ARTICLE
Auteur(s) : Rim
Ghachem1, Afif Boussetta1, Ahmed
Benasr2, Nejia Oumaya1
1Psychiatrie D, hôpital Razi, 2010 Manouba,
Tunisie
2Institut de médecine légale, médecine légale,
Tunis, Tunisia
Introduction
Le suicide est un drame humain et social qui représente un problème
de santé publique. Il s’agit d’une préoccupation majeure du
psychiatre et sa prévention est devenue dans de nombreux pays une
priorité justifiant des programmes de prévention nationale.
À partir de résultats d’études utilisant la méthode de
l’autopsie psychologique, plus de 90 % des suicidés sont affectés
par un ou plusieurs troubles psychiatriques au moment de l’acte
suicidaire. Les études de suivi confirment ces résultats [1].
Les troubles les plus fréquemment retrouvés sont les
troubles de l’humeur, les troubles anxieux, l’alcoolisme, la
toxicomanie, les troubles de la personnalité et la
schizophrénie.
Ce travail est une étude rétrospective sur 12 ans
(1994-2005) portant sur tous les suicides recensés par le service
médico-légal du Tunis. Nous nous sommes spécialement intéressés aux
suicidés avec des antécédents psychiatriques objectivés par au
moins une consultation ou une hospitalisation à l’hôpital Razi,
soit 38 cas sur les 918 suicides recensés par le service de
médecine légale de Tunis.
Nous allons essayer dans ce travail de rechercher les
pathologies psychiatriques les plus suicidogènes et d’explorer les
facteurs de risque de passage à l’acte suicidaire en les comparant
aux données de la littérature
Matériel et méthode
Les buts de notre travail étaient de :
- – dresser un profil épidémiologique des suicidés ;
- – dégager les principaux modes de suicide ainsi que les
facteurs de risque ;
- – reconnaître les pathologies les plus
suicidogènes.
Il s’agit d’une étude rétrospective sur 12 ans (1994-2005)
incluant tous les suicides recensés au service médico-légal de
Tunis (N = 918).
Ont été étudiées les données socio-démographique et relatives au
suicide.
Résultats
Caractéristiques sociodémographiques
L’âge des suicidés dans notre série était compris entre 21 et
56 ans avec une moyenne d’âge de 36 ans et une
prédominance de la tranche d’âge des 30-39 ans (12 cas soit 32
%) (figure1).
Il existe une forte représentation masculine : 31, soit 82 % des
cas (figure
2).
Plus de la moitié (57,9 %) habitaient dans le district de Tunis,
les autres résidents dans le nord et essentiellement les
gouvernorats de Bizerte et Béja.
Niveau d’instruction
Dans notre travail, nous avons classé nos malades selon le niveau
d’instruction en 4 groupes : analphabète, primaire, secondaire et
supérieur (tableau 1).
Tableau 1 Niveau d’instruction.
|
Niveau scolaire
|
Analphabète
|
Primaire
|
Secondaire
|
Supérieur
|
Non précisé
|
Total
|
|
Nombre
|
5
|
16
|
7
|
1
|
9
|
38
|
|
Fréquence en %
|
13.2
|
42.1
|
18.4
|
2.6
|
23,7
|
100
|
Statut matrimonial
25 victimes de notre série (65,8 %) étaient célibataires (tableau 2).
Tableau 2 Statut matrimonial
|
Statut matrimonial
|
Célibataire
|
Marié(e)
|
Divorcé(e)
|
Non précisé
|
Total
|
|
Nombre
|
25
|
10
|
2
|
1
|
38
|
|
Fréquence en %
|
65,8
|
26,3
|
5,3
|
2,6
|
100
|
Profession
76, 3 % des cas soit 19 suicidés étaient sans profession, les
autres travaillaient irrégulièrement comme journaliers, vendeurs
(tableau 3).
Tableau 3 Profession.
|
Profession
|
Nombre
|
Fréquence en %
|
|
Non
|
19
|
76,3
|
|
Oui
|
8
|
21,
|
|
Journalier
|
5
|
13,1
|
|
Vendeur
|
2
|
5,2
|
|
Coiffeuse
|
1
|
2,6
|
|
Non précisée
|
1
|
2,6
|
|
Total
|
38
|
100
|
Conditions socio-économiques
Les conditions socio-économiques rapportées selon leurs dossiers
médicaux classent les victimes en 3 classes : modeste, moyenne, non
précisé.
Nous n’avons pas retrouvé dans les dossiers de précision selon
les revenues du SMIG actuel.
84,2 % des suicidés, soit 32 cas, de notre série vivaient dans
des conditions économiques modestes.
Antécédents
Antécédents familiaux psychiatriques et de suicide (tableau 4) :
- – 36,8 %, soit 32 cas, avaient des antécédents familiaux
psychiatriques essentiellement de schizophrénie et de troubles de
l’humeur ;
- – 10,5 %, soit 4 cas, avaient des antécédents familiaux
du suicide, pour 5 cas, soit 13,5 %, cette notion n’a pas été
précisée ;
- – 36,8 %, soit 32 cas, avaient des antécédents familiaux
psychiatriques essentiellement de schizophrénie et de troubles de
l’humeur ;
- – 10,5 %, soit 4 cas, avaient des antécédents familiaux
du suicide, pour 5 cas, soit 13,5 %, cette notion n’a pas été
précisée.
Antécédents personnels somatiques : 12 cas, soit 31,6 %,
présentaient des problèmes somatiques (cataracte, ulcère, diabète,
otite bilatérale avec surdité, aberration chromosomique, chorée de
Huntington, insuffisance aortique, antécédent de traumatisme
crânien, épilepsie, kyste hydatique, antécédent de méningite,
appendicectomie). Dans 8 cas, cette notion n’a pas été
précisée.
Antécédents personnels de tentative de suicide : 14 cas dans
notre série (36,8 %) ont déjà fait des tentatives de suicide
uniques ou multiples. Parmi les sujets atteints de troubles de
l’humeur, 40 % ont réalisé au moins une tentative de suicide contre
36,8 % pour les sujets schizophrènes (tableau
5).
Prise de toxiques : nous avons retrouvé la notion de
consommation d’alcool chez 8 cas (21 %), du cannabis chez 4 cas
(10,5 %), de drogues dures chez 2 cas (5,3 %) et d’artane ou autres
médicaments (Tranxène 50, Valium 5) dans 4 cas (10,5 %). Parmi ces
patients, nous avons noté la prise simultanée de plusieurs toxiques
à la fois. Pour 14 cas, la prise de toxique n’a pas été
précisée.
Pathologie : la schizophrénie était la pathologie psychiatrique
la plus fréquente avec 20 cas soit 50 % (tableau
6).
Âge début de la maladie : l’âge de début de la maladie des
patients dans notre série variait entre 14 et 45 ans avec une
moyenne d’âge de 26 ans.
Nombre d’épisodes : le nombre d’épisodes (hospitalisations)
varie entre 1 et 15 avec une moyenne de 4 fois.
Durée moyenne de l’évolution de la maladie : la durée moyenne de
l’évolution de la maladie est de 9 ans, elle varie entre 1 et
27 ans, dans près de la moitié des cas le passage à l’acte est
survenu les 10 premières années après le début des troubles.
Observance thérapeutique : 32 cas étaient mal-observants aux
traitements psychotropes prescrits, soit 84,2 %. Nous n’avons pas
pu évaluer l’observance dans 4 cas dans notre série (tableau 7).
Soutien familial (tableau 8) :
- – 27 cas dans notre série, soit 71 %, n’avaient pas une
bonne prise en charge familiale, pour 4 cas nous n’avons pas pu
préciser le degré de soutien de leurs familles ;
- – 7 cas de notre série vivaient seuls (18,4 %), le reste
des cas vivent avec leur parent ou conjoints.
Soutien social : 32 patients soit 82 % des cas n’avaient pas de
soutien social vu l’absence de toute tentative de réinsertion
socioprofessionnelle.
Mode de suicide : le mode du suicide le plus utilisé dans notre
série était la pendaison retrouvée dans 22 cas, soit 58 %, le reste
des modes sont illustrés, par ordre de fréquence (tableau 9).
Tableau 4 Antécédents familiaux psychiatriques et de
suicide.
|
Antécédents familiaux psychiatriques
|
Nombre
|
Fréquence %
|
|
Oui
|
14
|
36,8
|
|
Non
|
16
|
42,1
|
|
NP
|
8
|
21,1
|
|
Total
|
38
|
100
|
|
Antécédents familiaux de suicide
|
Nombre
|
Fréquence %
|
|
Oui
|
4
|
10,5
|
|
Non
|
29
|
76,3
|
|
NP
|
5
|
13,1
|
|
Total
|
38
|
100
|
Tableau 5 Antécédents de TS.
|
Antécédents de TS
|
Nombre
|
Fréquence en%
|
|
Oui
|
14
|
36.8
|
|
Non
|
20
|
52.6
|
|
Non précisé
|
4
|
10.5
|
Tableau 6 Pathologies psychiatriques.
|
Pathologie
|
Nombre
|
Fréquence en %
|
|
Schizophrénie
|
19
|
50
|
|
Trouble de l’humeur
|
10
|
26
|
|
Trouble psychotique induit par une substance
|
3
|
8
|
|
Trouble de la personnalité
|
2
|
5
|
|
Autres
|
4
|
10
|
|
Total
|
38
|
100
|
Tableau 7 Observance thérapeutique.
|
Observance
|
Nombre
|
Fréquence en%
|
|
Oui
|
2
|
5,3
|
|
Non
|
32
|
84,2
|
|
Non précisé
|
4
|
10,5
|
|
Total
|
38
|
100
|
Tableau 8 Soutien familial.
|
Soutien familial
|
Nombre
|
Fréquence en%
|
|
Oui
|
7
|
18,4
|
|
Non
|
27
|
71,1
|
|
Non précisé
|
4
|
10,5
|
|
Total
|
38
|
100
|
Tableau 9 Mode de suicide.
|
Mode
|
Nombre
|
Fréquence en %
|
|
Pendaison
|
22
|
58
|
|
Noyade
|
5
|
13
|
|
Ingestion médicamenteuse
|
4
|
10
|
|
Prise de toxique
|
4
|
10
|
|
Précipitation
|
2
|
7
|
|
Immolation
|
1
|
2
|
|
Total
|
38
|
5
|
Discussion et résultat
Données épidémiologiques
Le taux de suicide en France est parmi les plus importants des pays
développés et notamment d’Europe. On recense en France environ
12 000 décès par suicide par an (10 268 décès par suicide
en 1999) soit 21 pour 100 000 habitants.
La France se situe, comme les États-Unis et le Royaume-Uni, dans
une situation moyenne par rapport aux pays où les taux sont élevés
(> 25 suicides pour 100 000 habitants) tels que
l’Autriche, l’Allemagne, le Japon, le Suède…
Les tentatives de suicide sont 10 fois plus fréquentes, de
l’ordre de 150 000 par an, et l’on estime que 10 % des
personnes ayant fait une tentative de suicide décéderont par
suicide dans les 10 ans [6].
Les études épidémiologiques portant sur le suicide et les
tentatives de suicide en Tunisie sont rares.
Le premier travail publié date de trente ans, conduit par Ammar
en 1972.
Le peu d’intérêt accordé à l’étude du suicide pourrait être
expliqué, en partie du moins par la supposée rareté du suicide en
Tunisie. À ce préjugé concernant la fréquence du suicide s’est
ajoutée l’absence jusqu’à ce jour, de statistiques fiables qui
aurait éclairé les différents chercheurs impliqués dans l’étude sur
le suicide et le para-suicide.
Pourtant l’analyse de publications va à l’encontre de l’idée que
le suicide est un phénomène exceptionnel en Tunisie.
En effet et dès les premiers travaux des années soixante-dix,
Ammar rapporte un taux de 25,5 pour 100 000 habitants pour
l’année 1978 et 31,5 suicides pour 100 000 habitants en 1979.
Ces prévalences annuelles étaient supérieures à celle
observées de 1975 à 1977 aux Pays-Bas (25,8/100 000 habitants)
et proches de celles de la France (44,1/100 000 habitants)
[7].
D’autres études plus récentes étaient faites.
Une sur le suicide dans le centre tunisien en 1992 au service de
médecine légale de l’hôpital F.-Hached de Sousse durant une période
de 5 ans allant du 1er janvier 1988 au 31 décembre
1992, 105 cas de décès par suicide ont été enregistrés [5].
Une deuxième faite sur le suicide dans le nord de Tunis en 2005
au service de médecine légale de Tunis durant une période de
9 ans allant du mois de janvier 1995 au mois de décembre 2003.
761 cas de décès par suicide ont été recensés, soit 85 cas par an
[8].
Dans notre étude, on retrouve 1 018 cas de suicide sur
12 ans (1994-2005) dont 166 cas seraient suivis en
psychiatrie.
Analyse du suicide en fonction du sexe
et de l’âge
En France, les hommes se suicident trois fois plus que les femmes.
Ce sex-ratio est inversé dans les tentatives de suicide (2
femmes pour un homme). La moitié des suicidés ont entre 20 et
55 ans, et 30 % ont plus de 64 ans.
Au Japon, le taux des femmes qui se suicident reste supérieur
aux taux recensés dans le reste des pays : 1 femme sur 4 décède par
suicide contre 1 homme sur 3 [9].
Dans notre étude aussi, les hommes se suicident plus fréquemment
que les femmes.
Globalement, le risque de suicide est croissant avec l’âge comme
la mortalité. Mais de façon plus précise, la fréquence du suicide
augmente jusqu’à 54 ans (avec un taux de 29 pour 100 000
entre 45 et 54 ans), domine dans la tranche d’âge
55-64 ans puis s’accroît de nouveau avec un taux maximal de 61
pour 100 000 chez les sujets de 85 ans et plus [10].
Suivant le sexe, l’évolution est également variable. Ainsi, chez
les femmes, le taux augmente légèrement avec l’âge et est surtout
élevé aux âges avancés.
Chez les hommes, le taux s’accroît jusqu’à 64 ans pour
ensuite s’accélérer fortement atteignant un taux maximal de 155,5
pour 100 000 pour les sujets de 85 ans et plus.
Les taux de suicide masculins restent toujours supérieurs aux
taux féminins dans toutes les tranches d’âge et de façon assez
constante jusqu’à 80 ans. À partir de cet âge, les hommes se
suicident 5 fois plus que les femmes. Ce sont les hommes âgés
qui se suicident le plus [10, 11].
Place du suicide dans la mortalité
Le pourcentage du décès par suicide dans la mortalité générale,
tous âges confondus, est faible : 1,3 % pour les femmes, 3,2 % pour
les hommes, 2,2 % pour les deux sexes.
Le suicide est loin derrière les principales causes de
mortalités : maladies de l’appareil circulatoire (32,8 %) et
tumeurs (27,7 %).
En fonction des tranches d’âge, la part du suicide dans la
mortalité générale a une importance variable. Ainsi, elle est
importante pour les 15 - 44 ans, et plus particulièrement pour
les 25-34 ans où elle atteint son maximum pour les deux sexes.
Pour cette dernière tranche, elle représente 20 % des décès
féminins, et elle est la première cause de mortalité.
Le faible risque de mortalité a ces âges explique ces chiffres
élevés.
À partir de 45 ans, la part du suicide dans la mortalité
diminue et ne représente après 75 ans que 1 % des décès
masculins et 0,3 % des décès féminins.
Ces faibles pourcentages sont dus à l’augmentation des autres
causes du décès. En revanche, la fréquence du suicide est élevée
chez les personnes âgées.
Tous âges confondus les suicides (2,2 %) sont la première cause
de mort violente avant les accidents de la circulation (1,7 %).
En revanche pour la tranche d’âges 15-35 ans, le rang est
différent. Le suicide, avec 15,3 % des décès, est la deuxième
cause de mortalité après les accidents de la circulation qui
représente 24,1 % de tous les décès.
On remarque depuis plus de 30 ans une augmentation du
suicide chez les 15-25 ans avec en parallèle, depuis quelques
années, une baisse des causes de décès où un suicide pouvait être
envisagé (accidents, cause inconnue, intention inconnue) [3,
11].
En Tunisie et selon notre étude, nous avons relevé une
augmentation importante du taux de suicide sur 12 ans.
Mode de décès
En France, pour les deux sexes confondus, la pendaison est le
premier mode de suicide (36 % des cas), la plaie par arme (à feu le
plus souvent) le deuxième (25 % des cas), et les intoxications
médicamenteuses volontaires le troisième (15 % des cas). Viennent
ensuite la noyade (8 %) et la précipitation (6 %).
En ce qui concerne les suicides masculins, il s’agit dans plus
de 2/3 des cas d’une pendaison (40 %) ou d’une plaie par arme (30
%).
Les suicides féminins sont dus dans 25 % des cas à une
pendaison, dans 25 % des cas à une intoxication médicamenteuse
volontaire. La noyade se place en troisième position (15 % des
cas).
Quel que soit le sexe, les sujets se pendent plus après
44 ans.
La noyade est 3 fois plus fréquente et son taux est maximum à
65 ans où elle représente 25 % des suicides [3, 10, 11].
Dans l’étude faite à Sousse, la répartition selon le mode de
suicide montre que la pendaison constitue le moyen le plus utilisé
pour se donner la mort. En effet, 49,5 % des suicidés ont eu
recours à ce mode. La noyade occupe la deuxième place (18,1 %)
suivie par ordre décroissant par l’intoxication, la défenestration,
la précipitation, l’immolation et les armes blanches ou à feu.
Le moyen utilisé est différent selon le sexe ; en effet, la
pendaison est le mode prédominant chez l’homme alors que la
pendaison, la noyade et l’empoisonnement prédominent chez la femme
[5].
Dans le travail fait au service médico-légal de Tunis, les
suicidés par pendaison sont les plus fréquents et représentent 45,7
% des cas avec une prédominance masculine. Au deuxième rang on
trouve l’ingestion des produits toxiques (21,7 %) représentés
essentiellement par les produits agricoles et les médicaments.
Le suicide par immolation représente 11,7 % des cas, suivi par
la défenestration (7,5 %) puis les noyades (6,3 %), les suicides
par arme à feu et la précipitation représentent (2,4 %) pour chacun
[8].
Nos résultats rejoignent celles trouvés dans les autres études,
le moyen du suicide le plus utilisé chez les deux sexes est la
pendaison dans 58 % des cas,
Cela pourrait être expliqué par le fait que notre contexte
socioculturel, la pendaison est le moyen le plus utilisé, suivi par
l’ingestion de médicaments ou de produits toxiques (20 %), la
noyade (13 %), la précipitation (7 %) et l’immolation dans 2 % des
cas.
Évolution
Dans la plupart des pays, la mortalité suicidaire a régulièrement
augmenté jusqu’en 1980.
En France, le taux du suicide a significativement augmenté
depuis le milieu des années 70 [2].
De 1950 à 1970, l’incidence du suicide était stable mais
résultait de deux évolutions contraires :
- – une lente augmentation du suicide féminin et du
suicide des jeunes ;
- – une diminution du suicide chez les hommes de plus de
40 ans.
Après 1970 et surtout 1975, on observe une montée importante du
suicide de 38 % entre 1975 et 1985. L’augmentation chez les hommes
jeunes s’est accélérée, et pour les personnes plus âgées,
l’augmentation est plus importante pour les femmes.
Depuis 1985, l’incidence du suicide diminue, moins de 13 % pour
les hommes en 1995 et moins de 19 % pour les femmes.
Les taux masculins ont diminué jusqu’en 1990 et s’élèvent à
nouveau un peu.
Pour les femmes, le taux diminue depuis 1990.
Le taux de suicide a diminué chez les plus de 50 ans mais a
augmenté dans le groupe des 30-49 ans. Le taux de suicide
augmente avec l’âge mais actuellement l’augmentation est plus
rapide pour les adultes jeunes avec un maximum vers 40 ans et
une faible diminution vers 60 ans [3, 12].
Dans l’étude de Sousse faite de 1988 aux 1992, on a constaté une
augmentation progressive du nombre du suicide au fil des années
avec un maximum de 39 cas en 1991 et une moyenne de 21 cas par an
[5].
Dans le travail du service de médecine légale de Tunis on a
constaté que la fréquence du suicide est en augmentation depuis
1995, où le nombre était de 66 pour devenir presque le double (109
cas) en 2002 soit 7 ans après [8].
L’augmentation du nombre du suicide au cours des années pourrait
s’expliquer par une meilleure application de la procédure
judiciaire et par l’augmentation effective de la fréquence de ce
phénomène.
Cette constatation a été notée par S. Ammar et coll., dans leur
étude, le nombre de suicidés est passé de 46 en 1977 à 112 en 1981
[7].
Dans notre étude sur 12 ans (1994-2005), le nombre de
suicidé est passé de 64 en 1994 à 101 en 2005.
Facteurs de risques suicidaires
L’évaluation du risque suicidaire est omniprésente dans la prise en
charge des patients en psychiatrie. La majorité des études
prospectives et rétrospectives estiment qu’environ 90 % des
suicidés présentent un trouble psychiatrique. Ce pourcentage
peut parfois dépasser les 95 % pour certaines études.
D’autres facteurs de risque de suicide existent, en particulier
tout ce qui induit une rupture, une remise en question de
l’individu par rapport à son environnement familial ou
professionnel, et à lui-même.
Caractéristiques sociodémographiques
Facteurs de risque, sexe et âge
Les hommes se suicident trois fois plus que les femmes.
Ce sex-ratio est inversé dans les tentatives de suicide (2
femmes pour un homme). La moitié des suicidés ont entre 20 et
55 ans, et 30 % ont plus de 64 ans [2].
Âge
Une étude prospective sur 8 ans de 200 patients hospitalisés
en psychiatrie faite par S.Bioulac et al., les 10 patients
suicidés étaient significativement plus jeunes que les autres
décédés, l’âge moyen est significativement différent entre les deux
groupes : 42 ans dans le groupe de « suicidé » contre
58 ans dans le groupe « décédés non suicidés » [13].
L’étude de J. Palazzolo inclut 227 patients hospitalisés dans un
centre spécialisé après une tentative de suicide, la population
étudiée était jeune (20-40ans), et concernant l’aspect
psychopathologique, le geste suicidaire était principalement
effectué dans le cadre d’un syndrome dépressif [2, 10].
L’âge des suicidés dans notre série était compris entre 21 et
56 ans ; on notait une prédominance aux alentours de
l’âge de 25 ans et 40 ans.
L’âge moyen des suicidés était de 36 ans, ce qui rejoint
les résultats de la littérature.
Sexe
En France, selon C. Rey [2], sur 268 000 suicides en 1999,
7 427 concernaient des hommes, et 2 841 des femmes.
Le suicide représente ainsi 2,7 % des décès masculins et 1,1 %
des décès féminins, soit un ratio homme-femme du suicide de 2,8.
Le sexe masculin reste un facteur de risque du suicide dans la
majorité d’études faite dans la population générale ; pour les
travaux faits sur des patients souffrants d’une pathologie
psychiatrique les résultats ont montré que le sexe ne constitue pas
obligatoirement un facteur de risque [11, 13].
Dans notre série nous avons trouvé une forte représentation
masculine : 31 cas étaient de sexe masculin, soit 82 %, et 7 cas
étaient de sexe féminin, soit 18 %, avec un sex-ratio de 4,2.
Ces résultats concordent avec les données de la
littérature.
Risque lié au statut social
L’isolement social affectif, quel qu’il soit, augmente le risque
suicidaire et définit des populations à haut risque (les
célibataires, les veufs, les divorcés, les chômeurs, les
prisonniers…).
Statut matrimonial
En France, les personnes mariées se suicident moins que les veuves
et les divorcées. Chez les hommes, ce sont les veufs qui se
suicident le plus avec un taux élevé de 150,7 pour 100 000.
La fréquence chez les divorcés est importante avec un taux de
90 pour 100 000.
Les femmes veuves ou divorcées se suicident plus également avec
un taux de 26 pour 100 000 mais 6 fois moins que les hommes
veufs [10].
Dans notre série on retrouve que la majorité des suicidés
étaient célibataires (65,8 %) ; seulement 18,4 % vivaient
seul, mais on estime que dans plus de 70 % des cas, il n’y avait
pas une bonne insertion familiale, la solitude dont souffraient ces
patients est plutôt d’ordre psychologique (isolement psychosocial).
Ce facteur de risque retrouvé dans la majorité des études constitue
un des facteurs les plus importants du suicide chez les malades
mentaux [2, 5, 8].
Situation professionnelle
Les chômeurs sont considérés comme un groupe à risque. En 1999, en
France, le taux de suicide était de 173 pour 100 000 chez les
sans-emploi.
Ce taux est deux fois plus important que celui des employés
administratifs du secteur privé (86 pour 100 000), alors que
ces deniers enregistrent le plus fort taux du suicide parmi les
individus ayant une activité professionnelle.
Ainsi l’écart est plus important avec d’autres professions qui
ont un taux de suicide plus faible, comme les intellectuels et les
cadres d’entreprises (10 pour 10 000) [2].
Dans notre échantillon le taux de chômage était de 76,3 % des
cas et 84,2 % vivaient dans des conditions socio-économiques très
modestes ; cela est expliqué par l’absence de réhabilitation
des patients suicidés essentiellement psychotiques. Les symptômes
dépressifs peuvent être imputables à la pathologie elle-même et
peuvent aussi être secondaires à l’inactivité professionnelle, aux
difficultés socio-économiques, donc à l’absence de soutien social
estimé à 85 % dans notre série [2].
En effet, même dans la population générale, les données
statistiques ont constaté une augmentation du taux de suicide avec
la hausse du chômage.
Mais la nature de ce lien entre suicide et chômage est complexe,
car les pays ou le chômage a le plus augmenté ne sont pas ceux où
le suicide s’est le plus accru. Des éléments comme la
représentation du chômage pour l’individu lui-même, pour son
entourage, pour la société et les aides sociales mises en place
peuvent être une partie de l’explication. En effet, le chômage peut
représenter une blessure narcissique avec une perte de l’estime de
soi. Il y a également pour conséquence une baisse des revenues
et donc de la qualité de vie et parfois un isolement social et
familial avec des crises conjugales et familiales, autant de
facteurs suscitant le passage à l’acte. Le soutien est loin
d’être négligeable dans ce cas [2, 14-16].
Antécédents
Antécédents familiaux de suicide
et de pathologies psychiatriques
Le suicide d’un membre de la famille est reconnu comme facteur de
risque suicidaire pour les proches. Le risque relatif dépend
du degré de parenté.
En 2000, Bioulac et ses collaborateurs se sont intéressés aux
facteurs prédictifs du suicide en réalisant une étude prospective
sur huit ans de 200 patients hospitalisés en psychiatrie. Au terme
de l’étude, il y a eu dix patients décédés par suicide (5 %). Parmi
les 26 facteurs de risques étudiés (caractéristiques
sociodémographiques, perte de parents avant l’âge de 10 ans,
antécédents de tentative de suicide, nombre d’hospitalisations
psychiatriques antérieures, syndrome délirant, mélancolie, maladies
somatiques, alcoolisme, toxicomanie, score moyen de désespoir de
Beck de dépression MADRS), seuls quatre se sont avérés plus
fréquents chez les futurs suicidés. Les antécédents familiaux
(premier degré) de suicide et d’hospitalisation en psychiatrie sont
cités parmi les quatre (les deux autres sont l’âge et
l’impulsivité. Mais il faut rester prudent face à ces résultats car
ils ne portent que sur dix suicidés [13, 15-18].
Nos résultats rejoignent ceux de la littérature puisque 36,8 %
des suicidés avaient des antécédents familiaux psychiatriques
essentiellement de schizophrénie et de trouble de l’humeur.
10,5 %, soit 4 cas, avaient des antécédents familiaux du
suicide, pour 5 cas cette notion n’a pas été précisée.
Antécédents personnels de tentatives de suicide
Chaque année en France, on compte prés de 160 000 tentatives
de suicide. Les estimations des études épidémiologiques
montrent que parmi les suicidants, 1 % se suicident dans l’année
qui suit leur tentative de suicide. La proportion des suicides
chez les suicidants sur une vie entière est évaluée entre 10 et 14
%.
L’existence d’un antécédent de tentative de suicide constitue un
facteur de risque de suicide, mais il n’est pas rare que les
patients particulièrement les sujets masculins âgés, se suicident
lors de la première tentative de suicide [2].
14 cas dans notre série (36,8 %) ont déjà fait une ou plusieurs
tentatives de suicide, ce qui rejoint les données de la littérature
qui varie chez les malades mentaux entre 30 et 60 % suivant les
études.
Antécédents personnels somatiques
Certaines études ont montré que la présence d’un problème somatique
associé augmente le risque de suicide chez les patients souffrant
d’une pathologie psychiatrique [2].
Dans notre série 12 des suicidés avaient une maladie somatique
(cataracte, ulcère, diabète, otite bilatérale avec surdité,
aberration chromosomique, chorée de Huntington, insuffisance
aortique, antécédent de traumatisme crânien, épilepsie, kyste
hydatique, antécédent de méningite, appendicectomie) au moment du
suicide soit 31 % ; dans 8 cas cette notion n’a pas pu être
précisée.
Prise de toxique
Plusieurs études ont montré l’association entre la prise de
toxiques (alcool ou drogues) et l’augmentation de risque de suicide
chez les sujets présentant des pathologies psychiatriques.
L’alcoolisme augmente le risque suicidaire par l’aggravation du
trouble dépressif lors d’une utilisation chronique et par la
facilitation du passage à l’acte lors d’une intoxication aiguë par
effet désinhibiteur [2, 19-22].
Dans notre étude on a retrouvé la notion de consommation
d’alcool chez 8 cas (21 %), du cannabis chez 4 cas (10,5 %), de
drogues chez 2 cas (5,3 %) et d’artane ou autres médicaments chez 4
cas (10,5 %).
Parmi ces patients nous avons noté la prise simultanée de
plusieurs toxiques à la fois.
Facteurs psychopathologiques
Les pathologies les plus suicidogènes selon le DSM-IV sont [23] les
suivantes.
Schizophrénie
Le suicide chez les schizophrènes a longtemps été décrit comme un
acte dénué de sens, dont la paternité échappe à celui qui le
commet. Les traités classiques font une place restreinte à
cette conduite, l’accent est porté sur la gravité, l’étrangeté, la
bizarrerie des moyens utilisés et l’hermétisme. Les raisons
retrouvées sont expliquées par un rationalisme froid et détaché.
E. Bleuler considérait toutefois que « le plus sérieux de tous
les symptômes de la schizophrénie est la conduite suicidaire »
[6].
Chez les jeunes schizophrènes, la première cause de mortalité
est le suicide. Sa fréquence varie selon les études entre 10 et 13
% chez les patients [24].
La surmortalité globale des patients schizophrènes a été
régulièrement observée. Casadebaig et Philippe (1999) ont mené une
étude sur la mortalité des patients schizophrènes en suivants une
cohorte pendant trois ans de 3 500 schizophrènes âgés de 18 à
65 ans. Cette étude trouve des taux d’environ 4,5 % [25].
La plupart des études épidémiologiques montrent que le suicide
et les accidents sont les principales causes de surmortalités des
jeunes hommes schizophrènes.
Le taux de suicide chez les patients schizophrènes peut varier
considérablement d’une étude à l’autre selon la sélection de
l’échantillon et la méthode utilisée.
En effet parmi celle datant déjà de quelques années nous nous
pouvons apercevoir que pour la cohorte de Black et al. (1985)
constitués de 688 schizophrènes suivis pendant dix ans, il a été
estimé que 2,1 % se sont suicidés. Tandis que dans celle de Nyman
et Jonnsson (1986), on note 9 % de suicides parmi les schizophrènes
[26, 27].
Entre ces deux extrêmes, on enregistre des taux plus ou moins
importants : 2,8 % sur les 1 190 patients de l’étude
d’Allebeck et Wisted (1986), proportion plus importante pour les
337 patients de l’étude danoise de Barner-Rasmussen (1986) estimé à
3,6 %, puis on compte 4,3 % sur les 208 patients de l’enquête de
Bleuer (1978) [28, 29].
En 2003, Pinikahana et al. ont fait une synthèse des
données épidémiologique sur le suicide chez les patients
schizophrènes publiés entre 1990 et 1999.
Ils estiment que 9 à 13 % des schizophrènes se suicident
[30].
Les résultats de notre étude convergent vers ceux retrouvés dans
la littérature ; en effet, 19 cas dans notre série, soit 50 %,
souffraient de schizophrénie. Cela pourrait être expliqué par le
fait que dans notre pays la réinsertion socioprofessionnelle et
familiale est très mauvaise en cas de schizophrénie.
Parmi les facteurs de risque spécifiques à cette pathologie on
note le jeune âge des suicidés, En effet les moins de 35 ans
sont les plus à risque, alors que dans la population générale sont
d’avantage les personnes âgées qui se suicident.
Mais même si l’on observe une sur-représentation des moins de
35 ans, le suicide peut se produire à tout âge chez les
patients schizophrènes, et le risque suicidaire reste supérieur à
la population générale tout le long de la vie [31, 32].
L’âge des suicidés souffrant de schizophrénie dans notre série
variait entre 22 et 47 ans, presque la moitié des cas avaient
moins de 35 ans au moment du passage à l’acte. La tranche
d’âge la plus touchée est celle de moins de 30 ans (tableau 10).
Mortensen et Juel [33] identifient un deuxième pic pour les
hommes schizophrènes âgés de plus de 70 ans, qui pourrait être
lié à l’existence de maladies physiques associées et à la perte de
l’entourage familial.
Les hommes schizophrènes se suicident à un âge un moyen plus
jeune que les femmes ce que peut venir du fait que la schizophrénie
débute environ 5 ans plus tôt pour les hommes et que
l’évolution de la maladie est plus favorable au début pour les
femmes. Les deux femmes de notre série se sont suicidées aux
alentours de 40 ans.
Le risque du suicide est plus important les dix premières années
d’évolution de la maladie et particulièrement au début.
Pour Mortensen et Juel [33], le risque est très élevé lors de la
première année de suivi.
Onze cas des schizophrènes de notre série soit 57,8 % se sont
suicidés les 10 premières années de l’évolution de la maladie ce
qui concorde avec les données de la littérature.
La fréquence des suicides inauguraux est difficile à évaluer,
puisque le diagnostic est alors rétrospectif et que cela n’est pas
une circonstance fréquente.
Il semblerait que ces suicides soient liés à une angoisse
massive due à une première expérience délirante plutôt qu’à un
syndrome dépressif.
Une évolution chronique émaillée de rechutes fréquentes et de
nombreuses hospitalisations exposent à un risque suicidaire accru
[34].
Nos résultats rejoignent ceux de la littérature. En effet, dans
plus de la moitié des cas, le nombre d’hospitalisations était 5
fois supérieur.
Le retard de la prise en charge augmente le délai de risque
suicidaire, qui serait multiplié par 12 en cas de prise en charge
supérieure à un an [35].
Les périodes de vulnérabilité sont les épisodes de
décompensation aiguë. Le risque de suicide est plus important
pendant les phases aiguës de la maladie. Trois quarts des suicides
seraient réalisés pendant cette période correspondant au début de
l’hospitalisation, à la semaine suivant la sortie et aux trois mois
suivants [35, 36].
Le suicide est rarement associé à des manifestations délirantes
incitant le patient à se tuer, mais est plutôt secondaire à des
manifestations dépressives et de découragement face à la
maladie.
Le risque de suicide varie aussi en fonction de la forme
clinique de la maladie. Dans l’étude de Fenton McGlashan [37], les
taux de suicide sont trois fois plus élevés pour les formes
paranoïdes que pour les formes indifférenciées ; elles-mêmes
présentent un risque plus important que dans les formes
hébéphréniques.
Pour ces auteurs, le risque suicidaire est associé à l’intensité
de la symptomatologie délirante et de la méfiance. En fait, le
délire a longtemps été considéré comme facteur de risque
suicidaire, mais actuellement les travaux les plus récents ne le
retrouvent pas comme facteurs de risque [2, 38].
Dans notre étude, la forme clinique prédominante retrouvée était
la schizophrénie paranoïde.
Tableau 10 Âge des suicidés schizophrènes.
|
Age
|
Nombre
|
%
|
|
<30
|
7
|
36,8
|
|
30-35
|
2
|
10,5
|
|
35-40
|
5
|
26,3
|
|
>40
|
5
|
26,3
|
|
19
|
100
|
Troubles de l’humeur
Les patients présentant un trouble de l’humeur ont un risque de
suicide multiplié par 30 par rapport à la population générale. Leur
taux annuel moyen de mortalité est de 3 % dont un tiers est
imputable au suicide, soit une prévalence annuelle du suicide chez
les déprimés de 1 %.
Globalement, les études prospectives de déprimés révèlent que 15
% des patients décèdent par suicide, selon la revue de la
littérature de Guze et Robins [39], ces conclusions ont été
confirmées par l’ensemble des études ultérieures.
De surcroît, des études plus récentes ont montré qu’un patient
présentant un trouble bipolaire sur 7 meurt par suicide et que 10 %
des suicidés sont le fait des sujets présentant un trouble
bipolaire.
Si par ailleurs, des symptômes dépressifs sont recherchés de
manière rétrospective chez les sujets décédés par suicide, il
apparaît que 45 à 75 % des sujets suicidés souffraient de
dépression au moment de leur décès [40].
La recherche des facteurs de risque chez les déprimés a fait
l’objet de nombreuses analyses.
Les déprimés qui se suicideront le plus, sont des sujets de plus
de 50 ans (54 ans en moyenne).
Le suicide est également fréquent lors des premiers accès
dépressifs ; la période particulièrement à risque étant celle qui
suit une hospitalisation et les 10 premières années de la
maladie.
De plus, les patients qui ont déjà fait une tentative de suicide
sont plus exposés au risque suicidaire [2, 10, 40].
Fawcett et al. ont suivi pendant 4 ans une cohorte de
patients présentant un trouble de l’humeur. Le suicide est
apparu lié à une perte complète du plaisir et de l’intérêt
[41].
Pour Beck et al., le désespoir et le pessimisme au moment
de l’hospitalisation sont l’un des meilleurs éléments prédictifs du
risque suicidaire [42].
Un autre facteur du risque de suicide chez les déprimés serait
la présence d’idées délirantes [42, 43].
Chez les déprimés comme dans le reste de la population, les
suicides sont plus fréquents chez les célibataires et chez les
sujets vivants seuls.
Black et al. ont suivi 1 593 patients déprimés pendant
1 à 14 ans et ont comparé la fréquence des malades uni et
bipolaires. Il est apparu que les taux de suicide (4 %)
étaient les mêmes dans les deux groupes [2].
Nos résultats ne concordent pas avec ceux de la littérature.
Dans notre série, 10 suicidés présentaient un trouble de l’humeur,
dont 3 portaient le diagnostic de mélancolie délirante. Pour ces
derniers, le passage à l’acte est survenu à l’hôpital Razi lors de
la première hospitalisation. Six souffraient d’un trouble bipolaire
de type I. Le passage à l’acte suicidaire étant survenu pour 3
d’entre eux les 10 premières années de la maladie ; un seul
cas dans notre série présentait un état dépressif majeur, qui
serait secondaire à une maladie neurologique dégénérative, le
passage à l’acte étant survenu la première année de l’évolution des
troubles.
Trouble psychotique induit par une substance
L’alcoolisme
25 % des sujets décédés par suicide ont un diagnostic d’éthylisme
chronique [22].
L’association dépression-alcoolisme augmente fortement le risque
suicidaire. 40 à 60 % des éthyliques chroniques qui se suicident
sont dépressifs.
10 % des alcooliques ont fait au moins une tentative de suicide
[40].
L’alcool augmente le risque suicidaire par l’aggravation du
trouble dépressif lors d’une utilisation chronique et par la
facilitation du passage à l’acte lors d’une intoxication aiguë par
effet désinhibiteur.
Dans notre série nous avons retrouvé la notion de consommation
d’alcool chez 8 cas (21) %.
La toxicomanie
L’abus de toxiques illégaux serait de plus en plus impliqué dans
les cas de suicide surtout chez l’adolescent. L’association d’un
trouble de l’humeur à une toxicomanie chez l’adolescent est un des
principaux facteurs de risque de suicide [21, 44-46].
La consommation du cannabis, de drogues dures (héroïne) ou de
médicaments essentiellement, l’Artane® a été retrouvée
chez 10 suicidés dans notre échantillon, avec la notion de prise
synchrone de plusieurs toxiques à la fois.
En dehors des patients souffrant de trouble psychotique induit
par une substance, cette notion était retrouvée chez les
schizophrènes, dans les deux cas ces patients présentaient à un
moment ou un autre au cours de l’évolution de la maladie des
symptômes dépressifs.
Dans notre série, un seul avait comme diagnostic un alcoolisme
chronique, dans les deux autres cas, le trouble psychotique induit
par une substance était secondaire à une prise prolongée de
cannabis essentiellement. On retrouve la notion des symptômes
dépressifs pour les 3 cas à un moment ou un autre de l’évolution
des troubles et 2 d’entre eux ont déjà fait une ou plusieurs
tentatives de suicide, ce qui rejoint les résultats de la
littérature.
Trouble de la personnalité
Des études récentes ont montré une prévalence élevée (20-50 %) de
troubles de la personnalité chez les jeunes suicidés.
Les troubles de la personnalité qui sont les plus rencontré
sont la personnalité limite (borderline) et la personnalité
antisociale.
Les personnalités histrioniques, narcissiques, et certains
traits de caractère comme l’impulsivité et l’agression ont été
également associés au suicide [3]. En effet, les tentatives
suicidaires sont fréquentes dans les troubles somatoformes, surtout
dans les troubles de conversion, dans ces dernier cas 4 % des
tentatives de suicides réussissent.
Les modalités suicidaires sont assez stéréotypées : absorption
de toxique, section de veines du poignet.
Le passage à l’acte suicidaire est caractérisé par un moment
plus au moins spectaculaire, avec une prudence des doses absorbées
[4].
Dans notre étude plusieurs victimes présentaient des troubles de
personnalités. Nous avons recensé dans notre série :
Un cas de personnalité antisociale ; ce patient présentait
un syndrome hallucinatoire avec la notion de consommation de
cannabis et autres drogues dures.
Un cas de personnalité histrionique avec un trouble de
conversion.
Le moyen de suicide utilisé était l’immolation, ce qui ne
correspond pas à ce qui a été décrit dans la littérature.
Autres troubles
Les autres troubles retrouvés dans notre échantillon étaient les
délires chroniques, l’épilepsie et la débilité mentale.
Délires chroniques
Des réactions au suicide peuvent s’observer dans les délires
chroniques, mais beaucoup plus rarement que dans la schizophrénie.
Nous avons retrouvé dans notre série un seul cas souffrant de
délire chronique non schizophrénique à type de persécution. En
effet, chez le persécuté, le suicide constitue une réaction de
défense classique après les tentatives d’échapper aux persécutions.
Il survient avec prédilection lors paroxysmes délirants.
H. Ey parlant du suicide du délirant paranoïaque évoque « les
érotomanes à la phase de dépit, les jaloux, les délirants
réformateurs… qui en arrivent à cette extrémité par le mécanisme
proprement paranoïaque de l’autopunition qui sous-tend
l’agressivité. Holocauste, fuite, vengeance sont les trois
sentiments délirants que l’on rencontre le plus souvent à la racine
du suicide des délirants chroniques » [47].
L’épilepsie
Le pourcentage des conduites suicidaires chez l’épileptique varie
de 1 à 10 % selon les auteurs.
Plusieurs études ont montré que l’épilepsie augmentait le risque
de suicide, particulièrement l’épilepsie temporale.
Comme dans les conduites toxicomaniaques, l’épilepsie même si
elle colore le vécu et la relation au monde de sa marque
indélébile, peut se combiner avec n’importe quelle affection
psychiatrique et sa présence n’élimine nullement celle d’une
dépression ou d’une psychose, à ce propos Howton et coll. [48]
retrouvaient parmi les épileptiques suicidants deux fois plus
d’hommes que de femmes et une grande proportion de trouble
psychiatrique (troubles de l’humeur essentiellement).
Un récent travail de Vidart et coll. [49] a montré que les
tentatives de suicide chez l’épileptique s’inscrivent dans un
contexte impulsif, le plus souvent au cours d’état dépressifs
importants évoluant de façon indépendante de la comitialité.
Le cas du suicidé recensé dans notre série présentait une
épilepsie temporale avec un syndrome hallucinatoire essentiellement
acoustico-visuel ; son passage à l’acte serait survenu
probablement dans un contexte hallucinatoire.
Débilité mentale
Le suicide est rare, l’hyperémotivité fréquemment retrouvée chez
l’arriéré mental le fragilise, et de véritables paniques lui
paraissent vitales et insurmontables.
La dépression chez l’arriéré émotif peut être littéralement
court-circuitée par le suicide impulsif.
Dans les deux cas de notre série, la débilité mentale était
associée à un trouble psychotique comportant essentiellement un
syndrome hallucinatoire ; leur passage à l’acte serait
probablement survenu dans un contexte hallucinatoire. On n’a pas
retrouvé dans leurs dossiers la notion d’épisodes dépressifs durant
la période de suivi ou d’épisodes d’hospitalisations.
Facteurs de risque en rapport
avec la pathologie et son évolution
Âge de début de la maladie
L’âge jeune de début de la maladie constitue selon certaines études
un facteur de risque de suicide [2, 24, 50].
L’âge moyen dans notre étude était de 26 ans, ce qui
rejoint les données de la littérature.
Nombre d’épisodes
De nombreuses rechutes et hospitalisations sont considérées par la
majorité des auteurs comme un facteur de risque ; ils
témoigneraient de la sévérité de la maladie, mais aussi souvent
d’une mauvaise observance thérapeutique [2, 25, 50].
Nos résultats rejoignent ceux de la littérature : 33 % des cas
étaient hospitalisés plus de 5 fois dont 21 % plus de 10 fois.
Durée moyenne de l’évolution de la maladie
La plupart des études définissent la durée moyenne de l’évolution
de la maladie comme le délai écoulé depuis la première
hospitalisation en psychiatrie. Les études ont montré que le
passage à l’acte suicidaire survient dans la majorité cas dans les
dix premières années de la maladie, la période après la sortie de
l’hôpital et la première année sont aussi des périodes à risque
élevé [2, 24, 25].
Dans notre étude plus de la moitié des cas (60 %) se sont
suicidés les 10 années après le début des troubles, ce qui rejoint
les résultats de la littérature.
La mauvaise observance thérapeutique
Plusieurs études ont montré que la mauvaise observance constitue un
facteur de risque.
En 1999, Heïla et al. se sont intéressés au traitement que
88 patients souffrant d’une pathologie psychiatrique avaient pu
recevoir avant leur suicide ; 32 % des suicidés ne prenaient
pas correctement leur traitement, et 29 % l’avaient arrêté
complètement.
Certes la mauvaise observance thérapeutique n’est pas une
caractéristique spécifique des sujets suicidés. Mais elle joue
sûrement un rôle important dans leurs rechutes et les
hospitalisations répétées [2, 24, 25].
Dans notre étude près de 80 % des suicidés étaient mal observant
aux traitements psychotropes prescrits.
La mauvaise prise en charge familiale et sociale
Plus de 80 % des cas dans notre série souffraient d’un rejet
familial et d’un faible soutien social, ce qu’explique la mauvaise
observance thérapeutique et le nombre élève d’épisodes
d’hospitalisation. D’autre part, nous notons l’absence de centres
intermédiaires et de travail protégé ce qui empêche la
réhabilitation socioprofessionnelle des patients et favorise le
sentiment de solitude et de désespoir qui constituent des facteurs
importants de suicide [2, 24, 25].
Biais
Le principal biais que nous avons rencontré est lié au recueil des
données.
Les informations concernant les antécédents de suivi
psychiatrique retrouvées dans les rapports des suicidés du service
de médecine légale du Tunis étaient très restreintes, cela pourrait
être expliqué par le fait que dans notre contexte socioculturel le
suicide reste un sujet tabou et un événement très douloureux pour
l’entourage. Les éléments recueillis auprès des familles manquent
de précision surtout concernent les antécédents psychiatriques, de
tentative de suicide, personnels et familiaux, et de l’état de la
victime la période précédant le passage à l’acte suicidaire.
Le nombre de cas avec notion de suivi psychiatrique est la
largement inférieur au nombre total de suicide par an, pour la
période de note travail (1994-2005).
L’étape suivante était de rechercher parmi ces cas ceux ayant
consulté ou ayant été hospitalisés à l’hôpital Razi. La recherche
au niveau du bureau d’entrée était très difficile surtout pour la
période qui a précédé la sectorisation (1999) et les années dont le
fichier n’était pas encore informatisé [94-96]. Bien que recensés
au service de médecine légale comme étant des sujets suicidés et
suivis à l’hôpital Razi, nous n’avons retrouvé dans certains cas
aucune trace prouvant leur existence au niveau du registre du
bureau d’entrée de l’hôpital Razi, afin de retrouver le service où
ils étaient hospitalisés pour avoir accès aux dossiers de suivi.
Beaucoup de dossiers étaient introuvables dans les archives des
différents services : seulement 38 dossiers sur les 51 cas
retrouvés au niveau du Bureau d’entrée.
Quant aux dossiers médicaux, ils n’étaient pas
standardisés ; ils ne contenaient pas toutes les informations
souhaitées connaître.
L’autre difficulté que nous avons rencontrée, c’était de
connaître la symptomatologie que le patient présentait au moment ou
peu de temps avant de se suicider en dehors des 4 suicides survenus
à l’hôpital Razi.
Conclusion
Le suicide est un problème majeur, il touche toutes les époques,
toutes les classes sociales, toutes les tranches d’âge. En somme il
concerne tout le monde. Dans notre pratique clinique, le suicide
représente la complication la plus dramatique. Face au suicide d’un
de nos patients, nous pouvons nous retrouver dans un état de
perplexité, oscillant entre la culpabilité et l’impuissance. Nous
cherchons à ce moment-là, les raisons qui ont poussé le patient à
prendre une telle décision et comment nous aurions pu l’éviter. Les
approches philosophique, sociologique, psychiatrique,
psychanalytique, psychologique proposent des modèles de
compréhension.
Quant aux études épidémiologiques s’intéressant au suicide,
elles ont mis en évidence un certain nombre de facteurs de risque,
parmi lesquels les maladies mentales sont au premier rang.
Le passage à l’acte est à craindre toute la vie pour les
patients souffrants de pathologies psychiatriques, la mortalité par
suicide chez les malades mentaux étant 10 fois supérieure à celle
de la population générale.
L’objectif de notre étude est de dégager les facteurs de risque
du suicide souvent retrouvés chez ces suicidés pour essayer de
prévoir et prévenir ce passage à l’acte.
Notre travail a porté sur 38 cas colligés au service
médico-légal de Tunis et ayant été suivi en psychiatrie à l’hôpital
Razi.
La moyenne d’âge de nos victimes était de 36 ans.
Ce chiffre se rapproche de celui de la littérature.
Nous avons retrouvé une forte représentation masculine (82
%).
Le niveau intellectuel était bas, considéré comme un facteur de
risque par la plupart des études. Cela s’était vérifié dans notre
série ; en effet, 55 % de nos suicidés étaient analphabètes ou
d’un niveau primaire.
De même ces suicidés étaient dans la plupart des cas,
célibataires, sans profession et vivaient dans des conditions
socio-économiques défavorables, ce qui augmente le risque de
passage à l’acte.
À l’instar de la littérature médicale, dans notre série les
antécédents de tentatives de suicide étaient fréquents.
La notion de prise de toxiques (alcool, cannabis, artane…) était
retrouvée chez un nombre considérable de suicidés, avec la notion
de la prise simultanée de plusieurs toxiques à la fois.
Le mode de suicide le plus utilisé était la pendaison dans 58 %
des cas. Cela pourrait être expliqué par le fait que c’est le moyen
de suicide le plus fréquemment utilisé dans notre contexte
socioculturel et par l’impulsivité des patients souffrant d’une
pathologie psychiatrique.
La maladie psychiatrique prédominante dans notre échantillon
était la schizophrénie, essentiellement la forme paranoïde, alors
que dans la littérature, ce sont les patients souffrant de trouble
de l’humeur qui se suicident le plus.
En effet, 50 % des cas de notre échantillon étaient des
schizophrènes. Cela est expliqué par le fait que leur observance
thérapeutique était très médiocre ; l’évolution de la maladie
état émaillée par plusieurs rechutes et hospitalisations et leur
réinsertion familiale et sociale était très mauvaise.
Ces facteurs constituent des facteurs supplémentaires à la
pathologie elle-même.
Les autres pathologies retrouvées sont les troubles de l’humeur
dans (26 %), les troubles psychotiques induits par une substance (7
%), les troubles de la personnalité (5 %) et autres pathologies
dans (10 %) des cas.
La prévention du suicide chez nos patients est particulièrement
difficile et reste une préoccupation constante chez le thérapeute.
En effet nous sommes face à des patients qui, par leur maladie, ont
des troubles de la communication, les facteurs de risques restent
peu spécifiques.
Elle se fonde sur la détection des patents à risques, la
chimiothérapie qui pose le problème de l’indication de
l’antidépresseur, la psychothérapie avec la possibilité d’exprimer
sa souffrance psychique, et la sociothérapie par l’amélioration de
la réhabilitation psychosociale.
Lorsque malgré les mesures préventives mises en place, le
thérapeute se trouve confronté au suicide de son patient, un
sentiment de découragement peut l’envahir. Mais heureusement, cette
situation reste peu fréquente dans le parcours professionnel du
thérapeute, qui dans un grand nombre de prises en charge permet au
patient de trouver une solution alternative.
Références
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PUF, 1960.
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littérature et réflexion à propos de 14 cas. Thèse de médecine.
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conduites suicidaires. EMC. (Paris- France). Psychiatrie
1996 ; 37 : 114-80.
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