ARTICLE
Auteur(s) : Dominique
Wintrebert
Définition de l’hypocondrie
Posant depuis toujours l’énigme du lien psyché-soma, l’hypocondrie
se tient au carrefour de la médecine avec la philosophie. Bien
au-delà des patients, elle interroge chacun d’entre nous sur son
rapport avec son corps et son être mortel. Elle concerne en effet
la réalité la plus intime, la plus secrète de notre corps : la
sphère des viscères. Et l’on est surpris de constater le peu de
place que lui consacrent les manuels de psychiatrie.
Rangée par Guelfi dans « les pathologies émotionnelles à
traduction somatique » [1], et par le DSM-IV parmi les troubles
somatoformes, soit les symptômes physiques que n’expliquent ni une
affection médicale, ni un autre trouble psychiatrique,
l’hypocondrie est définie par le Petit Robert comme un « état
d’anxiété habituelle et excessive à propos de la santé ». [2] Nous
lui préférons la définition donnée par Nikola Schipkowensky et
citée par Henri Ey dans l’Étude n°17 du formidable ouvrage
récemment réédité par le Cercle Henri Ey, les fameuses Études
psychiatriques : « Estimation péjorative de l’état d’intégrité ou
de santé du corps » [3].
L’hypocondrie toucherait 5 % de la population, se répartissant
équitablement entre les sexes.
Histoire
On attribue à Dioclès de Caryste, élève d’Hippocrate au
IVe siècle avant Jésus-Christ, la première description
de l’hypocondrie. Il en fait un tableau s’apparentant à une
gastrite. Galien lui reprochera d’avoir négligé ce qui apparente
l’hypocondrie à la mélancolie : les souffrances de l’âme, et
particulièrement la crainte et la tristesse déjà décrites par
Hippocrate (-460, -377) et rapportées par lui à l’atrabile ou bile
noire. La médecine antique, suivant en cela Hippocrate, pense
en effet qu’un déséquilibre d’une des quatre humeurs (bile jaune,
flegme, sang, bile noire, qui correspondent aux quatre éléments,
aux quatre saisons, à quatre tempéraments), ici, un excès
d’atrabile, a le pouvoir d’attaquer électivement la pensée.
Toute cette partie historique s’inspire pour beaucoup de
l’excellent article [4] de Colette Guedeney et Catherine Weisbrot
de la Monographie de la Revue française de psychanalyse consacrée à
notre sujet. Elles voient dans cette circulation des humeurs
l’amorce de la notion de cénesthésie qui ne verra le jour qu’au
XIXe siècle [5]. L’hypocondrie, selon cette conception,
est une maladie organique, le désordre de l’âme étant second, pour
n’être que la conséquence de celui qui affecte les humeurs, même si
Hippocrate, très attentif aux sphères affective et intellectuelle
peut également soutenir que « la tension de l’esprit peut mener à
l’idée fixe ». Appelons cela « se faire du mauvais sang ». Jackie
Pigeaud considère qu’Hippocrate fait un coup de force en imposant
le cerveau comme lieu de la pensée. Démocrite (-460, -370), son
contemporain, pense, lui, que c’est l’âme qui tourmente le corps et
le rend malade [6]. Trouvons-y le reflet de nos débats
contemporains sur la causalité de tels troubles, la sérotonine
pouvant passer pour une variante moderne sophistiquée de
l’atrabile.
Le regretté Georges Lantéri-Laura nous dirait que les paradigmes
abandonnés continuent de courir dans les dessous. Constatons que,
déjà à cette époque, et jusqu’à Pinel, l’hypocondrie se mélange
jusqu’à se confondre avec la mélancolie, ce que la théorie des
humeurs facilite, mais aussi parce que la clinique de la mélancolie
l’autorise, nous y reviendrons.
Au Moyen Âge, l’hypocondrie perd son « h » et entre dans la
langue commune. Assimilée à l’acedia (la paresse), la mélancolie
devient, par l’influence croissante du christianisme, un péché
contre la religion [7]. Le tempérament hypocondriaque est
placé sous l’influence de Saturne, « un Dieu fort inquiétant »
comme nous le chantait Brassens.
Peu avant sa mort (1673), Molière écrit sa dernière pièce, Le
Malade imaginaire. Cette œuvre, plus tragique que bouffonne dépeint
avec une ironie féroce les relations entre un hypocondriaque et un
médecin qui n’a que faire des douleurs de son patient. C’est une
nouvelle ère qui s’ouvre, la médecine se piquant de trouver la
localisation des maladies, ce que souligne la fameuse réplique « le
poumon ! ». On sait moins que Le Misanthrope avait pour sous-titre
L’Atrabilaire amoureux.
En 1770, Boissier Sauvages de la Croix, dans sa nosographie
méthodique, sépare hystérie et hypocondrie, cette dernière n’étant
« qu’un égarement pur et simple de l’esprit, compromettant l’état
organique surtout par l’abus des remèdes et par les exagérations
des régimes auxquels sont entraînés les hypocondriaques » [8].
Retenons l’idée intéressante de cet aliéniste : l’hypocondrie,
qu’il classe dans les vésanies, serait une hallucination de l’homme
sur sa propre santé. Apparaît avec lui la distinction entre
hypocondrie simple et hypocondrie délirante [9]. C’est à cette
époque que la théorie des humeurs laisse la place aux affections du
système nerveux. C’est également à cette époque que naît la notion
de cénesthésie dans le champ de la neurologie, notion dont les
aliénistes vont s’emparer.
Pinel classe l’hypocondrie parmi les névroses, c’est-à-dire des
affections du système nerveux, sans inflammation, ni lésion de
structure et sans fièvre. Il est, pour lui, « très difficile
de ne pas la confondre avec l’hystérie et la mélancolie » [10].
Esquirol la rangera, lui, dans la classe des lypémanies,
l’associant définitivement à la dépression. Progressivement,
l’hypocondrie majeure va être démembrée au fur et à mesure que la
nosographie des délires s’affine, devenant un thème de délire comme
un autre, tandis que l’hypocondrie mineure est assimilée à la
neurasthénie.
Jean-Pierre Falret, un des aliénistes les plus clairvoyants, et
notamment le découvreur de la psychose maniaco-dépressive qu’il
appela « Folie circulaire », crée le terme d’hypocondrie morale
pour parler du tableau présenté par les mélancoliques sans délire :
« … ils ne pourront jamais retrouver leurs facultés perdues […] ils
regrettent leur intelligence évanouie, leurs sentiments éteints,
leur énergie disparue […] ils prétendent qu’ils n’ont plus de cœur,
plus d’affection pour leurs parents et leurs amis, ni même pour
leurs enfants [11]. »
Le syndrome de Cotard, qualifié par celui-ci de délire
hypocondriaque et complication de la mélancolie en 1880, avant
d’être décrit en 1882 sous la forme aujourd’hui universellement
connue comme « délire des négations », n’est que l’accentuation de
cette hypocondrie morale et sa généralisation de l’esprit au corps
lui-même [12].
La création du terme de sinistrose par Brissaud en 1908 [13] va
permettre de désigner un tableau auquel sont conduits certains
hypocondriaques procéduriers.
Dupré classe l’hypocondrie dans le 1er groupe de sa
classification de 1919 : celui des déséquilibres de la sensibilité
physique. Il met un accent sur les cénestopathies en tant qu’«
hallucinations de la sensibilité commune » [14].
Ajoutons que S. Follin et J. Azoulay opposent en 1961
l’hypocondrie cum materia, perception anormale de troubles
corporels réels, et l’hypocondrie sine materia. Ils signalent
l’aspect de quasi-délire à deux que peut prendre la relation
médecin-malade dans certaines situations [15].
Terminons ce rapide panorama en pointant l’hypocrisie moderne
qui consiste pour beaucoup de nos confrères à qualifier de «
fonctionnels » ou « d’anxieux constitutionnels » ces troubles
hypocondriaques, troubles « hypo » comme les nomment les patients
sur les forums Internet, cette apocope rendant plus justement
compte de ce qui, en dessous, « hypo », motive lesdits
troubles.
La discussion cum ou sine materia
C’est une fameuse controverse : existe-t-il une « épine irritative
» dans l’organisme qui justifierait la sensation ou pas ? Est-ce au
départ une sensation parfaitement anodine auquel l’hypocondriaque
prête un contenu extravagant ? Est-ce une hallucination
cénesthésique ? Il nous semble que cette discussion prend le
risque de reproduire celle qui fit rage sur la sensorialité des
hallucinations : le malade les entendait-il ou pas ?
La découverte des hallucinations intrapsychiques avait orienté
ce débat avant qu’il fût, à notre sens, définitivement tranché par
Lacan lorsqu’il fit du langage un parasite, ce que l’hallucination
illustrait au mieux. Dans le cas qui nous occupe, ce n’est pas à
partir de la constatation qu’il y a ou pas un trouble physique,
voire une maladie réelle, que nous pouvons nous orienter. Par
ailleurs, il est souvent ardu de savoir si la sensation physique
existe ou si elle est de nature hallucinatoire. Enfin, quand il
existe un trouble somatique identifié, on sait que le vécu
cénesthésique qui accompagne ce trouble est fonction de nombreux
facteurs chez tout un chacun.
Parfois la maladie crainte se déclare comme si l’hypocondrie
avait eu une valeur prémonitoire. Dans certains cas, l’arrivée de
cette maladie réelle entraîne une amélioration de l’état clinique,
l’ennemi tant redouté étant enfin présent et donnant l’occasion
d’un combat. Dans d’autres, elle vient authentifier la condamnation
à laquelle le sujet se considérait exposé, dans d’autres encore,
elle va nourrir le délire de préjudice, etc. La clinique,
comme toujours, se juge au cas par cas.
Hypocondrie simple ou délirante
Cette formulation nous semble mal choisie, bien qu’elle figure
comme telle dans le corpus psychiatrique. Qui dit hypocondrie, à
notre sens, dit délire. Il y a la sensation cénesthésique –
qui peut être très discrète, voire imperceptible –, ou
l’hallucination cénesthésique, et la conviction qui se greffe
dessus : que cette sensation est l’indice du pire. Il s’agira
plutôt de savoir si cette conviction délirante survient dans un
tableau névrotique ou psychotique. C’est ici qu’entre en fonction
le titre que j’ai choisi. Ce qui pourra nous guider, c’est de
pouvoir distinguer s’il s’agit dans ce délire de croyance ou de
certitude. Encore faudra-t-il situer avec précision cette question.
Le sujet psychotique, « même quand il s’exprime dans le sens
de dire que ce qu’il éprouve n’est pas de l’ordre de la réalité,
cela ne touche pas à sa certitude, qu’il est concerné. Cette
certitude est radicale » [16]. En suivant cette indication de
Lacan, nous pourrons déterminer si la sensation cénesthésique est
un phénomène élémentaire pour le sujet ou pas. Il y faut ce
concernement absolument irréfutable qui inclue dans la sensation le
fait qu’elle vise le sujet.
Le névrosé est lui dans une situation de contrainte identique à
celle de tout symptôme : quelque chose de plus fort que soi dont on
se plaint et dont on mesure l’aspect pathologique, mais auquel,
plus mystérieusement on est attaché, comme, par exemple, peut
l’être un obsessionnel à son rituel, étant tout à la fois assujetti
à celui-ci et luttant contre lui.
Dans la névrose obsessionnelle, mais aussi dans certains cas de
psychose, un symptôme très répandu, la nosophobie, souvent à
l’origine de cérémonials de protection est comme l’illustration
d’un temps précédent l’hypocondrie, l’aliénation sans la sensation,
la hantise d’attraper la maladie mortelle et non l’angoisse, voire
la certitude de l’avoir contractée. Le névrosé hypocondriaque
sait que c’est absurde, il accepte d’en rabattre concernant les
phénomènes dont il est la proie. Il se laisse rassurer à
l’occasion par les résultats positifs d’un examen jusqu’à rebondir
de plus belle. L’aspect compulsif, l’anxiété qui l’accompagne, les
rituels de réassurance nous semblent établir un assez juste
parallèle. Ainsi, cette femme, qui se rend chez son dermatologue et
fait vérifier un à un ses grains de beauté, puis sort rassurée du
cabinet du médecin qui n’a rien trouvé d’alarmant, jusqu’au moment
où saisie par le doute, elle se dit qu’il y en a un qui a échappé
au contrôle, que c’est justement celui-là…
Nous pensons également qu’une partie conséquente de ce qui se
présentait à l’époque freudienne sous forme de conversions
hystériques s’est déplacée avec les avancées du discours de la
science dans le champ de la cénesthésie et de ses troubles.
L’hypocondrie comme symptôme
Partant de l’idée que l’hypocondrie est un symptôme
trans-structural qui peut survenir dans toutes les pathologies,
nous avons à cœur de rappeler ici une orientation qui nous semble
trop peu partagée aujourd’hui : le symptôme remplit toujours une
fonction dans une économie subjective. Ce symptôme dont le
sujet se plaint, nous postulons qu’il y est attaché sans pouvoir se
le dire pour des raisons qui lui échappent et que nous devrons
conjecturer.
Nous donnerons plus loin des éléments de psychopathologie qui
permettent d’éclairer certaines de ces raisons. Mais, nous pouvons
déjà avoir l’idée qu’une hypocondrie peut être une solution pour
certains cas de psychose au sens où la sensation vient fixer
quelque chose dans le corps, au même titre, pour établir un
parallèle, que la phobie permet, en fixant l’angoisse d’ordonner un
monde.
Nous devons également, en mettant l’accent sur la promesse de
catastrophe implicite au phénomène hypocondriaque (plutôt le cancer
chez les femmes, plutôt l’accident cardiaque chez les hommes), nous
dire que la sensation hypocondriaque donne du grain à moudre au
sentiment inconscient de culpabilité et au besoin de punition qui
en est la conséquence. Citons Freud ici : « L’importance pratique
de cette trouvaille ne le cède en rien à son importance théorique,
car ce besoin de punition est le pire ennemi de notre effort
thérapeutique. Il est satisfait par la souffrance qui est liée
à la névrose et qui s’accroche, pour cette raison, à l’état de
maladie [17]. »
Diagnostic différentiel
L’hypocondrie peut être l’essentiel du tableau clinique ou
s’agréger à tout type de pathologie, mais on la distinguera
d’autres tableaux cliniques.
Elle est différente de la conversion hystérique en raison de
trois critères principaux : Il n’y a pas la belle indifférence
mais au contraire une souffrance entraînant une préoccupation
exagérée, la signification symbolique du phénomène hypocondriaque
est difficile à cerner, la conversion enfin altère les fonctions
corporelles.
L’hypocondrie peut être une forme évolutive d’une névrose
d’angoisse
L’hypocondrie est à distinguer des convictions délirantes
concernant la forme même du corps, son apparence, et non les
sensations corporelles tels que signe du miroir, dysmorphophobie,
transsexualisme, etc.
Nous l’avons par ailleurs déjà différenciée de la
nosophobie.
Il manque la lésion des organes pour en faire un trouble
psychosomatique.
Complications
Nous passerons rapidement sur les conséquences sociales et
familiales de cette affection. L’hypocondriaque n’épuise pas
seulement les médecins, il finit par désespérer ses proches.
Nous évoquerons quatre tableaux évolutifs possibles en cas de
psychose repris de la description qu’en donne Ey dans ses Études
[18].
1. S’il s’agit d’un paranoïaque, la malveillance attribuée à
l’autre va possiblement conduire à l’idée de préjudice avec le
risque d’un tableau de sinistrose. J’ai dû intervenir une fois pour
un patient souffrant d’un cancer de la prostate et qui avait menacé
de mort son cancérologue. C’est ce qu’Henri Ey appelle le délire
hypocondriaque de préjudice corporel (« Étude 17 »,
p. 457).
2. S’il s’agit d’une psychose hallucinatoire chronique, nous
verrons volontiers la sensation cénesthésique donner la matrice
d’un délire de possession, et on peut ranger dans ce créneau le
syndrome d’Ekbom, ces malades persuadés d’avoir des bestioles sous
la peau et qui vont consulter les dermatologues, mais aussi les
démonopathies, lycanthropies et autres possessions en tous genres.
Ey appelle cette catégorie le délire de possession, de zoopathie et
de grossesse.
3. Dans le registre mélancolique, nous devons faire une place à
part au syndrome de Cotard. Ey le range dans une troisième
catégorie : le délire hypocondriaque de transformation corporelle
où l’on trouvera négation d’organes, métamorphoses touchant au vécu
corporel (os en bois, cœur en caoutchouc, corps en carton, etc.),
mais aussi cadavérisation et pourriture mettant à nu
l’identification mélancolique au déchet.
4. Dernière variété, le délire hypocondriaque d’agression
corporelle. Il s’agit de sensations en règle proprioceptives
vécues hallucinatoirement et projetées par les patients sur le
monde extérieur. On les martyrise, ils sont sujets d’expérience,
objets de sévices. Abraham décrit un cas très éclairant de cet
ordre.
Henri Ey signale qu’on trouve ce type de troubles y compris chez
les épileptiques et les déments, autant dire chez tout un
chacun.
Théories causales
Le temps manquant pour passer en revue les différentes théories,
nous évoquerons certaines très succinctement pour nous attarder sur
celles de Freud et donner un point de vue lacanien dont j’espère
qu’il vous aidera à situer logiquement de quoi il retourne.
Les théories mécanicistes
Elles considèrent qu’il s’agit d’un trouble basal à situer soit du
côté de la perception, soit de la somatognosie ou encore de la
sensibilité protopathique. Elles reposent sur l’idée d’une lésion :
elles sont cum materia. Prenons l’exemple des troubles
cérébro-spinaux de la sensibilité. On rendra compte du délire de
négation par un défaut d’affichage cérébral des zones considérées.
Les lésions du Tabès ont inspiré une conception spinale
aujourd’hui abandonnée. On a aussi imaginé des algies viscérales
réflexes, notamment du système sympathique, mais cette conception
n’est plus retenue aujourd’hui. Enfin, on s’est inspiré des
théories du schéma corporel (Paul Schilder) soit en l’hypostasiant
dans un syndrome cortical, soit en imaginant des fixations à des
stades précoces du modèle postural du corps.
Des modèles psychogénétistes
Ils sont, eux, plutôt sine materia. Pour Dubois de Berne, le
ressort de l’hypocondrie est une sorte d’auto-intoxication du sujet
par une idée fixe.
Hesnard, premier psychanalyste français à publier une
observation sur ce thème, recherche la racine inconsciente de
l’hypocondrie. Ferenczi, fidèle à la théorie initiale de Freud fait
de l’hypocondrie une stase de la libido. Mélanie Klein y voit le
mauvais objet introjecté devenu persécuteur. André Green utilise le
concept d’hallucination négative pour en rendre compte.
Pierre Fédida nous intéresse davantage lorsqu’il énonce que
l’hypocondrie tient un rôle pivot entre paranoïa et mélancolie,
qu’elle est une défense contre des menaces de décomposition et de
cadavérisation. Lorsqu’il soutient que l’organe peut jouer « le
rôle de représentant d’un ancêtre absent dont la protection
tutélaire ne serait accordée qu’au prix de cette énigmatique
remémoration constante de la douleur », il est moins convaincant
[19].
Je conseille à ceux qui s’intéresseraient à cette conception de
lire la nouvelle de Poe intitulée La Vérité sur le cas de M.
Valdemar [20]. Lacan s’en sert pour théoriser l’entre-deux-morts
[21].
Les modèles mixtes
Au premier rang d’entre eux l’organo-dynamisme d’Henri Ey entend
protéger la psychiatrie comme branche de la médecine d’une
psychanalyse à l’époque hégémonique, volontiers structuraliste, et
considérée comme négligeant l’ancrage dans l’organisme des troubles
psychiques. Croyant ainsi sauver la psychiatrie, il précipite au
contraire son naufrage dans l’athéorisme anglo-saxon et son
corollaire normatif de rééducation des troubles mentaux. Du moins
est-ce la thèse de Paul Bercherie, dont force est de constater la
pertinence. Par ailleurs, la conférence d’Ey sur l’hypocondrie est
admirable d’érudition, mais il est bien difficile d’y trouver une
logique à même d’éclairer la question.
Nous considérons que le stigmate actuel dans notre champ de
l’organo-dynamisme est le fameux être bio-psycho-social qu’on nous
sert à toutes les sauces, sorte de tautologie oecuménique bien à
même elle aussi de semer la confusion sous prétexte de répondre à
la complexité des phénomènes.
Avec Freud et Lacan
Avec Freud
Il y a trois clés chez Freud qui permettent d’avancer, mais avant
d’y venir, je voudrais vous rappeler sa première théorisation,
quasi mécaniciste, et la bascule que représente la
conceptualisation du narcissisme.
L’hypocondrie est une des trois névroses actuelles avec la
neurasthénie et la névrose d’angoisse. Ces névroses actuelles
sont des pathologies de la libido [22]. La particularité de
ces névroses actuelles est l’absence de conflictualité interne :
elles s’opposent ainsi aux névroses de transfert. Névrose
d’angoisse et hypocondrie sont liées à un excès de libido dû à la
continence sexuelle. Dans l’hypocondrie, l’angoisse qui résulte de
cet excès de libido non satisfaite se fixe sur des sensations
corporelles. La neurasthénie à l’opposé, est une déperdition
de libido causée par la masturbation. Il est remarquable que
ces névroses actuelles soient, chacune, mises en relation avec une
maladie, comme si elles en étaient l’embryon : la névrose
d’angoisse avec l’hystérie, la neurasthénie avec la névrose
obsessionnelle, et l’hypocondrie avec la paraphrénie.
La querelle avec Jung pousse Freud à théoriser le narcissisme et
à s’intéresser de nouveau à l’hypocondrie en en reconsidérant le
mécanisme. Avec l’appui du narcissisme, considéré comme un retour
sur le moi de la libido d’objet sous l’influence de facteurs
extérieurs, Freud va opposer l’angoisse névrotique, liée au
partenaire du sujet et à la libido d’objet, et l’angoisse
hypocondriaque, liée au corps propre et à la libido du moi. Suivons
Freud. Il démarre son étude sur le narcissisme par la
constatation que, dans la psychose, on trouve conjugué le délire de
grandeur – la mégalomanie – et le fait de se détourner du monde
extérieur [23]. Il en déduit que la libido retirée du monde
extérieur a été apportée au moi. Il poursuit : «
L’hypocondriaque, comme la maladie organique – celle-ci avec une
évidence particulière –, retire intérêt et libido des objets du
monde extérieur et concentre les deux sur l’organe qui l’occupe
[24]. » Le modèle de l’organe douloureusement sensible, c’est
l’organe génital en état d’excitation.
Donc, première clé, il y a l’excitation dont le modèle est la
turgescence pénienne. Deuxième clé, cette excitation qui a fait
retour sur le corps propre peut se déplacer selon la grammaire des
pulsions, l’érogénéité devenant le caractère de tous les organes.
Troisième clé, Freud est conduit à la théoriser une fois posé le
narcissisme : c’est la pulsion de mort. Certains patients ne
veulent pas guérir, ils ont un besoin inconscient de punition : «
Les personnes chez qui ce sentiment de culpabilité inconscient est
hyperpuissant se trahissent dans le traitement analytique par la
réaction thérapeutique négative, si fâcheuse pour le pronostic
[25]. » Sans cette troisième clé, l’aspect central de la
phénoménologie de l’hypocondrie – la condamnation – resterait
obscur.
Avec Lacan
Pour parler de cette excitation libidinale qui fait retour sur le
corps propre, Lacan invente le terme de jouissance.
La jouissance subsume plaisir et déplaisir. Elle rend compte
du fait clinique choisi par Freud comme un des trois exemples pour
postuler la pulsion de mort : la réaction thérapeutique négative.
On peut souffrir d’un symptôme, s’en plaindre et ne pas vouloir en
être débarrassé.
Posons que le symptôme est ce qui dérange le silence du corps.
La condition pour que la santé soit le silence des organes,
c’est que le corps soit débarrassé de la jouissance, « que la
libido n’envahisse pas le champ perceptif ». [26] Le corps
doit devenir un désert de jouissance. Eh bien, c’est ce qu’opère la
castration freudienne : elle extrait l’objet et appareille le corps
à cet objet désormais perdu. C’est ce que Freud appelle libido
d’objet en l’opposant à la libido narcissique. Et du même pas, la
castration, lorsqu’elle opère, donne une signification phallique à
la jouissance.
Identifions donc l’angoisse hypocondriaque, la cénestopathie, à
un phénomène de jouissance, à une faillite de cette opération de
nettoyage qu’est la castration symbolique. Cette jouissance, avec
son critère de déplaisir qui peut aller jusqu’à l’impossible à
supporter et pousser au passage à l’acte, est désarrimée du
symbolique tout en étant un formidable appel à des contenus de
pensée. C’est ici que vont se greffer les significations
délirantes, fournissant des raisons imaginaires à ce qui n’en a
pas, permettant par là même une certaine pacification de
l’excitation corporelle.
Nous proposons d’organiser à grands traits ces significations
délirantes selon trois axes.
1. Dans le premier, qui suit l’apparentement de toujours de
l’hypocondrie à la mélancolie et la belle invention par Falret de
l’hypocondrie morale, nous aurons comme axe la culpabilité
délirante et son corollaire de punition méritée. Disons, la
pathologie du surmoi. On pourrait y voir une modalité de
persécution du sujet par son propre corps.
2. Dans le second, référé à la paranoïa, nous pourrons ranger
sous la bannière du préjudice et de la malveillance de l’Autre tous
ceux qui par le biais d’un mécanisme de projection imaginaire, au
lieu de prendre la faute sur eux, dans le cas précis sur leur
corps, la projettent sur le monde extérieur.
3. Dans le troisième enfin, celui de la schizophrénie, nous
aurons ceux dont la structure de langage est tellement désorganisée
qu’ils n’arrivent pas davantage à structurer leur corps qu’à
construire un délire systématisé qui les protégerait de l’invasion
de jouissance.
Voilà donc le jardin à la française que nous vous proposons pour
loger ces phénomènes hypocondriaques qui n’épargnent personne,
Freud le premier, qui soulignait la « lucidité » du mélancolique et
qui témoigne dans ses lettres d’une lutte pour pouvoir se
soustraire lui-même à l’hypocondrie. Alors, me direz-vous,
sommes-nous tous des victimes potentielles de ce type de
préoccupation ? Eh bien non, il y a un tableau clinique qui
pourrait incarner l’exception qui confirme la règle. Pas
d’hypocondrie dans ce tableau, pas de culpabilité, pas de
condamnation, l’euphorie règne en maître. Vous l’avez reconnu,
c’est l’état maniaque. Mais, asymptotiquement, ne pourrait-on
considérer que c’est au contraire l’acmé de l’hypocondrie : le
maniaque n’est plus qu’excitation et la condamnation est passée
dans le réel. À force de brûler ses vaisseaux, l’urgence médicale,
véritable ici, n’est pas loin.
Références
1 Guelfi, et al. Psychiatrie. Paris : PUF, 1987.
2 Le Nouveau Petit Robert. Paris : Dictionnaires
Le Robert, 2001.
3 Ey H. Conférence n°17, « Hypocondrie ». In Études
psychiatriques, volume II. Paris : Crehey, 2006 p. 454.
4 Guedeney C, Weisbrot C. « L’histoire de l’hypocondrie ». In
Aisenstein M, Fine A, Pragier G (dir.) Monographies de la Revue
française de psychanalyse, « l’hypocondrie ». Paris : PUF, 1995 :
29-49.
5 Ibid. p. 33.
6 Ibid. p. 37.
7 Ibid. p. 38.
8 Ibid. p. 43.
9 Ibid. p. 43.
10 Ibid. p. 44.
11 Cité par Cotard dans son texte de 1882, « Le délire des
négations. In Jacques Postel (dir.). Textes essentiels de la
psychiatrie. Paris : Larousse, 1994.
12 Ibid. p. 311-28.
13 Guedeney C, Weisbrot C. « L’histoire de l’hypocondrie ». Op.
cit. p. 48.
14 Dupré E. « Les déséquilibres constitutionnels du système
nerveux ». In Textes essentiels de la psychiatrie. Paris :
Larousse, 1994.
15 Follin S, Azoulay J, cité par Guedeney C, Weisbrot C. «
L’histoire de l’hypocondrie ». Op. cit..
16 Lacan J. Le Séminaire, Livre III, « Les psychoses ».
Seuil, 1981.
17 Freud S. « Angoisse et vie pulsionnelle ». In Nouvelles
conférences d’introduction à la psychanalyse. Paris : NRF,
Gallimard, 1984 p. 146.
18 Ey H. Op. cit. p. 457-8.
19 Fédida P. « L’hypocondriaque médecin ». In Monographie de la
Revue française de psychanalyse. Paris : PUF, 1995.
20 Poe E.A. « La Vérité sur le cas de M. Valdemar ».
In Histoires extraordinaires. GF-Flammarion, 1965.
21 Lacan J. Le Séminaire, Livre II, « Le moi dans la
théorie de Freud et dans la technique de la psychanalyse.
Paris : Seuil, 1978.
22 Freud S. Manuscrits B (1893) et K (1896). In La Naissance de
la psychanalyse. Paris : PUF, 1956. « Les psychonévroses
de défense » et « Nouvelles remarques sur les
psychonévroses de défense ». In Névrose, psychose et
perversion. Paris : PUF, 1973, par exemple.
23 Freud S. « Pour introduire le narcissisme ». In La
Vie sexuelle. Paris : PUF, 1977 : 82.
24 Ibid. p. 89.
25 Freud S. « Angoisse et vie pulsionnelle ». In
Nouvelles conférences d’introduction à la psychanalyse. Paris :
NRF, Gallimard, 1984.
26 Miller JA. « Les prisons de la jouissance ». In À
quoi sert un corps ? La Cause freudienne n° 69. Navarin,
2008.
|