ARTICLE
Auteur(s) : Mireille Delbraccio
Ingénieur de recherche CNRS, UMS 2267-CAPHÉS/ENS, 16,
rue Montgolfier, 75003 Paris
Le statut existentiel du corps, entre psychiatrie
et philosophie. L. Binswanger et M. Boss
Qu’en est-il du rapport au corps chez ceux qui ont tenté
d’élaborer, après la parution en 1927 d’Être et temps de Heidegger,
une psychiatrie d’inspiration phénoménologique ? L’interrogation se
justifie d’autant plus que l’émergence du concept d’existence – que
Heidegger élève au niveau d’une ontologie fondamentale au moyen de
son concept de Dasein ou « d’être-là » – n’a pas été sans effets
extra-philosophiques, en particulier dans le champ de la
psychiatrie. La Daseinsanalyse engage ainsi une posture, à la
fois réflexive et thérapeutique, qui cherche à surmonter
l’antinomie ratio-vie et à thématiser l’homme en tant qu’unité du
corps et de l’esprit. Ludwig Binswanger et Medard Boss incarnent
tous deux ce courant de la Daseinsanalyse – dont ils ont été, à des
moments différents, les figures fondatrices. La réflexion
critique que l’un et l’autre mènent sur la théorie et la pratique
de la clinique psychiatrique prend sa source dans une fréquentation
des thèses et des auteurs du courant phénoménologique, dans une
référence croisée à Husserl d’abord, puis à Heidegger : en effet,
la parution d’Être et temps a considérablement infléchi le cours de
leurs travaux scientifiques ainsi que la conception qu’ils se font
de leur engagement clinique.
Chacun à leur manière, Binswanger et Boss ont insisté fortement
sur la corporéité en tant qu’elle est porteuse d’un questionnement
sur l’existence. On examinera la manière dont Binswanger, fondateur
de l’« analyse existentielle », mobilise dans l’analyse du rêve
comme dans l’étude des formes pathologiques des structures d’espace
pour tenter de décrire des modes de relation au monde qui dessinent
une spatialité vécue, ordonnée autour d’un dispositif corporel du
temps et de l’espace. Avec Medard Boss, on insistera plus
directement sur la compréhension de la dimension psychosomatique de
la maladie à la lumière de la philosophie heideggérienne et sur le
statut du corps en tant qu’existentiel, qui ouvre à la possibilité
de réhabiliter le patient dans son statut de sujet à part entière.
Par ailleurs, Ludwig Binswanger et Medard Boss ont tous deux
entretenu avec Freud des rapports étroits. On mesurera au passage
les distances prises par la Daseinsanalyse à l’égard de la
psychanalyse.
Binswanger ou les dimensions existentielles
de la corporéité
Ludwig Binswanger (1881-1966) a été le premier à promouvoir, sous
le nom de Daseinsanalyse ou « analyse existentielle », une nouvelle
approche de la psychiatrie inspirée conjointement, d’un côté par la
psychanalyse, de l’autre par la philosophie phénoménologique. En
effet, Freud, qu’il rencontre pour la première fois à Vienne en
compagnie de Jung en 1907, restera pour Binswanger l’interlocuteur
privilégié et le compagnon de route à travers la psychiatrie en
dépit des critiques qu’il fut amené à adresser à la psychanalyse –
ce dont témoignent leur longue correspondance, de 1908 à 1938 [11],
ainsi que le texte-manifeste que Binswanger publie en 1957, « Mon
chemin vers Freud », texte d’une conférence prononcée pour le
centième anniversaire de Freud [4]. C’est sous la direction de Carl
Gustav Jung, dont il sera également l’assistant, que Binswanger
soutient sa « dissertation doctorale » de médecine en 1907. Du côté
de la phénoménologie, l’inspiration est à double entrée : la
réflexion critique sur le statut scientifique de la psychiatrie que
Binswanger engage dès les années vingt trouve son ancrage
philosophique d’abord dans la phénoménologie de Husserl, puis dans
sa reformulation par Heidegger, notamment après la parution de Sein
und Zeit (« Être et temps ») en 1927.
Il faut rappeler que le problème inaugural qui s’est posé à
Binswanger et oriente l’ensemble de ses recherches concerne la
constitution de la psychiatrie comme science, autrement dit
l’exigence devant laquelle est placée la psychiatrie contemporaine
de réfléchir sur ses fondements théoriques et sur ses pratiques.
Ce qui revient, pour Binswanger, à identifier ce qu’il nomme,
dans Analyse existentielle et psychiatrie, le « fondement
philosophique » sur lequel la psychiatrie repose car, à ses yeux, «
une science n’est pas une science au sens plein du terme aussi
longtemps qu’elle ignore sur quel fondement philosophique elle
s’édifie » [4]. Le problème de la psychiatrie est d’ordre à la
fois épistémologique et méthodologique – voire même gnoséologique
–, et à un double titre : en tant que science et en tant que
pratique thérapeutique : « Nous pensons que la psychiatrie ne doit
pas continuer à être un agrégat de méthodes et de techniques, mais
qu’elle doit arriver à comprendre qu’il y a une idée qui la guide,
et qu’il lui faut dévoiler [4]. » S’il s’agit de faire accéder la
psychiatrie à une compréhension critique d’elle-même – à son «
autoréflexion » –, nous sommes avant tout reconduits à identifier
ce dont il est fondamentalement question dans la situation
psychiatrique. Et ce qui apparaît à Binswanger, c’est d’abord une
place vide, ce qu’il nomme le « défaut de la dimension humaine » :
« Le fond et le sol où la psychiatrie peut s’enraciner comme
science autonome ne sont ni l’anatomie et la physiologie du
cerveau, ni la biologie, ni la psychologie, la caractérologie ou
une quelconque typologie […], mais l’homme [4, souligné par
l’auteur]. »
Son premier ouvrage, Introduction aux problèmes de la
psychologie générale – paru à Berlin en 1922 [3] et dédié à ses «
maîtres », Bleuler et Freud –, nous offrait déjà un minutieux
parcours historique et critique des diverses définitions de la vie
psychique et de la subjectivité dans la littérature psychologique
et philosophique, à l’intérieur duquel il opposait les
présentations « naturalistes » aux présentations « non naturalistes
». La phénoménologie husserlienne occupe une place privilégiée
parmi ces dernières, et Binswanger se prononce résolument contre la
démarche objectivante du naturalisme et pour l’introduction de ce
qu’il nomme une « méthode subjectivante » en psychologie et en
psychiatrie, centrée sur le concept de « personne », seul à même de
rendre compte de l’unité de l’individualité psychique, donc de la
subjectivité. Sur ce chemin de la constitution d’une « science de
la personne », Jaspers l’a bien évidemment précédé avec sa
Psychopathologie générale parue en 1913 [14] en élaborant, dans la
lignée de la distinction établie par Dilthey entre « expliquer » et
« comprendre » (« nous pouvons expliquer la nature, nous comprenons
la vie psychique »), les concepts d’une psychopathologie «
compréhensive », laquelle viendrait complémenter l’explication
causale en psychiatrie. La maladie renvoie dès lors
primordialement à l’« expérience vécue » d’un sujet et la méthode
compréhensive est par excellence celle de l’Einfühlung, définie
comme « interpénétration affective », qui nous fait pénétrer, au
moyen d’un travail sur les représentations et les significations,
au cœur même de l’expérience du sujet malade. Le concept de «
personne », entendu comme l’« ensemble des relations compréhensives
entre les états psychiques dans ce qu’elles ont de particulier à
chaque individu » [14] opère ainsi une rupture radicale avec
l’approche empirique et objectiviste : « L’homme envisagé comme un
tout dépasse toute objectivation saisissable [15]. » En soulignant
l’insuffisance du regard naturaliste appliqué à la psychopathologie
et à la pratique clinique, Binswanger nous semble venir s’inscrire
dans le mouvement de renouvellement radical de la psychologie comme
« science de l’homme » dont la fin du XIXe siècle signe
l’avènement sous la bannière du « conflit des méthodes » (ou
Methodenstreit) entre « sciences de la nature » et « sciences de
l’esprit » – moment que Michel Foucault caractérise comme celui de
« l’abandon du préjugé de nature » au profit de « la découverte du
sens » et de la démarche herméneutique [10]. Binswanger fait
d’ailleurs remarquer, dans l’introduction à son recueil d’articles,
Introduction à l’analyse existentielle [5], que la psychiatrie est
elle-même « désormais entrée dans cette controverse » : « Le
problème de la psychiatrie se révèle en tant que tel de plus en
plus clairement dans la perspective que la psychiatrie, “au fond”,
est une science de l’“homme” [5]. »
Si, pour Binswanger, la connaissance de la phénoménologie a
indubitablement transité par Jaspers, il s’agissait cependant
d’aller plus loin avec Husserl que ne l’avait fait Jaspers.
Il franchit ce pas en 1922, lors de la 63e Séance
de la Société suisse de psychiatrie à Zurich, en présentant son
rapport intitulé « De la phénoménologie » en même temps qu’Eugène
Minkowski présente l’étude d’un cas de mélancolie schizophrénique
en relation au trouble du temps vécu qui le sous-tend, prélude à
son essai sur Le Temps vécu qui paraîtra en 1933 [16]. Avec Husserl
– auquel Binswanger accorde le mérite de l’avoir réveillé de son «
sommeil naturaliste » en provoquant dans sa pensée la « coupure
décisive » (l’« effet tranchant », einschneindend) –, il s’agit
d’étudier, au-delà de la sphère du « vécu », la structure de
l’homme dans ses rapports avec le monde. L’effort constant de
Husserl, appuyé sur la méthode de l’épochè, des réductions
phénoménologiques, a consisté à appréhender, à travers des
événements et des faits empiriques, des essences ou des
significations, à isoler la zone des « purs phénomènes » offerts à
l’intuition éidétique et à la réflexion transcendantale : en
cernant la « subjectivité absolue », la psychologie
phénoménologique a l’ambition de nous livrer les phénomènes
psychiques dans leur « unité concrète ». Il ne s’agit donc
plus seulement de décrire, mais de vivre en soi-même le sens des
phénomènes et de percevoir, grâce au concept technique de
l’intuition catégoriale ou « vue intuitive des essences »
(Wesensschau), au-delà des mots du patient et du constat des
symptômes, l’essence des manifestations pathologiques : « Tandis
que le psychopathologue procède par description et divise
l’événement psychique morbide en classes, genres et espèces
dépendants les uns des autres dans un système hiérarchique de
particularités […], le phénoménologue psychopathologue, lui,
cherche continuellement à se représenter le sens sous les mots, à
se tourner vers la signification du mot, vers la chose,
l’expérience vécue qu’indique cette signification du mot » [5]. Au
noyau originaire de telles expériences vécues, dont Binswanger
précise qu’elles « ne sont pas déterminées par l’état de
l’organisme et du cerveau de façon univoque » [5], il donne le nom
de « personne individuelle (spirituelle) » – laquelle est à ses
yeux proprement l’objet de recherche de la psychiatrie – et il
désigne le rapport spirituel de ces contenus vécus par l’expression
d’« histoire intérieure de la vie ».
Cependant, l’expérience concrète des troubles morbides nous
confronte à une réalité psychophysique, notamment lorsqu’on a
affaire à des troubles identifiés comme « troubles fonctionnels
psychiques-physiques » : c’est sous cette rubrique que Binswanger
range la fureur de l’épileptique, l’hallucination morbide,
l’être-oppressé ou l’être-déprimé. Dans son rapport présenté en
1927 à l’Institut de psychologie de l’Université de Berlin, «
Fonction vitale et histoire intérieure de la vie », Binswanger
récuse avec une grande fermeté « la césure entre les concepts si
peu clairs de psychique et de corporel » [5] et propose d’y
substituer la distinction entre « fonction vitale » et « histoire
intérieure de la vie ». Sous le terme de « fonction vitale », il
faut entendre une unité psychophysique ainsi définie : «
l’événement naturel physique et spirituel, en un mot l’organisme
comme somme unique des deux fonctions », ou encore « un complexe de
fonction spirituel-physique (esprit-corps) de la personne
spirituelle et de sa vie intime » [5]. Avec l’« histoire intérieure
de la vie », on a affaire « à l’ordre historique unique des
contenus de l’expérience vécue de la personne spirituelle
individuelle en tant que […] noyau de toute expérience, bref :
l’histoire intérieure de la vie de la personne » [5, souligné par
l’auteur]. Laquelle histoire est indissociable de la détermination
du caractère fondamental, « de l’essence de l’être humain »,
puisque « c’est en elle qu’il se documente, qu’il se manifeste,
qu’il s’“essencifie” » [5]. Si la phénoménologie husserlienne a
permis l’identification de cette exigence du point de vue de la
clinique psychiatrique, la tâche reste cependant à accomplir.
La publication en 1927 d’Être et temps [12] de Heidegger offre à
Binswanger la solution recherchée : l’analytique existentiale
d’Être et temps, en posant « la question sur l’être de l’homme tout
entier » est en mesure de permettre « une compréhension
philosophique de cette totalité » et montre à la psychiatrie «
l’horizon d’une réponse », écrit-il dans un autre texte-manifeste,
écrit en l’honneur du 60e anniversaire de Heidegger
en 1949, « Importance et signification de l’analytique existentiale
de Martin Heidegger pour l’accession de la psychiatrie à la
compréhension d’elle-même » [5]. C’est donc désormais à Heidegger
que Binswanger va emprunter le « fil d’Ariane méthodologique » de
cette direction de recherche à laquelle il va donner le nom de «
Daseinsanalyse ». L’impulsion décisive réside dans l’affirmation de
Heidegger selon laquelle « l’essence du Dasein repose dans son
existence » et l’analytique existentiale développée dans Être et
temps offre à la recherche psychopathologique une nouvelle base,
philosophique et méthodologique, pour une refondation de la
psychiatrie. En prenant appui sur les analyses de Sein und Zeit, la
compréhension de l’être-malade se donnera désormais un fondement
ontologique, le Dasein heideggerien – l’être-là ou l’être-au-monde,
ou encore la « présence », terme que les traducteurs français de
Binswanger ont préféré utiliser, avec son accord. La thèse
ontologique de Heidegger, qui énonce la structure fondamentale de
l’être-là comme être-dans-le-monde, précisément parce qu’elle
constitue une énonciation portant sur le contenu essentiel qui
détermine l’être-présent en général, représente une ouverture
précieuse pour l’intelligence de la pratique psychiatrique car
l’homme cesse d’être enclos dans des catégories
biologiques-naturalistes, ou dans les abstractions d’une
psychologie héritière des sciences de l’esprit, pour être enfin «
compris dans son être le plus intime – humain précisément » [4,
souligné par l’auteur]. L’usage des analyses ontologiques d’Être et
temps permet de ne plus confiner le processus morbide dans les
limites d’une psychopathologie objectiviste, mais de le situer dans
une vision plus large, débordant les cadres de la biologie, de la
psychologie et même de la psychanalyse – à laquelle Binswanger
reproche son paradigme de l’homo natura (« l’homme pulsionnel ») –,
grâce au concept d’existence et aux structures de l’existentialité
mises au jour par Heidegger.
Le grand mérite de Heidegger, selon Binswanger, est d’avoir
ainsi mis fin à la « fragmentation » de l’homme – l’homme ne peut
pas être décompté comme une somme de modalités d’être – et d’avoir
rassemblé, sous le terme de Dasein, l’« être de l’homme dans sa
totalité », dans sa structure unitaire fondamentale [4]. Avec
Heidegger s’indique donc la voie d’un dépassement possible du «
cancer » dont souffrent, selon Binswanger, la psychologie et la
psychopathologie : « le clivage du “monde” en un sujet (homme,
personne) et un objet (ce qui lui est opposé, le monde ambiant ou
l’environnement) » [4]. En effet, la mise en évidence du phénomène
du pur être-dans-le-monde s’accompagne, dans Être et temps, de
l’exigence du dépassement de la scission sujet-objet : Heidegger
montre que le phénomène originaire du sujet en tant
qu’être-dans-le-monde (In der Welt sein) empêche de comprendre
l’être de l’homme en termes de sujet ou de substrat. Heidegger pose
en effet que la mondanité est un existential, c’est-à-dire une
déterminité fondamentale du Dasein (§ 14 d’Être et temps).
Mais, contrairement à Heidegger, Binswanger ne situe pas ses
analyses au niveau d’une ontologie fondamentale (ce que Heidegger
nomme son analytique du Dasein) : il part de la confrontation avec
la facticité des « étants », des hommes singuliers, des « cas ».
Il va, comme l’écrit Michel Foucault, « droit à l’existence
concrète » – ce que Heidegger précisément lui reprochera. L’analyse
existentiale de Heidegger lui paraît offrir à la pratique
psychopathologique un nouveau principe méthodologique dont
l’intérêt est d’approcher tout comportement et toute parole du
Dasein en fonction du style original qui donne unité à son monde,
selon une tonalité à chaque fois singulière, désignant pour le
psychiatre autant de flexions du Dasein souffrant et malade.
Le concept de Stimmung (que l’on peut traduire par « tonalité
affective ») révèle en effet pour Heidegger l’être jeté du Dasein
dans le « là » de son existence : il ne s’agit pas d’envisager la
tonalité comme une « couleur » ou une couche de l’être psychique
qui se projetterait sur le monde, mais bien plutôt comme désignant
ce en quoi s’ouvre l’être-au-monde en tant que totalité. Ainsi,
l’angoisse va-t-elle être décrite comme par Heidegger comme la «
tonalité fondamentale » de l’être-dans-le-monde. L’analyse
existentielle de Binswanger va montrer que la tonalité est toujours
liée à une situation singulière en tant que chaque tonalité est
fondée sur le corps propre et ancrée dans des fonctions corporelles
: par exemple, le climat de mort-vivant du mélancolique stigmatise
son mode de présence (et d’absence) au monde, son « climat de monde
». Dans son essai Sur la fuite des idées [7], Binswanger élève le
symptôme au rang de signifiant de l’existence entière : la fuite
des idées est à comprendre à partir de la structure globale de
l’existence maniaque, dans la description « du monde de l’homme aux
idées fuyantes » (titre du chapitre II). Les idées du maniaque
fusent, volatiles, si rapidement de l’une à l’autre que la pensée
semble procéder par sauts, comme bondissante. Il s’agira
d’apercevoir que le « bond » représente l’homme tout entier, le «
genre de vécu propre » qui s’attache à ses mouvements, autrement
dit sa possibilité existentielle, accordée à ce que Binswanger
nomme « l’optimisme de tonalité » dans lequel son être-là (son
Dasein) est jeté. De même, dans son étude sur la
schizophrénie, Le cas Suzanne Urban [2], la tonalité terrifiante
est analysée comme une puissance existentiale – Binswanger parle
d’un « théâtre de la terreur » –, laquelle se dévoile d’une manière
d’autant plus marquante qu’elle devient, en tant que manifestation
pathologique, la tonalité dominante et exclusive : le « terrible »
constitue pour la patiente le visage même de l’être. Sur le versant
de la pratique thérapeutique, les changements de tonalité
s’interpréteront dès lors dans les termes de l’ouverture ou de la
fermeture au monde et à la communication. Il s’agira de
repérer ces moments défaillants dans l’« événement existentiel »
dans lesquels « le monde ne signifie plus ouverture pour l’étant,
mais au contraire la fermeture ou l’impasse : c’est ce qui fait
souffrir les êtres dont nous nous occupons » [4]. Toutes les formes
d’existence se comprennent ainsi comme un ordre de possibilités
inscrites dans la constitution de l’être-au-monde, lequel doit être
aussi entendu comme être avec les autres : il faut, en effet,
rappeler que, pour Heidegger, l’« être-au-monde » est indissociable
de l’« être-avec », dans la mesure où l’être-avec-les-autres, le
Mitsein, est ce qui constitue originairement le mode d’être du
Dasein.
Dans l’horizon de compréhension existentielle, le corps ou
plutôt la corporéité (Leiblichkeit) participe intimement à
l’expérience du sujet. Repartant de la distinction établie par
Husserl dans la cinquième de ses Méditations cartésiennes entre
Körper (corps objet) et Leib (corps propre), Binswanger pose que le
corps en tant que « corps vécu » est le sujet : il exprime le style
existentiel, il reflète sans avoir besoin d’intermédiaire le
rapport au monde et le rapport à autrui. L’analyse de l’activité
onirique que Binswanger nous livre dans son article fameux « Le
rêve et l’existence » [1] nous en offre l’illustration exemplaire.
Tout comme la psychanalyse, la Daseinsanalyse commence par une
étude du rêve, mais ce qui retient l’intérêt de Binswanger, c’est
moins la dimension sémantique de l’image dans le rêve que sa
dimension proprement stylistique. Aux yeux de Binswanger, le
langage du rêve s’exprime, en effet, non pas tant par des
significations parlées que par une articulation spatiale : ce sont
les formes de la spatialité qui dévoilent le sens à l’œuvre dans le
rêve. Binswanger nous invite à reconnaître les « structures
d’espace » qui scandent l’expérience onirique comme des structures
existentielles qui dévoilent le sens de notre rapport au monde,
lequel se découvre précisément en fonction de ces articulations
spatiales que sont la chute et l’ascension, l’ampleur et
l’étroitesse, l’avant et l’arrière, etc., Binswanger fait remarquer
que les rêves des maniaques sont plutôt des rêves d’ascension, de
vol, de planement ou de flottement comme si toute amarre avec le
monde était rompue, tandis que les rêves des mélancoliques sont
plutôt des rêves de chute, de trébuchement, de naufrage,
d’enlisement. L’analyse se fait stylistique, si l’on entend par
style une articulation de l’espace et du temps – par exemple, dans
l’événement de la chute – et à travers elle la manifestation du «
contenu thymique » caractérisant le rêve. Les images de
l’ascension et la chute que Binswanger nous présente comme des
moments structuraux de la subjectivité onirique impliquent la
corporéité en tant qu’elles renvoient toutes à des auto-mouvements
: « […] moi, je demeure le sujet primordial de ce qui s’élève ou
tombe [1]. » C’est ce qu’illustre également l’évocation du vécu de
la déception brutale sur lequel s’ouvre Le rêve et l’existence, à
propos duquel Binswanger montre que les expressions courantes «
tomber des nues » ou « être frappé de la foudre » désignent
effectivement une forme d’existence « lésée » et privée d’appui.
Il ne s’agit pas d’y voir la transposition d’un fait de la
sphère somatique dans la sphère de l’esprit, mais d’y apercevoir
l’articulation du langage (« notre patrie à tous ») à l’expérience
corporelle en une communauté que l’on pourrait qualifier de
structurale.
Pour caractériser ces structures d’espace, Binswanger promeut le
concept de « direction significative » (ou « direction de sens »,
Bedeutungsrichtung, terme que Husserl employait dans ses Recherches
logiques), dans lequel il réunit en quelque sorte les deux sens du
sens : le sens-signification et le sens-direction. Il nous
faut encore préciser que, s’agissant de la définition de cette
notion de « direction de sens », Binswanger rejette
l’interprétation biologique ou somatique, tout comme
l’interprétation expressionniste de Klages, selon laquelle
l’expression verbale ou onirique serait puisée dans la sphère
sensorielle. Il montre que les directions de sens se fondent
sur une forme unitaire vécue et se déclinent selon des modalités
différentes (spatiale, acoustique, spirituelle, psychique, etc.) en
fonction de leur enracinement existentiel, autrement dit qu’elles
sont des structures d’existence, des structures anthropologiques.
C’est ainsi que dans une conférence donnée en 1932, « Le problème
de l’espace en psychopathologie » [6], Binswanger montre qu’à côté
de l’espace homogène et « orienté » de la physique et de la
géométrie, l’approche psychopathologique met en évidence « une
forme d’espace spécialisée » qu’il nomme l’« espace thymique »,
lequel renvoie à une appréhension plus originaire de l’espace en
tant qu’il entre en résonance avec la tonalité d’ensemble de
l’existence d’un sujet. On n’a plus affaire à l’espace d’action
vital de l’être-orienté, mais à un espace où « il ne s’agit plus de
buts et de fins pratiques et logiques » et où, pour reprendre
l’expression de Rudolf Hildebrand, citée par Binswanger, cela
revient à se poser la question de l’espace en nous. Dans l’espace
thymique, le Je et le monde forment désormais une unité et
l’approche anthropologique de Binswanger procède au dévoilement
d’une forme d’articulation dialectique de la présence à travers un
ensemble d’oppositions : haut/bas, clair/obscur, éloigné/proche,
ouvert/fermé, avant/arrière, large/étroit, etc. Binswanger précise
que si l’un ou l’autre de ces vecteurs polaires de l’espace
s’émancipe et devient exclusif, l’existence tout entière est vouée
soit à l’affaissement et à la chute, soit à l’ascension et au
décollement.
Lorsque Binswanger analyse dans De la psychothérapie [5] la
possibilité et l’effectivité de l’efficacité thérapeutique, il
rapporte le cas d’une jeune fille atteinte de très intenses crises
de hoquet, à propos de laquelle il précise qu’il l’a d’abord
traitée par la psychanalyse. L’enjeu de ce récit de cas réside dans
le fait que Binswanger ait été amené, en suivant « les exigences de
la situation thérapeutique », à aller contre les avertissements de
Freud en se livrant à un attouchement direct sur la malade : « […]
avec quelle soudaineté s’imposa à nous […] l’inspiration de nous
approcher doucement du lit de la malade, de poser sur son cou les
doigts de notre main droite, et de comprimer si fort la trachée
qu’elle en perdit le souffle et se débattit pour essayer de se
libérer de l’étranglement, et, lorsque la pression se relâcha un
moment, de faire une forte inspiration. C’est ainsi que le hoquet
fut brutalement interrompu pour disparaître complètement après deux
ou trois rechutes, qui furent traitées de la même manière [5]. »
Loin de comprendre l’effet thérapeutique dans les termes d’un
hypothétique devenir-conscient à partir de matériaux inconscients,
pas plus que dans ceux d’un parallélisme ou d’une interaction
psycho-physiques, Binswanger nous invite à demeurer dans la sphère
du vécu corporel, autrement dit dans la sphère de l’existence, et à
« creuser un “tunnel” » sous l’opposition entre physique et
psychique : « […] la malade a dû d’abord être reconduite vers
elle-même à partir de son moi corporel, son moi-corps-vécu,
c’est-à-dire vers la forme jusque-là complètement “refoulée” de
l’existence physique (de l’existence “dans son corps”), afin de
revenir d’abord, à partir de cette forme, “à soi-même [5].” » Ainsi
la conception binswangérienne de l’homme comme « subjectivité »
permet la représentation d’une unité à la fois corporelle et
psychique, qui structure de part en part cette subjectivité et ses
rapports au monde.
Medard Boss : le corps comme existential
Une seconde école de Daseinsanalyse, se différenciant de l’approche
de Binswanger, se développa à Zurich sous l’impulsion de Medard
Boss (1903-1990). Nous noterons que les parcours respectifs de
Binswanger et Boss, même s’ils divergent, partagent cependant un
certain nombre de jalons (entre autres, Freud, Jung, Heidegger). En
1925, M. Boss commence, après ses études de médecine, une analyse
didactique à Vienne avec Freud, qu’il complète à Berlin avec Karen
Horney [9] et poursuivra ensuite à Zurich (auprès de H. Behn
Eschenburg) ; ce fut l’occasion pour lui d’acquérir une
connaissance approfondie, tant sur le plan théorique que
thérapeutique, de la psychanalyse freudienne. Puis Medard Boss se
familiarise avec l’œuvre de Jung, qu’il rencontrera lors d’un
séminaire, deux fois par mois de 1938 à 1948 [9]. En 1949, enfin,
M. Boss rencontre Heidegger, après avoir lu Être et temps durant la
Seconde Guerre mondiale et avoir adressé à Heidegger en 1947 une
lettre dans laquelle il soulignait l’importance de l’œuvre du
philosophe du point de vue de la médecine. S’ensuivra ensuite entre
Heidegger et Boss un dialogue de trente ans. De 1959 à 1969,
Heidegger a tenu plusieurs fois par an des séminaires dans la
maison de Medard Boss, à Zollikon, devant une assistance de
cinquante à soixante-dix étudiants en médecine et jeunes
psychiatres. Ces séances sont consignées dans les Zollikoner
Seminare [13], ouvrage édité par Medard Boss en 1987, comprenant
les protocoles des séminaires, corrigés de la main de Heidegger,
les sténogrammes des entretiens de Heidegger avec M. Boss entre
1961 et 1972 ainsi que leur échange de lettres de 1947 à 1971.
Pendant longtemps, M. Boss pratique la psychanalyse classique, mais
sous l’influence d’abord de la psychiatrie daseinsanalytique de
Binswanger, puis de la lecture d’Être et temps il inscrit sa
réflexion de médecin et de psychothérapeute dans l’éclairage direct
de la philosophie de Heidegger. Il fonde (avec Gion Condrau)
la Société suisse de Daseinsanalyse en 1970, et en 1971 l’Institut
zurichois de psychothérapie daseinsanalytique et de
psychosomatique.
Dans sa reformulation d’une approche daseinsanalytique de la
médecine et de la psychopathologie, M. Boss a en quelque sorte
bénéficié de l’« erreur » de Binswanger, auquel Heidegger
reprochait, dans les Zollikoner Seminare, d’avoir fondé son analyse
psychiatrique du Dasein sur une « totale mécompréhension de sa
pensée » [13] en confondant les thèses ontologiques d’Être et temps
avec les « choses ontiques ». Si Binswanger a emprunté aux analyses
de Heidegger « l’être-dans-le-monde », il n’a pas pour autant
aperçu que ce dernier trouvait son fondement dans la «
compréhension de l’être » et n’a pas pris la mesure de la fonction
ontologique de l’« analytique » du Dasein de Heidegger (séance du 8
mars 1965) [13]. En conséquence, aux yeux de Heidegger, la
Daseinsanalyse de Binswanger ne saurait prétendre au statut d’une
véritable « analyse du Dasein » [13] : elle reste une
interprétation existentielle du « Dasein de fait » (séance du 30
novembre 1965) [13], qui méconnaît la différence ontologique. En
revanche, Heidegger accorde à la lecture que M. Boss fait de son
maître ouvrage une totale confiance, ce qui fait de M. Boss
l’authentique disciple de Heidegger dans le champ de la
psychopathologie, le seul qui ait mis au principe de son
investigation des phénomènes psychopathologiques une véritable «
compréhension de l’homme selon la philosophie du Dasein » [8].
Aussi le principe central de la psychiatrie «
psycho-phénoménologique » de Boss pourrait-il être résumé par cet
énoncé emprunté aux Zollikoner Seminare : « la question de l’homme
n’est pas une anthropologie ».
Je n’entrerai pas ici dans le détail de l’analyse du rapport
Boss/Heidegger, qui s’organise pour une grande part autour du
traitement philosophique de la question de la thérapie, et dont les
Zollikoner Seminare donnent un large aperçu, mais je retiendrai
simplement quelques fils conducteurs. Ce qui avait
particulièrement retenu l’intérêt de Boss lors de sa première
lecture de Sein und Zeit, c’est ce que Heidegger nomme la «
sollicitude devançante » (vorausspringende Fürsorge), une
sollicitude qui se porte au-devant de l’autre « non point pour lui
ôter le “souci”, mais au contraire et proprement pour le lui
restituer », écrit Heidegger dans le § 26 d’Être et temps – de
manière à lui permettre de forger par lui-même sa réponse –,
sollicitude dans laquelle Boss aperçoit la description de la
relation thérapeutique idéale en tant que pratique de délivrance
(Heidegger parle également de « sollicitude devançante-libérante
»). Ce mode de la sollicitude se distingue de l’autre extrême
que représente la « sollicitude substitutive » (einspringende
Fürsorge), laquelle se substitue à l’autre avec pour conséquence
d’être « dominatrice » (beherrschend) au lieu d’être émancipatrice
dans la mesure où elle risque d’induire dépendance et
assujettissement. De très nombreuses pages des Zollikoner
Seminare sont consacrées à discuter cette thématique de la
sollicitude afin de déterminer quelle est la juste posture de la
relation thérapeutique – que Heidegger propose d’ailleurs de mettre
en parallèle avec la relation pédagogique : une situation humaine
caractérisée par l’« être-ensemble », le Mitsein, du médecin et du
patient, une pratique de « délivrance » qui consiste à «
laisser-être » l’autre comme « souci authentique » plutôt que de se
substituer à lui en lui faisant violence.
Dans les Zollikoner Seminare, le thème du corps humain revient
de manière récurrente : Heidegger répond ainsi au reproche que lui
avait fait Sartre de n’avoir écrit dans Être et temps que quelques
lignes sur le corps propre (Leib) en même temps qu’aux
interrogations de ses interlocuteurs du monde médical. Heidegger
refuse la distinction sartrienne entre mon corps pour moi-même et
mon corps pour autrui, car à ses yeux, en prenant le point de vue
de l’autre sur son corps, on le réduit au « manipulable » (zum
Vorhandenen). Il examine le corps propre dans son opposition
au corps considéré comme objet organique des sciences naturelles :
faire exister son corps appartient à l’être-au-monde, mais cet
être-au-monde ne s’épuise pas dans l’existence corporelle. Ainsi le
corps humain « remplit un espace » (Séance du 11 mai 1965) [13],
tandis que, considérés comme objets anatomiques et physiologiques,
l’organisme et les organes ne sont que des choses dans l’espace.
La distinction importe particulièrement à partir du moment où
l’enjeu est de comprendre le patient dans son corps et dans son âme
souffrants et où le corps est pensé par Heidegger dans la dimension
où celui-ci, oublié comme organisme, opère comme ouverture au
monde.
On ne sera donc pas étonné de voir Medard Boss consacrer deux
ouvrages à la médecine psychosomatique : en 1954, son Introduction
à la médecine psychosomatique (traduite en français en 1959) ; en
1978, Praxis der Psychosomatik. L’Introduction à la médecine
psychosomatique vise à porter sur la maladie en tant qu’elle est
réinsérée dans « l’aspect global de l’existence humaine » [8] un «
regard nouveau » : celui de la « philosophie du Dasein ».
La première partie de l’ouvrage sert d’introduction théorique
visant à réassurer les fondements de la psychosomatique sur la base
d’une redéfinition des rapports psyché-soma à partir d’une
récusation de principe de la « dualité de l’être humain » [8]. Dans
cette perspective, une place nouvelle est accordée au corps, plus
exactement à la notion de corporéité, à la lumière de « l’unité
essentielle et originelle du Dasein » posée par Heidegger : «
Domaine dont le Dasein resterait aujourd’hui toujours propriétaire,
le corps représente un des lieux de passage pour la réalisation de
nos rapports avec le monde, rapports qui constituent l’existence
[…] Toujours plus impérieusement, cette unité essentielle du Dasein
rappelle à l’ordre les physiciens modernes [8]. »
Le questionnement de M. Boss est aussi, comme celui de L.
Binswanger, d’ordre épistémologique : il s’agit, d’une part, de
tirer la pensée médicale de l’impasse où l’a mise la théorie
cartésienne du dualisme âme-corps, et, d’autre part, de lever la
soumission dans laquelle la biologie et la pensée médicale
contemporaines se tiennent à l’égard de l’« esprit technique » et
de la domination de la pensée mécaniste dans les sciences de la
nature – problématique largement influencée par les thèses de
Heidegger sur la technique –, afin de « progresser vers une pensée
plus proche de l’homme et de sa corporéité » [8]. Si Freud a
indiscutablement enrichi le « secteur organo et psychonévrotique
d’une méthode thérapeutique extrêmement féconde : la psychanalyse »
[8], en ce qui concerne notamment les affections hystériques et
organo-névrotiques qui échappent particulièrement à l’esprit
technique de la médecine traditionnelle, il n’échappe pas pour
autant à la critique de M. Boss en raison de son modèle causaliste
d’interprétation. Tout comme l’interprétation en termes de
psychogenèse, en tant qu’elle reconduit au clivage
corps-esprit.
Un long passage polémique (le chapitre II de la deuxième partie
: « La conception de l’homme et de son corps selon la philosophie
du Dasein et comparée aux thèses de la “phénoménologie
existentielle” moderne ») est également dirigé contre la
phénoménologie existentielle, française en particulier –
De Wahlens, Sartre, Merleau-Ponty, Ricœur. Pour M. Boss, une
conception ontologique inadéquate du corps conduit ces auteurs,
quelque différents qu’ils soient les uns des autres, « à placer le
Dasein à un endroit de l’espace : celui du corps » [8]. Mais la
conception existentielle que se font ces phénoménologues de
l’être-dans-le-monde ne correspond pas, selon Boss, à la
signification que Heidegger donne à ce terme et constitue à ce
titre une méprise dans la mesure où ces philosophes tendent à ses
yeux vers une conception instrumentale du corps, y compris du corps
vécu. Il faut bien plutôt viser, dans le sillage d’Être et
temps, une appréhension existentiale de la corporéité : c’est mon
existence, mon originel être-au-monde qui me procure ma corporéité.
Le corps humain n’est pas seulement corps vécu et la «
perspective du Dasein » nous apprend que la corporéité humaine est
« une sphère même de l’existence, celle qui s’actualise de manière
“physique” ou “somatique” » [8].
M. Boss est ainsi amené à s’écarter des conceptions assimilant
le symptôme psychosomatique à une forme singulière de langage du
corps (Organsprache), à l’instar des symptômes hystériques, qui
amènent à considérer le corps humain comme une somme de parties,
d’objets organiques plus ou moins reliés entre eux, et choisit
d’interpréter le symptôme dans les termes d’une privation de la «
liberté de s’ouvrir au monde selon toutes ses possibilités » : «
Alors ses relations, ne pouvant s’actualiser normalement se
rabattent sur les sphères sombres et muettes de l’existence,
dépourvues de paroles et de pensées, sur le domaine de la
“corporéité” avant tout. […] Ainsi prise dans l’enlisement
intracorporel d’un mode de relation à autrui et au monde, réduite à
la seule corporéité, l’existence apparaît toujours plus sous un
aspect pathologique et anormal : comme enflure, inflation et
défiguration de cette corporéité. […] Les régions corporelles
du Dasein manifestant des troubles sont uniquement et toujours
celles qui apparaissent de façon immédiate à la relation au monde
pathologiquement interrompue. Celle-ci est elle-même ces régions
somatiques [8]. » Ainsi le cas d’une de ses patientes, Mme M. K.,
que M. Boss expose longuement dans le chapitre IV de la deuxième
partie de son ouvrage présente brillamment un ensemble de
glissements successifs dans une variété de troubles
psychosomatiques (du jeûne systématique et d’une phase d’anorexie
mentale à la gloutonnerie et à l’obésité), que Boss interprète
comme la « réalisation, l’“événement” d’une seule et même
existence, d’un seul et même état d’âme dans les deux sphères
d’actualisation du Dasein physique et psychique » [8].
Les phénomènes psychosomatiques sont ainsi resitués dans le
cadre plus général de l’existence et ce qui prime, pour M. Boss,
dans les affections psychosomatiques, c’est l’attention à un mode
particulier d’être-dans-le-monde-avec-autrui. Ce mode d’être
est certes « enlisé » dans le corps mais c’est toujours la même
existence qui s’actualise dans des zones distinctes du Dasein,
aussi bien dans la crampe asthmatique des bronches que dans les
symptômes allergiques de la peau, dans l’hypertension essentielle
ou idiopathique que dans les affections chroniques du tube
digestif. Le trouble intervient dans le corps, « médium
somatique de l’existence » lorsque la réalisation d’une relation
vitale s’embourbe en lui ou lorsque la réduction du Dasein à une
seule relation surdétermine celle-ci au point que son actualisation
corporelle se fait de manière déséquilibrée. Ainsi M. Boss,
décrivant la manière d’être-au-monde du sujet asthmatique, met en
évidence que l’asthme répond à « une peur devant le Dasein au sein
d’un monde sans protection […], peur qui trouve son incarnation
dans l’arrêt du souffle » [8].
L’originalité de M. Boss réside peut-être principalement dans
cette nouvelle centration des phénomènes psycho-somatiques,
caractéristique de l’orientation phénoménologique telle que
Heidegger la définit : la dichotomie âme-corps y disparaît au
profit d’une conception existentiale du symptôme. Ce qui n’est
pas sans implications quant au processus thérapeutique qui doit
tendre à une « conversion », à créer un changement de climat, de
milieu (Umstimmung), propre à arracher le sujet à son état d’âme
morbide. Même si le transfert constitue un passage obligé, ce qui
prime c’est la « libre relation » entre, d’une part, un patient
originairement ouvert au monde et à l’altérité, mais névrotiquement
restreint dans ses possibilités existentielles, et un thérapeute
qui dispose d’une liberté plus grande et de possibilités
existentielles plus ouvertes.
Références
1 Binswanger L. Le Rêve et l’existence. Paris : Desclée
de Brouwer, 1954.
2 Binswanger L. Le Cas Suzanne Urban. Étude sur la
schizophrénie. Paris : Desclée de Brouwer, 1957.
3 Binswanger L. Einführung in die Probleme der allgemeine
Psychologie. Amsterdam : E. J. Bonset, 1965.
4 Binswanger L. Analyse existentielle et psychanalyse
freudienne. Discours, parcours et Freud. Paris : Gallimard, coll. «
Tel », 1970.
5 Binswanger L. Introduction à l’analyse existentielle.
Paris : Minuit, 1971.
6 Binswanger L. Le Problème de l’espace en
psychopathologie. Toulouse : Presses Universitaires du Mirail,
1998.
7 Binswanger L. Sur la fuite des idées. Grenoble :
Jérôme Millon, 2000.
8 Boss M. Introduction à la médecine psychosomatique.
Paris : PUF, 1959.
9 Burston D, Frie R. Psychotherapy as a Human Science.
Pittsburgh : Duquesne University Press, 2006.
10 Foucault M. L’histoire de la psychologie de 1850 à 1950.
In : Huisman D, Huisman A, eds. Histoire de la
philosophie européenne, tome II : tableau de la philosophie
contemporaine. Paris : Fischbacher, 1957.
11 Freud S, Binswanger L. Correspondance 1908-1938.
Paris : Calmann-Lévy, 1995.
12 Heidegger M. Être et temps. Paris : Authentica,
1985.
13 Heidegger M. Zollikoner Seminare. Frankfurt am
Main : Vittorio Klostermann, 2006.
14 Jaspers K. Psychopathologie générale. Paris : Felix
Alcan, 1928.
15 Jaspers K. Autobiographie philosophique. Paris :
Aubier, 1963.
16 Minkowski E. Le Temps vécu : études phénoménologiques et
psychopathologiques. Paris : PUF, 1995.
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