ARTICLE
Auteur(s) : Élise
Pestre
CRPM, université Paris-VII–Denis-Diderot, 41, rue Sedaine, 75011
Paris
Les sujets en quête de refuge doivent produire aux autorités de
l’État français, et dans la langue du pays d’accueil, un récit qui
retrace les faits vécus et la fuite des persécutions1. Aux difficultés rencontrées pour
s’exprimer dans une langue autre que la sienne et tenter de se
plier aux règles d’une rhétorique inconnue, se déploie chez ce
narrateur la tentative de répondre à l’impératif juridique en
jeu : « tout raconter ». En effet, la remémoration
des événements devient un absolu auquel le sujet se doit de
répondre dans l’urgence – les délais accordés sont désormais
très brefs. Pourtant, ce procédé est intimement soumis aux aléas de
la subjectivité, car se souvenir, reconstituer avec précision des
événements, est une opération qui traverse les différents systèmes
mémoriels, les registres Conscient, Pré-conscient et Inconscient,
et qui demande une certaine disposition psychique.
C’est à partir d’une rencontre clinique avec une jeune
demandeuse d’asile, et la rencontre est ici à entendre dans le sens
« d’une mise en présence fortuite ou non de deux éléments qui
vont avoir une action l’un par rapport à l’autre [9] », que je
proposerai des hypothèses concernant les effets de la
« machinerie juridique » propre à l’État sur le sujet.
Seront aussi envisagés les effets multiples et inattendus relatifs
à cette clinique extrême sur le thérapeute.
Une rencontre singulière
Je rencontrai Anna, une jeune femme d’Afrique centrale âgée de
vingt-trois ans, au sein d’une association d’aide juridique aux
migrants où j’avais créé une consultation psychologique. C’est dans
le cadre de la réouverture de son dossier à l’Ofpra2 qu’elle consultait. Le réexamen de son
dossier par l’administration impliquait une nouvelle narration de
son parcours de réfugiée jusqu’en France ainsi qu’une audition
auprès d’un fonctionnaire. La jeune femme confia à l’un des membres
de l’association que cette audition à venir « l’inquiétait
beaucoup », ce réexamen étant sa « dernière chance »
avant qu’elle soit définitivement déboutée du droit d’asile3. En tant que psychologue de l’association,
je lui proposai de me rencontrer afin qu’elle évoque ses
inquiétudes face à cette nouvelle demande de statut de
réfugié ; Anna accepta l’entretien.
Pourquoi ne bénéficiait-elle pas de ce statut, alors même
qu’elle entrait précisément dans le cadre de la Convention de
Genève ? Les motifs de refus des organes décisionnels
semblaient « incompréhensibles et insensés » aux
juristes de l’association. En effet, tous les proches d’Anna
avaient disparu – ses parents ainsi que ses sept frères et
sœurs avaient été tués –, et elle n’avait « plus rien ni
personne là-bas », comme elle-même le formulait4. Elle était francophone, logée dans un
foyer pour demandeurs d’asile5, et
suivait une formation. En un mot, elle avait le « profil
idéal » pour obtenir la qualité de réfugié.
Bien que l’aide au récit ne soit pas la vocation de
l’association, je me sentis rapidement happée par la tragédie de
cette jeune femme, l’urgence de sa demande, et
l’« élection » qu’elle témoignait à mon égard. Je lui
proposai que nous entreprenions ensemble cette remise en récit
exigée par l’État. Si sa demande manifeste résidait dans
l’obtention de la qualité de réfugié, je supposais qu’une demande
plus latente, adressée à la psychologue que je suis, existait.
Tisser ensemble et progressivement « quelque chose »
de son vécu lié à la fuite des persécutions lui permettrait
d’historiciser son vécu, lui disais-je, qu’elle accède ou non à ce
statut. Elle accepta cette proposition.
Anna suivait une psychothérapie au sein d’un centre de soins
destiné aux demandeurs d’asile. Et si elle « se sentait un peu
mieux » depuis qu’elle avait débuté ce travail, me
confia-t-elle, certains symptômes s’étaient pourtant accentués
depuis qu’elle allait « redemander l’asile ». Sa
souffrance liée à ses troubles psychotraumatiques lui
« causait du tort » dans sa vie quotidienne. Elle évoqua
ses douleurs physiques (migraines persistantes et problèmes de
digestion), le fait qu’elle ait toujours des « crises
d’angoisse », qu’elle se sente triste et qu’elle fasse des
cauchemars. Mais c’est surtout « ses oublis » et
« son amnésie » qui la préoccupaient : « C’est
horrible parce que j’ai comme des trous dans la tête. J’ai oublié
plein de choses. » Symptômes envahissants qui empêchaient le
déroulement construit de son récit.
Le « contrat » établi entre nous était le
suivant : nous nous verrions le temps nécessaire à la
relecture et au remaniement de son texte, à raison d’une fois par
semaine.
Je m’aperçus ensuite à quel point la rapidité de son
investissement transférentiel et son imbrication à mon propre
engagement transférentiel6
m’amenèrent à donner une réponse immédiate, symptomatique, à sa
demande [7]. Cette relation cristallisait les problématiques en jeu
dans cette clinique, phénomènes ici particulièrement visibles et
qui seront envisagés.
La supervision que je débutais me permit de comprendre quelque
chose de cette position adoptée dans l’urgence et d’accéder à un
étayage théorico-clinique inexistant au sein de l’association. Je
retracerai l’évolution du travail de réécriture entrepris avec Anna
qui, s’il se prolongea sur une période de six mois, parvint malgré
tout à se dégager d’une finalité juridico-sociale.
Lors de notre deuxième entrevue, Anna me tendit d’emblée son
témoignage écrit. Au vu de la rigidité de son corps et de la
distance qu’elle manifestait, je n’osai pas lui demander de m’en
faire la lecture. Je parcourus ce récit, dont la calligraphie
exprimait déjà beaucoup en soi : les mots s’entrechoquaient,
les ratures étaient insistantes. Lors de ma lecture, je ressentis
l’attention soutenue d’Anna à mon égard ; c’était comme si
elle « guettait » en moi les réactions et les affects qui
pourraient transparaître ou s’échapper de mon corps. Mes émotions à
vif, difficilement dissimulables, et perçues par la jeune femme,
lui permettaient sans doute d’entrevoir l’effroi qu’éveillait chez
un autre son témoignage. La découverte des effets de son vécu de
terreur sur son interlocuteur venait probablement valider chez elle
la « certification » qu’un passé
« extraordinaire » avait bien eu lieu. En effet,
« l’expérience qu’il [le survivant] relate est si incroyable
que, par moments, il doute de sa réalité », écrit
R. Waintrater à propos des survivants de génocides [2, 13]. Le
rescapé aurait-il besoin de voir chez les autres les réactions
qu’il ne peut parfois pas éprouver lui-même. Mes affects semblaient
venir compenser les siens, violents et dépressifs encore suspendus
et déliés.
Après-coup, je m’aperçus combien j’avais été sidérée par ce
témoignage. Si le récit lui-même m’avait terrifiée, la situation
d’entretien m’avait elle aussi ébranlée : en lisant ce texte
devant elle, spectatrice de mon propre effroi, mon malaise s’était
amplifié. Je me sentis envahie d’affects puissants, prise dans un
corps à corps tenace avec la chair de ses mots. Des manifestations
corporelles intenses allant d’une sensation d’oppression à celle
d’étouffement me traversèrent. Lorsqu’une violence sans nom attaque
la pensée et le corps de celui qui l’a subie, elle vient aussi
frapper ceux de l’interlocuteur qui écoute ce type de récit.
Après cette lecture, je restai silencieuse. Je parvins malgré
tout à sortir de ma torpeur pour formuler à Anna combien il avait
dû être difficile pour elle de survivre à cette tragédie et trouver
des mots pour relater son vécu.
Le contenu du récit destiné à l’État
Les exactions débutèrent lorsque Anna, âgée de douze ans, était en
vacances chez sa tante. Dès le premier jour, avec sa tante et son
cousin, ils parvinrent à se cacher dans la maison. Puis, après être
restés enfermés des semaines, ils s’échappèrent, l’objectif étant
d’atteindre les camps de réfugiés. Ils marchèrent pendant des mois
au côté d’autres persécutés, se cachant la journée et poursuivant
leur route la nuit pour échapper aux milices. Alors que les
maladies tuaient les uns, les autres mouraient d’épuisement, de
faim ou encore de déshydratation. Dans ce chaos, Anna perdit sa
tante et son petit-cousin, et apprit plus tard, en France, qu’ils
étaient décédés du choléra dans un camp de réfugiés.
Comme les pilonnages des camps étaient incessants, Anna
reprenait quotidiennement la fuite avec des centaines d’autres.
Trois années passèrent. Âgée de quinze ans, seule dans son errance,
elle relate comment, « avec la famine, la fatigue et le fait
que les femmes et les filles étaient presque nues, les hommes
devenaient comme des bêtes sauvages ». Une nuit, on tenta de
la violer ; un inconnu allongé à proximité d’elle la
« sauva ».
Cet homme, Jérôme, l’accompagna jusqu’à un camp de réfugiés où
ils restèrent ensemble plusieurs mois. En raison du climat
d’insécurité insupportable (recrutement obligatoire des hommes pour
le combat, viol des femmes…), ils se résolurent à fuir pour
l’Europe. Aidés par une connaissance de son compagnon, ils
partirent en France où ils déposèrent chacun une demande
d’asile.
Symptomatologie psychotraumatique : oublis,
« incohérences » et retour du refoulé
Dès la première lecture du témoignage d’Anna, le déroulement de sa
fuite jusqu’en France m’apparut bousculé, voire détemporalisé.
Confrontée à une rupture de la cohérence narrative, je me sentais
non seulement perdue dans les méandres du récit de sa survivance
mais également égarée dans les « trouées »
spatio-temporelles qui ponctuaient sa narration [10]. Il semblait
que de longues périodes avaient été évacuées de son récit. De son
errance prolongée au cœur de la forêt, Anna conservait peu de
souvenirs et ne parvenait pas, me dit-elle, à se rappeler des noms
de villes traversées ni de certaines dates importantes demandées
par les institutions de l’État qui sont celles qui délibèrent sur
l’octroi du statut de réfugié.
Par ailleurs, des éléments contradictoires apparaissaient
notamment quand Anna parlait de son compagnon. Elle le désignait en
effet tantôt comme son mari, tantôt comme un ami. J’envisagerai
ensuite la manière dont cette « apparente variabilité »7, oscillation que l’on peut relier à sa
souffrance psychique, témoigne de la ténacité des blessures
traumatiques du survivant.
Si, en tant que demandeur d’asile, elle était soumise par les
autorités de l’État à l’impératif de « tout relater », la
remémoration endiguée barrait bien la possibilité de se rappeler de
façon exhaustive cette période chaotique. L’accès à certains
événements était psychiquement oblitéré, et Anna ne parvenait pas à
les penser. Ce « devoir de vérité » requis par les
services administratifs suscitait chez elle un intense effort de
rassemblement mémoriel, alors que justement un travail de
protection à l’égard du psychisme assailli par l’expérience
traumatique avait eu des effets sur sa mémoire devenue défaillante.
Et là se situait bien le cœur de la problématique rencontrée par
les demandeurs d’asile : comment se remémorer l’impossible
dans l’urgence d’un impératif qui exige une véridicité
absolue ? Les scènes verrouillées par l’emprise traumatique
rendaient la mise en récit forcément lacunaire, fragmentée, loin de
la précision requise par les autorités décisionnelles.
Un récit à plusieurs voix
Anna m’expliqua, lors de l’entretien suivant, que son premier récit
rejeté « n’était pas le sien ». Si le témoignage formulé
devant la Commission de recours aux réfugiés relatait en partie son
vécu, il était entrecoupé par des bribes de celui de Jérôme.
« Sous ses ordres », mais aussi en raison de sa profonde
angoisse, Anna avait narré un texte qui n’avait convaincu ni
l’agent de protection (de l’Ofpra) ni les juges (de la CRR). Aussi
avait-elle intégré à son propre témoignage des éléments de
l’histoire de son compagnon et d’autres faits, fictifs. Ses
déclarations initiales étaient donc, et comme pour beaucoup de
réfugiés, multiples et contradictoires, en partie siennes et en
partie autres [12].
Anna me conta ensuite comment Jérôme disparut à l’annonce du
rejet à sa demande d’asile : « Il est devenu comme fou et
il est parti tenter sa chance dans un autre pays européen. »
Elle parlait de cette fuite en disant : « Il m’a
abandonnée. » Je compris peu à peu que si cet homme l’avait au
départ sauvée d’un viol, il l’avait ensuite contrainte, pour
continuer à la « protéger », à avoir des relations
sexuelles avec lui. Son chantage et ses menaces insidieuses vécues
durant des mois émergeaient à travers le discours voilé de la jeune
femme. Afin qu’il reste auprès d’elle, Anna avait dû répondre à ses
« avances ». L’apport de cette « pièce
manquante » me permit d’appréhender différemment son histoire
et d’entendre quelque chose de ce qui s’articulait à sa trajectoire
traumatique [5].
Ces éléments, qu’elle introduisait par fragments au fil de nos
rencontres et qui concernaient sa vie intime, étaient difficiles à
mettre en mots par la jeune femme qui ne voulait « surtout pas
lui faire de reproches », cet homme lui ayant « sauvé la
vie ». Elle ressentait ainsi une forte ambivalence à son
égard : à la reconnaissance se mêlaient des sentiments de
peur, de honte et de dégoût.
Je saisis progressivement les raisons pour lesquelles il était
si complexe pour Anna de composer autour de cette relation et de
parler, dans son témoignage, à la première personne. Elle éprouvait
de la culpabilité à prononcer des accusations contre Jérôme, et
pour cette raison même, ne parvenait pas à éclaircir cette histoire
aux instances de l’État. Cette situation de menace permettait
d’appréhender, en partie, les raisons pour lesquelles son premier
récit n’était pas tout à fait le sien. Et pourtant, sans l’énoncé
de cet élément déterminant expliquant son attitude première à
l’égard de l’institution, elle serait soupçonnée de mentir à
nouveau. On se situait bien au cœur de la problématique rencontrée
par nombre de réfugiés : dire à l’autre ce que l’on doit taire
à soi-même.
Transfert et émergence de la névrose infantile
Au fil de nos entrevues et avec ses souffrances peu à peu déposées,
l’espace transférentiel se déployait. Et avec le travail de
« renarration »8 propre à
l’écriture, les paroles et les maux se déliaient. La jeune réfugiée
inscrite dans un travail de reconstruction narrative associait
auprès de moi, autour de son « empêchement à parler de sa
relation amoureuse » avec son psychothérapeute :
« C’est un psychologue, oui… mais c’est un homme ».
Peu après avoir évoqué sa relation à son psychothérapeute,
émergea un souvenir infantile. À huit ans, un oncle maternel
qu’« elle aimait beaucoup » et de passage dans la
famille, l’avait « touchée une nuit, alors que tout le monde
dormait ». Avec sa tentative de rassemblement mémoriel lié aux
événements récents et très violents, la survenue d’autres souvenirs
anciens qui s’imposaient avec force surgissait. Dans quelle mesure
l’« incohérence » de son premier récit, selon la
terminologie de l’administration, n’avait-elle pas été
« parasitée » par ce souvenir infantile ?
Je proposai l’interprétation suivante à Anna : ce dégoût et
sa culpabilité ressentis à l’égard de Jérôme se mêlaient
probablement au souvenir de cet événement où son oncle, un homme
qu’elle « aimait », et en qui elle avait confiance, avait
lui aussi abusé d’elle. À la suite de cette interprétation que la
jeune femme s’appropria, elle exposa d’elle-même, et ce dès
l’introduction de sa demande d’asile, une phrase concise qui
évoquait les menaces de Jérôme. On peut penser que ce chantage
avait probablement contribué à ce qu’elle efface, en partie, sa
trajectoire singulière au profit de la sienne.
Une reconstruction narrative
Anna, en s’appropriant les éléments douloureux de son passé, put
approcher quelque chose des déformations qui avaient engendré des
versions testimoniales multiples, dont la fonction était
protectrice et défensive. Le lent et long processus d’élaboration
et de déconstruction des versions précédentes liées à ses premières
déclarations l’autorisa à construire une version plus subjectivée.
Une « resignification du passé » semblait s’opérer avec
le travail de reconstruction narrative que nous avions mis en place
[4]. Les événements de son histoire individuelle s’agençaient à
ceux de l’histoire collective et réintroduisaient une temporalité
signifiante pour elle.
Lorsque Anna sentit qu’elle approchait de la fin de la rédaction
de son récit, l’épreuve d’écriture à deux s’arrêta. Elle dut
adjoindre à son dossier destiné à l’Ofpra un certain nombre de
preuves confirmant l’authenticité de ses propos (attestation de
suivi psychologique, attestation de l’école concernant ses
« bons résultats », etc.)9.
Puis, peu après son audition avec un agent de l’État, Anna reçut
un document stipulant sa qualité de réfugié. Il est intéressant de
remarquer qu’aucun délai d’attente entre cette entrevue et la
délivrance du statut n’eut lieu : la réponse administrative
advint avant même que le délai annoncé n’ait atteint son terme. Si
cette réponse immédiate renvoie probablement , et en partie, à des
accords politiques transversaux, cette levée du soupçon témoigne à
mon sens de plusieurs points. D’une part, des effets sur
l’interlocuteur institutionnel d’un sujet qui fait preuve d’une
narration habitée et structurée et d’un récit qui comporte peu de
zones d’ombres. D’autre part, de l’importance des preuves et des
« expertises » adjointes à son dossier (attestations
diverses) venues appuyer et « valider » sa requête.
Je pense que le suivi psychothérapeutique, conjugué au travail
d’écriture à deux, n’est guère étranger à l’obtention de son
statut, la fonction du psychologue favorisant la reprise de la
capacité narrative du sujet. L’organisation du récit empêchée par
les effets du traumatisme se remet progressivement en mouvement
avec l’émergence d’une parole singularisée sur la scène
transférentielle.
Anna avait saisi rapidement l’investissement dont elle faisait
l’objet par les membres de l’association, et en particulier mon
désir de la soutenir dans son projet de « renarration ».
En raison de sa capacité psychique à reconstruire son histoire
fragmentée et à redonner de l’ordre aux événements vécus mais
également à investir un espace humain où il lui fut possible de
trouver des témoins garants, elle put s’inscrire dans une demande à
l’Autre, ciblée, et à utiliser habilement les différents lieux qui
lui étaient proposés – avec les psychologues, l’appui
d’associatifs, son avocate, l’assistante sociale de la ville et de
son école, etc.
Le déploiement de ses ressources internes pour obtenir l’asile
ne manifestaient-ils pas le retour à une certaine mobilité
psychique ? Accueillir sa demande d’accompagnement narratif
n’a-t-il pas favorisé chez elle la reprise d’une position plus
active par rapport aux événements traumatiques ? Le temps de
sidération du traumatisme semblait bien toucher à sa fin, lui
permettant de sortir progressivement de son destin mortifère.
L’« après-coup » de l’annonce de l’accord
institutionnel
Je proposai à Anna une entrevue, trois mois après l’obtention de sa
qualité de réfugié, afin de percevoir la façon dont elle
accueillait l’arrivée de son nouveau statut. Ce rendez-vous qui fut
difficile à fixer marquait le retrait et le désinvestissement de
notre relation par cette jeune femme et mettait en relief divers
points. Bien qu’ayant vécu des élans transférentiels massifs à mon
égard, Anna avait déposé des souvenirs et des souffrances auxquels
j’étais désormais identifiée. Ne tentait-elle pas, en repoussant
cet entretien, de se dégager du dépôt de maux effectué auprès de
moi ?
Tout en s’étayant sur ma position de clinicienne, elle avait
intégré ma fonction de passeur, « temporaire » et
intermédiaire. Elle finit par venir à l’entretien et me dit ce
jour-là : « Je suis heureuse de l’avoir [le statut de
réfugié], j’ai fait une grande fête… Mais maintenant tout est
compliqué. » Il lui fallait en effet quitter le foyer, trouver
un emploi et payer un logement. L’euphorie des premiers instants
laissait place à une réalité plus difficile, qu’elle semblait
néanmoins à même « négocier » sans s’effondrer.
Anna me raconta qu’elle était désormais en psychothérapie avec
une femme, son thérapeute l’ayant spontanément orientée vers une
collègue. « Il a senti » que le travail auprès d’une
psychothérapeute serait plus porteur. Et elle ajouta « mais
même avec elle, je n’arrive pas à oublier le passé, à en
parler… », comme pour me protéger de ce nouvel investissement,
garder quelque chose du lien privilégié qui s’était créé entre
nous.
Anna put donc « rebondir » en investissant un autre
espace psychothérapeutique. Son nouveau statut impliquait peut-être
pour elle la possibilité d’une existence autre et d’une nouvelle
thérapeute.
Plusieurs mois après, et « par hasard », à l’occasion
d’une manifestation culturelle, je la rencontrai. Elle semblait
épanouie, avait rencontré un petit ami, et souhaitait reprendre la
danse, qu’elle appréciait beaucoup enfant. Elle me remercia ;
notre rencontre s’acheva sur cette entrevue impromptue.
Les questionnements induits par cette rencontre
Ce parcours à deux qui s’est étayé sur une écriture en souffrance
pose un certain nombre de problèmes. Quels sont les effets du
témoignage du survivant sur son interlocuteur et sur le clinicien
en particulier ? Comment le soignant peut-il
« négocier » la politique du témoignage instrumentalisé
et s’en dégager au sein de l’espace clinique qu’il propose ?
Elle introduit également la question de la symptomatologie
post-traumatique, et notamment la mémoire « trouée » et
ses incidences sur la perte des repères spatio-temporels, le
verrouillage de certaines scènes, et leurs affects liés qui
empêchent la remémoration. La fonction du « récit écran »
qui masquerait une réalité inénarrable est ici posée et débouche
sur ce que les autorités considèrent finalement comme un
« faux témoignage » [8].
Apparaissent également les liens entre la mise en récit et la
réactualisation d’une trajectoire traumatique enracinée dans une
histoire infantile refoulée ainsi que le travail de reconstruction
par le biais de l’espace transférentiel.
La rencontre avec Anna est à mon sens symptomatique des
difficultés inhérentes au travail clinique conduit par les
psychothérapeutes auprès d’une population réfugiée-survivante. Le
débordement des affects, le vacillement de la neutralité ainsi que
l’entrée massive dans l’agir, à laquelle j’ai cédé, introduisent
directement la puissance du transfert qui se déploie chez le
clinicien, phénomène à la mesure de l’intensité de celui du
patient. La possibilité même qu’Anna puisse être déboutée du droit
d’asile, annonce souveraine impliquant une non-reconnaissance par
le politique de ses persécutions, provoquait en moi une crainte
terrible : qu’elle se sente, à nouveau, abandonnée par la
communauté humaine. L’administratif exigeant entra en écho avec mes
propres peurs et me conduisit à l’agir : aider Anna à composer
son récit, lui proposer une attestation psychologique, être un
témoin actif du témoin.
On voit ainsi se dessiner les effets psychiques produits par une
telle « injonction souveraine à relater » sur le rescapé
et le psychologue. Les croisements, voire les confusions entre
réalité interne et externe, scène juridique et psychique, se
profilent comme caractéristiques de cette clinique
particulière.
Si la posture que j’adoptais est critiquable à bien des égards,
augurant d’un glissement entre la clinicienne et la femme engagée
que je suis, cette expérience s’avère paroxystique des
entremêlements qu’une telle clinique est susceptible
d’engendrer.
L’« aide clinique » au témoignage s’écarte de la
posture clinique et du travail psychothérapeutique, puisqu’elle
encourage, d’une manière ou d’une autre, « à faire dire »
son vécu au réfugié. Pour autant, doit-on, à partir de cette
expérience, parler d’un « forçage » du discours du sujet,
d’une instrumentalisation de la clinique ? Ce travail de
mémoire et de reconstruction narrative ne se rapproche-t-il pas
davantage de la position du « témoignaire »10 que de celle du clinicien ?
La figure de témoignaire se distingue de celle du clinicien ou
de l’analyste, dans la mesure où il s’inscrit dans une
« interaction facilitante »11 et qu’il favorise un travail de tissage
textuel. L’éthique de cet interlocuteur l’amène à respecter la
temporalité du sujet et à ne pas le « presser » pour en
savoir plus.
Combler les lacunes d’une mémoire traumatique en souffrance,
telle était la tâche à laquelle je m’étais engagée avec Anna. Et je
restai attentive à ce que ce co-cheminement puisse se réaliser sans
me « coller » à une logique de la pièce à conviction,
d’une vérité à tout prix, le travail de mise en récit reposant
avant tout sur sa propre capacité élaborative et associative. Avec
sa psychothérapie menée parallèlement, les prémices d’un après-coup
du trauma cheminaient probablement déjà chez cette jeune femme
« prête » à effectuer un travail de mise en mots. Je la
rencontrai dans un moment fécond, alors qu’elle était en capacité
d’entrer dans un processus d’historicisation et de « faire
quelque chose » de sa trajectoire chaotique.
À partir de la création d’un lieu et d’un dispositif singuliers,
un lent processus de co-construction put se déployer par le
truchement de la scène transférentielle. La mise en récit d’Anna
s’est effectuée dans une perspective de travail
« cosubjectif », comme l’envisage R. Waintrater
lorsqu’elle s’intéresse à la relation témoignaire/témoin. Il s’est
ainsi opéré un travail de reconstruction du témoignage dans la
visée d’une « reconstitution historienne » [6]. Si cette
co-élaboration favorisa l’avènement d’une narration mobile et
subjectivée, c’est aussi sans doute parce que, dans le même temps,
ce processus favorisa une « mise en terre » des siens
[1]. La partielle symbolisation des événements par l’avènement des
mots permit la naissance d’un récit qui fut structuré par la
transformation de « traces a-mnésiques » en traces
mnésiques puis en représentations, et ce grâce au pouvoir
symboligène que revêt l’écriture. La manière dont Anna put
s’immerger, investir la langue française, par le biais de notre
rencontre, contribua aussi à ce qu’elle produise un discours
véridique. Elle trouva en effet dans cette langue l’hospitalité, le
refuge en vain recherché.
Favoriser la mise en mots d’une trajectoire douloureuse en vue
de l’obtention d’un statut s’écarte fondamentalement de la
perspective clinique et soulève la question des glissements, voire
de la collision potentielle qui réside entre les champs du
juridique, du psychique, du médical et du social pour le praticien
confronté à la survivance. Car la scène judiciaire, omniprésente
dans ce champ clinique est toujours en toile de fond, et susurre au
sujet ainsi qu’à tous les interlocuteurs avec qui il entre en
contact : « Raconte tout ! » Impératif de
terreur inhérent aux règles instituées par le système judiciaire.
Il apparaît donc essentiel que le clinicien ait conscience de
l’influence de ce discours pour qu’il soit en mesure de ne pas s’y
conformer, et que soient ainsi garanties sa posture et sa
neutralité. C’est à cette condition que la temporalité interne du
sujet ne sera pas substituée par le temps judiciaire.
Des avancées de l’ordre du thérapeutique se sont produites chez
Anna dans la mesure où son état psychique s’est amélioré au fil des
entrevues, et ce parallèlement au contexte extérieur qui évoluait
positivement. Et même s’il est naïf de penser « elle a obtenu
son statut de réfugié et elle va mieux », on perçoit la façon
dont la réalité psychique et les réponses environnementales
interagissent considérablement.
Le cas d’Anna permet d’observer les effets relatifs à la
tentative de déshumanisation des tortionnaires sur le sujet mais
aussi son déplacement sur l’interlocuteur. On perçoit comment le
clinicien se « raccroche » à l’environnement et
surinvestit la matérialité pour se protéger des attaques du Réel,
transmises par le transfert massif du sujet rescapé.
Si l’issue transférentielle et matérielle fut ici
« heureuse », elle met en relief l’investissement commun
entre patient et clinicien autour d’un objet réel – le
certificat de réfugié – et amène à penser le danger impliqué
par cet investissement dirigé sur un objet extérieur, puisqu’il
est, précisément, susceptible de ne pas être satisfait et donc de
provoquer l’effondrement du patient et du thérapeute. La
matérialité des « papiers » est en quelque sorte venue
gratifier l’interlocutrice désemparée que j’étais face à cette
jeune rescapée, et la détresse ressentie trouva une forme d’issue
partielle à travers cet objet. Le « couronnement
narcissique » provoqué par l’acceptation du statut aurait cédé
la place au dépit et à l’impuissance si ce rejet souverain était
advenu ; ces sentiments auraient alors pu entrer en miroir
avec ceux de la patiente et auraient conduit à un possible
redoublement de détresse. Là, dans cette situation précise, les
temps psychique et judiciaire se sont emboîtés, alors qu’ils
entrent le plus fréquemment en collision lors du parcours
administratif des réfugiés.
Il fallut « de l’Autre » à Anna, garant et fiable, à
qui elle puisse s’adresser pour être en mesure de resubjectiver son
histoire, et c’est par l’établissement d’un lien transférentiel
qu’un corpus écrit, plus subjectivé, put éclore. L’historicisation
progressive de sa trajectoire lui a permis d’être dans l’élection
d’une version qu’elle signa en son nom propre.
Le chevauchement, la captation des événements récents, si
violents par le traumatisme sexuel, ont favorisé l’assemblage des
fragments de son histoire où des éléments exclus et d’autres
refoulés cohabitaient. On retrouve ici la structure du trauma avec
le premier temps et le second temps qui vient le révéler. C’est en
associant d’elle-même et en effectuant des passerelles au sein de
son histoire que la narrativité a pu s’arracher progressivement de
son opacité et qu’un témoignage structuré a pu se tisser. Le
travail psychothérapeutique, d’une part, et l’écriture dans la
langue française, d’autre part, contribuèrent probablement à ce que
la jeune femme produise une version singularisée de sa trajectoire.
À partir de cette rencontre clinique et d’autres qui ont suivi,
l’expression « clinique de l’asile »12 permettrait de penser cette praxis
complexe qui se situe aux limites des souffrances humaines [3,
11].
Références
1 Altounian J. La Survivance. Traduire le trauma collectif.
Paris : Dunod, coll. « Inconscient et culture ».
L’introduction de cet ouvrage s’intitule « Mettre en mots,
mettre en terre, se démettre des ancêtres », 2000 ;
(p.1).
2 Antelme R. (1947). L’Espèce humaine. Paris : TEL
Gallimard, 1957.
3 Benslama F. In : Clinique de l’exil. Cahiers
Intersignes. 2000 : 14-5.
4 Braunstein N. La Jouissance, un concept lacanien.
Ramonville-Saint-Agne : Érès, « Point Hors Ligne »,
2005 ; (p.169).
5 Chasseguet-Smirgel J. Construction en analyse et
construction psychique. In Revue française de Psychanalyse.
In : « Mémoire et souvenir dans la théorie et la pratique
psychanalytique », tome XLIII. Paris : PUF, 1979 :
655 ; (664, 665).
6 CHIANTARETTO JF. L’écriture. Cours de D.E.S.S. de sciences
humaines cliniques, Paris-VII–Denis-Diderot, 2000-2001.
7 Devereux G. De l’angoisse de la méthode dans les sciences
du comportement. Paris : Flammarion, « Nouvelle
bibliothèque scientifique », 1980.
8 Freud S. In : (1899). « Sur les souvenirs
écrans ». In Névrose, psychose et perversion. Paris :
PUF, 1988.
9 De Mijolla-Mejor S. Dictionnaire international de
psychanalyse, t. II. Paris : Calmann-Levy, 2002 ;
(sous la dir. d’A. de Mijolla).
10 Kirmayer L. The refugee’s predicament. Traduction
française de Bouville JF, Rechtman R, Le dilemme du réfugié.
Victimes 2002 ; 67 : 743-63.
11 Pestre É. « L’État, le réfugié et son thérapeute. Les
conditions de vie psychiques des réfugiés ». Thèse soutenue le
23 juin 2007, université Paris-VII, p. 238-338.
12 Rousseau C. Uncertainty and transcultural clinical
pratice (« Incertitude et clinique transculturelle »).
Evol Psychiatr 2002 : 764-74.
13 Waintrater R. Sortir du génocide. Témoigner pour
réapprendre à vivre. Paris : Payot, 2003.
1 Les demandeurs d’asile qui ne parlent pas
français doivent payer un traducteur à leurs frais pour que soit
traduit leur récit en français. Mais ceux qui sont francophones
renoncent généralement au traducteur et tentent d’écrire eux-mêmes
leur texte.2 L’Ofpra (Office français pour
réfugiés et apatrides) et la CRR (Commission de recours aux
réfugiés) sont les deux instances qui ont en charge la délibération
du statut de réfugié.3 Il est possible
d’intenter un pourvoi en cassation contre la décision de la
Commission des recours aux réfugiés, mais ce recours reste peu
usité. Pour plus de précisions consulter Le Guide de l’entrée et du
séjour des étrangers en France. Paris : Gisti, Syros, 2000,
p.207.4 Toutes les paroles d’Anna sont
rapportées en italique.5 Les Cada (Centres
d’accueil pour demandeurs d’asile) sont accessibles à une minorité
de demandeurs d’asile, les places étant rares. On sait que les
réfugiés logés dans ces foyers ont plus de chances d’obtenir le
statut de réfugié que ceux qui n’y vivent pas, dans la mesure où
ils sont « pris en charge » à divers niveaux (social et
juridique notamment).6 Nous préférons
parler en termes de transfert que de contre-transfert chez le
clinicien, comme G. Devereux a pu le proposer dans son ouvrage De
l’angoisse de la méthode dans les sciences du comportement.
Paris : Flammarion, « Nouvelle bibliothèque
scientifique », 1980, p.75. « Le transfert et le
contre-transfert ont des sources et des structures identiques.
C’est stricte affaire de convention que d’appeler “transfert” les
réactions de l’informateur ou de l’analysé, “contre-transfert”
celle de l’ethnologue ou de l’analyste. »10 R. Waintrater (2003). Sortir du génocide. Op. cit,
p. 221 [13].7 L. Kirmayer. Ibidem,
p.755 [10].11 R. Waintrater. Op. cit.,
p. 223 [13].8 L. Kirmayer (2002). The
refugee’s predicament. Op. cit., p.750 [10].12 Cette expression renvoie à l’entité
« clinique de l’exil », paradigme créé par les auteurs
F. Benslama, O. Douville, A. Cherki, L. Tourn, etc., dans
les années 1990. Lire notamment l’ouvrage de référence dirigé par
F. Benslama, « Clinique de l’exil ». Cahiers
Intersignes 2000 ; 14-15.9 En tant
que psychologue, je lui proposai une « attestation de suivi
psychologique ». Ce document allait dans le sens d’une
« validation » de son témoignage qui m’amenait finalement
à prendre partie et à appuyer sa demande d’asile auprès de l’État.
Après-coup, là encore, la thématique des attestations délivrées au
patient et destinées aux instances décisionnelles suscita nombre de
questionnements en moi. Je m’étais « collée » au discours
de l’État : « faire », « expertiser »,
entrant ainsi, et de manière paradoxale, dans le système
d’instrumentalisation imposé par l’institution juridique, tout en
restant prise dans cette posture d’engagement associatif. La
crainte qui m’amena à agir et à sortir de ma neutralité reposait
sur le fait que je redoutais un possible rejet qui signerait son
déboutage définitif et probablement par là-même… la chute de mes
idéaux humanistes !
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