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Revoir l’organisation des soins


l'Information Psychiatrique. Volume 85, Numéro 1, 3-8, Janvier 2009, Éditorial

DOI : 10.1684/ipe.2009.0422


Auteur(s) : Thierry Trémine , .

ARTICLE

Auteur(s) : Thierry Trémine

Sécuritaire versus communautaire

C’est ainsi : un président de la république peut juger indigne que la presse et certaines organisations de médecins fassent état du décès d’un patient pour relever les difficultés d’admission en réanimation un jour de fin d’année, mais ce même président peut s’emparer d’un événement meurtrier impliquant un malade mental pour faire une déclaration jetant la confusion dans l’opinion sur ce qu’est la psychiatrie publique en France. Ce même président peut recevoir quelques éminents confrères, tous tendus vers les mêmes objectifs humanistes et faire voter le même par un amendement budgétaire aux fins des chambres d’isolement, bracelets, murs, etc. Eux sont soignants, lui est ministre de l’Intérieur, semble-t-il dire. Quant au ministre de la Santé, existe-t-il encore ?

Une presse à scandale, dans laquelle on retrouve pêle-mêle les télévisions, certains quotidiens comme Le Figaro, peuvent se répandre largement sur « un schizophrène dangereux en cavale » sans aucune dignité ni respect de la personne, alors que d’autres médias (Cécile Prieur – Le Monde –, Éric Favereau et Laure Espieu – Libération –, entre autres) peuvent faire état des véritables difficultés actuellement rencontrées par la psychiatrie de secteur dans des dossiers construits et documentés, abordant la complexité du problème.

Appel à la dignité un jour, déclarations intempestives un autre, tolérance zéro, sécuritaire, faillite économique des hôpitaux, erreurs médicales, tout se mélange pour venir se jeter sur la scène dans une ambiance délétère, sur fond de crise économique et d’effondrement du welfare.

Devant l’accumulation des nuages, des figures du pathologique grossissent le flot des indésirables déjà connus. Alors, il faut aller au plus court, les murs au détriment des choix communautaires et de la réflexion sur les chances à donner aux patients souffrant de maladies mentales les plus graves.

Il existe déjà des propositions de soins ambulatoires concernant les maladies les plus difficiles, et personne ne s’opposera à une concertation portant sur les comportements dangereux et des patients qui gèrent difficilement leur liberté. Mais tout cela ne peut l’être que dans le cadre de réflexion de fond portant sur les limites que nous avons rencontrées dans la politique d’alternatives à l’hospitalisation, les changements qui se sont opérés dans les capacités d’accueil communautaire, ainsi que celles qui ont affecté plus généralement le corps sociétal. Bref, il faut faire le bilan de ce que la psychiatrie de secteur est devenue en regard de ses objectifs initiaux, de l’évolution des hôpitaux, des changements idéologiques et de l’évolution des patients eux-mêmes1 Car au vu de nos principes fondateurs et de l’état actuel de nos pratiques, une question de reconnaissance et même de légitimité se profile depuis un certain temps.

D’où la psychiatrie de secteur tient-elle sa légitimité ?

Rappelons qu’à l’échelle internationale les premières difficultés de la psychiatrie communautaire comme alternative à la solution asilaire étaient apparues avec l’ultralibéralisme reaganien et la suppression des alternatives communautaires en 1985, largement commentée alors. « The homeless mental ill » avait montré que la rue ou la « sheltarisation » des malades mentaux étaient devenues la norme aux États-Unis, et c’était d’abord un choix politique. Progressivement, nous avons rencontré les mêmes difficultés touchant les pathologies les plus graves, lorsqu’il nous fallait trouver dans la communauté toutes les valences alternatives qu’autrefois l’asile remplissait : occupation, nourriture, logement, travail, sécurité etc. Certains patients extrêmement dépendants de notre propre capacité à répondre à leurs besoins vitaux sont apparus en plein jour dans une détresse absolue ou même un abandon caractérisé. Une grande partie des difficultés les plus importantes surviennent maintenant dans le cadre de sorties d’essai de malades difficiles en rupture de traitement, pour lesquels le dénuement des équipes et l’absence de mobilisation ou de coordination des administrations locales. On rencontre ce curieux phénomène : nos patients sont membres d’une ethnie particulière : ils ne votent pas, ils ne peuvent pas porter plainte et parfois même la police ne les considère pas comme relevant de son ressort s’ils font du tapage. En général, dans une situation économique difficile, on nous a alors chargés de tout, des traitements et de la sécurité des personnes aux besoins vitaux. Et nous ne sommes plus en capacité de le faire. Nous sommes devenus responsables de tout, et il suffit que se produise un drame ou une menace mettant en scène « le schizo-à-la-hache » pour que tous les efforts de déstigmatisation s’évanouissent. On attend le pourrissement…

Mais avons-nous fait, ou pu faire, les efforts de déstigmatisation de la maladie mentale en la prenant en charge jusque dans ses extrêmes difficultés, ou ne nous sommes-nous pas un peu trop délayés dans une certaine conception de la « santé mentale » ?

Il ne suffit pas de montrer que la dépression est la souffrance la mieux partagée du monde pour que la peur du fou s’évanouisse. Au Canada, une immense campagne de sensibilisation aux problèmes de la santé mentale, bénéficiant d’un sponsoring privé considérable, coordonnée par l’OMS, suivie pas à pas par des enquêtes d’opinion avait abouti à une positivation des avis de la population de 10 points en un an. Un événement meurtrier impliquant un patient l’avait fait ensuite revenir immédiatement à son niveau initial.

Pour que notre parole ait du poids, et elle en a peu actuellement, il faut qu’elle soit autorisée et surtout « légitime ». Or nous sommes devant une vraie perte de légitimité et nous sommes impuissants à proposer nos propres solutions aux malades mentaux les plus graves ou même les plus dangereux, faute de pouvoir mobiliser la communauté. Cette perte de légitimité est complexe mais bien réelle. Contradictoirement, je crois qu’elle est liée à certains « mirages » qui nous ont fait quitter nos valeurs fondatrices, avec une dose d’angélisme qui nous masquait l’apparition de comportement de plus en plus violent chez certains patients face auxquels nous étions impuissants.

Cette perte de légitimité peut d’abord apparaître comme le prix à payer du glissement de la psychiatrie à la santé mentale, une certaine santé mentale avec au bout du compte un rattachement aux pratiques de bien-être, de welfare, dont l’image se substitue à la prise en charge des maladies graves. La définition officielle de la santé mentale dans le Plan psychiatrie/santé mentale 2005-2008, comprenait « l’épanouissement personnel, la détresse psychologique réactionnelle qui correspond aux situations éprouvantes et aux difficultés existentielles, et les troubles psychiatriques ».

« Et les troubles psychiatriques ? » Ce « et » est devenu encombrant, et il refait surface lorsqu’il est médiatisé, distillant l’image « du mal » quels que soient les commentaires, les adjurations, les condamnations et les déclarations sécuritaires. Après tout, la « souffrance psychique » corrélative à la notion de « santé mentale » supporte encore plus mal le « schizophrène dangereux » de la psychiatrie. Il devient indésirable, y compris pour le déprimé de base si facilement recensé par les enquêtes et le ministre de la Santé !

La déstigmatisation de la maladie mentale ne peut exister que dans un programme politique partagé par la communauté de prises en charge des grandes souffrances. Dans ce monde de l’image l’indignation est assez impuissante : elle ne propose pas une image à la place de l’image. La pensée opératoire a tôt fait de regagner la scène par la dénonciation du mal, du schizophrène, du criminel-né, liés lors d’une représentation dramatique. Il n’y a qu’à lire les forums sur le Net pour y rencontrer la haine contre ceux qui sont et fous et dehors, contre les psychiatres irresponsables etc.

On pourra se dire que tout cela se produit dans une époque différente. Les patients schizophrènes d’aujourd’hui ne sont pas ceux des années 1970, le code familial est de plus en plus difficile à lire, à la parenté a succédé la parentalité et le monde social est devenu opératoire et concurrentiel. Le langage n’y est plus roi et le Self s’est auto-engendré avec ce qui aurait semblé ridicule il y a 40 ans : l’estime de soi, le coaching, et tout ce qui relève du Self-concept. Les liants de la communauté sont complètement différents. Or la psychiatrie de secteur a été fondée avec 12 ans de retard et elle ne les a jamais rattrapés. Dans les années 1970, la disponibilité des équipes, issues des effectifs nombreux des CHS s’adressait à des patients souvent rendus déficitaires par des années d’asile. Le logement était beaucoup moins problématique et la communauté plus tolérante. Surtout, certains ont pu correctement reconvertir les moyens hospitaliers ; d’autres ne l’ont pas pu, pas su ou pas voulu. De formidables inégalités dans les soins sont alors apparues, alors que la demande croissait considérablement.

Aujourd’hui il existe un malentendu : la psychiatrie de secteur a besoin d’une collaboration de la communauté, d’une mobilisation possible des ressources communautaires et l’on peut se demander si ce truisme est encore d’actualité. Il faut rappeler qu’en termes de « mobilisation des ressources communautaires », le monde du travail s’est en grande partie défait de nous grâce à la loi de 1975 et que le problème du logement de nos patients est devenu très compliqué, très grave. En 2003, il avait été lancé une pétition nationale, « Des lits oui, mais dans la cité », qui soulignait les besoins massifs en hébergement aidé, protégé et accompagné dans la communauté civile. Six ans après, la situation n’a fait qu’empirer. Ne parlons pas du glissement de « la cité » aux « cités », aux « técis » dans lesquelles les patients peuvent devenir si vulnérables.

En résumé, l’effort communautaire prévu a commencé à s’arrêter avec la légalisation de la psychiatrie de secteur, son passage sous la houlette hospitalière et son éloignement des institutions territoriales.

Le piège hospitalier et la médicalisation du soin

Nous avons trop vite accepté que les établissements publics de santé mentale soient des hôpitaux et non des centres communautaires, comme cela avait été pourtant envisagé lors de la mise en place de la psychiatrie de secteur. Nous sommes passés des administrations locales, de proximité avec les patients, les familles et les associations à des administrations entièrement contrôlées par le pouvoir économique central. Qu’en est-il de nos capacités à mobiliser les ressources communautaires ou la communauté elle-même sur les problèmes que rencontrent nos patients et qui les mettent parfois à la rue dans ce contexte ?

Lorsqu’on s’intéresse au champ social traversé par la notion de santé mentale, on y retrouve la plupart des items de la partie Z55-Z65 de la classification internationale des maladies CIM-10 : « sujet dont la santé peut être menacée par des conditions économiques et psychosociales ».

Les machines à gaz hospitalières ont été immédiatement suspectées de délit économique par les pouvoirs successifs, et d’ailleurs les directeurs ont été mis récemment sous bracelet électronique par les Agences régionales de santé dans le plan HPST. On peut ajouter les désordres entraînés par la mise en place anarchique des 35 heures. Il faudrait aussi évoquer la pénurie infirmière dans les grandes villes, tout cela aboutissant somme toute de manière partagée à des normes de sécurité hospitalière tendant vers le gardiennage. La gouvernance hospitalière est devenue tatillonne, chronophage, bureaucratique et parfois courtelinesque lors des visites d’accréditation [1]. Elle veut proposer son management et son vocabulaire, elle multiplie les modèles entrepreneuriaux dans des contextes où ils sont consommateurs de temps sans efficacité. Le gargarisme incessant des comités pilotes, sécurité, qualité, etc., envahit la machine hospitalière et le temps disponible. Des services coûteux en personnel sont apparus ces dernières années, étouffant la créativité nécessaire à l’exercice de notre discipline, surtout dans les hôpitaux généraux.

Tout ce que nous pouvons juger comme « bidon », aliénant, etc., ne peut nous désister d’une tâche première : prendre en charge les pathologies les plus graves, les plus coûteuses, les plus difficiles, celles qui demandent des efforts incontournables de toute une vie de patient et parfois des mesures de contrainte. Mais chaque pas supplémentaire vers la communauté doit être arraché à l’horreur économique.

Nous avons donc répondu à la « criée » sur la souffrance psychique d’une société victimaire, la psychiatrisation du « mal », de la paupérisation, des défaillances de la machine à jouir, à produire, à paraître ; nous avons un peu boudé mais accepté la médicalisation de cette même souffrance psychique dans la dépression médicalisée et universée. Nous nous sommes « santémentalisés » de la plus mauvaise façon, mais aussi la plus facile. Médical + hôpital : que reste-t-il dans cela de nos premières amours2 ?

L’envahissement par le modèle médicalisé interindividuel et discontinu.

La plupart des modèles de traitement et même de réhabilitation qui nous sont présentés depuis plusieurs années, sont basés sur la relation interindividuelle médecin-malade discontinue, y compris dans les schizophrénies. Les modèles sont essentiellement issus d’une psychiatrie qui ignore le collectif, la continuité des soins, l’accompagnement et qui relève d’une conception de la prise en charge libérale, sur le modèle universel de traitement de la dépression, avec les mêmes attendus médicaux promus par le bonimentage. Malade compliant, gérant sa maladie, acceptant son diagnostic et largement virtuel. On pourrait ajouter non-fumeur, propriétaire etc. le parfait gendre, à la fin ! En tout cas très éloigné de l’effort incontournable d’assistance que la plupart de nos patients demandent3.

À l’origine, la psychiatrie publique en France était fondée sur une tout autre conception, avec un rapport facile ou collectif, à l’équipe, aux associations. Insidieusement, un modèle économique est apparu, ignorant la continuité, l’accompagnement, le « social » et entraînant paradoxalement un déficit en case management, alors que nous en étions les inventeurs. Ce modèle s’est révélé impropre à prendre en charge les pathologies graves, devenues résistantes… au modèle lui-même.

En contrepartie, nous n’avons pas été capables d’évaluer ce qui apportait véritablement en termes de ressources intellectuelles, affectives, cognitives, etc. un programme de psychiatrie de secteur correctement mené, fondé sur la continuité des soins et l’accompagnement, avec une disponibilité convenable auprès d’un patient présentant une schizophrénie grave. Nous nous sommes donc laissés envahir par une psychiatrie de la relation interindividuelle médecin-malade4.

Personne ne peut nier qu’il existe des patients présentant des troubles psychotiques très envahissants qui nécessitent des cadres législatifs et des mesures de contrainte spécifiques avant de pouvoir retrouver, avec le temps, des hospitalisations et des traitements continus, une gestion différente de leur liberté, de ses risques et de ses angoisses. Mais ne construisons pas notre légitimité ni sur la dangerosité, ni sur l’angélisme, ni sur l’ignorance du formidable effort communautaire que réclament les prises en charge.

La perte de légitimité est intervenue dans une donnée à la relation médecin-malade au détriment du travail de l’équipe et du collectif, au primat de la souffrance psychique et à la dépression généralisée face aux exigences Énormes et incontournables dues aux maladies mentales les plus graves. Ces maladies ne peuvent être appréhendées que dans des solutions communautaires, mobilisant dans la proximité les associations, les administrations locales et les équipes disponibles, selon des protocoles communs mettant chacun devant ses responsabilités et ses compétences. Ou le « schizo-à-la-hache » prend le devant de la scène et nous ramène au tout sécuritaire présectoriel. Ne devrions-nous pas penser alors à un modèle de gestion de la psychiatrie de secteur qui sorte du modèle centralisé et nous ramène vers les collectivités territoriales ? Aucune fatalité ne nous oblige à rester à l’hôpital.

Couty : ange ou démon

Dans ce contexte difficile, le rapport Couty a été publié. Il est impossible d’anticiper son avenir, tant il est lié à ce que le ministère voudra négocier. Au milieu de nombreuses propositions parfois intéressantes – master pour les infirmiers, chercheurs cliniciens, représentation des usagers –, on y trouve un énigmatique groupement local de coordination pour la santé mentale (GLC), groupement d’intérêt public à l’échelle du secteur psychiatrique (?) ayant sa propre administration, inféodé à l’ARS. Quel financement, quels liens avec l’hôpital, quel personnel, quelles missions ? Sécuritaire ou communautaire ? Il y a du grain à moudre si les décisions ne sont pas déjà prises.

Références

1 Pascal JC. Une affaire qui a mal tourné. L’Information Psychiatrique 2008 ; 84 : 373-4.

2 Duprez M. Réhabilitation psychosociale et psychothérapie institutionnelle. L’Information Psychiatrique 2008 ; 84 : 10.

1 On lira ses objectifs initiaux dans la rubrique « l’Information Psychiatrique, il y a 50 ans », consacrée à la préparation de la circulaire du 15 mars 1960.

2 Le concept de santé mentale s’est développé en France en dehors du trajet naturel de la psychiatrie de secteur qui incluait les pathologies mentales les plus graves. La part difficile dévolue au case management des psychoses lourdes, « sans écrémage », ainsi que l’intervention partagée avec les associations dans la communauté, est restée faible. À la déstigmatisation de la dépression a répondu la sur-stigmatisation du « schizo ».

3 À ce titre, nous nous sommes éloignés de la psychothérapie institutionnelle mais surtout du jeu de ses références doctrinales [2].

4 Il faut absolument faire la part de programmes destinés à des patients choisis comme éventuels répondeurs dans des programmes privés et une pratique publique ouverte à tous et « sous contrainte » de devoir prendre en charge ce qu’on appelle le « tout-venant », ce qui est une formulation noble en la matière.


 

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