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Un siècle de schizophrénie


l'Information Psychiatrique. Volume 86, Numéro 5, 391-403, mai 2010, Varia

DOI : 10.1684/ipe.2010.0634

Résumé   Summary  

Auteur(s) : Alain Bottéro , Alain Bottéro, MD, 108, boulevard du Montparnasse, 75014 Paris.

Résumé : La notion de « schizophrénie » a atteint un siècle d'existence. Comment et pourquoi fut-elle inventée ? Quelles en furent les implications pour notre compréhension des troubles mentaux les plus sévères ? Comment a-t-elle évolué, qu'en reste-t-il aujourd'hui ? Des réponses qu'il est possible de donner à ces questions découlent un certain nombre d'ajustements dans nos représentations de « la schizophrénie » auxquels il paraît maintenant indispensable de procéder pour améliorer la prise des patients jugés atteints d'une telle affection.

Mots-clés : concept, schizophrénie, évolution, histoire de la psychiatrie, diagnostic, neuroleptique, insight

Illustrations

ARTICLE

Auteur(s) : Alain Bottéro

Alain Bottéro, MD, 108, boulevard du Montparnasse, 75014 Paris

La schizophrénie a fêté ses cent ans en 2008. Qui s'en sera aperçu ? L'événement s'est produit dans le plus grand silence. Cela n'avait pas été le cas pour la maladie d'Alzheimer dont le centenaire en 2007 avait donné lieu à un ensemble de commémorations, publications et autres manifestations plus ou moins bruyantes. Comment expliquer pareille différence de traitement entre deux affections que l'on pourrait croire également présentes dans nos préoccupations ? Serait-ce parce que l'histoire officielle n'a retenu que 1911, année de la publication de la monographie célèbre de Bleuler [1], comme date de naissance de la schizophrénie, alors que le vocable appelé à connaître le succès que l'on sait avait été lancé dès 1908 ? Auquel cas, il conviendrait de patienter un peu encore pour pouvoir assister à une célébration digne de ce nom. Ou serait-ce plutôt parce que la maladie d'Alzheimer obscurément nous concerne davantage, de par la menace qu'elle fait peser sur chacun d'entre nous à mesure que s'allonge notre espérance de vie, tandis que la schizophrénie, elle, demeure envers et contre tout la maladie de « l'autre » : du « fou », du différent, de celui avec lequel nous ne saurions être identifiés ? La question connaîtra une réponse en 2011. En attendant, il n'est peut-être pas inutile pour apprécier où nous en sommes de procéder à un cursif bilan de ce premier siècle d'usage de la notion de schizophrénie. En conservant à l'esprit que l'exercice comporte toujours quelque chose de caricatural, qui accentue les traits de par l'éloignement des époques et le recul du temps.

Berlin, 1908

C'est le vendredi 24 avril 1908 que la schizophrénie fut portée sur les fonts baptismaux de la psychiatrie par son inventeur, l'aliéniste suisse Eugen Bleuler [2]. Celui-ci avait saisi l'occasion de la réunion annuelle de l'Association allemande de psychiatrie, qui se tenait cette année-là à Berlin les 24 et 25 avril, pour présenter sa propre conception de la Dementia præcox, pathologie identifiée quelques années auparavant par Kraepelin, qui faisait alors l'objet d'intenses discussions. La crème de la psychiatrie allemande était au rendez-vous : Aschaffenburg, Ganser, Gaupp, Niessl, bien d'autres ; Kraepelin lui-même siégeait au bureau de la présidence du congrès. Un seul absent de taille était noté, Theodor Ziehen. Était-ce parce qu'une inimitié notoire l'opposait à Kraepelin ? Il représentait de fait un rival sérieux pour le maître de Munich : sa nosographie raisonnée restait à peu près la seule à pouvoir faire concurrence à son œuvre.

Bleuler avait choisi pour sujet de son exposé « le pronostic de la Dementia præcox ». L'angle d'attaque était calculé pour régler le sort alors controversé du concept de « démence précoce », et proposer de le remplacer par celui de « schizophrénie ». Deux difficultés en effet se faisaient chaque jour plus embarrassantes dans le recours au diagnostic concurrence précoce :

  • 1. Le pronostic des états rangés sous un tel intitulé d'évidence ne se confondait pas avec celui des démences, à la différence du principal diagnostic différentiel alors envisagé, la démence paralytique d'origine syphilitique.
  • 2. La démence en question était loin de connaître un début toujours précoce, mais s'observait tardivement aussi bien.

En somme, bien qu'elle eût beau recouvrir des tableaux cliniques dont nul ne contestait l'exactitude, n'étant ni une démence, ni nécessairement précoce, la Demantia præcox se trouvait bien mal qualifiée.

L'essentiel de l'apport de Bleuler fut de s'appuyer sur le constat que le pronostic n'était pas celui d'un « abêtissement » (Verblödung) irrémédiable, comme l'affirmait Kraepelin, pour réfuter que le mécanisme pathologique en cause fut celui des démences, et défendre à la place une interprétation nouvelle de sa psychopathologie qui, tant qu'à faire, amenait à rebaptiser l'affection. Au terme de ses travaux menés avec son élève Carl G. Jung sur les associations de mots et d'idées des patients atteints de démence précoce, travaux passablement influencés par les vues associationistes de Ziehen, Bleuler était parvenu à la conclusion que le mécanisme pathologique de la démence précoce différait d'une destruction irréversible de la réactivité émotionnelle, de l'activité volontaire ou bien encore du jugement, comme le concevait Kraepelin. Il s'apparentait plutôt selon lui à un dysfonctionnement particulier de lafonction associative, dont l'étiologie demeurait obscure (à l'instar de Kraepelin, Bleuler n'excluait pas que l'on fût en présence d'une forme d'auto-intoxication hormono-sexuelle), qui aboutissait à une véritable « scission » (Spaltung) des fonctions psychiques, justifiant que l'on identifiât le groupe d'affections en cause par celle-ci. D'où sa proposition du vocable « schizophrénie », néologisme forgé à partir du grec afin de faire ressortir la « division de l'esprit » (σχίζω-ϕρήν) qui était à l'œuvre derrière les symptômes apparents de la maladie.

La « schizophrénie », signification

Quel sens un tel changement de perspective prenait-il pour la psychiatrie ? L'introduction du concept de schizophrénie signifiait que les psychoses à leur tour étaient entrées dans l'ère de la psychopathologie associationiste « moderne » [3]. La grande affaire de celle-ci, à partir des années 1880, sous l'influence des travaux de Ribot, Binet, Janet et de leurs émules de La Salpêtrière principalement, avait été de considérer, selon le mot de Ribot, que « la pathologie nous permet d'examiner l'association sous sa forme inverse, la dissociation », pour rendre compte par la notion de « dissociation de la conscience » de tout un ensemble de symptômes de « division du sujet » qui étaient alors observés sous hypnose et dans ce que l'on qualifiait d'hystérie. La « dissociation selon l'École française », ainsi que devait s'y référer Bleuler, permettait de mieux concevoir comment l'homme pouvait être multiple et contradictoire, comment il lui arrivait de désirer une chose et agir son contraire, d'obéir à des impulsions dont l'origine lui demeurait opaque : que le « Je est un autre », comme avait su l'exprimer Rimbaud.

Forte de telles possibilités explicatives, la dissociation devait beaucoup servir en psychopathologie. Son application aux tableaux les plus sévères gagnait à la compréhension psychodynamique nouvelle le domaine alors fort embrouillé des psychoses. Bleuler n'était pas le premier à faire appel à elle. La plupart des aliénistes informés y avaient eu recours avant lui. Dès 1892, Ziehen par exemple avançait la notion de Paranoïa dissociativa pour décrire les mêmes patients que Kraepelin était sur le point de ranger dans sa démence précoce [4]. La grande synthèse opérée par Bleuler dans sa monographie de 1911 conservait inchangées les remarquables descriptions cliniques accumulées par Kraepelin. Mais elle écartait l'hypothèse caduque d'un mécanisme de destruction irrémédiable des fonctions psychiques, pour envisager une hiérarchie dynamique efficace entre les innombrables symptômes réunis par Kraepelin, en montrant que la plupart dérivaient de quelques-uns seulement, de par le jeu combiné d'un affaiblissement associatif pathologique et de la force dissociante propre aux « complexes affectifs », sur une mécanique mentale conçue comme fondamentalement associative.

Le choix de Bleuler de recourir au terme de « scission » (Spaltung) ne doit pas ici égarer. C'était bien de « dissociation au sens de l'École française » qu’il était question, comme avait pris soin de l'expliquer Jung [5]. Mais d'une part le mot donnait lieu à une double traduction allemande, tantôt par Dissoziation, tantôt par Spaltung, la préférence de Freud par exemple allant volontiers à la seconde. D'autre part la dissociation avait déjà été employée à presque toutes les sauces pathologiques, y compris notamment dans la démence paralytique vis-à-vis de laquelle Bleuler tenait à différentier sa schizophrénie avec la même insistance que Kraepelin sa Dementia præcox. Peut-être est-il aussi permis de remarquer que l'allemand recelait suffisamment d'expressions qui désignent les fous par une fêlure (Spalt), ou une cassure (Spaltung), de leur esprit, pour suggérer que le choix d'un tel vocable ait pu être influencé, sans que Bleuler en ait conscience, par les représentations de la folie véhiculées par sa langue.

Conséquences

Le changement de paradigme impliqué par l'application de la théorie de la dissociation à la gamme des troubles psychotiques devait entraîner un certain nombre de conséquences importantes dans notre appréhension des patients concernés. Devenue schizophrénie, la démence précoce passait du statut de maladie par destruction irréversible de l'esprit à celui de maladie de la scission du sujet. Celui-ci en effet se trouve « coupé » à double titre par la Spaltung : vis-à-vis de lui-même, vis-à-vis d'autrui et de la réalité. Vis-à-vis de lui-même : cela signifie que sa conscience est scindée de ce qui lui arrive, qu'il ne sait pas ce qu'il vit, ne réalise pas qu'il présente des symptômes pathologiques. Aucun recul conscient, aucun insight ne lui est possible à l'égard de son trouble. Vis-à-vis d'autrui et de la réalité : le sujet scindé se voit coupé des autres comme du monde. Bloqué dans une altérité inaccessible, il ne lui reste comme seul destin possible que de s'enfermer toujours plus profond dans le dédale d'un « autisme » impénétrable.

Bien qu'une telle vision se trouvât à l'opposé des intentions de Bleuler, lequel cherchait avant tout à établir une compréhension intersubjective dans le non-sens apparent des symptômes de la démence précoce, par une de ces régressions dans l'appréhension de l'être malade de l'esprit dont semble faire périodiquement l'objet la psychiatrie, la « scission du sujet » incarnée par la « schizophrénie » allait pour un temps prolongé tenir hors du cercle de l'échange humain les patients en question. Toute une psychopathologie très sophistiquée de « l'étrange », de « l'énigmatique », du « bizarre » et de « l'immotivé » devait se développer sur ce thème, dans le but certes méritoire de rendre palpable l'expérience de la psychose, mais au prix de transformer ces patients en des êtres entièrement coupés d'eux-mêmes et du monde.

Ainsi Jaspers, dont l'influence allait être si considérable sur la psychiatrie du vingtième siècle, pouvait-il déclarer que « la plus profonde distinction dans la vie psychique semble être entre ce qui est chargé de sens et permet l'empathie, et ce qui à sa façon particulière est incompréhensible, “fou” au sens littéral, vie psychique schizophrène » [6]. À partir d'une telle vision des choses, il devenait extrêmement difficile de se rapprocher de patients avec lesquels aucune compréhension, aucune identification ni aucune empathie n'étaient proprement concevables.

La phénoménologie psychiatrique devait accentuer pareille tendance à envisager ces patients, affectivement et sémantiquement, coupés d'autrui d'une façon qui leur était unique. Binswanger par exemple considérait qu'un diagnostic de schizophrénie était l'aboutissement de l'étrangeté ineffable que l'on éprouvait en présence d'un patient : « Nous fréquentons un sujet depuis quelque temps, quand brusquement nous vient la certitude que nous ne pouvons être qu'en présence d'une schizophrénie, parce que nous parvenons maintenant à le “voir” tel une personne schizophrène, de par le manque de rapport psychologique, l'absence de contact affectif [7]. » Minkowski allait dans le même sens quand il insistait sur la « perte de contact vital avec la réalité » [8], et un pas de plus conduisait naturellement à diagnostiquer la schizophrénie sur le « sentiment du précoce (Praecoxgefühl) qui surgit chez l'examinateur » [9].

En France Henri Ey, qui devait faire de la schizophrénie « le prototype de la psychose délirante chronique », considérait que le « processus de dissociation détruit progressivement le système de réalité, les relations de la personne et de son monde […] pour l'ensevelir dans un monde autistique refermé sur lui-même » [10]. Ce qu'il détaillait comme suit : « Les manifestations émotionnelles qui expriment ce chaos sont déconcertantes, et comme on dit, “immotivées”, car elles jaillissent d'une couche affective impénétrable et secrète. La motivation que nous assignons à un sourire ou à une crise de larmes tient à la rencontre et à la reconnaissance du semblable, mais chez le schizophrène cette motivation est strictement interne, de sorte que son sourire ou ses larmes échappent à notre rencontre, à tout échange interhumain [11]. » Non seulement la schizophrénie enfermait le patient dans un cachot insondable d'apocalypse, mais elle détruisait entièrement sa subjectivité : « Être réellement soi, c'est ce que ne peut plus être le schizophrène, car son existence n'est plus celle de personne, ou n'est que celle d'une personne qui n'en est plus une [12]. »

L'ironie amère de l'histoire aura donc été qu'en cherchant à épargner à ses patients, qu'il comprenait probablement mieux que quiconque pour passer sa vie parmi eux, un horizon bouché de destruction cérébrale, Bleuler les ait plongés dans la « coupure de l'autisme inaccessible » et de « l'étrange impénétrable » par sa tentative.

La suite

La dissociation occupera vite une importance déterminante dans l'approche de ces patients et leur diagnostic. Toute la description clinique d'un Henri Ey, par exemple, reposait entièrement sur elle. Si bien qu'un temps durant, le diagnostic de schizophrénie se bornera à mettre en évidence le moindre signe de « syndrome dissociatif », aboutissant à une inflation sans précédent du nombre de cas de schizophrénie, tant les « petits signes de dissociation » se montrent ubiquitaires en psychiatrie.

Pourtant certains auteurs avaient très tôt perçu l'absence de limite sémiologique assignable au concept de schizophrénie, dès lors que l'on faisait de la « dissociation » l'élément principal de son diagnostic. Kurt Schneider devait ainsi tenter de redresser la barre en s'efforçant de décrire, par ses « symptômes de premier rang », des manifestations délirantes qui étaient, selon lui, uniquement le fait de la schizophrénie.

Mais c'est surtout l'arrivée des psychotropes qui allait bouleverser les choses. S'il fallut du temps pour en maîtriser l'usage, très vite leur puissance d'action rendit pressante la question de leurs indications et de leurs contre-indications précises. Dès lors que le lithium, par exemple, constituait une indication salvatrice dans les troubles maniaco-dépressifs, il devenait impossible de faire reposer l'identification de leur principal diagnostic différentiel que représentait la schizophrénie sur une sémiologie issue de la psychopathologie dissociative bleulérienne : on observait autant de « signes de dissociation » chez les premiers que dans la seconde. Une fois que l'on eut pris conscience à la suite d'études comparant les pratiques diagnostiques d'un pays à un autre, que selon qu'il fut fait appel aux conceptions diagnostiques dérivant de Bleuler, comme c'était majoritairement le cas en France ou aux États-Unis dans les années soixante, ou à celles de Schneider (cas à la même époque de la Grande-Bretagne), on observait que pour les mêmes malades la fréquence du diagnostic de schizophrénie pouvait varier dans une proportion de 12 à 1 (et celle de maladie maniaco-dépressive dans une proportion inverse), ce fut le coup d'arrêt pour la schizophrénie telle que la décrivait Bleuler [13]. Tout le monde s'accordait à donner la priorité aux troubles de l'humeur réputés plus accessibles aux nouvelles thérapeutiques qui venaient d'être découvertes, pour restreindre au maximum les critères de définition de la schizophrénie, alors conçue comme une affection dont l'évolution ne pouvait au mieux qu'être ralentie par les neuroleptiques. La redéfinition clinique de la schizophrénie était en route, qui allait aboutir à en faire le résidu de la pathologie psychiatrique lourde, une fois éliminées une à une les affections susceptibles d'un meilleur pronostic, grâce aux traitements psychotropes en particulier.

L'autre retombée positive de ce qui a été appelé la « révolution des neuroleptiques » fut que l'amélioration inédite des symptômes permise par eux eut pour conséquence, comme cela avait déjà été constaté avec l'introduction de l'impaludation dans le traitement de la démence paralytique [14], de faire tomber les barrières d'incompréhension qui avaient été érigées avec les patients atteints de schizophrénie. À mesure que ceux-ci émergeaient de leurs délires grâce au traitement, s'observait chez eux une prise de distance critique vis-à-vis de ce qu'ils venaient de vivre. Une approche psychothérapique devenait dès lors envisageable.

Elle devait se faire à ses débuts à l'aide de conceptions psychanalytiques directement issues du modèle de la scission du sujet. Ces patients étaient réputés « incapables d'établir des relations d'objet », « inaptes au transfert », « forclos », etc., toutes notions ne facilitant guère les rapports avec eux. Mais de telles conceptions allaient tomber une à une devant cette réalité de fait qui s'imposait peu à peu aux cliniciens les plus proches de leurs malades : les patients atteints de schizophrénie étaient comme les autres conscients de ce qu'il leur arrivait. Simplement, beaucoup plus fragiles que les autres, ils avaient beaucoup plus de difficultés à faire valoir leur point de vue devant autrui, et cela d'autant plus qu'autrui les tenait pour frappés d'une incapacité totale de comprendre ce qu'ils vivaient.

La schizophrénie aujourd'hui

Quel que soit le système de diagnostic considéré, critères de l'OMS [15], de Feighner [16], RDC [17] ou DSM [18], la schizophrénie aujourd'hui n'est plus conçue comme la maladie de la dissociation mentale généralisée qu'avait imaginée Bleuler. Les définitions actuelles, lorsqu'on les analyse, correspondent peu ou prou à des compromis prudents entre les vues de Kraepelin (possibilité d'une évolution déficitaire), de Bleuler (possibilité d'un relâchement des associations) et de Schneider (possibilité de symptômes de premier rang). Mais ce ne sont que des compromis provisoires, où rien n'a été tranché entre ces différents héritages historiques de la clinique des schizophrénies. Si bien que toutes ces définitions se voient calquées sur un type classificatoire identique : elles sont, comme on dit en taxonomie, « polythétiques ». Elles ne réunissent que des symptômes « évocateurs », dont nul n'est pathognomonique en soi et tous interchangeables, offrant la possibilité d'une très grande variété de combinaisons. Si l'on prend le cas du DSM-IV par exemple, un patient peut avoir, d'après les critères de cette classification, une schizophrénie dont les symptômes se limitent à un délire jugé « bizarre », ou à un commentaire hallucinatoire des actes, un autre une schizophrénie caractérisée par une incohérence des propos sans que ne se manifestent d'idées délirantes ou des hallucinations, un autre par un état d'inactivité dont il ne sait s'expliquer, etc. Tous ces tableaux diffèrent beaucoup entre eux, sans qu'aucun ne soit plus spécifique. Chacun reçoit le même diagnostic, chacun est présumé refléter la même affection. Pour le dire autrement, nos définitions contemporaines de la schizophrénie sont « disjonctives » en leur essence : elles identifient des cas sur la présence de symptômes mutuellement échangeables, ce qui soulève la question de savoir jusqu'à quel point une telle permutabilité peut être admise sans dépasser les limites de l'objet visé.

Problèmes

Dans la mesure où il n'y a aucun symptôme pathognomonique, où les associations de symptômes « évocateurs » en des « formes cliniques » ne possèdent pas de spécificité diagnostique supérieure, ce qui fait retenir, en fin de compte, le diagnostic de schizophrénie aujourd'hui, c'est l'élimination de l'ensemble des autres pathologies susceptibles d'être en cause. Le diagnostic de schizophrénie n'est plus qu'un « diagnostic d'élimination », que l'on retient au terme d'un bilan étiologique ayant conclu par la négative. Il arrive d'ailleurs quelquefois que l'on découvre une cause particulière (tableau 1). On parle alors de « schizophrénie symptomatique » ou « secondaire ». Mais dans ce cas, on tend à ramener le syndrome observé à sa cause, pour le confondre avec elle. Il n'est plus question de schizophrénie par insuffisance thyroïdienne, mais de complications psychotiques d'une hypothyroïdie ; de schizophrénie par microdélétion 22q11, mais de syndrome de Di George, etc.

En somme, la schizophrénie n'est plus une maladie définie de façon positive comme se la représentaient Kraepelin, Bleuler ou Schneider, chacun d'eux y postulant à l'œuvre une psychopathologie spécifique – déficit, dissociation ou signes de premier rang selon le cas –, mais un regroupement hétéroclite de syndromes psychotiques réunis par une condition négative : l'absence de cause indentifiable en l'état actuel de nos connaissances. La schizophrénie, mieux vaudrait toujours dire les schizophrénies, correspond au rassemblement provisoire des psychoses idiopathiques sans étiologie démontrée : « le reste », en cours d'étude, en attente d'un démembrement à venir, des affections psychiatriques sévères.

Ce qui explique au passage que les définitions concurrentes que nous employons aujourd'hui présentent des désaccords entre elles : dans la mesure où aucun critère absolu n'est disponible, il faut bien une part d'arbitraire pour trancher. L'une des conséquences pratiques de cette situation, que l'on ne prend pas suffisamment au sérieux, c'est que 50 cas de schizophrénie identifiés par les critères de l'OMS n'en font plus que 35 lorsqu'on fait appel aux critères du DSM-IV [22]. Une autre conséquence, beaucoup plus problématique, c'est que l'on se trouve ipso facto dans une situation de totale hétérogénéité, qui rend périlleuse toute généralisation pouvant être faite à propos de « ce qu'est une schizophrénie ».

Tableau 1 Affections médicales pouvant être à l'origine d'un tableau de schizophrénie [19- 21].

Infections : encéphalites apyrétiques (herpès, complications du sida, syphilis, etc.), abcès cérébraux (streptocoques, staphylocoques, pneumocoques, etc.), maladies à prion (Creutzfeldt-Jakob, encéphalite spongiforme, kuru, etc.)

Parasitoses : neuropaludisme, cysticercose cérébrale, trichinose

Affections neurologiques Tumeurs cérébrales : méningiomes, gliomes, métastases, etc. Traumas crâniens : hématomes sous-duraux, etc. Épilepsies : psychoses ictales, post-, interictales (foyers temporo-limbiques) Chorée de Huntington Narcolepsie (syndrome de Gélineau) Sarcoïdose Hydrocéphalie à pression normale ou chronique par sténose de l'aqueduc

Causes toxiques Drogues : alcool, hallucinogènes (LSD, mescaline, psilocybine, haschich, etc.), drogues psychostimulantes (amphétamines, cocaïne, crack, etc.), phencyclidine, kétamine, etc. Médicaments : agents dopaminergiques (L-dopa, amantadine, bromocriptine, éphédrine, etc.), catécholaminergiques, anticholinergiques (atropine, correcteurs extrapyramidaux, antidépresseurs tricycliques, certains neuroleptiques, etc.), corticoïdes, etc. Intoxications : insecticides, solvants, monoxyde de carbone

Endocrinopathies Syndrome de Cushing, maladie d'Addison, syndrome de Sheehan, hyperparathyroïdie, hyperthyroïdie, hypothyroïdie

Maladies auto-immunes Sclérose en plaques, lupus érythémateux disséminé, syndrome de Sjögren

Maladies métaboliques Adrénoleucodystrophie (adrénomyéloneuropathie), gangliosidoses (maladie de Tay-Sachs, gangliosidose GM2), leucodystrophie métachromatique, porphyries (porphyrie aiguë intermittente, porphyrie variegata, coproporphyrie héréditaire), maladie de Wilson (dégénérescence hépato-lenticulaire), maladie de Fabry (angiokératose corporelle diffuse), phénylcétonurie, acidurie arginosuccinique, maladie de Hartnup, homocystinurie

Affections génétiques Syndrome vélo-cardio-facial (syndrome de Di George), syndrome de Klinefelter, maladie de Fahr, ataxie de Friedreich, syndrome de Prader-Willi

Carences vitaminiques Pellagre (carence en vitamine B3)

Hétérogénéité à tous niveaux

D'évidence dans de telles conditions de définition, l'hétérogénéité va régner à quelque niveau que l'on envisage le problème. Sur le plan des recherches étiologiques par exemple, on dispose d'hypothèses sur des causes génétiques, mais celles-ci sont très diverses, extrêmement complexes, insuffisantes dans la plupart des cas à rendre compte à elles seules de la maladie, et surtout en attente permanente de validation, sinon le plus souvent d'invalidation.

Les effets à long terme des agressions les plus variées sur le développement cérébral précoce (infections virales, hypoxie, carences nutritionnelles, etc.) donnent lieu eux aussi à d'innombrables hypothèses étio-pathogéniques. Mais là encore, rien de clair et de toujours valable ne ressort. Et l'articulation de tels facteurs « favorisants », voire « déclenchants », avec les hypothèses génétiques qui précèdent est loin de se montrer simple.

Quels que soient les autres niveaux de causalité considérés – toxicité des drogues, impact des traumatismes affectifs, stress psychosociaux, etc. –, on ne peut avancer que d'une manière hypothétique et probabiliste, sans jamais atteindre à la certitude valide pour tous les cas. L'imagerie cérébrale par exemple donne lieu à une avalanche de publications, mais rien de solide et de définitif ne peut en être tiré. On ne sait même pas si une bonne part des images non spécifiques qui sont observées, quand elles le sont, ce qui n'est pas la majorité des cas, loin de là, ne doivent pas simplement être attribuées aux traitements neuroleptiques subis. Les mêmes remarques peuvent être faites pour ce qui relève des troubles cognitifs, tellement étudiés par les temps qui courent.

Tout cela ne signifie pas que nous n'avons rien appris et ne savons rien. Au contraire, les choses avancent et nous parvenons même à les articuler, de façon certes grossière, mais dans une représentation qui possède sa cohérence utile : le modèle « vulnérabilité-stress » des schizophrénies par exemple (figure 1).

Pour autant, rien, dans la série sans fin d'hypothèses et de combinaisons d'hypothèses dont peut être grosse une telle représentation ne se vérifie dans tous les cas de schizophrénie. L'hétérogénéité foncière qu'entraîne la définition de la maladie fait que la force des connaissances qui sont produites ne peut être que statistique : dans 2, 5, 8, 12 % des cas, etc. Or un clinicien ne peut se satisfaire d'un savoir aussi aléatoire. Il a besoin de données proches des 100 % pour pouvoir se déterminer en connaissance de cause devant un cas singulier.

Unifier l'hétérogène à tout prix ou le réduire ?

Le risque de méprise que nous encourrons le plus est donc de réifier notre concept de schizophrénie. Lui attribuer une validité homogène, alors qu'il ne réunit que des cas fort divers, en raison d'un unique point commun qui est de ne pas trouver, pour l'instant, d'explication satisfaisante. Est-il possible de faire la théorie positive d'une ontologie aussi négative ? Là semble bien résider la présente gageure de la schizophrénie. Faut-il continuer de raisonner sur une abstraction idéale, comme nous tendons à le faire dès que nous nous emparons du diagnostic de schizophrénie ? Ou bien plutôt procéder à une casuistique méthodique des états psychotiques idiopathiques englobés par une telle catégorisation ? Mais dans ce cas, si l'on va au bout des choses, à quoi nous sert-il de conserver le terme de « schizophrénie » ? Ne risque-t-on pas, à l'employer comme nous le faisons, de perpétuer l'illusion que nous détenons une explication quand c'est justement elle qui nous fait défaut ? Il est vrai que le concept garde ses commodités pratiques. Il facilite la communication médico-sociale, simplifie un ensemble de problèmes particulièrement ardus à synthétiser en une entité unique, aisée à manipuler tant intellectuellement que socialement. Mais dans l'intérêt de l'exactitude des recherches, dans celui d'une clinique moins approximative, moins répétitive, qui ne soit pas figée par avance, dans celui surtout de nos patients, ne serions-nous pas plus proches de la vérité en regardant les choses en face, qui sont que la schizophrénie, en soi, n'existe pas, mais que c'est à un ensemble de troubles idiopathiques très divers que nous avons affaire et qu'il nous faut réfléchir ?

Implications

Un certain nombre d'implications découlent de ce qui vient d'être dit. Tout d'abord il n'y a pas une schizophrénie, mais beaucoup de schizophrénies, et nous avons à nous montrer bien plus attentifs à ce qui les singularise qu'à ce que l'on a cru, autrefois, les confondre. Il n'est plus possible, par exemple, de continuer de décrire la totalité des patients auxquels l'on attribue un diagnostic de schizophrénie à l'aide d'un « syndrome dissociatif » univoque, qui rendrait compte de l'ensemble des symptômes observés comme il est encore enseigné de manuel en manuel, en refusant d'admettre que la schizophrénie de Bleuler ou celle de Henri Ey ont fait leur temps. La seule façon de concilier les résultats les plus solides que produisent les recherches avec la réalité de ce que nous observons, tous les jours, chez nos patients, reste de les recouper au cas par cas, avec toute la circonspection requise. Rien ne nous permet de généraliser à tous nos patients des données obtenues à partir de groupes de quelques sujets qui ont été artificiellement « homogénéisés » à l'aide d'échelles cliniques « standardisées ». Seule une démarche de vérification prudente, le plus souvent probabiliste, auprès de chaque cas particulier garde du sens.

De même ne sert-il à rien d'autre qu'à stigmatiser un peu plus encore les patients, que de leur appliquer des généralités héritées de dizaines d'années d'hypothèses et de théorisations sur « la » schizophrénie, qui datent d'une époque où cette maladie était entendue comme unique et caractérisée. Il nous incombe en revanche de procéder à un sérieux tri dans cet héritage d'idées reçues et de préjugés, qui continuent d'alimenter nos représentations et nous empêche de voir les patients tels qu'ils sont.

Ainsi par exemple devrions-nous définitivement renoncer à cette idée qu'il y a des « schizophrènes », et que nous savons ce que c'est. Il y a des patients victimes d'une forme ou autre de schizophrénie, quelquefois même chez certains nous pressentons qu'un même type de pathologie pourrait être à l'œuvre qui leur confère une ressemblance troublante avec d'autres cas. Mais il n'existe aucun « schizophrène » dont la vie psychique relèverait d'une psychopathologie unique, caractéristique, qui serait valable chez tous les patients pour lesquels le diagnostic de schizophrénie a été retenu, faute de mieux. Il est aisé de s'en convaincre lorsqu'on envisage le problème, déjà soulevé, des « schizophrénies symptomatiques ». À chaque fois qu'est découverte une étiologie, on ne parle plus de « schizophrénie », mais de la cause qui a été identifiée : un « syndrome de Di George », une « leucodystrophie », etc., la qualification de « schizophrène » perdant aussitôt tout son intérêt.

Mais surtout, hormis le cas où il s'agit de défendre un droit qui dépend d'elle, nul n'aspire à se voir entièrement ramené à sa maladie. Les « phtisiques », les « syphilitiques », les « cancéreux », les « sidéens » : on sait trop à quelles exclusions ont pu conduire de telles identités. Il existe une grande différence, lorsqu'on souffre d'une affection inexpliquée qui garde une part de mystère inquiétant héritée de l'histoire, entre « être un schizophrène » et « avoir une schizophrénie ». Dans le premier cas, on « est un problème », tandis que dans le second on ne fait « qu'avoir un problème ». La différence n'est pas mince, au regard d'autrui en particulier. Et probablement plus encore dans une affection où le regard porté par la société pèse très lourd sur le pronostic. Pour nous psychiatres, voir nos patients comme des « sujets » qui souffrent d'une schizophrénie, et non comme des « schizophrènes de part en part », c'est se donner, et leur faciliter, la possibilité d'une authentique alliance thérapeutique. Car on ne saurait fonder d'alliance efficace « contre » quelqu'un, mais seulement « avec » lui, contre ses difficultés. Avoir une schizophrénie, pour le dire autrement, c'est revenir à la grande idée de Pinel, qui continue de porter l'approche psychiatrique moderne : il subsiste toujours un sujet derrière sa folie, et c'est à lui que nous devons nous adresser, par-delà ses symptômes qui le bâillonnent [23, 24]. C'est avec lui que nous devons établir les conditions d'un dialogue véritable, qui reconnaisse la vérité d'expérience qu'il tire de sa souffrance, quand nous ne pouvons qu'en avoir une abstraction indirecte. Mieux vaut mettre en commun nos connaissances sur un problème qui, en grande part, nous échappe, que de nous affronter à son endroit.

Hétérogénéité : pronostic, rémission, guérison

La grande variabilité des conditions inhérente à la définition actuelle des schizophrénies se retrouve sur d'autres plans, plus déterminants encore pour les représentations que nous transmettons aux patients sur leur maladie. L'évolution possible de la schizophrénie en est un d'essentiel. Les études épidémiologiques l'ont montré depuis longtemps, il n'y a pas de trajectoire évolutive unique au décours d'un diagnostic de schizophrénie : tout est possible. Pourtant nous continuons de parler de la schizophrénie comme du « prototype de la psychose à évolution chronique », pour lequel il serait difficilement envisageable de parler de « rémission », en aucun cas de « guérison ». Se pose-t-on la question de savoir comment les patients peuvent vivre avec une pareille vision de leur avenir ? Ou seulement celle, plus élémentaire, de sa validité ?

Le DSM-IV se montre catégorique : « La rémission complète est le plus souvent inhabituelle dans ce trouble [18]. » Nos manuels de psychiatrie se rangent tous au même avis : « Dans toutes ses formes, la schizophrénie est une affection chronique… À moyen terme, les patients ne retrouvent pas leur niveau de fonctionnement d'avant le début de la maladie [25]. » Est-ce bien sûr ? Ou est-ce l'affaire d'école de pensée ? On serait tenté de le croire, à voir l'évolution de la schizophrénie que décrit la la définition de l'OMS : « Dans un certain nombre de cas, qui varient selon les cultures et les populations, l'évolution se fait vers une guérison complète ou quasi complète [15]. »

Pour en avoir le cœur net, il suffit de se reporter aux travaux des épidémiologues. Des six enquêtes les plus solides de suivi à long terme de patients atteints de schizophrénie qui sont à notre disposition, un résultat similaire se dégage [26-32]. Après 30 ans de recul en moyenne, selon que l'on s'attache à l'hypothèse basse ou à l'hypothèse haute, 54 à 58 % des patients se trouvent « guéris ou très améliorés ». Plus d'un patient sur deux guérit ou, à tout le moins, se rétablit suffisamment pour pouvoir être considéré comme très amélioré, alors qu'il est censé être atteint d'une affection qui ne saurait récupérer. Comment s'expliquer qu'une découverte aussi cruciale, et dûment vérifiée, soit si peu prise en compte ? Il y a manifestement là encore un effet de « l'héritage historique » qui perdure à notre insu. Au terme d'un siècle de schizophrénie, n'est-il pas temps de se débarrasser de ce que nous ont légué, soigneusement enchâssé dans d'éloquentes descriptions cliniques, des auteurs qui observaient les choses à une époque où elles n'avaient rien à voir avec ce que nous avons appris depuis ?

Pour le dire vite, nous avons appris, nous, ce qu'ils ne savaient pas, eux : qu'un diagnostic de schizophrénie ne préjuge en rien du pronostic [33]. Beaucoup de variables non directement liées au tableau clinique entrent en ligne de compte dans la trajectoire que connaît un patient, à commencer par le milieu social dans lequel il vit, sa culture, les conditions économiques de son époque, mais encore les soutiens familiaux dont il dispose, ses ressources aussi bien affectives que financières, la qualité de ses soins, l'alliance thérapeutique dont il peut bénéficier, etc. Si la décompensation d'une schizophrénie tient, d'après le modèle vulnérabilité-stress qui a été évoqué, à la rencontre de circonstances difficiles qui, à un moment donné de la vie d'un sujet, débordent ses capacités de résistance et d'adaptation, faut-il que nous rajoutions de la difficulté à ces difficultés en l'enfermant dans la perspective d'une maladie à vie, quoiqu'il advienne ? Si nous voulons augmenter les chances d'aller mieux, de se rétablir et même de guérir, de nos patients, commençons par cesser de les considérer d'emblée comme des « chroniques à vie ».

Hétérogénéité : insight

Un autre aspect essentiel pour notre compréhension des patients que nous pensons atteints de schizophrénie touche à la capacité d’insight que nous voulons bien leur accorder. La schizophrénie, on l'a vu, a été conçue dès le départ comme une pathologie qui aboutit, littéralement, à couper le sujet à la fois de lui-même et d'autrui. Il agit sans pouvoir expliquer pourquoi, tient des propos dont le sens lui échappe, écoute en étant incapable d'intégrer ce qui lui est dit. Ainsi entend-il des voix, et l'on a beau lui démontrer le contraire, il maintient les entendre ; et tout à l'avenant. La schizophrénie serait par définition la maladie même de l'absence d’insight, de recul vis-à-vis des symptômes, de conscience de ses comportements les plus injustifiables. L'idée perdure, elle a même été remise au goût du jour ces dernières années par tout un courant de pensée qui considère que la schizophrénie serait une pathologie fronto-temporale caractérisée, à l'instar des syndromes frontaux, par une anosognosie. Le constat que beaucoup de patients ont du mal à prendre régulièrement leur traitement vient enfoncer le clou : refuser un traitement, n'est-ce pas ignorer être malade ? D'où les nombreux travaux qui actuellement se préoccupent de l’unawareness of mental disorder (« absence de conscience du trouble mental ») qui serait propre à ces patients, dans l'objectif affiché d'améliorer leur observance [34, 35]. Il n'y a, à dire vrai, rien de très neuf là-dedans. La schizophrénie reste classée parmi les « psychoses », condition dont la définition la plus communément admise reste d'être « une maladie mentale (…) dont le malade ne reconnaît pas le caractère morbide (à la différence des névroses) » [36].

N'est-il pas temps de se demander si une telle définition garde son sens aujourd'hui ? Si en dépit de ce que nous avons appris tous les jours auprès de nos malades, il reste raisonnable de ne leur attribuer aucun insight sur leur maladie et ce qu'elle leur fait vivre ? Si nous ne sommes pas, une fois de plus, victimes d'une idée reçue sur la schizophrénie ? Et si nous n'avons pas oublié en chemin quelque leçon plus originale et autrement féconde. Citons seulement ce passage emprunté à Freud, qui laisse perplexe devant les zigzags que peut suivre notre spécialité : « Le problème de la psychose serait simple et clair si le moi se détachait totalement de la réalité, mais c'est là une chose qui se produit rarement, peut-être même jamais. Même quand il s'agit d'états aussi éloignés de la réalité que les états hallucinatoires, les malades, une fois guéris, déclarent que dans un recoin de leur esprit, suivant leur expression, une personne normale s'était tenue cachée, laissant dérouler devant elle, comme un observateur désintéressé, toute la fantasmagorie morbide [37]. »

Qu'un patient délire et entende des voix ne l'empêche en effet nullement de constater que personne ne fait mine de le croire, que même le médecin le mieux intentionné à son égard se montre dubitatif devant ce qu'il expose, et que, s'il insiste, on parle de « fou » et on menace de l'enfermer. L'état délirant n'est pas la déraison généralisée, un reste de raison lui survit qui se maintient en un drame intérieur : « Au lieu d'une attitude psychique, il y en a deux ; l'une, la normale, tient compte de la réalité alors que l'autre, sous l'influence des pulsions, détache le moi de cette dernière. Les deux attitudes coexistent, mais l'issue dépend de leurs puissances relatives [37]. » Freud, comme Pinel un siècle avant lui, avait bien vu que deux systèmes de pensée s'affrontent dans le délire, et que l'issue dépend de la force relative de chacun, tout le travail du psychiatre étant de prendre le parti de la réalité, de la raison, contre le délire, en contournant celui-ci avec adresse pour s'allier avec un sujet retenu prisonnier. Mais pour qu'une telle alliance soit fructueuse, il convient de respecter la valeur de vérité qui est nécessaire à la survie dont se voit investi le délire, à un moment de l'existence du sujet. Pour cela, faire preuve à notre tour d’insight, d'imagination empathique active, afin de saisir les conditions de vie subjective qui ont présidé au développement du délire, pour aider le sujet à résoudre les problèmes qu'elles lui posent, à tout le moins mieux composer avec elles.

De ce point de vue, l’insight représente un rapport de maîtrise de soi qui ne peut que se construire pas à pas, à l'égard des symptômes et de la réalité qui les nourrit. La plupart des patients perçoivent intimement que leur esprit déraille et que leurs idées échappent à leur contrôle. Mais il leur manque cruellement la force de s'en déprendre, plus encore celle d'expliciter ce qu'ils vivent devant autrui. Ils détiennent un insight « implicite » de leur situation, que seul le temps, l'apaisement des angoisses, l'expérience de vivre avec des symptômes, le sentiment de voir sa fragilité peu à peu comprise permettent de transformer en un insight « explicite » : une distanciation clairvoyante à l'égard de soi, qui puisse être exprimée dans le langage dépourvu d'ambiguïté que demande l'échange humain [38]. Long et difficile travail, qui demeure souvent inachevé, et dont nous sommes, psychiatres, partie prenante, car il nous revient d'être ce complément de soutien nécessaire, temporairement, à ce que le sujet rétablisse une pensée « réfléchie » de sa vie. Comment un tel insight « implicite » pourra-t-il trouver l'appui voulu si nous nions d'entrée de jeu sa réalité ? À nous aussi il nous arrive quelquefois de délirer. Mais heureusement nos malades, quand on veut bien les écouter, savent nous replacer dans le droit sillon.

Hétérogénéité : traitement

Le grand tournant de ce siècle de la schizophrénie restera l'introduction des psychotropes. Ce que l'on a nommé, à bon droit, la « révolution neuroleptique », a permis d'en finir, dans un premier temps, avec les dogmes de l'impénétrable et de l'incurabilité, pour permettre d'établir un contact avec les patients, et de comprendre dans un second temps que l'essentiel de ce que l'on appelait schizophrénie ne résidait pas tant dans des symptômes « positifs » volontiers spectaculaires, que dans des formes de fragilité neuropsychique difficiles à décrire qui en sont à l'origine. À l'usage d'ailleurs, l'efficacité des neuroleptiques est apparue plus relative : 30 % des cas ne répondent pas, 50 % ne répondent que de façon partielle ; pour les hallucinations auditives, le taux de réponse est estimé autour de 60 %. C'est sur un tel constat de semi-échec qu'est venu se greffer ce que l'on a voulu nommer dans la précipitation la « seconde révolution des neuroleptiques ». Soit l'arrivée, dans le sillage de la clozapine, des antipsychotiques dits « atypiques ».

La nouvelle hélas s'est avérée controuvée. On le sait désormais, les antipsychotiques atypiques possèdent une efficacité sur les symptômes positifs (clozapine exceptée) qui est identique à celle des neuroleptiques classiques [39]. Leur tolérance est comparable, si ces derniers sont employés à une posologie optimale (ce qui est loin d'être toujours le cas comme on va le voir) [40, 41]. Ils n'ont pas plus d'avantages sur le plan cognitif, comme on a pu un temps le croire, dès lors encore une fois que leurs prédécesseurs sont prescrits à des doses non toxiques [42-44]. Leur efficience (l'efficacité en conditions pratiques) est similaire [42], et « l'amélioration de la qualité de vie » qu'ils permettent ne se distingue pas de celle des neuroleptiques classiques [45-47]. Alors, se demandera-t-on, que reste-t-il de si « atypique » dans ces produits ? Leur prix. Ils coûtent en moyenne 100 à 150 fois plus cher, pour un service médical rendu équivalent. 1 an de traitement par halopéridol, à une posologie optimale de 2,5 mg par jour, revient à peu près à vingt euros à la collectivité ; 1 an de traitement par de l'olanzapine (20 mg/j) à trois mille euros. Il n'est pas illégitime de se demander s'il ne serait pas plus judicieux d'augmenter d'une telle différence la maigre « Allocation adulte handicapé » à laquelle peuvent prétendre les patients. Ils sauraient certainement en faire meilleur usage pour « améliorer leur qualité de vie ».

Et pourtant, il y a lieu de se féliciter de l'arrivée des antipsychotiques atypiques. Car s'ils n'ont pas rempli les attentes suscitées, ils ont permis de réaliser que les neuroleptiques avaient certes aidé à faire sortir les patients des asiles, mais au prix d'une très lourde camisole médicamenteuse. Il suffit pour s'en faire une idée de reprendre les conditions du premier essai clinique qui s'est trouvé à l'origine du succès de la clozapine, le premier antipsychotique (et pour l'instant toujours le seul) à avoir montré une supériorité d'action dans les cas les plus sévères de schizophrénie. Les posologies du neuroleptique classique employé par les auteurs de cette étude princeps, lors du traitement « préparatoire » des patients, atteignaient 60 à 70 mg d'halopéridol par jour [48]. Des posologies considérées aujourd'hui comme gravement toxiques, près de vingt fois supérieures à celles désormais recommandées pour ce neuroleptique particulièrement puissant. Qu'est ce que cela signifie ? Qu'entre le moment où furent introduits les premiers neuroleptiques et celui où furent découverts les « atypiques », la prescription des neuroleptiques avait atteint des sommets inégalés dans la iatrogénie. C'est d'ailleurs un tel biais posologique systématique en défaveur des neuroleptiques classiques qui, lors des essais ultérieurs, a laissé conclure à tort que les atypiques étaient plus efficaces tout en étant mieux tolérés. Ils étaient en réalité simplement employés d'une façon moins toxique : à des posologies permettant un taux d'occupation des sites dopaminergiques DA2 de 65 à 70 %, fourchette aujourd'hui estimée optimale pour obtenir un effet thérapeutique avec le moins d'effets neurologiques et neuropsychiques indésirables possible [49-51]. Taux atteint, dans le cas de l'halopéridol chez un patient vierge de tout traitement neuroleptique, avec des posologies comprises entre 1 et 4 mg/j : soit de dix à vingt fois moindres que dans les essais en question.

C'est cela qui restera la grande avancée des atypiques : d'avoir attiré l'attention sur un surcroît de handicap neuropsychique qui était attribué à tort à la schizophrénie, alors qu'il n'était que le fait de son traitement. Il est maintenant urgent que nous ajustions notre pratique aux leçons tirées de toute cette affaire. Là où les guides de recommandations thérapeutiques pour les schizophrénies qui font autorité ont ajusté leurs standards posologiques depuis longtemps, nos manuels thérapeutiques et le dictionnaire Vidal persistent à prôner des posologies neurotoxiques, proprement handicapantes (figure 2).

Même quelqu'un comme Nancy Andreasen, l'ancienne rédactrice en chef de l’American Journal of Psychiatry, a cru bon d'alerter directement les médias en déclarant sans ambages que « plus vous recevez de neuroleptiques, plus vous perdez de tissu cérébral […]. Ces produits provoquent une lente atrophie du cortex préfrontal […]. Ils doivent être employés à la dose la plus faible possible. […] Quel que soit le traitement neuroleptique retenu, celui-ci doit être plus étroitement associé avec les approches thérapeutiques non centrées sur les médicaments, telles que les thérapies cognitives et sociales » [55].

Le traitement neuroleptique n'est pas tout

À court terme, le traitement neuroleptique ralentit l'emballement psychotique ; à moyen terme, il protège de la sur-implication émotionnelle qui est la source de rechute. Mais il ne saurait résoudre les conséquences affectives et sociales qui se répercutent à plus long terme pour les cas sévères : les difficultés de réalisation personnelle, le doute et la perte de confiance qui en résultent, la spirale vicieuse de l'isolement, la désocialisation. Doute et perte de confiance auxquels il est inutile d'ajouter en dressant le sombre tableau d'une absence d'avenir, comme nous tendons trop souvent à le faire. Tout un patient travail d'accompagnement psychologique et de réhabilitation psychosociale s'avère indispensable à côté du traitement neuroleptique, afin d'identifier les obstacles rencontrés, d'y porter remède et de compenser au mieux le handicap associé à la maladie, qui contribue à aggraver son pronostic.

Vulnérabilité, maladie, handicap, fragilité

D'abord conçue comme une « maladie chronique progressive irréversible », la schizophrénie s'est muée, au fil du temps et des découvertes qui se sont accumulées sur son évolution et ses facteurs favorisants, en une forme de vulnérabilité potentielle, qui se décompenserait à l'occasion de circonstances « stressantes », au premier rang desquelles les difficultés inhérentes à l'adolescence et à la marche vers l'autonomie adulte. Lorsqu'une telle décompensation se prolonge, ou qu'elle se répète, se dévoile peu à peu un handicap résiduel à l'origine d'une très grande fragilité.

De quel type de handicap s'agit-il ? On parle aujourd'hui de « handicap psychique », essayant par là de cerner par un seul vocable tout ce qu'il nous reste à comprendre : un mixte complexe, qui varie chez chacun, de fragilités neuro-affectivo-cognitivo-socio-économiques. Dans une qualification aussi lourde, chaque aspect revêt son importance, qui ne saurait se voir isolé des autres sans artifice. C'est à l'étude de la façon dont ces différentes dimensions interagissent entre elles pour aboutir à des formes tantôt graves, tantôt bénignes, de « schizophrénie », que doivent maintenant s'atteler les chercheurs. Tandis que, psychiatres de terrain, nous devons de notre côté prendre la pleine mesure d'un tel handicap, et de la fragilité relationnelle qui la caractérise, pour passer d'un rôle de psychiatre clinicien à celui de psychiatre réhabilitateur. Soit un psychiatre non plus tant focalisé sur des symptômes qu'il s'agirait de contrôler à tout prix, que préoccupé avant tout par déceler des ressources de vie demeurées intactes chez chaque patient, qui ne demanderaient qu'à être encouragées pour que soit trouvé un meilleur modus vivendi, peut-être plus modeste mais enfin apaisé. Car il faut toujours se rappeler que du sentiment de pouvoir agir, à nouveau, quand on en a été longtemps tenu empêché par la maladie et ses répercussions, renaît ce plaisir de vivre et d'être soi-même qui fait tant défaut quand on a une « schizophrénie ».

Conclusions

Des conclusions fort différentes peuvent être tirées de ce survol sélectif d'un siècle de notion de schizophrénie. En premier lieu des conclusions frappées au sceau de l'humilité. Nous ne savons pas grand-chose encore. Mais nous avons quand même appris qu'un certain nombre de choses, que nous croyions savoir, ne tiennent plus. Il n'y a pas, par exemple, d'essence du « bizarre » qui serait propre à une maladie que l'on appellerait « schizophrénie ». L'hétérogénéité règne, à quel que niveau que soit envisagée la question, et le doute scientifique demeure la vertu cardinale à cultiver pour pouvoir s'orienter dans le dédale des connaissances qui sont actuellement produites sur ce qu'on nomme « la schizophrénie ».

D'autres conclusions sont plus positives. Tout le laisse penser, il n'y a pas une schizophrénie, mais des schizophrénies, d'innombrables et différentes schizophrénies. Plus d'un cas d'entre elles sur deux finit par guérir ou aller beaucoup mieux. Et si l'on se montre moins iatrogène, et surtout un peu plus à l'écoute des besoins profonds qu'expriment avec difficulté les patients, il y a tout lieu de penser que cette proportion d'issues favorables ne pourra qu'augmenter. Pour cela, il nous faut nous convaincre que les patients, à la longue, en savent plus que nous, de par leurs souffrances et à leurs dépens, sur ce que c'est que vivre avec une « schizophrénie ». Qu'ils possèdent un insight sur leur fragilité, et que celui-ci est très précieux parce qu'il constitue notre meilleure source d'informations sur ce qu'ils éprouvent. Il est de notre devoir de respecter un tel savoir implicite, d'aider à ce qu'il soit entendu, et surtout pris au sérieux dans toutes nos interventions.

Les neuroleptiques restent des médicaments irremplaçables lorsqu'ils sont bien maniés, comme ils peuvent être tout à fait délétères dans le cas inverse. Leur emploi demande d'être périodiquement révisé, le plus souvent à la baisse car plus sera pris en compte ce à quoi aspirent les patients, au fond d'eux-mêmes, mieux ils iront, et moins ils en auront besoin. C'est dire que les neuroleptiques ne suffiront jamais, à eux seuls, à soigner les cas difficiles. Être compris, et mieux se comprendre en retour, dans sa fragilité, disposer d'un toit à soi, de ressources indépendantes, protégera autant, et souvent plus, des risques de rechute et d'aggravation.

Les conclusions pratiques, finalement, sont simples. Comme partout en médecine, l'impuissance et le pessimisme aggravent, tandis qu'agir se montre thérapeutique. Agir, mais raisonnablement unis, « alliés », avec nos patients, sur des objectifs réalistes. Il arrive quelquefois que la maladie finisse par décourager l'entourage au point que nous nous trouvions placés dans la position d'être le seul substitut de famille possible. C'est une lourde responsabilité d'être le dernier lien social pour quelqu'un. À nous de savoir nous montrer accueillants. « Tout ce que nous excluons nous exclut à son tour », remarquait Chesterton [56].

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