ARTICLE
Auteur(s) : Renaud de Beaurepaire
CH Paul-Guiraud, Villejuif
Génétique
Les questions autour de l’héritabilité de la schizophrénie et des
gènes potentiellement impliqués ont été les plus débattues.
D’emblée, en introduction, Lynn DeLisi a situé la question : d’un
côté, il y a une maladie dont on connaît mal les limites et dont
l’origine est vraisemblablement à rechercher dans des interactions
complexes entre des vulnérabilités génétiques et certains
environnements, et, de l’autre, il y a la commercialisation de plus
en plus répandue de tests génétiques qui proposent ni plus ni moins
de révéler à n’importe qui s’il est porteur de gènes de
vulnérabilité à la maladie, ce qui, entre autres, soulève des
questions éthiques majeures.
Michael O’Donovan a été le premier à intervenir. Il a
commencé par rappeler les difficultés techniques pour identifier
les gènes potentiellement impliqués dans la schizophrénie.
Les études de linkage et d’association diffèrent trop dans
leur capacité à mettre en évidence des allèles pour un même effet
génétique. Selon lui, une des techniques les plus appropriées est
celle des larges études d’association – genome-wide association
studies. Ces études ont permis de mettre en évidence des gènes
de susceptibilité dont l’implication dans la schizophrénie est très
probable, par exemple les gènes de la neuréguline, du brain derived
neurotrophic factor et du fibroblast growth factor. L’implication
de ces gènes dans la vulnérabilité à la schizophrénie a été montrée
dans plusieurs études indépendantes, mais pas dans toutes.
Il faut en fait diversifier les stratégies d’approche
génétique. Il est probable que certains des « variants en
nombre de copies » (« copy number variants », ou CNVs), qui sont
des variants structuraux rares des gènes, sont impliqués dans la
physiopathologie développementale de la schizophrénie. C’est une
hypothèse assez nouvelle, extrêmement intéressante et prometteuse.
« Il faut savoir nager d’une technique à l’autre, a dit O’Donovan,
ne jamais sombrer dans l’immobilisme technique, et savoir qu’il y
aura du déchet (a bit of trashing about). » Il a dit qu’il
faut toujours avoir en mémoire ce qui s’est passé dans le cas du
diabète de type 2, où, après de multiples tâtonnements, et
l’utilisation d’immenses échantillons de malades, on a fini par
mettre en évidence avec certitude un gène de susceptibilité, le
TCF7L2. La mise en évidence des gènes de la schizophrénie est
simplement « encore plus complexe » que dans le cas du diabète, dit
O’Donovan.
Pablo Gejman est intervenu ensuite. Il a insisté sur
l’importance des grands échantillons de patients, il faut
caractériser avec beaucoup de soin chaque cas pour avoir des
phénotypes homogènes. Et sélectionner avec non moins de soin les
sujets contrôles (qui doivent aussi être évalués sur le plan
psychiatrique). Il faut multiplier les études d’association
portant sur les polymorphismes nucléotidiques (SNPs, ou single
nucleotidic polymorphisms), et les études de linkage permettant
d’identifier des régions des chromosomes portant les gènes de
susceptibilité (quantitative trait loci, ou QTLs). Il faut
approfondir la voie apportée par les CNVs, il faut approfondir les
expériences de reséquençage, il faut étudier le cerveau et les
tissus périphériques. Pour conclure que, quand on travaille très
bien, on a en général des résultats négatifs.
Quelqu’un a ensuite déroulé le credo du psychiatre généticien :
« le risque le plus important d’avoir une maladie mentale, c’est le
risque génétique », « les gènes transcendent les diagnostics », «
les gènes expliquent les mécanismes des maladies », « les gènes
identifient les individus à risque », « les gènes éclairent
l’environnement », « les gènes peuvent identifier les voies
métaboliques qui permettront de concevoir de nouveaux traitements
». Laissant passer l’air de rien une pub pour un fabricant de gene
chips, un de ces industriels du « votre génome en ligne ».
Pour Nick Craddock, le plus important est d’étudier les
phénotypes intermédiaires. Les phénotypes intermédiaires sont
cognitifs et anatomiques : quelles fonctions cognitives sont
anormales, et dépendant de quelles structures cérébrales (par
exemple la mémoire de travail dans certains circuits du cortex
préfrontal) ? L’imagerie cérébrale couplée à des épreuves
fonctionnelles permet d’identifier les circuits.
La compréhension des mécanismes qui font que ces circuits
fonctionnent de façon anormale dans le cerveau des schizophrènes
passe par l’étude de l’expression des gènes dans ces structures.
Dans certains circuits, les signaux sont augmentés. Des kits
d’analyse génétique ont été développés qui permettent d’identifier
les gènes ou allèles qui fonctionnent de façon anormale dans ces
circuits en termes de catégories fonctionnelles anormales qui sont
surreprésentées. Des études à grande échelle sont
nécessaires.
Katherine Burdick a insisté sur les endophénotypes.
Endophénotypes cognitifs (le quotient intellectuel, diverses
fonctions cognitives), cliniques (symptômes positifs et négatifs,
et la désorganisation) et anatomiques (volume de la substance
grise). Elle a rapporté des associations significatives entre des
variants du gène DISC1 (Disrupted in Schizophrenia-1) et les
fonctions cognitives, en particulier la recherche visuelle et la
mémoire de travail, ainsi que le quotient intellectuel en général ;
entre le gène de la DAOA (d-amino acid oxidase activator) et la
fluence verbale ; et entre le gène de la catéchol-O-méthyl
transférase (COMT) et la mémoire verbale. Des variants de
DISC1 seraient aussi impliqués dans les symptômes positifs, des
variants de DTNBP1 (dystrobrevin binding protein) dans les
symptômes négatifs, et des SNPs du gène BAI3 (brain-specific
angiogenesis inhibitor-3 gene) dans la désorganisation.
Joseph Callicott a ensuite pris la parole. Callicott travaille
chez Daniel Weinberger, à Washington. Pour les Anglais,
majoritaires au congrès, Callicott représente le groupe rival
américain. Courageux. Les recherches de Callicott concernent
l’imagerie génomique. Cela consiste à faire des corrélations entre
certaines formes d’activité cérébrale chez les schizophrènes (zones
hyper ou hypoactives) et des variations dans l’expression de
certains gènes. Les régions cérébrales ciblées par les études
sont surtout le cortex préfrontal, avec une imagerie couplée à des
épreuves cognitives explorant la mémoire de travail (épreuve
N-back), mais d’autres structures cérébrales sont explorées
(l’hippocampe par exemple), couplées à d’autres fonctions
cognitives. Callicott a montré que les anomalies d’activité dans
ces régions cérébrales au cours des épreuves cognitives peuvent
être corrélées au fait de porter certains allèles. Ainsi, les
sujets porteurs de certains allèles du gène de la COMT
(polymorphisme Val158Met [rs4680]) ont des troubles du
fonctionnement du cortex préfrontal associés à des anomalies de la
mémoire de travail (alors que leur performance au test de
substitution de chiffres – en français test du code – est normale).
Des variations du gène GAD1 ont des effets dans de nombreux
domaines de la cognition, en particulier la mémoire déclarative,
l’attention et la mémoire de travail. Ainsi que des variations des
gènes du récepteur au glutamate de type mgluR3 (GRM3) et de la voie
Akt des seconds messagers (AKT1). Des variations simultanées
des 4 gènes (COMT, GAD1, GRM3 et AKT1) pourraient diversement avoir
des effets interactifs ou cumulatifs sur la cognition. Avec de très
intéressantes hypothèses physiopathologiques (interactions entre la
dopamine [COMT, AKT1], le gaba [GAD1] et le glutamate [GRM3]).
Des variations d’un SNP (rs951436) du gène RGS4 (regulator of
G-protein signaling-4) pourraient aussi produire des effets du même
ordre, et des variants du gène DISC1 produire des anomalies
développementales de l’hippocampe, associées à des troubles de la
mémoire chez les schizophrènes. Se dessine une passionnante
déconstruction des fonctions cognitives en relation avec des
variants des gènes, et toute une nouvelle approche de la
schizophrénie reposant sur l’imagerie génomique.
Pour Jim Van Os, les gènes ne prennent de sens que dans leurs
interactions avec l’environnement. Tout le monde le sait
intuitivement, mais bien peu arrivent à le démontrer. Van Os le
démontre. Il y a beaucoup plus de schizophrènes dans les
villes qu’à la campagne, beaucoup plus de schizophrènes chez les
immigrants, chez les fumeurs de cannabis, et chez les personnes
victimes de stress traumatiques. Pourquoi ? Parce que les facteurs
environnementaux interagissent avec les vulnérabilités
individuelles. Mais l’étude des interactions gènes x environnement
est complexe. Elle implique simultanément plusieurs disciplines,
l’épidémiologie, la biologie moléculaire, la psychiatrie, la
psychologie, les sciences sociales, les biostatistiques, l’imagerie
cérébrale, la pharmacologie… Les études impliquent d’une part
d’évaluer les poids respectifs des gènes et de l’environnement, et
d’autre part de poursuivre des hypothèses physiopathologiques,
celle par exemple de mécanismes tels que la sensibilisation des
systèmes dopaminergiques sous l’effet du stress, etc. Avec de
nouveaux concepts, tels que « l’écogénétique », la « modération
génétique de la sensibilité à l’environnement », « l’enviromique
fonctionnelle », « stresser le génotype », « l’épigénétique
psychosociale »… Il faudra s’y faire.
Nous finirons avec Timothy James Crow, maître-penseur doté d’une
aura qui lui accorde automatiquement quelques longueurs d’avance. «
Les variations épigénétiques associées aux réarrangements qui sont
survenus au cours de la lignée hominidée (et qui sont en relation
avec l’évolution du langage) rendent compte de la prédisposition à
la schizophrénie et expliquent que les études standard de linkage
soient incapables de donner des résultats positifs. » La messe
est dite. Le message : vous êtes à peu près tous des ânes.
Mais il y a pire qu’être un âne, c’est être un menteur. Crow
désigne le menteur à la vindicte générale, il s’appelle Daniel
Weinberger, photo à l’appui sur diapo géante. Weinberger est à 10
000 km de là, ce n’est pas très joli, tant pis pour Callicott.
Crow et Weinberger, ces deux-là se reniflent depuis longtemps. Je
me souviens avoir déjà assisté à une prise de bec entre eux.
C’était en 1983, Crow défendait une hypothèse virale de la
schizophrénie (tiens, il n’y croit plus !). L’histoire est
interminable. Donc l’intervention de Crow s’intitule « Les
empereurs de l’hypothèse polygénique de la schizophrénie sont nus »
(“The emperors of the schizophrenia polygene have no clothes”).
Les empereurs sont ceux qui sont les premiers au hit-parade
des publications (citations de l’ISI [Institute of Scientific
Information]). L’empereur en chef est Weinberger, avec 9 citations
parmi les 10 les plus citées. C’est insupportable. Le mot
escroc n’est pas prononcé, mais Crow emploie les termes suivants :
« résultats faux », « incontinence psychiatrique », « publier des
faux résultats porte un grave préjudice au progrès de la science
parce que ces résultats ont souvent la vie dure ». Escroc, quoi. Je
pense que Weinberger doit doucement rigoler, parce que le véritable
empereur de la schizophrénie, c’est bien lui, dûment habillé de
résultats scientifiques incontestables. Quoi qu’en trépigne Crow.
Ce qui ne veut pas dire que des gènes rares ne sont pas
impliqués dans la schizophrénie. Weinberger saura s’en préoccuper
le moment venu.
Imagerie cérébrale
Plusieurs sessions et un grand nombre de communications affichées
traitaient d’imagerie cérébrale. Il est évident que le cerveau
des schizophrènes ne fonctionne pas comme celui des personnes
normales. Un symposium était consacré à la question de l’intégrité
des grandes voies de substance blanche dans le cerveau des
schizophrènes, un sujet d’une grande actualité car il n’y a que
relativement peu de temps que l’on est vraiment capable d’examiner
avec précision le trajet des faisceaux de substance blanche dans le
cerveau. Cela se fait grâce à une technique d’imagerie, la
tractographie, ou DTI, pour Diffusion Tensor Imaging. Cette méthode
consiste à mesurer la somme des vecteurs de diffusion de l’eau à
l’intérieur des axones ou des gaines de myéline, cette somme est
calculée de façon à représenter le degré de cohérence des vecteurs,
on l’appelle l’anisotropie. L’observation d’anomalies de
l’anisotropie est en faveur de l’hypothèse d’une dysconnexion
fonctionnelle dans le cerveau des schizophrènes, où, en résumé, les
symptômes psychotiques seraient liés au fait que certaines régions
du cerveau ne communiquent pas de façon optimale du fait
d’anomalies dans les grandes voies de communication intracérébrale,
matérialisées par la substance blanche. Des anomalies de la
substance blanche alimentent aussi l’hypothèse d’une pathologie de
la myéline dans la schizophrénie, ou les anomalies des faisceaux de
substance blanche seraient à rechercher dans des mécanismes
biochimiques développementaux ou immunitaires.
Beaucoup d’anomalies de l’intégrité structurale de la substance
blanche ont été précédemment décrites dans la schizophrénie : dans
le corps calleux, la bandelette cingulaire, le faisceau arqué, le
striatum, les gyri frontaux et temporaux, et les régions
hippocampiques et parahippocampiques. Mais de nombreuses questions
demeurent. Plusieurs aspects de la question du statut de la
substance blanche dans la schizophrénie ont été abordés.
Paolo Brambilla a été le premier à intervenir dans le symposium
consacré à la substance blanche. Il considère que les
anomalies des grandes voies axonales qui ont été décrites dans les
études de DTI pourraient être liées à des troubles de la
myélinisation des axones. En d’autres termes, la schizophrénie
pourrait être liée à une pathologie de la myélinisation des axones,
ou à des processus de démyélinisation. Mais les mécanismes qui sont
à l’origine de ces troubles de la myélinisation ou de la
démyélinisation sont toujours inconnus (mécanismes auto-immuns ?).
Brambilla pense que les troubles de la myélinisation des axones ne
concernent pas seulement la schizophrénie, mais l’ensemble des
psychoses, dont celles qui entrent dans le cadre des maladies
bipolaires. Il a présenté les résultats d’une étude d’imagerie
par résonance magnétique (IRM) qui montre qu’il existe des troubles
cognitifs (anomalies des fonctions exécutives dépendantes du cortex
préfrontal) qui sont communs à la schizophrénie et les troubles
bipolaires, et a dit que ces troubles peuvent s’expliquer pas des
anomalies de la substance blanche qui causent une dysconnexion
fonctionnelle entre différentes parties du cerveau. Il propose
que ces anomalies communes constituent un endophénotype
intermédiaire commun aux deux pathologies, qui est peut-être une
caractéristique commune des psychoses en général.
Marek Kubicki est un pionnier dans l’application de la DTI à la
schizophrénie. Selon lui, ce sont surtout les faisceaux de
substance blanche qui connectent les régions frontales et
temporales du cerveau qui sont intéressants à étudier dans la
schizophrénie, et plus particulièrement les faisceaux qui
connectent les structures limbiques situées dans la profondeur du
lobe temporal. Il a été montré, dans son laboratoire, que deux
faisceaux connectant les structures limbiques, la bandelette
cingulaire et le faisceau unciné, forment une « ceinture », ou une
« boucle », et que les symptômes de la schizophrénie pourraient
être liés à un dysfonctionnement de ces faisceaux. Il a
présenté des études de DTI faites chez des sujets présentant une
personnalité schizoïde, chez des schizophrènes au moment de leur
premier épisode, et chez des schizophrènes chroniques.
Ces études montrent que les deux faisceaux, cingulaire et
unciné, présentent des anomalies dans les trois pathologies, et que
ces anomalies peuvent expliquer un certain nombre de symptômes
cliniques et cognitifs. Les troubles de la mémoire verbale,
déclarative et épisodique, sont associés aux anomalies du faisceau
unciné, et les troubles des fonctions exécutives sont associés aux
anomalies du faisceau cingulaire. Chez les personnalités
schizoïdes, ce sont les anomalies du faisceau unciné qui sont les
plus marquées. Chez ces mêmes malades, les anomalies du faisceau
unciné droit sont associées à des idées de référence, à la
suspicion, au retrait affectif et à l’anxiété sociale, alors que
les anomalies du faisceau unciné gauche sont plus associées à des
troubles de la mémoire et à une réduction des performances
intellectuelles. Ce qui différencierait les schizoïdes des
schizophrènes serait le faisceau cingulaire, normal chez les
premiers et altéré chez les seconds. Les anomalies des
faisceaux seraient aussi évolutives, s’aggravant avec l’âge chez
les schizophrènes chroniques. Kubicki a aussi rapporté des
résultats récents montrant des anomalies de la substance blanche
dans le striatum (touchant les faisceaux longitudinal inférieur et
fronto-occipital inférieur) ainsi que bilatéralement dans le
faisceau longitudinal supérieur, dans le splenium et le genou du
corps calleux, supports probables d’anomalies du transfert
interhémisphérique des informations dans la schizophrénie.
L’hypothèse de l’existence d’une dysconnexion fonctionnelle dans
le cerveau des schizophrènes a aussi été confirmée par Thomas
Wobrock et Peter Falkai. Ils ont utilisé l’IRM pour étudier le
bras antérieur de la capsule interne, un gros faisceau de fibres
blanches qui connecte le cortex à toute une série de structures
sous-corticales, en particulier le thalamus. Chez les patients qui
présentaient un premier épisode psychotique avec une évolution
défavorable, cette partie de la capsule interne était réduite de
volume du côté gauche. Les parents sains des malades
présentaient aussi des anomalies structurales de la capsule
interne, faisant penser que ces anomalies ont une origine au moins
en partie génétique. Les anomalies structurales étaient
corrélées à des déficits cognitifs. Selon les auteurs, les
anomalies de la capsule interne sont le support de troubles du
transfert de l’information entre le cortex et le thalamus, et leur
importance serait déterminante dans l’évolution de la maladie.
Andrew et Jessika Sussmann ont repris la question des
dysconnexions fonctionnelles communes à la schizophrénie et aux
troubles bipolaires en utilisant la technique de la DTI.
Ils ont retrouvé que les deux groupes de patients ont une
réduction de l’anisotropie dans le bras antérieur de la capsule
interne et dans le faisceau unciné comparativement à des sujets
contrôles. Les anomalies de la substance blanche étaient
associées à des anomalies des radiations thalamiques antérieures.
Les auteurs ont aussi montré que les anomalies de substance
blanche étaient significativement associées au fait de porter un
variant du gène de la neuréguline, le NRG1 (locus rs6994992).
Le NRG1 est un gène de susceptibilité à la schizophrénie.
Il est impliqué dans la migration neuronale, le guidage des
axones et la myélinisation de la substance blanche. Selon les
auteurs, c’est la première fois qu’un variant d’un gène est associé
à une anomalie de la connectivité structurale dans le cerveau
pouvant rendre compte d’une symptomatologie psychotique.
Les schizophrènes et les bipolaires partageraient donc un
risque génétique commun, dont l’expression passerait par un
développement anormal de la capsule interne et du fascicule
unciné.
Monte Buchsbaum a présenté les résultats d’une très grande étude
de DTI (près de 600 sujets inclus) qui montre que la structure
cérébrale est altérée dans la schizophrénie et la schizotypie, avec
des ressemblances et des différences entre les deux pathologies.
Les ressemblances concernent le corps calleux et le cortex
préfrontal, la DTI montrant des anomalies de l’anisotropie dans les
deux pathologies. Mais les anomalies apparaissent beaucoup plus
marquées dans le cortex préfrontal chez les schizophrènes.
Des augmentations du volume de la substance blanche dans le
cortex cingulaire seraient aussi présentes chez les patients
schizotypiques, ce qui, selon Buchsbaum, pourrait avoir un effet
protecteur contre la schizophrénie. Chez les adolescents
schizophrènes, les anomalies de la substance blanche dans le corps
calleux seraient beaucoup plus marquées que chez les schizophrènes
adultes, suggérant que les processus pathologiques qui constituent
le support de la maladie sont plus actifs et graves à
l’adolescence. Buchsbaum a aussi montré que certaines anomalies de
la substance blanche s’aggravent progressivement avec le temps chez
les schizophrènes, mais après une durée limitée d’évolution (qui
peut être de 10 à 20 ans), les différences entre malades et
sujets sains tendant alors à s’estomper. Une étude plus
spécifiquement ciblée sur la symétrie des fibres dans les bras
antérieurs droit et gauche de la capsule interne a montré que
l’asymétrie des projections est beaucoup plus marquée chez les
schizophrènes que chez des sujets sains, les sujets souffrant d’une
schizotypie occupant une position intermédiaire. Ce qui fait
penser qu’il existe peut-être dans la schizophrénie un trouble
développemental qui touche spécifiquement les projections
thalamo-frontales. Le thalamus et le cortex préfrontal font
partie d’un circuit qui inclut aussi le noyau caudé et le putamen.
Ces deux structures modulent l’expression des fonctions
cognitives exécutives, qui sont en règle perturbées chez les
schizophrènes. Rapportant les résultats d’une étude d’imagerie
utilisant l’IRM, Buchsbaum a montré que le volume du putamen est
diminué chez les schizophrènes et les patients schizotypiques,
d’autant plus diminué que la maladie est grave. Le volume du
noyau caudé était curieusement plus diminué chez les schizotypiques
que chez les schizophrènes (les patients étaient sans traitement,
car il faut rappeler ici que les neuroleptiques produisent une
augmentation de volume du striatum, et que des études antérieures
avaient retrouvé un striatum hypertrophié chez les schizophrènes,
un effet que l’on avait seulement plus tard rapporté aux
neuroleptiques). L’ensemble de ces résultats montre qu’il existe
des troubles développementaux aussi bien chez les schizophrènes que
chez les patients schizotypiques et que ces troubles diffèrent
légèrement entre les deux pathologies. Dans une étude couplant la
caméra à positrons (PET) à la DTI chez des sujets normaux,
Buchsbaum a montré toute une série d’interrelations fonctionnelles
entre le thalamus, le cortex préfrontal et d’autres régions du
cortex, avec des ensembles d’activations et d’inhibitions
hiérarchiquement organisées, interrelations qui pourraient être
perturbées chez les schizophrènes, ce qui fera l’objet d’études
ultérieures.
D’autres communications sur le même sujet étaient aussi très
intéressantes. Sanjiv Kumra a présenté une étude de DTI faite chez
des adolescents, centrée sur les faisceaux longitudinaux inférieurs
droit et gauche (qui connectent les principales structures
corticales). L’étude montre que les adolescents souffrant de
schizophrénie ont des anomalies structurales marquées de ces grands
faisceaux de substance blanche. Et les patients qui ont des
hallucinations visuelles ont les anomalies les plus marquées.
Marion Plaze a présenté des résultats qui suggèrent que les
hallucinations auditives chez les schizophrènes pourraient être
liées à des anomalies structurales de la substance blanche dans le
gyrus temporal supérieur postérieur droit. Plus précisément, les
patients hallucinés auraient une position aberrante de la jonction
entre le sulcus temporal supérieur droit et le sulcus angulaire.
Les hallucinations pourraient donc être liées à une déviation
de la position normale du cortex auditif. Un trouble
neuro-développemental, durant l’établissement physiologique des
replis du cortex, serait à l’origine de cette « disjonction sulcale
». Selon Plaze, la jonction sulcale pourrait se faire trop en
avant, responsable des hallucinations attribuées par le malade à
l’extérieur, ou trop en arrière, responsable des hallucinations
attribuées à soi-même.
Plusieurs communications rapportaient des études d’imagerie
cérébrale chez les sujets en début de maladie, avant tout
traitement neuroleptique, avec l’évolution de la structure
cérébrale dans les années qui suivent. Il s’agit d’un sujet
qui a un très grand intérêt, parce qu’il aborde la question de la
vulnérabilité anatomique aux psychoses, avec la question de
l’évolutivité possiblement spontanément dégénérative de la maladie,
et implicitement celle de l’importance d’une prise en charge
précoce, susceptible de s’opposer à cette évolution dégénérative.
Stephen Lawrie a rapporté les derniers résultats de l’Edinburgh
High Risk Study (EHRS), où environ 200 sujets jeunes ont été suivis
pendant 10 ans, au cours desquels 20 ont développé une
schizophrénie. Des anomalies structurales du lobe temporal
médian et du thalamus étaient évidentes chez ces sujets dès le
début de l’étude. L’apparition et le développement des troubles
psychotiques ont été contemporains de réductions volumétriques dans
le lobe temporal (médian et latéral) et dans le cervelet. D’autre
part, certaines anomalies dans la forme et les plis du cortex
présentes dès le début de l’étude se sont révélées être prédictives
de la survenue des symptômes psychotiques. En IRM fonctionnelle,
les sujets avec des symptômes psychotiques avaient au départ une
augmentation d’activité dans le lobe pariétal, et des diminutions
d’activité dans le lobe temporal médian, le gyrus temporal
supérieur, la lingula et le cervelet, toutes modifications
d’activité qui prédisaient les symptômes psychotiques à venir.
Selon Lawrie, des analyses génétiques suggèrent que les anomalies
anatomiques et fonctionnelles décrites ci-dessus pourraient être
associées à des polymorphismes de certains gènes. Lawrie a aussi
rapporté les résultats d’une étude de DTI faite chez des sujets non
malades mais à haut risque de développer une schizophrénie. Cette
étude montre chez les sujets à risque une altération de certains
faisceaux de substance blanche, principalement le bras antérieur de
la capsule interne. Selon Lawrie, cette anomalie de la substance
blanche pourrait être un indice de vulnérabilité à la
schizophrénie.
Philip McGuire a aussi rapporté des études sur les bases
neuronales de la vulnérabilité aux psychoses. Utilisant une tâche
simple de mémoire de travail couplée à l’IRM fonctionnelle, il a
montré que les sujets à risque de psychose, ou lors de leur premier
épisode psychotique, ont une activation anormalement importante
dans le cortex temporal médian. Les différences entre sujets
malades et contrôles ne sont pas liées à la performance à la tâche.
Elles suggèrent une insuffisance des mécanismes normaux de
traitement de l’information, et des mécanismes compensatoires,
l’ensemble témoignant d’une vulnérabilité aux psychoses. McGuire a
aussi cité une étude, utilisant la DTI, qui a montré que ces
anomalies étaient associées à une réduction de la substance dans le
faisceau fronto-occipital gauche, qui pourrait être un facteur
anatomique majeur de vulnérabilité aux psychoses. Il a aussi
présenté une autre étude, mesurant le volume de la substance grise
chez des sujets à risque de développer une schizophrénie, qui
montre une réduction de la substance grise dans les cortex
préfrontal, temporal médian et temporal supérieur. Avec le temps
(6 ans de recul), les différences entre patients et sujets
contrôles tendent à s’estomper. D’autre part, les patients qui
présentaient le plus d’anomalies neurologiques au départ de l’étude
étaient ceux en général qui avaient le moins de substance grise.
McGuire a aussi présenté des résultats qui concernent la période de
temps entre le début des manifestations cliniques et le début du
traitement (DUP, pour duration of untreated psychosis). Plus la DUP
est longue, plus les anomalies anatomiques cérébrales sont
marquées. Les anomalies les plus marquées étaient les
diminutions de substance blanche (et pas de substance grise).
McGuire a aussi montré que pendant la DUP (avant la reconnaissance
du début de la maladie), les sujets ont des anomalies de
fonctionnement des systèmes dopaminergiques dans le striatum à la
caméra à positrons. En particulier, la constante d’affinité des
récepteurs dopaminergiques dans le striatum variait positivement
avec la gravité des symptômes, et négativement avec les
performances aux tests de mémoire sémantique et de fluence verbale.
Il existerait donc une hyperactivité dopaminergique dans le
cerveau avant l’apparition franche des symptômes psychotiques chez
les schizophrènes, et il existerait des liens assez linéaires entre
cette hyperactivité dopaminergique et la gravité des symptômes
cliniques et cognitifs.
Birte Glenthøj a aussi étudié les systèmes dopaminergiques chez
des patients avant la mise sous traitement neuroleptique. Elle a
utilisé la technique du SPECT (Single Photon Emission Tomography)
et a étudié les récepteurs dopaminergiques dans le cortex avant
traitement neuroleptique et 3 mois plus tard. Elle a observé
que le nombre de récepteurs D2 dans le cortex frontal peut être
corrélé aux symptômes positifs ainsi qu’à certains troubles
attentionnels. Le nombre de récepteurs D2 dans le cortex
préfrontal était aussi corrélé à une réponse favorable aux
traitements neuroleptiques. Ces résultats plaident donc en
faveur de l’hypothèse (acceptée par bien peu de monde) selon
laquelle les symptômes cliniques et cognitifs de la schizophrénie
sont dépendants de l’activité des récepteurs D2 dans le cortex
préfrontal (et non sous-corticaux, comme dans l’hypothèse
classique), et selon laquelle les neuroleptiques exercent leur
effet thérapeutique en agissant sur les récepteurs D2 du cortex
frontal (et non sous-corticaux).
Christos Pantelis dirige à Melbourne, avec Patrick McGorry, les
recherches sur une des cohortes les plus importantes au monde de
sujets à haut risque de développer une schizophrénie. Ils ont
mis clairement en évidence, au cours de ces dernières années, le
fait qu’il existe des modifications de la structure et du
fonctionnement du cerveau au cours de la période de transition
entre la normalité et la psychose. De même que lors des
premières années de maladie. Pantelis a rapporté les principales
découvertes faites au cours de ces dernières années.
Les études longitudinales d’IRM montrent des modifications
très significatives de la substance blanche et de la substance
grise dans les lobes frontaux et temporaux, ainsi qu’une
augmentation du volume des ventricules cérébraux, pendant cette
période de transition. Selon Pantelis, ces anomalies sont
compatibles avec plusieurs processus pathologiques, tels que : 1)
des anomalies développementales précoces ; 2) des remaniements
biologiques contemporains de la période de transition vers la
psychose ; 3) des changements neuro-développementaux
postpubertéraux propres à l’adolescence, en particulier hormonaux,
qui incluent une accélération des processus naturels de maturation
du cerveau. Les processus pathologiques qui sous-tendent ces
changements ne sont pas clairement établis, mais ils reflètent
simultanément des anomalies de maturation du cerveau, des effets
pathologiques du stress, et de divers événements environnementaux,
tous facteurs qui ont vraisemblablement un impact sur la plasticité
cérébrale. Pantelis a présenté une étude très intéressante
concernant les effets du lithium au moment de cette phase de
transition. Le lithium est connu pour avoir des effets
neuroprotecteurs, et l’idée de Pantélis était que les hypothétiques
remaniements plastiques de la période de transition vers la
psychose avaient une origine neurotoxique, et pouvaient peut-être
être bloqués par le lithium. Utilisant la spectroscopie par
résonance magnétique. Pantelis a étudié les modifications de la
structure de l’hippocampe chez 11 patients à très haut risque de
développer une psychose (ultra-high risk for psychosis) traités par
de faibles doses de lithium pendant 3 mois. Les résultats
ont montré que le lithium semble avoir des propriétés
neuroprotectrices chez ces sujets qui ont une psychose émergente,
et pourrait retarder, et même prévenir dans certains cas, la
progression du processus psychotique. Mais des études sont à faire
utilisant de plus grands échantillons sur une plus longue période
de temps.
Les études d’imagerie cérébrale gardent donc d’un intérêt de
première importance pour mettre en évidence les mécanismes
biologiques cérébraux intimes qui sont impliqués dans le
développement des psychoses.
Cannabis
L’intérêt pour le cannabis a connu une extension exponentielle ces
dernières années, depuis que des études épidémiologiques ont
démontré que l’utilisation de cannabis était un facteur majeur de
psychose. Cela a des implications à tous les niveaux d’étude des
psychoses : cliniques et cognitifs (quels symptômes le cannabis
induit-il plus particulièrement ?), sociologique (des groupes
sociaux ou ethniques sont-ils plus exposés ou sensibles aux effets
du cannabis ?), génétiques (y a-t-il des gènes de vulnérabilité aux
effets du cannabis ?), physiopathologiques, autant en ce qui
concerne le cannabis lui-même (quel composant du cannabis est
impliqué ?), qu’en ce qui concerne la schizophrénie (comment le
cannabis interfère-t-il avec la physiopathologie de la
schizophrénie, sur quels systèmes neuronaux ou moléculaires ?), et
thérapeutiques (mais cet aspect la de la question n’a pas été
abordé au cours du congrès). Les débats se sont aussi situés,
d’une façon plus générale, dans les polémiques récentes autour de
la consommation du cannabis : le cannabis est une plante médicinale
qui a des vertus. Des vertus dans le traitement de la douleur,
dans les contractures spastiques de la sclérose en plaque, et aussi
du fait de ses propriétés anxiolytiques. La consommation de
cannabis est aussi culturellement marquée, elle s’inscrit dans des
styles de vie, dans des cultures, on peut même dire dans la
constitution de certaines identités. Remède ou poison ? Poison, de
l’avis général. Sans l’ombre d’un doute. Même si les effets
psychotisants du cannabis ne concernent qu’une faible proportion
des utilisateurs (peut-être d’ailleurs pas si faible que ça), cela
suffit à faire de lui un produit à bannir totalement et
définitivement.
Le composant le plus actif du cannabis est le
Δ9-tétrahydrocannabinol (THC), et les effets
comportementaux du THC sont liés au fait qu’il active le récepteur
au cannabis de type CB1. Le récepteur CB1 est très largement
exprimé dans le cerveau, dans des régions telles que le cortex
frontal, l’hippocampe, le cervelet, le striatum, ce qui, d’après ce
que l’on connaît du rôle fonctionnel de ces structures, correspond
bien aux effets psychologiques et comportementaux du cannabis.
L’expression du CB1 dans les nerfs périphériques, la moelle, et la
substance grise périaqueducale rendent probablement compte des
effets analgésiques du cannabis. Un récepteur CB2 est aussi exprimé
dans le cerveau, à un moindre degré que le CB1, et ses fonctions
sont moins bien connues. Plusieurs cannabinoïdes endogènes (ou
endocannabinoïdes, molécules synthétisées dans le cerveau et
agissant sur ces récepteurs) ont été identifiés, le plus connu est
l’anandamide, synthétisé à partir des phospholipides membranaires.
Les endocannabinoïdes semblent synthétisés « à la demande »,
pour contrôler de façon rétrograde la libération de
neurotransmetteurs dans les synapses. Ils contrôlent en
particulier la libération de gaba et le glutamate, et, par ce type
d’action, ils interagissent indirectement sur la dopamine, dont la
libération dépend en grande partie de l’activité des neurones
gabaergiques et glutamatergiques.
David Lewis a souligné le fait que dans la schizophrénie les
troubles de la mémoire de travail, qui constituent peut-être
l’élément cognitif le plus important de la maladie, sont largement
dépendants de l’activité des neurones gabaergiques dans le cortex
préfrontal, et que la libération de gaba per ces neurones est
modulée par des la cholécystokinine (CCK) et les endocannabinoïdes.
Quand les récepteurs CB1 sont activés, la libération de gaba est
inhibée, ce qui a des conséquences importantes sur la
synchronisation des réseaux locaux de neurones et le fonctionnement
de la mémoire de travail. Lewis a étudié les récepteurs CB1 dans le
cortex préfrontal en post-mortem chez des schizophrènes,
comparativement à des contrôles. Les schizophrènes ont une
diminution de 15 % des récepteurs CB1. Cela n’est pas lié aux
traitements neuroleptiques (qui ne modifient pas les récepteurs CB1
chez le singe après un traitement chronique). La diminution
des CB1 chez les schizophrènes était corrélée à l’expression du
gène de l’enzyme de synthèse du gaba, la GAD67, ainsi qu’à
l’expression du gène de la CCK. Selon Lewis, la diminution des
récepteurs CB1 dans le cortex préfrontal chez les schizophrènes
pourrait être un mécanisme compensatoire destiné à augmenter la
transmission gabaergique. Lewis a montré précédemment que la
transmission gabaergique est diminuée chez les schizophrènes, une
diminution des récepteurs CB1 diminuerait la capacité des
endocannabinoïdes à inhiber la libération de gaba, ce qui
contribuerait à une normalisation partielle des circuits de la
mémoire de travail dans le cortex préfrontal. À l’inverse, la
consommation de cannabis chez des personnes vulnérables annulerait
ces mécanismes compensatoires, et aggraverait même l’inhibition
gabaergique, ce qui pourrait expliquer pourquoi la consommation de
cannabis a des effets négatifs sur la mémoire de travail chez les
schizophrènes.
Des études d’imagerie cérébrale ont été présentées, dont
l’objectif était de faire des liens entre les sites d’action du
cannabis dans le cerveau et les symptômes cliniques ou cognitifs
qu’il produit. Philip McGuire a comparé les effets de 2 composants
du cannabis, le Δ9-THC et le cannabidiol (CBD), dans une
étude où l’IRM fonctionnelle était associée à des tâches
cognitives. Le Δ9-THC a modifié les réponses du
cortex parahippocampique au cours d’une tâche de mémoire verbale,
et modifié aussi l’activité du cortex frontal inférieur lors d’une
tâche d’inhibition des réponses. Les effets du
Δ9-THC dans le cortex préfrontal inférieur étaient
corrélés à l’importance des symptômes psychotiques qu’il a
déclenchés. Le CBD a atténué les réponses du cortex cingulaire
et de l’amygdale lors d’un test de provocation de l’anxiété, effets
corrélés à la suppression des réponses électrodermiques qui
accompagnent normalement ces tests. Selon McGuire, le Δ
9-THC serait impliqué dans les effets psychotisants et
inhibiteurs de la mémoire du cannabis, alors que le CBD serait
impliqué dans son effet anxiolytique. D’autre part, une étude
présentée par Nienke Dekker a montré qu’il existe des anomalies de
la substance blanche dans le splenium du corps calleux chez les
schizophrènes, mais seulement chez ceux qui ne sont pas
consommateurs de cannabis. En réalité, cette étude, comme d’autres
publiées précédemment, montre surtout que rien ne permet d’étayer
l’hypothèse d’une possible toxicité du cannabis sur la substance
blanche (comme on l’a vu précédemment, l’idée d’une atteinte
toxique de la myéline ou de la substance blanche est une hypothèse
actuelle majeure pour la physiopathologie de la schizophrénie).
Des communications ont rapporté des interactions entre cannabis
et système dopaminergiques, interactions qui pourraient expliquer
les effets psychotisants du cannabis. Deepak Cyril D’Souza a étudié
les effets d’un prétraitement par l’halopéridol sur les effets du
Δ9-THC chez des schizophrènes et des contrôles sains.
Dans les contrôles sains, le Δ9-THC produit des
symptômes psychotiques positifs et négatifs, avec toute une série
de troubles présents aussi chez les schizophrènes, tels que des
troubles de la perception, une anxiété, une euphorie, des anomalies
de la mémoire verbale et de la mémoire de travail, ainsi que des
troubles de l’attention. Ces symptômes sont accompagnés par
des anomalies des potentiels évoqués (ondes P3a, P3b et N100) et
des anomalies dans la bande gamma. Chez les schizophrènes traités
par les neuroleptiques et stabilisés, le Δ9-THC a
aggravé l’ensemble de la symptomatologie, ainsi que les symptômes
moteurs (akathisie, rigidité et dyskinésies). L’halopéridol n’a pas
prévenu les effets psychomimétiques du Δ9-THC chez les
contrôles sains. Il semblerait même, selon D’Souza, que
l’halopéridol et le Δ9-THC ont tous les deux en commun
d’aggraver les déficits de la mémoire verbale et les troubles de
l’attention. Selon D’Souza, les récepteurs CB1 contribuent à la
physiopathologie de la schizophrénie, et cannabis et systèmes
dopaminergiques ont des interactions qui sont susceptibles de se
potentialiser pour aggraver les déficits mnésiques et attentionnels
de la maladie.
Des discussions ont eu lieu concernant le lien entre cannabis et
fonctions cognitives chez les schizophrènes. On s’accorde en
général pour penser que le cannabis altère les fonctions
cognitives, mais il existe des polémiques concernant le statut des
fonctions cognitives chez les consommateurs de cannabis avant le
début des troubles. Ainsi, des études chez les patients
psychotiques ont montré que les consommateurs de cannabis ont des
meilleures capacités cognitives et une meilleure adaptation sociale
que les non consommateurs. Isobel Harrison a rapporté une étude
prospective des relations entre le cannabis, le quotient
intellectuel (QI) et les fonctionnements cognitif et social.
Les résultats montrent que, avant le début des troubles, et
comparativement à ceux qui ne consomment pas de cannabis, les
fumeurs de cannabis ont un QI plus élevé, un meilleur
fonctionnement cognitif (en dehors de la mémoire de travail et de
la vitesse de traitement de l’information), et une meilleure
adaptation sociale. Donc les consommateurs de cannabis auraient
certaines fonctions cognitives moins altérées que les non
consommateurs, et d’autres plus altérées : la mémoire de travail et
la vitesse de traitement de l’information. D’autres données de la
littérature (antérieures) ont rapporté que le cannabis produit
aussi des troubles importants de l’attention et de la mémoire
verbale. Mais Elena De la Serna a rapporté les résultats d’une
étude des performances cognitives chez des adolescents présentant
leur premier épisode psychotique. L’étude montre que les
utilisateurs de cannabis ont des meilleurs scores aux épreuves
attentionnelles, ce qui est en contradictions avec les données
habituelles de la littérature. Les discussions ne sont dont
pas terminées.
Robin Murray a présenté plusieurs études portant sur les
vulnérabilités génétiques aux effets psychotisants du cannabis et
sur les interactions dopamine-cannabis en imagerie cérébrale.
Il a rappelé l’étude « Dunedin », où 1 034 sujets avaient été
interrogés sur leur utilisation de cannabis jusqu’à l’âge de
26 ans, et avaient aussi été évalués sur le plan
psychiatrique, et où les résultats avaient montré un lien très
clair entre consommation de cannabis et symptômes psychotiques.
Cette étude, ainsi qu’une autre (la grande étude classique
d’Andreasson portant sur 50 000 conscrits, publiée en 1987),
avaient été sujettes à critiques (utilisation concomitante d’autres
substances, hypothèse de l’automédication), et Murray a réfuté très
élégamment ces critiques. Il a ensuite rappelé les études qui
montrent que les réponses individuelles au cannabis sont très
variables. Selon lui, les premières causes de cette importante
variabilité interindividuelles sont à rechercher du côté des gènes.
Plusieurs gènes sont potentiellement impliqués, parmi lesquels le
gène de la COMT (dont on a vu précédemment qu’il est considéré
comme un gène de vulnérabilité à la schizophrénie). La COMT
est une enzyme de dégradation de la dopamine dans les synapses.
Il existe plusieurs allèles du gène de la COMT selon la
substitution d’un acide aminé – méthionine ou valine – au codon 158
(Val158Met, Val158Val, Met158Met). Dans l’étude Dunedin, il est
apparu que les utilisateurs de cannabis à l’adolescence n’avaient
pas de propension particulière à développer une psychose s’ils
étaient homozygotes pour l’allèle Met, alors que s’ils étaient
homozygotes pour l’allèle Val, ils avaient un risque multiplié par
plus de 5 de développer une psychose. Dans une étude publiée
récemment, Henquet a montré que les porteurs de l’allèle Val sont
beaucoup plus sensibles aux effets psychotisants du
Δ9-THC que les porteurs de l’allèle Met.
Les porteurs de l’allèle Val ont une libération de dopamine
dans le striatum augmentée comparativement aux porteurs de l’allèle
Met. Murray a rappelé que le cannabis augmente très fortement
l’activité des neurones dopaminergiques et la libération de
dopamine dans le striatum. Il a dit qu’il était tentant de
penser que le mécanisme par lequel le cannabis exerce ses effets
psychotisants est cette capacité à activer les neurones
dopaminergiques, ce qui expliquerait que les porteurs de l’allèle
Val soient plus vulnérables aux effets psychotisants du cannabis
que les porteurs de l’allèle Met (des études utilisant la caméra à
positrons sont en cours).
Murray a encore présenté d’autres résultats qui concernent les
cannabis. Dans une étude précédente, il avait montré (comme
d’autres auteurs dans des études similaires) que les psychoses sont
plus fréquentes dans les populations migrantes (il s’agit en
général dans ces études des immigrés des Caraïbes). Une explication
possible de ce phénomène était que les migrants sont de plus grands
utilisateurs de cannabis que les populations autochtones. Il a
présenté une étude qui montre qu’il n’y a pas de différence
ethnique dans la consommation de cannabis : dans une population de
sujets présentant un premier épisode psychotique, il est apparu que
44 % des Blancs autochtones étaient des fumeurs de cannabis, 47 %
des Noirs originaires des Caraïbes, et 28 % des Noirs africains
(l’hypothèse du stress lié à la stigmatisation et à la situation
précaire des migrants reste l’hypothèse la plus plausible pour
expliquer que la grande fréquence des psychoses dans ces
populations). Dans une autre communication au congrès (synthèse des
études AESOP [Aetiology and Ethnicity in Schizophrenia and Other
Psychoses] et GAP [Genetics and Psychosis]), Murray a aussi montré
que les Blancs sont plus consommateurs d’alcool et de drogues
autres que le cannabis que les Noirs, et consomment aussi moins de
cigarettes, alors que les consommations de cannabis ne sont pas
significativement différentes entre Blancs et Noirs. Murray a aussi
présenté deux études montrant que la consommation de cannabis et
l’isolement social sont deux facteurs favorisant la survenue d’une
psychose, et que ces deux facteurs semblent interagir entre eux.
Dans une autre étude, il a montré que les sujets fumeurs de
cannabis deviennent d’autant plus fréquemment psychotiques qu’ils
utilisent un cannabis qui a une forte teneur en Δ9-THC :
dans cette étude, les sujets psychotiques utilisaient dans 75 % des
cas du cannabis d’importation ou de type Sensimilla/Skunk (qui ont
des concentrations en Δ9-THC de 8,5 à 14 %), alors que
les contrôles non psychotiques fumaient généralement du cannabis à
faible teneur en Δ9-THC (3,4 %).
Plusieurs études concernaient l’âge de début des psychoses chez
les consommateurs et non consommateurs de cannabis. L’idée étant
que si le cannabis provoque des psychoses, sachant que la
consommation de cannabis commence généralement assez tôt, dès
l’adolescence, les consommateurs de cannabis devraient commencer
plus tôt leur maladie. Gisela Sugranyes a présenté une étude où des
consommateurs quotidiens de cannabis étaient comparés à des
consommateurs occasionnels et à des sujets qui ne consomment jamais
de cannabis. L’âge d’instauration du premier traitement
antipsychotique était respectivement de 24 ans chez les
premiers, de 25 ans chez les seconds et de 27 ans chez
les troisièmes. Dans une étude portant sur l’ensemble des
substances illicites (mais tous les consommateurs, sauf un,
fumaient du cannabis), Maria Luisa Barrigon a montré que l’âge du
premier état psychotique était de 23 ans pour les
consommateurs de drogue et de 30 ans pour les non
consommateurs. Selon Barrigon, l’utilisation de substances
illicites « catalyse les psychoses » en réduisant la durée de la
période de prépsychose. Une étude italienne, présentée par Rodolfo
Mazzoncini, a montré que le cannabis ne faisait pas qu’abaisser
l’âge de début des psychoses, mais qu’il est à l’origine de
psychoses plus productives sur le plan symptomatique (plus de
symptômes à type de délires ou hallucinations), avec moins
d’antécédents familiaux de psychose chez les consommateurs de
cannabis (ce qui tendrait à montrer que le cannabis déclenche des
psychoses « sporadiques », qui ne seraient peut-être pas apparues
en l’absence de cannabis). D’autre part, Michelle Harley a montré
que les traumatismes psychiques de l’enfance constituent un facteur
important de vulnérabilité à la fois psychoses et à la consommation
de cannabis, et proposé que cannabis et psychose pouvaient être des
éléments indépendants dont la fréquente association s’expliquerait
plus par les antécédents traumatiques communs que par une relation
de causalité entre cannabis et psychose. Autrement dit, les
polémiques risquent de durer encore longtemps…
Conclusion
Encore une fois, l’intérêt de ce congrès était immense, et il est
impossible de reprendre ici tous les thèmes qui ont été abordés. En
dehors des trois grands thèmes que l’on a traités ci-dessus, on
signalera seulement que des communications particulièrement
intéressantes concernaient l’avenir des traitements psychotropes
(avec les antagonistes du glutamate qui pourraient constituer une
nouvelle classe de neuroleptiques, et aussi les inhibiteurs des
phosphodiestérases), l’intérêt de traiter les patients de façon
précoce (on en a vu certains éléments avec les études d’imagerie),
les classifications futures de la schizophrénie (dans l’optique du
DSM-V, mais rien de bien nouveau en réalité), les facteurs
immunitaires (en particulier d’origine maternelle), les modèles
animaux, les interactions glie/neurones, etc.
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