubourg-du-Temple, 75010 Paris, France

Introduction

Depuis le début du XXe siècle, on distingue dans la psychopathologie le groupe des névroses de celui des psychoses. À partir des années 1950, sous l'influence de la psychanalyse anglo-saxonne, des catégories « intermédiaires » ont vu le jour, tout particulièrement sous la forme de la personnalité borderline. Même si cette perspective ne manque pas de pertinence eu égard du polymorphisme clinique auquel les praticiens étaient confrontés, nous ne pouvons pas nous empêcher de constater qu'il existe un flou conceptuel et clinique qui a grandi au four et à mesure que des réponses « adaptées » à ces patients se développaient. Dans ce sens, l'Agenda de recherche de la prochaine édition du DSM-V [1], qui réunit les travaux existants pour la préparation de cette nouvelle édition du DSM, accentue de manière récurrente la nécessité d'avancer vers une clinique « dimensionnelle » et d'abandonner résolument le modèle « catégorial » présent dans les quatre premières éditions du manuel.

Nous nous intéressons particulièrement à ces catégories « intermédiaires », entre névrose et psychose, en faisant l'hypothèse que, chez beaucoup de patients, il s'agit des formes « atténuées » de psychose appartenant ainsi aux « troubles du spectre psychotique » ou encore à ce que l'on appelle depuis quelques années des « psychoses ordinaires » [2]. Bien que ces structures ne présentent pas de signes classiques de la psychose (des délires dans ses différentes formes, des hallucinations de tout type) elles nous permettent, grâce à la présence de certains phénomènes discrets qui rendent compte d'un défaut symbolique, d'orienter le traitement d'une manière particulière. Ce sont souvent des sujets qui consultent pour des raisons complètement différentes aux phénomènes décrits ci-dessous, mais pour qui la présence de ces phénomènes permet d'avancer le diagnostic de psychose.

Il faut situer ces psychoses en perspective avec d'autres termes proches déjà existants dans la psychopathologie comme ceux de « psychose blanche » [10], de « psychose froide » [11], des « personnalités comme si » [9], et de « prépsychose », pour aborder dans la discussion la différence d'avec ces termes du point de vue nosographique et thérapeutique. En plus de l'expérience clinique de la psychanalyse, nous allons nous référer aux élaborations cliniques récentes de la psychiatrie phénoménologique, notamment à partir de l'entretien semi structuré EASE [3].

Des distinctions à l'intérieur même des psychoses

Notre proposition consiste à isoler et regrouper en cinq faisceaux symptomatiques, ou « spectres », des formes cliniques qui se présentent sous la forme suivante : des phénomènes corporels, des troubles du langage ou de l'énonciation, des phénomènes imaginaires avec une forte prégnance du « transitivisme », les questionnements sur l'existence de l'être du sujet (plus précisément, de l'existence et la sexualité) et des troubles de la « conscience de soi »

Les phénomènes corporels

Depuis les différentes formes d'automutilation, allant de l'émasculation au fait apparemment banal de « s'enlever des cils », jusqu'à la « fatigue intense » ou la « sensation de vide » [4], nous savons que le corps est très souvent le lieu où le sujet traduit tout un ensemble de phénomènes dont l'inscription dans le registre symbolique pose problème. Ces phénomènes, souvent à bas bruit, isolés et discrets, ne peuvent entrer en commerce symbolique avec un réseau de représentations. Ils ne sont pas « élaborés » et reviennent souvent dans le discours du patient sous la même forme comme une plainte ou une ritournelle qui ne cède pas et ne s'associe pas à d'autres représentations. Cela peut prendre un ton hypocondriaque, en présentant une affection du corps ou d'organe qui ne s'inscrit pas forcément dans un délire, ou dans le spectre des dysmorphophobies, organe ou partie du corps, qui semble toujours se détacher et se manifester par lui-même. Ainsi, un homme avoisinant la cinquantaine, présente un raidissement des muscles de la mâchoire et un engourdissement du bras gauche depuis vingt ans lorsqu'il vient consulter un psychiatre. Après s'être soumis à maints examens médicaux et traitements pharmacologiques, il persiste et énonce une idée quasi délirante selon laquelle après une intervention chirurgicale subie il y a vingt ans, « il y aurait des restes de liquide anesthésique qui seraient restés dans le corps et encore agissants » [4]. D'autres expériences corporelles répertoriées dans l'échelle EASE [3], échelle qui essaye de cerner à travers des différents items cliniques toute une série de phénomènes parfois imperceptibles, sont très fréquentes. Ainsi des changements morphologiques (des sensations paroxystiques, ou de perception de raccourcissement ou de constriction de parties isolées du corps), des « phénomènes du miroir », des phénomènes de « dépersonnalisation somatique » (le corps ou certaines de ses parties sont perçus tout à coup comme bizarres, étrangers, sans vie, séparés ou disloqués), des perceptions de désintégration corporelle (l'impression de désintégration ou de dissolution corporelle, comme si le corps se disloquait, tombait en morceaux ou disparaissait), des expériences cénesthésiques (des sensations corporelles inhabituelles d'engourdissement comme dans l'exemple ci-dessus, ou de raideur, des sensations douloureuses inhabituelles dans une zone précise, des sensations corporelles mobiles, vagabondant à travers le corps). Il y a lieu de se demander ici en quoi ces expériences ou phénomènes de corps se différentient de celles répertoriées dans les schizophrénies, car de manière évidente, elles en sont très proches. Quand ces phénomènes de corps sont présents de manière constante et au premier plan dans le discours du patient, ils constituent souvent le seul phénomène bizarre repérable. Ils sont vraiment isolés, et aucune autre manifestation de discordance n'est présente comme dans les schizophrénies. Mais de façon récurrente ces phénomènes se présentent de manière discrète et en sourdine : les patients ne les évoquent parfois qu'au bout de quelque temps dans le travail thérapeutique, parfois plusieurs années après le début d'un suivi, et très souvent de manière passagère et aléatoire. Loin de constituer le centre de l'attention du malade, comme dans l'hypocondrie, ces phénomènes de corps occupent une place marginale dans leur discours mais se détachent dans leur caractère bizarre et étranger. Des demandes d'intervention chirurgicale adressées à la médecine qui vont de la simple chirurgie esthétique du nez ou des différentes parties du visage, jusqu'aux demandes d'ablation d'un membre, en passant par des chirurgies concernant les organes génitaux peuvent relever parfois de ces troubles corporels. La difficulté majeure à les évaluer et les diagnostiquer concerne l'absence d'idée délirante, autour de cet organe ou partie du corps : c'est souvent la demande elle-même qui apparaît incongrue ou bizarre, d'où l'importance de l'évaluer et de ne pas précipiter l'acte chirurgical. L'offre par une certaine médecine d'aujourd'hui, orientée par le profit, surtout à l'étranger et dans des pays qui vouent au corps une importance extrême, pourrait laisser penser que ces demandes ont augmenté comme une conséquence directe de ce changement social et banaliser en fait ce phénomène. Il nous semble que, souvent, il faut plutôt situer ces demandes dans le cadre d'une structure psychopathologique, parfois difficile à déterminer, et anticiper ainsi les conséquences qui auront pour le sujet demandant une intervention irréversible.

Les troubles du langage ou de l'énonciation

Il faudrait d'abord définir ce que nous entendons par « troubles du langage » : les troubles du langage ne se limiteraient peut-être pas aux fautes syntaxiques grossières ni aux néologismes. Ainsi les « troubles du langage » qui nous intéressent ici ne se réduisent pas aux bizarreries déjà repérées par la psychiatrie classique du XIXe siècle : au-delà des psittacismes, stéréotypes verbaux, onomatopées, c'est plutôt les déformations syntaxiques, les condensations originales des mots, les effets de sens singuliers, ou les parataxes, formes linguistiques que la poésie contemporaine, sous la plume d'un Paul Celan, d'un E.E. Cummings, les écrits de Joyce ou la poésie surréaliste ont su faire entendre. Nous pouvons aussi ajouter l'importance souvent passée inaperçue du « paralogisme », soit l'utilisation d'un terme existant dans la langue, mais à qui le patient donne un sens particulier, privé, souvent opaque pour le sujet lui-même. Nous pouvons ajouter également l'utilisation de certaines métaphores qui témoignent de l'existence d'un registre « préréflexif » : le sujet ne semble pas avoir besoin de s'expliquer, surtout pour ne pas se diviser (ainsi, un patient parlait du mot « tacite » mot dont le sens lui-même lui semblait aussi « tacite » – il parlait de sa partenaire). Ou encore des propos qui restent allusifs, fermés au sujet qui les énonce (proche de ce que les phénoménologues appellent « l'ineffable »), par exemple, « je me débats avec quelque chose, je ne sais pas avec quoi. Au moment de parler, je ne suis plus sûr de rien », « je ne sais pas ce qui m'arrive, je me force à dire quelque chose », « ce que je dis n'est pas complet, alors pourquoi le dire » [4]. Dans un des cas que nous développons ci-dessous (le cas de monsieur M.), le mot « sexy » associé à un écrit qu'il doit rendre à son chef, et qui l'accueille avec ce qualificatif, produit chez notre patient une véritable gêne très particulière, qui dépasse par exemple, tout rapport à la pudeur.

Prégnance des phénomènes imaginaires (notamment l'existence du transitivisme)

Nous faisons l'hypothèse que beaucoup de « borderlines » décrits dans la littérature présentent une clinique qui se limite à un rapport à l'autre de type « transitif ». Il peut avoir ainsi une sorte de « confusion avec autrui » [3] ou bien le sujet ressent un manque de limites entre lui et l'autre, une influence de l'autre qu'il a du mal à définir, une perméabilité trop prononcée, il se vit comme étant « transparent » ou il se sent envahi. Une patiente dira « je n'ose plus me regarder dans la glace parce que je ressemble de plus en plus à ma mère, ses gestes, ses pensées, sa manière de voir les choses… c'est très déstabilisant, j'ai l'impression d'être elle… je n'existe plus, je suis ma mère… il faut que je me retire de cette image » (nous avons aussi, dans cette dernière phrase, une tournure particulière, « inadéquate », équivalente peut-être à un trouble du langage). Il existe très fréquemment des phénomènes similaires au « signe du miroir » décrit par Abély, que ce soit dans sa phase autoscopique, ou seulement dans la phase de rejet de l'autoscopie, tel que le psychiatre le situe dans la mélancolie. D'une manière générale, l'on constate l'existence d'un « transitivisme », à des degrés différents, qui traduit la primauté du registre imaginaire. Une bonne partie de la clinique des personnalités « comme si » décrites magistralement par Helene Deutsch et restées sans suites dans la psychopathologie se situe aussi à ce niveau. Le « comme si » désigne souvent des identifications de type imaginaire mises en place chez des sujets qui présentent un Moi fragile, identifications qui fonctionnent très souvent comme une sorte de prothèse moïque. Ces identifications se construisent en empruntant des traits d'un personnage de l'entourage du sujet qui peut fonctionner parfois comme un « double ». À défaut d'être enracinées dans un Idéal du moi qui leur donne consistance, ces identifications sont assez fragiles et dépendent alors de la présence réelle de la personne sur laquelle elles se calquent. Ainsi elles peuvent venir à se défaire facilement lorsque le sujet perd dans la réalité cette personne support de l'identification en question.

Les questionnements radicaux sur le sens de l'existence

Ces questionnements sont souvent caractérisés par une certaine perplexité concernant le sens de l'existence qui peut apparaître à un moment dans la vie d'un sujet, et consistent en une sorte de réorientation existentielle ou sexuelle qui s'impose comme une évidence. Ils traduisent un manque de signification solide de l'existence et/ou de la sexualité. Nous retrouvons des états « mélancoliformes », « l'impression d'être un boulet pour l'autre », « d'être un incapable ». Ou un sentiment de honte quant à sa propre existence. Mais aussi des phénomènes temporels, de « gel du temps ». À noter également des « troubles sexuels » qui apparaissent parfois au premier plan : l'impuissance sexuelle, l'idée d'être homosexuel. Cela peut aussi se présenter comme une réorientation existentielle. Les thèmes souvent rencontrés peuvent être « des phénomènes surnaturels, des religions (notamment d'inspiration orientale), une expérience mystique, des thèmes transcendantaux, la méditation, la lecture de symboles, l'intérêt pour les rituels anciens, la réincarnation, la vie après la mort, le bien et le mal, la paix et la communication universelles, des questions concernant le sens de l'existence, le sort de l'humanité, le salut, les sciences parallèles, les idées relatives à la santé ou à la nutrition » [3], mais aussi la croyance à des méthodes de self-help, qui seront suivies au pied de la lettre, la demande tenace de faire une « thérapie comportementale » pour se fixer des limites, ou une psychanalyse afin de mieux comprendre le « subconscient », l'intérêt par l'alter mondialisme, le réchauffement climatique, l'écologie, etc. Ces thèmes occupent pleinement la vie d'un sujet et il ne les met pas en question. Le sujet y adhère de manière massive.

Les troubles de la conscience de soi

Cet axe reprend les « troubles de la conscience de soi » présents dans l'échelle EASE [3] mais les aborde d'une manière plus large, non seulement parce que le terme « conscience de soi » risque de limiter les phénomènes à la perception des questionnements qu'un sujet peut se poser sur lui-même, mais aussi et surtout parce que le terme de « soi » est l'un des plus problématiques et ambigus dans la psychopathologie actuelle [5]. Ces phénomènes concernent des questionnements autour de l'existence et l'identité du sujet qui ne se réfèrent pas à des identifications fortement consolidées, mais à un questionnement personnel autour de l'identité sexuelle, du rapport à l'autre sexe et à la sexualité. Tout un spectre de phénomènes concernant l'existence, qui vont des simples questions autour du sens de l'existence jusqu'au seuil des francs phénomènes de dépersonnalisation, en passant par des « sentiments amoindris de soi, de vide, d'angoisse ontologique, de présence diminuée, des phénomènes de déréalisation et de dissociation » [6], de « perte de l'évidence naturelle » [7], des phénomènes de perte du sens commun, de perplexité, peuvent se situer ici, avec la caractéristique fondamentale qu'ils se présentent très souvent de manière discrète, ponctuelle, isolée, ce qui les différencie des véritables troubles repérables dans la schizophrénie.

En ce qui concerne les troubles de l'identité nous retrouvons des expériences corporelles diverses, des perceptions de changements morphologiques discrets ainsi que des phénomènes de perplexité face à l'activité sexuelle ou face à la propre identité sexuelle. Ces phénomènes se présentent en général de manière intermittente et ponctuelle, ne donnant pas lieu à des interprétations de la part du sujet, ou à un véritable délire, bien que souvent l'on puisse retrouver des idées qui, de par leur caractère bizarre, ressemblent à des idées délirantes. Les hallucinations sont souvent absentes. Les phénomènes s'arrêtent très souvent au seuil de l'expérience de dépersonnalisation dissociative, autre différence avec les troubles présents dans la schizophrénie : ce qui prévaut ce sont des sentiments d'étrangeté et de perplexité face à des expériences qui risquent de briser les défenses psychotiques mises en place pour faire consister un moi fragile exposé ainsi à une possible désintégration.

Trois vignettes cliniques

Monsieur R.

Monsieur R., un homme de 40 ans, est de retour en France depuis 1 an, après avoir passé 15 ans à l'étranger dans des missions humanitaires. Depuis 1 an, il sera pendant tout un temps au RMI et bénéficiera, même maintenant, de la CMU. Il a trouvé un emploi de manutentionnaire qui consiste en ceci : il conduit un camion et un autre employé dessine des lignes sur la chaussée – le fameux « marquage au sol ». « Nous travaillons en binôme, nous dira-t-il, comme à l'armée. » Après une dernière rupture d'avec une femme qu'il avait connue en Afrique, il décida de rentrer en France où il rencontra Céline, qu'il avait connue 10 ans auparavant. C'est ainsi qu'il commence à fréquenter cette femme, qui se trouve avoir le même âge que lui (elle est née 3 jours avant lui, le même mois, la même année). « Nous nous ressemblons beaucoup, dit-il, on est presque identiques : même goût pour la musique, même goûts littéraires, de même pour la nourriture et, même physiquement… il m'est arrivé de regarder une photo d'elle et de penser que c'était moi… on est comme frère et sœur », dit-il avec une exaltation évidente et comme si cette « ressemblance » était évidente pour tout le monde. « Dès le premier instant que je l'ai vue, j'ai compris qu'on était fait l'un pour l'autre. » Ils se sont connus dans un stage dans « l'humanitaire », car elle aussi, elle est dans l'humanitaire. Pendant tout un temps, cela aurait été réciproque. « Notre relation coule de source », aurait-elle dit.

Comme on pouvait s'y attendre, l'idylle avec Céline se poursuit surtout au lit : c'est dans les rapports sexuels « que je m'approche le plus d'elle… Au lit nous devenons un, c'est une osmose ». Cette sexualité qui évoque le mythe des êtres circulaires d'Aristophane dans Le Banquet de Platon, c'est ce qui le fait le plus désirer et qui lui donne la certitude d'une totale complémentarité entre eux. L'osmose, nous l'avons dit, s'étend à tout : « Nous savons ce que l'autre pense et vice-versa… elle lit en moi ce que je pense et moi aussi… entre elle et moi, il y a du tacite. » Le patient se trouve dans l'impossibilité de mieux expliquer ce qu'il entend par « tacite », et il lui est notamment impossible de remettre en question une telle « certitude ». Il nous répondra avec ironie que le mot « tacite » lui semble tout à fait « tacite ». Par ailleurs, il a été inutile d'aller chercher plus loin : il n'y a rien qui nous confirme chez ce sujet l'existence d'un automatisme mental avéré. On lit dans l'autre à travers ses gestes, son comportement – cette intuition restant essentiellement « éthologique », ce qui est déjà beaucoup dire quant à la prégnance de l'imaginaire. Il faut savoir que ce type de relation n'est pas nouveau pour lui : « C'est toujours pareil… je ne fais que cela avec les femmes… je suis un caméléon. »

On apprend aussi qu'à 28 ans il se décide pour l'humanitaire. Lorsqu'on lui demande « pourquoi l'humanitaire ? », il répond « parce que pour moi c'était une évidence : je passais mon temps à donner de l'argent aux gens dans le métro, je me suis dit autant de le faire sérieusement ».

Dès le début de nos entretiens, ce patient nous prévient qu'avec sa mère « c'est pareil qu'avec les femmes… elle le maltraite, elle l'insulte, elle s'isole, elle boit ». Les parents ont divorcé lorsqu'il avait 10 ans. Le père, quant à lui, refait sa vie avec une femme et, tout de suite, l'enfant commence à ne plus s'entendre avec la belle-mère : « C'est mon père qui dit cela, car moi je ne me souviens de rien… mon père m'a amené chez une psychologue qui est restée sans me parler pendant une heure, en me regardant… je suis parti presque en courant. » Cette seule séance avec la psychologue l'a beaucoup marqué, nous assure-t-il. Cette question de « l'amnésie » (entre guillemets) concernant le conflit avec la belle-mère, ainsi que le regard de la psychologue nous semblent une des clés de ce cas. Les choses se sont plutôt mal terminées avec Céline : elle l'accuse de harcèlement, lui il écrit des longues lettres qu'il finit par ne pas envoyer ; il s'effondre, c'est la fin, « je m'angoisse, je me perds, je me meurs », dira-t-il.

Monsieur M.

Monsieur M. consulte car il dit présenter des difficultés avec les femmes. À l'âge de 42 ans monsieur M. a soigneusement évité tout contact intime avec elles, à part un incident avec une amie qui lui a laissé des souvenirs amers. Il est l'enfant unique d'un « père très docile, presque un compagnon de jeux, et d'une mère très autoritaire ». Il s'occupe et s'est beaucoup occupé de cette mère, veuve depuis ses 17 ans, en lui rendant visite tous les quinze jours. Monsieur M. a rapporté différents phénomènes concernant son corps, notamment face au miroir (il a rapporté sa difficulté à se regarder dans la glace) et il dit haïr son corps et sa tête : ils l'encombrent comme un plus à éliminer. Un autre phénomène imaginaire discret, comme une gêne profonde en présence du regard soutenu d'autrui en face de lui, est présent. Confronté à son image il s'injurie lui-même. Il dit être un « boulet pour la société », même s'il occupe un poste important dans une entreprise, et se dit complètement inutile : son discours présente un ton de culpabilité et d'autodépréciation diffus mais permanents, sans aller jusqu'aux auto-reproches. Sommes-nous face à un discours mélancoliforme ou face à des propos clairement mélancoliques ? Si ce tableau évoque la mélancolie, il manque véritablement un discours où le sujet prenne entièrement la faute sur lui des actes qu'il n'a absolument pas commis, pour assurer cette structure. En revanche, le risque d'un passage à l'acte, qu'il n'a pas évoqué, mais qui pourrait survenir au moment du décès de sa mère très âgée, pourrait signer le diagnostic.

En ce qui concerne la sexualité, il a pu rapporter sa perplexité, se retrouvant dans les bras d'une très bonne amie – « un peu folle », dira-t-il –, qui lui faisait des avances et des insinuations depuis longtemps. « Elle m'a déshabillé, mais je ne comprenais pas ce qui se passait ni ce qu'elle voulait particulièrement. Nous nous sommes tout de suite rhabillés. » Il n'a pas rapporté, par ailleurs, des fantasmes ou d'autres types de satisfaction sexuelle. On peut prévoir qu'une éventuelle rencontre avec une femme serait plutôt déstabilisante pour monsieur M., même si c'est paradoxalement cette raison qui l'amène à consulter. Ainsi lorsque son thérapeute a cherché à le dissuader d'espérer aller vers de femmes, monsieur M. s'est offusqué comme si l'on avait touché là à un point qu'il fallait préserver. Comme si la raison manifeste qui l'amène à consulter, les difficultés avec les femmes, lui permettait par extension de déployer toute une autre problématique qui autrement n'aurait pas pu être abordée.

Mlle G.

Mlle G. présente ce qu'elle-même appelle « une position sacrificielle ». Elle « escamote toujours son désir » au profit des autres, plus particulièrement les membres de sa famille auxquels elle donnait, jusqu'à il n'y a pas longtemps, tout son salaire. Position qu'elle explique par le fait qu'elle ne pense pas avoir ni un corps ni un « Moi » : elle n'existe qu'en fonction des autres. Si l'on regarde de près, ce propos a peu de chose à avoir avec le dévouement hystérique : le bénéfice que Mlle G. tire de cette position est plus existentiel que phallique, et si jamais elle se trouve débranchée de ce circuit, elle est profondément perplexe, perdue, sans repères. En dehors d'un incident ponctuel avec un ami, Mlle G. n'a pas eu des contacts intimes avec les hommes. Lors de cet incident, elle avait ressenti une profonde gêne au moment de l'acte sexuel, une véritable angoisse de désintégration moïque. Elle dira après avoir le plus grand mal à « laisser sortir ses émotions », sa fragilité et ses faiblesses se rendant évidentes au moment où elle pourrait ressentir quelque chose. « Je ressens là, dira-t-elle, le risque de me déstructurer. » Elle tiendra les mêmes propos par rapport à ses craintes concernant ces entretiens, le fait que ceux-ci « puissent s'attaquer à ses défenses ». Il y a un autre propos interrogeant également son existence : elle dira à un moment donné, en parlant du fait qu'elle ne doit déclarer aux impôts que l'argent gagné, qu'il faut « que je reste toujours avec le minimum vital… oui, il faut que je reste avec un minimum de vie ». Face à la voracité de l'Autre à qui il faut qu'elle donne son argent, Autre à qui elle sacrifie son existence, il lui reste quand même un « minimum de vie », « minimum de vie » qui est aussi sa façon de nommer le « minimum de désir » dont elle dispose.

Discussion

Le concept psychanalytique de « psychose ordinaire » tente de faire valoir l'existence de sujets avec un fonctionnement psychotique sans qu'ils présentent pour autant de symptômes typiques (hallucinations et délire). Si nous avons traité d'emblée de la question des « spectres » ou des faisceaux symptomatiques c'est parce qu'elle nous semble répondre à une réalité clinique de plus en plus présente dans notre pratique. Elle nous oblige à sortir des catégories nosographiques habituelles ordonnées à partir des grands syndromes, des signes et symptômes univoques. Cette nouvelle clinique dimensionnelle se veut moins attachée à la présence de symptômes où prévaut une logique du « tout ou rien » pour faire valoir, en revanche, une quantification du comportement fondée sur des degrés. Nous ne pensons pas la « psychose ordinaire » comme une pathologie intermédiaire entre psychose et névrose, mais bien plutôt comme une différentiation clinique à l'intérieur même des troubles psychotiques, comme le montrent les vignettes présentées, dans la mesure où rien ne nous permet d'évoquer, à notre avis, ni la névrose ni le refoulement (au sens freudien). Dans le même temps, certains signes cliniques nous orientent vers la psychose sans constituer pour autant des critères pour une schizophrénie (ni au sens du DSM-IV R ni au sens des critères de Schneider).

Si nous considérons, par exemple, les « personnalités comme si » [8], nous pouvons constater que Helene Deutsch semble avoir repéré avec toute pertinence les modes de compensation imaginaire auxquels ont recours les sujets psychotiques, « schizophrènes ». Il s'agit donc des identifications très précaires. La recherche des types purs et probablement une extrême rigueur clinique font dire à Helene Deutsch, dans un colloque à l'American Psychoanalytical Association en 1966, que « depuis 1932, c'est-à-dire en trente-trois ans, je n'ai rencontré dans ma vie professionnelle qu'une seule personne que je puisse considérer comme appartenant au type “comme si” » [9]. Mais la clinique de la psychose ordinaire laisse apprécier un recours assez fréquent à des types d'identification instables, fragiles et fragmentaires sous la forme de celles rencontrées dans les personnalités « comme si ».

En ce qui concerne la « psychose blanche » proposée par André Green [10], elle nous paraît cliniquement très proche des « psychoses ordinaires » en ceci que Green décrit des phénomènes qui se trouvent en germe dans ce type de psychoses « subcliniques », mais l'oscillation de l'auteur entre la description d'une structure ou des phénomènes se situant seulement dans un syndrome, nous paraît éviter la question cruciale à prendre en compte dans la clinique avec ces patients : la considération de cette psychose comme une véritable structure psychopathologique à part entière. Ainsi la « psychose blanche » pêche, à notre avis, par les mêmes insuffisances que la « prépsychose » : elle ne prend pas en compte ce que la structure psychotique hors déclenchement possède de plus spécifique, à savoir des modes de compensation et de suppléances.

L'existence des « noyaux psychotiques » existantes dans les structures névrotiques nous paraît brouiller chez Green quelque part les pistes pour procéder à un net diagnostique de structure névrose-psychose. Quant aux « psychoses froides » de Kestemberg [11] bien que le concept présente un véritable intérêt à l'heure d'aborder certains hystéries graves ou des troubles anorexiques, il nous semble que l'auteur a eu un certain mal à se détacher des structures psychopathiques ou perverses, sans se résoudre à ramener les phénomènes étudiés vers le terrain de la psychose.

Pour revenir à nos vignettes cliniques, dans le premier cas présenté, nous retrouvons une sorte de transitivisme, d'hégémonie du registre imaginaire, où le sujet construit un rapport à l'autre sexe « à l'Aristophane », si nous pouvons nous exprimer ainsi. Difficile de ne pas voir le rapport de continuité entre la relation que le sujet a aux femmes et le rapport qu'il a toujours eu avec sa mère. À ceci près que le rapport à la mère est purement spéculaire, sans qu'il y ait une triangulation œdipienne, comme lui-même le dira un jour en affirmant « mon père ne m'a rien transmis ». Il y a aussi la présence d'un discours « préréflexif », qui se soutient du registre imaginaire en ceci : le sujet de l'énonciation y est élidé (par exemple, « il y a du tacite entre nous », « je sais ce qu'elle pense », « notre relation coule de source », etc.). Dans ces cas, on ne peut nullement parler, à notre avis, d'automatisme mental. Le discours préréflexif [3] veut dire ici que le sujet n'a pas besoin de s'expliquer : soit de se diviser en s'expliquant. Tout apparaît comme une « évidence ». En effet, de même que nous rencontrons une primauté du registre imaginaire, de même, nous avons pour ce sujet la présence du regard comme déterminant du rapport à autrui et, en particulier, à l'autre sexe : il « lit » dans le visage de son amie, « il la confond avec lui en regardant une photo », il est resté très marqué par « la psychologue qui le regardait sans parler », etc. Même le discours préréflexif est soutenu, probablement, par le regard : ce sont des choses « évidentes ». Ce qui nous amène à parler de psychose dans le cas présent est d'une part, ladite prégnance de l'imaginaire ainsi que d'un transitivisme avéré, mais d'autre part, la présence d'un discours préréflexif, ce qui traduit un défaut dans l'énonciation : le sujet peut proférer certains énoncés, mais sans pouvoir les soutenir par une sorte de « métalangage ». Les cinq « faisceaux » de troubles proposés plus haut ne constituent nullement de formes cliniques isolées, bien au contraire, nous rencontrons souvent la combinaison d'au moins deux types de « troubles ». Dans le cas présenté, un transitivisme et les troubles du langage ou de l'énonciation.

En ce qui concerne monsieur M. et Mlle G., nous constatons que c'est surtout les questionnements sur l'être du sujet qui justifient de parler de « psychose ordinaire », même si d'autres phénomènes sont présents, comme la prégnance de mécanismes imaginaires et des phénomènes du miroir pour monsieur M., ainsi que l'angoisse d'anéantisation présente et le fait de se dire « dépossédée » de son corps chez Mlle G. Des phénomènes de désintégration du corps, de perte de la complétude de soi pour Mlle G., ainsi que la perplexité de monsieur M. au moment de la rencontre sexuelle autorisent à penser que quelque chose de l'ordre de l'exercice de la sexualité serait profondément déstructurant pour ces sujets. Une position mélancolique pour les deux sujets pourrait être discutée, même si les symptômes classiques de la mélancolie sont absents (un profond sentiment de culpabilité, des auto-reproches, des délires). Ce qui justifierait de parler de position mélancolique plus que de véritable mélancolie ou trouble unipolaire. Mais ces affinités avec la position mélancolique font partie de la psychose ordinaire : l'identification au déchet et l'attrait du non-être surgissent comme une conséquence de la panne d'autres identifications imaginaires mobilisables pour parer à la carence d'un Idéal du Moi qui lui permette d'articuler des identifications symboliques. Ainsi le sujet se voit attiré par l'identification au rien comme objet (« je suis nul », « je suis vide », « je n'ai rien à quoi me rattacher ») ce qui peut donner une allure très mélancolique à la psychose, mais avec la présence d'autres phénomènes qu'on ne trouve pas dans la mélancolie classique ou dans les troubles unipolaires. Le ton dépressif est en revanche omniprésent et très palpable dans le discours des deux sujets. Pour monsieur M., la possibilité d'un passage à l'acte suicidaire au moment de la perte de sa mère est très prévisible et probable, ce qui viendrait boucler son impossibilité radicale à passe à l'acte par ailleurs, l'une des principales plaintes présentes dans son discours

Conclusion

La pertinence du concept de « psychoses ordinaires » réside dans le fait d'inscrire et de proposer une organisation nosographique de phénomènes que nous avons abordé ici dans une structure psychique. Le diagnostic permet d'orienter la cure, notamment dans le suivi psychothérapeutique, car nous avons intérêt à connaître la stratégie à adopter dans le transfert ainsi que les différentes interventions du thérapeute. Reconnaître des formes particulières de psychose, permet de respecter certaines compensations imaginaires mises en place par les sujets, pour parer à la carence d'une symbolisation. Leur reconnaissance pourrait épargner à ces sujets des situations qui risquent parfois de précipiter des déstabilisations de leur structure psychique. C'est le cas, par exemple, lorsque l'on aborde ces sujets comme s'il s'agissait des sujets névrosés par une erreur de diagnostic. Il s'agit ainsi d'une clinique qui permet de rencontrer et d'identifier la psychose en dehors des phénomènes et des contextes institutionnels plus classiques. Nous avons ainsi voulu contribuer par ce travail à reconnaître ce type de psychose afin de pouvoir, dans un deuxième temps, définir et proposer une orientation plus adaptée pour leur traitement.

Références

1 First M, Kupfer D, Regier D. A Research Agenda for DSM-V. Washington, D.C. : American Psychiatric Association, 2002.

2 Irma. La Psychose ordinaire. La convention d'Antibes. Paris : Agalma éditeur, « Le Paon », 2005.

3 Parnas J. EASE: examination of anomalous self-experience. Psychopathology 2005 ; 38 : 236-58.

4 Irma. La Conversation d'Arcachon. Cas rares : les inclassables de la clinique. Paris : Agalma éditeur, « Le Paon », 1998.

5 Gabbard G. Psychodynamic Psychiatry in Clinical Experience. Washington D.C. : A.P.A., 2000, p. 83.

6 Stigler M. Le « patient difficile » en crise et sa compétence à se responsabiliser. Primary Care 2001 ; 1 : 351-7.

7 Blankebourg W. La Perte de l'évidence naturelle. Paris : P.U.F., 1991.

8 Deutsch H. « Quelques formes de troubles affectifs et leur relation à la schizophrénie ». In : La Psychanalyse des névroses. Paris : Payot, 1963.

9 Deutsch H. « Aspects cliniques et théoriques des personnalités “comme si” ». In : Les « Comme si » et autres textes. Paris : Le Seuil, « Champ freudien », 2007.

10 Donnet JL, Green A. L'Enfant de ça. Psychanalyse d'un entretien : la psychose blanche. Paris : Éditions de Minuit, 1973.

11 Kestemberg E. La Psychose froide. Paris : P.U.F., 2001.


 

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