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De la douleur à l’analgésie morale


l'Information Psychiatrique. Volume 85, Numéro 4, 347-53, avril 2009, Algies

DOI : 10.1684/ipe.2009.0477

Résumé   Summary  

Auteur(s) : Thierry Trémine , Psychiatre des hôpitaux, centre hospitalier Robert-Ballanger 93602 Aulnay-sous-Bois Cedex.

Résumé : À travers le trajet des notions de douleur, douleur morale, analgésie et analgésie morale, il sera commenté certains des aspects de la formation des concepts en psychiatrie, notamment la métaphorisation des concepts neurologiques. Il sera proposé que cela puisse être un facteur de méconnaissance partagée de la douleur physiologique enfouie chez le malade mental ou non représentable chez son interlocuteur soignant.

Mots-clés : analgésie et psychiatrie, douleur morale, cénesthésie, épistémologie, histoire de la psychiatrie

ARTICLE

Auteur(s) : Thierry Trémine

Psychiatre des hôpitaux, centre hospitalier Robert-Ballanger 93602 Aulnay-sous-Bois Cedex

Épistémologie des aberrations de la médecine

En psychiatrie l’histoire des concepts, comme celle des institutions et des pratiques, revêt une importance particulière. On peut saisir – rapidement – cette histoire comme l’émergence de questions nouvelles, nées à la fin du XVIIIe siècle et qui vont se complexifier par la suite. Des questions originelles réapparaîtront de façon récurrente : rapports soma/psyché, organogenèse/psychogenèse, neurophysiologie/psychopathologie, etc., pour recevoir selon les époques des réponses plus ou moins différentes. Dans ce contexte, nous allons suivre l’itinéraire de l’analgésie, sa dilatation à l’analgésie morale et ses rapports à la notion de cénesthésie, créées comme elle au début du XIXe siècle.

La psychiatrie en tant que discipline médicale se constitue autour d’une « épistémè », pour reprendre ce terme créé par Foucault1 [9]. La base de cette épistémè est la raison curative, dont le bras séculier est le traitement moral. Cette même raison apaisante, classifiante et légiférante procède parallèlement à la mise en ordre des manifestations de la folie, permettant la description de savoirs et de savoir faire à travers lesquels se constitue une nouvelle discipline médicale.

On peut qualifier d’archéologie l’examen de la naissance de certains concepts cliniques, dans leurs rapports avec la médecine [9]. Cette archéologie et l’examen de la récurrence de certaines questions originelles nous servent à garder une position critique vis-à-vis des concepts plus contemporains.

Nous examinerons lors de ses origines la notion d’analgésie. Analyser le trajet de l’analgésie veut dire que nous examinons une des aberrations de la douleur, car la psychiatrie est par certains aspects une clinique des aberrations de ce que la médecine attend ordinairement du symptôme. « Pourquoi se plaint-il alors qu’il n’a rien ? Pourquoi ne se plaint-il pas alors qu’il devrait souffrir ? » Nous verrons comment ces aberrations peuvent devenir envahissantes, masquer la douleur physiologique, l’algie qui n’est plus à même d’être reconnue, car elle est devenue aberrante à son tour dans un champ épistémique donné.

Il est plus facile de s’intéresser à l’analgésie qu’à d’autres notions telles l’hypochondrie, les cénesthopathies ou la plainte douloureuse parce qu’il s’agit d’une notion précise, qui renvoie à un symptôme très tôt décrit sous les autres termes d’anesthésie douloureuse. Décrite au début dans sa « naïveté » comme une curiosité, notamment par Michea [12], ce symptôme se verra repris dans la clinique des psychoses, de l’hystérie et de la neurologie pour devenir parfois la règle chez le malade mental, qui est censé ne pas faire les choses comme tout le monde et ainsi finalement ne rien sentir.

Nous verrons qu’à partir de l’opposition douleur/analgésie, une dilatation métaphorique se fait du corps au sujet. En partant de l’opposition douleur/anesthésie, on monte vers les oppositions douleur morale/analgésie morale.

La logique médicale et ses aberrations

Partons d’un schéma simple, où la psychiatrie doit se situer vis-à-vis du ou des discours dominants de la médecine pour une époque donnée. La notion de discours est plus vaste que celle de théorie ou de découverte scientifique ; c’est encore un outil foucaldien. Elle est proche de la notion de paradigme dont nous reparlerons par la suite. C’est une manière cohérente d’aborder le pathologique pour un temps, un pays, une école par un vocabulaire donné, adossé aux pouvoirs et savoirs de l’époque.

Épistémè 1 : position de la psychiatrie vis-à-vis du discours médical

Comme discipline médicale, la psychiatrie peut emprunter directement le discours ambiant : description anatomo-clinique, physiologique, théorie des fièvres, vulnérabilité, etc. Elle est alors adéquate aux théories qui lui sont contemporaines, etc.

Ou alors elle peut s’en détacher par un champ de savoir non intégrable qui renvoie à des registres épistémiques différents, notamment les sciences humaines. C’est la clinique des aberrations.

Épistémè 2 : le retard des adéquations : histoire de la paralysie générale

Discours médical : modèle anatomo-clinique Adéquation : la paralysie générale (Bayle, 1822).

Bayle travaille avec Laennec, élève de Corvisart. Ils pratiquent l’anatomie pathologique, dont le maître est Bichat. Cette médecine dite organiciste – des organes – représente l’envers d’une médecine idéologique ; elle intervient au lit du malade – c’est ainsi que se définit la clinique – et recherche les correspondances avec les vérifications autopsiques. « Ce n’est pas l’abstraction vie qu’il s’agit d’étudier, mais les organes vivants » [4].

Mais l’aliéné n’est pas encore tout à fait le malade : la méthode anatomo-clinique laisse donc les aliénistes circonspects2.

En 1822, Bayle, à partir des autopsies de 6 cas de paralysie générale, décrit selon le modèle de Bichat les corrélations anatomo-cliniques constatées. Il ne recueille que les sarcasmes de ses confrères (y compris de son maître, Esquirol). Il faudra attendre 1854 pour que cette découverte soit reconnue. Le paradigme qui domine la première partie du XIXe siècle – l’aliénation mentale – ne permet pas l’intégration de cette découverte qui doit attendre le paradigme suivant, celui des maladies mentales [10]. Une découverte peut créer un discours nouveau, ou se trouver trop en décalage et ne pouvoir être de suite reconnue. La découverte de Bayle, qui concerne l’aliénation mentale et ses figures, les monomanies, n’est pas dans l’esprit du temps.

Épistémè 3 : l’analgésie comme aberration de la cénesthésie

Dans les différences avec la physiologie normale de la douleur se constitue un champ d’interprétation nouveau que je répète : « Pourquoi ne souffre-t-il pas alors qu’il le devrait ? Pourquoi souffre-t-il alors qu’il n’a rien ? » Tel est le champ des observations où se glissent des questions nouvelles et surtout, la description des étrangetés, des aliénations de la conscience : hypochondrie, analgésie. L’hypochondriasie était déjà pour Cabanis une aberration du sensualisme de Condillac [6] : l’ordre naturel des choses naît des sensations, sauf chez l’homme « différent des autres ou de lui-même », l’aliéné.

Épistémè 4 : le discours analogique : la douleur morale

Entre adéquation et aberrations de la médecine, tout un champ de savoir est analogique : il emprunte les mots appartenant au champ médical pour les adapter, en les « métaphorisant ». La douleur morale en est un exemple. Elle s’appuie sur la conception de Guislain [8] : il n’y a qu’une seule façon de souffrir, physiquement ou psychiquement. Comme le dit Lanteri-Laura [10] : « Rien ne nous garantit que la douleur physique corresponde au sens propre de “douleur” et que “douleur morale” en constitue un sens figuré (…) de plus, l’adjectif moral se révèle fort polysémique [16]. »

La notion de douleur morale introduit une nuance qui fait passer l’affect avant le délire dans la description de la maladie. Il en est de même de l’analgésie : la notion d’analgésie morale entrera plus tard dans le champ de l’athymhormie, dans la description des schizophrénies.

Le champ analogique est considérable, car c’est là que s’expriment les artifices rhétoriques de la psychiatrie. Nombre des termes doivent leur succès à leur aspect expressif : douleur morale, analgésie morale, etc. Ils naissent de la métaphorisation des termes, souvent issus de la neurologie par l’adjonction ou non d’épithètes renvoyant à la vie psychique ; ici : « moral ». Il y a alors une dilatation de la clinique des organes jusqu’au sujet différent, aliéné [17].

La période des monomanies et le paradigme de l’aliénation mentale

La notion « d’aliénation mentale » est indissolublement liée au traitement moral. « Moral » serait traduit par « psychologique » aujourd’hui : « ce qui a trait à l’esprit », mais on ne peut en retirer tout aspect « moral », au sens de la conformité aux règles sociales. La raison a « ses beautés » (Leuret) qui constituent par elle-même une « morale », inspirées par les philosophes des Lumières (Locke, Rousseau, Diderot, etc.).

Conscience et raison prédominent dans un environnement rationnel, l’asile.

Le traitement moral s’adresse à la part restée raisonnable de l’aliéné qui a perdu sa liberté, est devenu alius, autre, étranger à lui-même ou a perdu, aliéné sa raison. La description inaugure le travail de la raison : décrire, c’est mettre en ordre le confus ; c’est déjà du traitement moral. Il existe ensuite une méfiance vis-à-vis des causes hypothétiques ou se glisserait l’irrationnel des idéologistes ou des spiritualistes.

« La connaissance d’une modification demeurée inconnue du cerveau n’est heureusement pas indispensable pour la guérison des aliénés. » (Esquirol.) Raisonner est le maître mot qui conduit la description, le traitement, les mesures institutionnelles, la loi de 1838, etc.

L’aliénation mentale est un registre global, prenant les formes les plus diverses au gré des individualités et des circonstances : les monomanies. Les monomanies sont d’abord des folies partielles et des manières de délirer. Cette aliénation mentale est d’abord dépossession de soi-même, de l’être naturel de raison. On devient autre (alius) ; mais l’ambiguïté persistera toujours entre avoir une maladie et être malade : une part de soi même est aliénée ou l’on est aliéné.

La période des monomanies marque le passage de l’insensé à l’aliéné et l’aliénation mentale est un paradigme qui va de 1793 à 1850 (Lanteri-Laura 2001). Il s’agit de décrire d’abord des entités constitutives d’une épistémè nouvelle autour du délire.

La douleur et l’analgésie à la période des monomanies : Michea

Michea, lauréat de l’Académie impériale de médecine est d’abord un élève d’Esquirol, il fait partie de la deuxième génération d’aliénistes. Il est, avec Dubois d’Amiens, particulièrement intéressé par ce que nous avons appelé les aberrations de la douleur. Il publiera un ouvrage princeps consacré à l’hypochondrie en 1845 [11].

Une de ses interventions dans les Anales médico-psychologiques est consacrée à l’analgésie, ou anesthésie douloureuse. Elle est faite à partir des différentes anomalies constatées chez des malades mélancoliques. L’analgésie s’intègre dans un tableau de dépersonnation, de perte de la « cénesthèse » ; « les malades perdent le sentiment de leur propre individualité » dit-il3.

Michea ne manque pas de rattacher cette analgésie aux stigma diaboli, anesthésies cutanées recherchées par les inquisiteurs en tant que signes de possession démoniaque.

Mais ce sont surtout les tentatives de suicide atroces des mélancoliques, que nous pouvons malheureusement connaître encore, qui montrent une altération de la cénesthèse : mutilations non freinées par la douleur. Il relève aussi l’insensibilité incroyable des patients à la douleur provoquée, à la piqûre profonde ou à l’amadou brûlant. Parfois, les phrases de Michea trouvent une étrange résonance, lorsqu’il parle du « lethi timor de Darwin, des monomaniaques qui se prétendent transformés en corps insensibles, devenus choses, de personnes qu’ils étaient, qui se figurent qu’ils ne sont plus vivants » !

Nous sommes devant des « archives du délire », des manières de délirer que nous ne rencontrons plus guère, car nous apaisons les patients avant qu’ils n’aient à trouver par eux-mêmes une solution délirante à leur souffrance. Ce sont là des manières naturelles de s’accommoder à long terme de sa pathologie dans un univers donné, l’asile.

Dans son article, Michea fait de l’analgésie le pendant de la cénesthésie de Reil, sensation d’ensemble, subjectivité sensible, à laquelle répond l’analgésie ou anesthésie douloureuse, puis perte de la subjectivité elle-même et dépersonnation.

La notion de cénesthésie inventée par Reil est un concept vague qui, comme la notion d’analgésie ou de douleur est le prélude à une dilatation qui gagnera la subjectivité entière par l’intermédiaire des notions de schéma corporel, puis d’image du corps. La cénesthésie est déjà « une expérience des confins (…) la contingence du monde qui reprend le dessus » [13, 14] et l’incarnation de la conscience dans une individualisation inquiète. « Le terme d’inconscient, avant Freud, était assimilé à la rumeur obscure des fonctions viscérales, d’où émergeaient, par intermittence, les actes de la conscience [15]. »

Nous sommes devant des questions grandissantes posées initialement à l’état brut, à travers le corps. La douleur grandit jusqu’à la douleur morale, la cénesthésie jusqu’à la subjectivité, l’analgésie jusqu’à la dépersonnation. Il s’agit d’un mécanisme habituel d’évagation des descriptions neurologiques chez les « neuropsychiatres » d’alors : les termes neurologiques s’émancipent par métaphorisation vers la subjectivité tout entière, aliénée.

1854 : les Leçons cliniques de Falret. Passage du paradigme de l’aliénation mentale à celui de la maladie mentale. La liaison ambiguë entre l’affect et la maladie

Il faut savoir gré à G. Lanteri-Laura de nous avoir montré l’importance du discours d’ouverture aux « leçons cliniques de médecine mentale » de J.-P. Falret (1998). Je cite ce passage célèbre où Falret examine les possibilités d’isoler des « espèces morbides naturelles » (1854, p 19) :

« Si vous voulez arriver à découvrir les états généraux sur lesquels germent et se développent les idées délirantes ; si vous voulez connaître les tendances, les directions d’esprit, et les dispositions de sentiments, qui sont la source de toutes les manifestations, ne réduisez pas votre devoir d’observateur au rôle passif de secrétaire des malades, de sténographe de leurs paroles, ou de narrateur de leurs actions : soyez convaincus que, si vous n’intervenez pas activement, si vous prenez en quelque sorte vos observations sous la dictée des aliénés, tout l’état intérieur de ces malades se trouve défiguré en passant à travers le prisme de leurs illusions et de leur délire. »

Du fait de ce regard nouveau, la paralysie générale devient « la forme (de folie) la plus naturelle de toutes, puisqu’elle est constituée par la réunion de caractères puisés dans la nature du délire, dans les lésions de la mobilité, dans la marche et dans les altérations anatomiques » (p. 251)4. La découverte de Bayle peut être enfin reconnue et devenir adéquate, congruente avec le discours ambiant.

Falret adopte le mode de description clinique désormais habituel : prédisposition, prodromes, période d’état. Contrairement à la période des monomanies, « c’est vers l’étude d’états analogues et indépendants des idées délirantes que doivent tendre désormais tous les efforts de l’observateur » (p. 26). Lanteri-Laura, dans son étude sur la douleur morale, montre que J.-P. Falret s’appuie sur les conceptions de Guislain et de Griesinger pour adopter, dans une période paradigmatique désormais différente, sa conception affective de la folie : « ce qu’il y a d’initial dans la folie est bien du côté affectif5 ». Ajoutons que, dans le livre de Falret, l’anesthésie est une manifestation rare mais importante du point de vue heuristique, comme toutes les manifestations de la sensibilité et de la mobilité car « elles prouvent jusqu’à l’évidence que la folie n’est pas une simple perturbation morale, ayant son siège dans le système nerveux, mais que celui-ci paraît au contraire y jouer un rôle principal ».

Dans son ouvrage, Falret se réfère aux phrénopathies de Guislain et aux morosités de Sauvage pour faire de la mélancolie une maladie d’abord affective, un délire des sentiments, puis une affection, au sens médical du terme. Ce qui l’éloigne cependant de la monomanie affective d’Esquirol, ce n’est point tant la description que la prise en compte première des désordres de l’affectivité et de la sensibilité, c’est-à-dire la tonalité des sentiments, pour se diriger vers la constitution d’une entité clinique.

Son ouvrage est bien loin de l’humeur mélancolique des poètes romantiques. Cependant, il doit endosser – bon gré mal gré – avec l’utilisation du terme mélancolie un lourd passé. Rappelons l’ouvrage considérable de Robert Burton, paru en 1621, Anatomie de la mélancolie, qui comporte 800 pages in-folio (2 110 pages dans sa réédition récente [5]).

Le primat de l’affect ou de l’humeur inhérent au terme dépression est une conception médicale nouvelle qui peut apporter une rigueur descriptive et pathogénique au syndrome mélancolique de la folie circulaire. Mais il ne peut faire oublier « la maladie anglaise » qui court en dessous depuis deux siècles. L’humeur est un concept qui manque forcément de rigueur et garde l’ambiguïté de ses origines hypocratiques. Elle se décline en mots bruyants tels que mélankhola, melas kholê, hypokhondriakos, etc.

Il y a chez J.-P. Falret, homme de science, la même ambition que Robert Burton : décrire une nouvelle anatomie de la mélancolie devenue maladie. Cependant, il nous cède à la fin de son ouvrage que « pour nous, la mélancolie est le plus souvent sous la dépendance d’un état de maladie des organes du bas-ventre » (p. 260).

À supposer que les organes du bas-ventre soient bien ceux auxquels notre concupiscence naturelle nous fait penser, il reste dans cette description qui se veut complète et généralisable à l’ensemble des maladies un doute, un reste peu médical que l’on appelait mélancolie d’amour dans les écrits baroques.

Il devient alors tout à fait contradictoire d’envisager sous le même mot tout un continent esthétique et littéraire, un sentiment mélancolique « culturisant » (Pigeaud) et une affection – la folie circulaire – qui tout au contraire « stérilise » ladite maladie d’amour.

Mélancolie, hystérie, schizophrénie

L’analgésie était au départ une manifestation liée au délire. En se complexifiant, elle va émigrer dans des registres différents. En premier lieu dans le champ de la mélancolie, du suicide ou du délire des négations. Puis dans celui de l’hystérie, surtout chez Pierre Janet et l’école de Charcot ; enfin dans celui de la démence précoce devenue schizophrénie. Il s’agit d’une manifestation fréquemment retrouvée par Séglas de la chronicité des pathologies : élément lié au syndrome de Cotard dans les mélancolies, stigmate permanent dans les pathologies hystériques, symptôme accessoire dans les schizophrénies. Cette note est très importante : elle signifie un degré de gravité, un rapport figé à l’autre et accessoirement un facteur de méconnaissance des pathologies organiques intercurrentes.

Le patient mélancolique se construit une sorte d’épistémè personnelle. Henri Ey disait que le mélancolique était un métaphysicien [7]… Là où le convoque sa douleur morale ou la médecine, il est absent. Les archives du délire des négations abondent d’observations ou la personne disparaît : « il n’y a personne ». À partir de Séglas, ces troubles seront pris dans le registre généralisé de la dépersonnation, alors qu’un minimum de rigueur devrait distinguer la dépersonnalisation secondaire des mélancoliques de la dépersonnalisation primaire des schizophrènes.

Les observations princeps de Leuret, Falret, Cotard, Seglas, mais aussi de Ey dans l’Étude N°16, décrivent ces patients qui s’appellent « la personne de moi-même », « ça », et qui se considèrent comme disparus, désubjectivés, néantifiés parfois avec le reste du monde dans un processus de négation progressif. L’analgésie s’inscrit alors dans un contrat général passé avec le monde environnant, y compris celui de l’asile ou de la médecine, ce qui en garantit la solidité. Une « sépulture de soi », selon les mots de Fedida.

L’analgésie hystérique, reprise dans le groupe des stigmates permanents de la névrose et dans le sous-groupe des cénesthésies est d’abord décrite par Briquet en 1859, puis par Charcot et ses élèves : Richer, Gilles de La Tourette et Pierre Janet. Ce dernier en fait l’introduction de son ouvrage L’État mental des hystériques, préfacé par Charcot, paru en 1911 et reprenant en première partie sa thèse (1893). Pierre Janet peut s’appuyer sur Bergson pour définir la douleur comme une opération mentale complexe, l’analgésie devenant alors le témoignage d’une « absence de synthèse des éléments psychologiques ».

Henri Ey, dans son Étude N° 16 sur « Le délire des négations », repousse toutes les conceptions qui chez Cotard, Séglas, Lermitte font du délire le développement d’une altération de la sensibilité, en méconnaissant le développement de « l’être au monde mélancolique ». Mais personne dans cette affaire ne peut se défaire de l’histoire des mots et de leur ambiguïté, de leur aspect métaphorique sur lesquels la psychiatrie s’est construite [17].

Conclusion : l’analgésie morale du malade mental est envahissante

À chaque pas de construction de l’épistémè et par l’intermédiaire de dilatations métaphoriques, on passe d’un concept corporel, voire directement neurologique à une acceptation toute psychologique, tout en gardant un reste de corporéité : il suffit d’un mot ou deux…

Cénesthésie, douleur morale, analgésie morale : c’est la métaphore qui résout la dualité de « brain-mind problem »6.

L’anesthésie douloureuse précède l’analgésie morale, la douleur et la douleur morale ; la cénesthésie anticipe la notion d’image du corps. À l’inverse, la mélancolie trimballe toujours avec elle les ambiguïtés poétiques du « spleen », de la « Maladie anglaise » ou « Élisabéthaine ».

Le champ descriptif des aberrations de la douleur est important en psychiatrie, car il est à l’intersection du corps et du sujet : analgésies hystériques, plaintes hypochondriaques, algies chroniques, fibromyalgie, algodystrophies, cénestopathies, etc. Ce sont des notions envahissantes qui, en retour, peuvent troubler la douleur dite physiologique et s’appuyer sur une tendance naturelle à la désubjectivation, à la dépersonnation comme stratégie naturelle face à la souffrance psychique ou physique.

Des trois grands registres de l’analgésie – la mélancolie, l’hystérie et la schizophrénie –, il reste surtout cette dernière, dans ses rapports à la chronicité. On a employé le terme d’analgésie morale pour désigner l’indifférence, le détachement, l’ambivalence et ou l’athymhormie des patients schizophrènes. L’analgésie morale apparaît comme le répondant, dans le champ de la schizophrénie, de la douleur morale des mélancoliques et de l’analgésie physique qui peut l’accompagner. Puis, la notion classique d’abaissement du seuil de perception de la douleur sera reprise dans le registre de l’imagerie cérébrale ou du métabolisme des neuromédiateurs7.

On situe aussi ce symptôme comme une forme d’asymbolie douloureuse : une asymbolie autistique qui gère le risque, le stress, l’intériorité et l’environnement par la non-représentation mentale. Son évolution est-elle liée au syndrome déficitaire variable et parfois inexorable qui accompagne certaines formes de schizophrénie, la fameuse Verblödung. Est-elle secondaire – accessoire, disait Bleuler [3] – et curable ? En tout cas, elle semble bien être une manifestation chronique et un indice de gravité, de repli grave.

La non-reconnaissance ou l’absence de prise en compte de la douleur physiologique peut être le fait du patient, mais aussi de son répondant, le clinicien. Tout symptôme est un contrat, y compris l’analgésie ; contrat avec l’intériorité, contrat avec l’environnement, car l’épistémè se construit à plusieurs. L’analgésie peut aussi frapper le médecin, l’infirmière et l’entourage, par indifférence, émoussement affectif ou non représentation mentale de la douleur chez un patient dont le corps est oublié ; la douleur est enfouie sous la subjectivité absente. C’est l’envers de l’hypocondrie, où la douleur physiologique est noyée dans la plainte douloureuse constitutive du sujet. La physiopathologie a toujours le risque d’être reprise en psychiatrie par les aberrations qui constituent le champ constitutif de la discipline de « l’homme différent des autres et de lui-même ».

Références

1 Bercherie P. Les Fondements de la clinique. Paris : Seuil, 1980.

2 Bichat MFX. Recherches physiologiques sur la vie et la mort. Paris : Brosson, 1800 ; (AN VIII).

3 Bleuler E. Dementia praecox ou groupe des schizophrénies. Epel. Grec, 1993.

4 Broussais FJV. De l’irritation et de la folie. Bruxelles : Aug Wahen, 1828.

5 Burton R. In : Anatomie de la mélancolie. Paris : Corti, 2004 : 2110.

6 Cabanis PJG. Rapports du physique et du moral. Paris. 1802.

7 Ey H. Études psychiatriques. Perpignan : Réédition du cercle de recherche et d’édition Henri Ey, 2006.

8 Guislain J. Leçons cliniques. Paris : Baillère, 1864.

9 Foucault M. Les Mots et les choses. Paris : Gallimard, 1966.

10 Lanteri-Laura G. Essai sur les paradigmes de la psychiatrie moderne. Paris : Le temps édition, 1998.

11 Michea CF. Traité pragmatique, dogmatique et critique de l’hypochondrie. Paris : Labé, 1845.

12 Michea CF. De l’anesthésie de douleur dans l’aliénation mentale (compte rendu par Legrand du Saulle). An Med Psycho 1854 : 249-56.

13 Starobinski J. Le Concept de cénesthésie et les idées neuropsychologiques de Moritz Schiff. Gesnerus 1977 ; 34 : 2-19.

14 Starobinski J. « Monsieur Teste face à la douleur ». In : Valéry pour quoi. Paris : Les Impressions Nouvelles, 1987.

15 Starobinski J. Brève histoire de la conscience du corps. RFP 1981 ; XLV : 2.

16 Tevissen R. (ouvrage collectif). La douleur morale. Paris : Éditions du temps, 1996.

17 Trémine T. Délires et modèles. Paris : L’Harmattan, 2001.

1 Qu’il devait abandonner par la suite au profit de la notion de « discours ».

2 Bichat fait 600 autopsies durant l’hiver 1800 [2]. Broussais, dans De l’irritation et de la folie, met dans le même sac « théologiens, et autres psychologistes ».

3 Dépersonnation et cénesthèse sont des mots présents chez Michea, qui deviendront dépersonnalisation et cénesthésie par la suite, dans des contextes théoriques naturellement différents.

4 Cette période inaugure aussi un nouveau rapport soma/psyché, où la neurologie représente le modèle à atteindre, y compris par « la métaphore neurologique » [1] qui anticipe l’étiologie espérée dans ce mouvement général qualifié par H. Ey de « développement mécaniciste de la psychiatrie » [7]. La paralysie générale verra son étiologie syphilitique confirmée d’abord par des arguments statistiques – les antécédents syphilitiques – puis par la réaction de Wasserman dans le LCR, enfin par la présence du tréponème dans le cerveau des malades (Naguchi 1913). Cette étiologie demeurera cependant débattue jusqu’à la malariathérapie de Wagner-Jauregg et l’utilisation de la pénicilline qui a fait quasiment disparaître les formes quaternaires de la maladie.

5 Ce qui nous explique aussi le succès définitif du terme dépression, né autour de cette période.

6 Le mouvement inverse existe aussi : la réduction par « physiologisation » des doctrines ou des idéologies les plus vagues circulant dans le socius [17].

7 Les tableaux neurologiques d’asymbolie douloureuse s’accompagnent d’une altération de la dimension émotionnelle et de l’expérience douloureuse, et donc d’une perte du sens de la menace et du danger ; alors que dans les lobotomies préfontales, on constate un impact affectif considérable sur les douleurs chroniques.


 

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