ARTICLE
Auteur(s) : Claude Schauder
Psychologue, psychanalyste, professeur associé de
psychopathologie clinique, faculté de psychologie, université
Louis-Pasteur, 12, rue Goethe, 67000 Strasbourg
Sans doute la pédopsychiatrie a-t-elle assumé et assume-t-elle
encore une part non négligeable de ses missions de prévention en
suivant des mamans en souffrance avec leur bébé, en accueillant en
CMP de très jeunes enfants ou en participant à toutes sortes
d’actions d’information ou de formation des professionnels ou du
grand public.
Force est cependant de constater que de plus en plus souvent,
psychiatres, psychologues, infirmiers psychiatriques et autres
travailleurs sanitaires et sociaux œuvrant dans le champ de la
santé mentale, sont associés à la mise en œuvre de politiques dites
de prévention mais dont l’objectif est d’abord et avant tout le
dépistage précoce de signes ou de comportements qui ne sont
véritablement prédictifs que de ce qu’ils risquent d’induire !
Une prévention qui est donc discutable, dont on sait depuis
longtemps qu’il faut en craindre les effets pervers et contre
laquelle il est justifié de prévenir professionnels et usagers.
Après avoir rappelé sommairement pourquoi il est justifié de
nourrir une telle prévention contre la prédiction en psychiatrie,
nous tenterons dans un second temps de rappeler quelles sont les
conditions d’une prévention qui resterait prévenante. Il s’agit en
effet ici d’un véritable défi à la fois théorique, clinique et
institutionnel dont les enjeux sont désormais vitaux pour le
devenir de la subjectivité de millions d’enfants, mais également
pour la démocratie.
Du dépistage précoce des troubles des conduites…
De quoi s’agit-il exactement ? Un peu partout dans le monde
(là où le bacille de la peste qu’un certain Freud voulait inoculer
à l’Amérique n’a pas fait durablement souche, mais également là où
il réussit à s’installer et à proliférer, voire à muter), ceux qui
ne parvinrent pas à accepter le scandale de la sexualité infantile
et l’obscénité de l’existence de la pulsion de mort ont bataillé
sans relâche pour que la psychiatrie réintègre le giron d’une
médecine aux prétentions exclusivement scientifiques. Comme l’ont
montré M. J. Del Volgo et R. Gori [4], ce mouvement s’est
considérablement intensifié et accéléré depuis une vingtaine
d’années et plus particulièrement depuis l’apparition du DSM-3 et
de sa domination absolue sur l’ensemble de la littérature
internationale comme sur toutes les évaluations qui s’y réfèrent.
On assiste en effet depuis à une véritable mutation anthropologique
avec l’affirmation du postulat idéologique qu’il n’y a pas de
distinction fondamentale entre les troubles mentaux et les
affections médicales générales. Cela conduit à un véritable gommage
anthropologique du fait psychiatrique que constitue le
démantèlement des grandes entités psychopathologiques, comme celle
de névrose ou de mélancolie, « au profit de la notion molle et
flexible de “troubles du comportement” qui permet à la fois
d’étendre à l’infini le champ du pathologique en fonction des
valeurs éthiques d’une société et en même temps d’immuniser les
systèmes de classification des DSM contre les critiques
épistémologiques en augmentant sans cesse le nombre de troubles du
comportement recensés. Nous entrons de plain-pied dans une
psychiatrie postmoderne qui au nom du positivisme et du pragmatisme
établit une flexibilité, une précarité, une liquidité des critères
classificatoires de la psychiatrie permettant son instrumentation
idéologique et politique tout en favorisant les industries de la
santé mentale » ([17], p. 16).
Cette recomposition du champ de la santé mentale et la
remédicalisation de la psychiatrie, où celle-ci perd toute
autonomie conceptuelle et toute possibilité de reconnaître aux
symptômes leur dimension discursive, est tout particulièrement
soutenue et encouragée par l’industrie pharmaceutique qui sait
faire valoir les progrès et l’efficacité de ses traitements
symptomatologiques. Elle conduit également les tenants de cette
psychiatrie aux aspirations scientifiques à mettre en œuvre le
dépistage et la prévention des troubles mentaux.
En attendant des résultats probants relatifs à la démonstration
de l’étiologie biologique ou génétique des pathologies mentales,
ces politiques de prévention se tournent vers les troubles
redéfinis par les DSM et dits des conduites ou des comportements.
Des professionnels mettent ainsi en place dès le plus jeune âge, et
même durant la période prénatale, des programmes de dépistage, et
la promotion de « bonnes pratiques » (best practices) ou
de pratiques fondées sur des données probantes (evidence-based
practices) à partir d’approches positivistes, telles que la
biopsychologie (en quête des déterminants neurophysiologiques et
génétiques du développement et du comportement) ou l’écologie du
développement (qui étudie les déterminants comportementaux et
environnementaux agissant sur le développement). Ils se réclament
pour ce faire de déclarations de certains chercheurs, comme Barbara
Koening, présidente du comité d’éthique de l’université de
Stanford, qui annonçait en 2002, lors d’un colloque consacré à la
« neuroéthique », que « les neurobiologistes vont
bientôt avoir la charge d’évaluer les risques de survenue de
troubles cognitifs, les potentialités de réussite scolaire et
professionnelle, la prédilection pour la violence et la
consommation de drogue » ([24], p. 68). Leur ambition est
bien entendu la prédiction et la modification du cours de
l’évolution du développement des enfants dépistés, en vue d’une
adaptation sociale aux exigences de leur entourage.
À titre d’exemple, rappelons que le rapport de l’Inserm1 de 2005, « Trouble des conduites chez
l’enfant et l’adolescent », préconise ainsi le dépistage dès
36 mois des « troubles des conduites » censés
annoncer un devenir délinquant. Les professionnels y sont invités à
repérer des facteurs de risque prénataux et périnataux, génétiques,
environnementaux et liés au tempérament et à la personnalité. Ce
rapport évoque ainsi à propos de jeunes enfants « des traits
de caractère » tels que la froideur affective, la tendance à
la manipulation, le cynisme et la notion d’héritabilité du trouble
des conduites. Il insiste sur le dépistage à 36 mois des
signes suivants : indocilité, hétéroagressivité, faible
contrôle émotionnel, impulsivité, indice de moralité bas, etc. Une
fois dépistés, les « porteurs » de ces symptômes doivent
être soumis à une batterie de tests élaborés sur la base des
théories de neuropsychologie comportementaliste permettant de
repérer toute déviance à une norme établie selon les critères de la
littérature scientifique anglo-saxonne. Suivant un implacable
principe de linéarité, cette approche déterministe conduit à faire
du moindre geste comme des moindres bêtises d’enfant l’expression
d’une personnalité pathologique qu’il convient de neutraliser au
plus vite.
Ce rapport se termine par des recommandations relatives à la
prise en charge de ces enfants associant rééducation,
psychothérapie et médicaments. Dûment reconverties en pathologies
reconnues par la médecine, et justifiant donc de traitements
médicamenteux, les conduites qui inquiètent ou perturbent la
tranquillité des adultes font ainsi l’objet de toutes les
attentions des laboratoires pharmaceutiques dont elles font
l’affaire [1].
Rappelons que c’est par millions (plus de vingt-trois en 2004,
rien qu’aux États-Unis) et vraisemblablement par dizaines de
millions, qu’on compte à travers le monde2 les petits consommateurs de l’amphétamine
méthylphénidate, de Ritaline®, de Concerta®,
ou d’une molécule voisine appelée dexédrine. En principe réservés à
des situations psychopathologiques et neurologiques très
spécifiques, ces produits sont de plus en plus souvent prescrits
sans discernement et sans l’accompagnement psychothérapique qui
devrait y être obligatoirement associé. D’une redoutable
efficacité, ils transforment les enfants agités en sages à l’école,
et les petits frondeurs distraits et bavards en disciplinés et
consciencieux…, durant le temps où agit le produit,
évidemment ! S’ils effacent les effets, c’est-à-dire les
symptômes, ils n’affectent bien entendu en rien leurs causes et
créent, dans bien des cas, de véritables dépendances… au même titre
que n’importe laquelle de ces drogues que Freud nommait si joliment
« briseur de soucis » (Sorgenbrecher) ([10],
p. 23)3.
Si ces inventions ne sont pas encore en mesure de couvrir
l’ensemble du champ comportemental susceptible de se faire le
témoin de la souffrance des petits d’hommes, gageons que, face à ce
marché prometteur, l’industrie pharmaceutique ne ménagera pas ses
efforts pour étendre sa couverture sans que personne n’y trouve
bientôt plus à y redire. On devine en effet le scandale et les
campagnes que déclencherait le fait de remettre en question et de
vouloir priver nos chers petits du traitement de maladies aussi
invalidantes et coûteuses pour notre société que les troubles
déficitaires de l’attention (TDA) et autres TOP !
On conviendra, avec les auteurs de l’appel que diffusa, à la
suite de la publication de ce rapport de l’Inserm, le Collectif Pas
de 0 de conduite4 [3], qu’« en
médicalisant à l’extrême des phénomènes d’ordres éducatif,
psychologique et social, [ce rapport] entretient en fait la
confusion entre malaise social et souffrance psychique, voire
maladie héréditaire. En stigmatisant comme pathologique toute
manifestation vive d’opposition inhérente au développement
psychique de l’enfant, en isolant les symptômes de leur
signification dans le parcours de chacun, en les considérant comme
facteurs prédictifs de délinquance, l’abord du développement
singulier de l’être humain est nié et la pensée soignante
robotisée ».
En synthèse du travail qu’il consacre à la situation au Québec
[15-17], Parazelli peut, quant à lui, affirmer que toutes
« ces approches bio-psychologiques et écologiques imposent
leurs “vérités” aux individus sans considérer le débat démocratique
sur les choix normatifs d’une société comme une nécessité »
([17], p. 76).
Cet auteur montre comment l’État donne une impression
d’incompétence aux mères identifiées comme étant des personnes à
risques, mais également aux professionnels ne se tenant pas aux
programmes mis en œuvre par les experts. Or ces programmes ne
prennent ni en compte les conditions de vie ni les enjeux
sociopolitiques, mais uniquement les comportements individuels et
sociaux. La pauvreté s’en trouve alors traitée comme une maladie.
Parazelli évoque encore la stigmatisation des populations dites à
risque, pouvant ainsi entraîner des difficultés sociales
supplémentaires accompagnées d’une perte d’assurance dans les
fonctions parentales. « On crée aussi une nouvelle catégorie
sociale juvénile : l’adolescence virtuelle à risque de
délinquance ! On réduit le parcours biographique d’un individu
à une trajectoire probabiliste qui qualifie son destin, ce qui a
pour effet de stigmatiser l’enfant en le désignant à risque avant
même qu’il manifeste les comportements appréhendés ([17],
p. 77) ».
Parmi d’autres, essentiellement produits par la littérature
anglo-saxonne, le rapport de l’Inserm, comme ceux qu’analyse
Parazelli, révèle par ailleurs jusqu’à l’obscène la complicité
objective qui peut exister entre dérives scientistes et idéologies
sécuritaires [4]. Gori constate, quant à lui, « …qu’en
médicalisant les déviances sociales ou les troubles des conduites,
on justifie le caractère naturel des normes et on disculpe dans le
même mouvement l’environnement des symptômes qui affectent le
sujet. C’est ce désaveu de l’Autre qui œuvre dans la transformation
des symptômes, des souffrances psychiques ou sociales en troubles
du comportement. Le sujet se trouve réduit à la somme de ses
comportements, et ses déviances sociales procèdent d’une mauvaise
gestion de son économie psychique. Cette économie psychique se
trouve réduite à un dysfonctionnement neuronal, à un déficit
neuro-développemental ou à de mauvaises habitudes éducatives. Nous
sommes ici en présence d’une nouvelle phrénologie qui puise ses
racines dans les théories déterministes du
XIXe siècle dont l’idéologie a justifié dans les
systèmes totalitaires les pires pratiques du déshumain. Les modèles
qui rendent compte des troubles en termes de dysfonctionnement
neuronal ou d’anomalie génétique justifient davantage le
“biopouvoir”, la “biopolitique” des populations. Ici la déviance
devient naturelle. Et ce modèle fait marcher l’économie tout en
encourageant “la servitude libérale” » ([12], p. 18).
On ne sera pas étonné d’apprendre que, dans cette même logique,
des initiatives se développent un peu partout dans le monde afin de
mettre de plus en plus tôt en œuvre ces dépistages. C’est ainsi
qu’un projet aussi généreux que celui de mieux accompagner les
femmes enceintes en souffrance, inquiètes, ou simplement isolées,
en leur offrant un soutien plus chaleureux et plus humain, prévu
dans notre pays par le Plan maternité 2005-2007, s’est récemment
transformé en un programme officiel prévoyant un entretien
psychosocial systématique au 4e mois de grossesse,
dont personne ne sait à l’heure actuelle ce qui garantira sa
confidentialité et en quoi il servira davantage les intérêts des
femmes et des hommes concernés que ceux de services sociaux chargés
de mieux surveiller les populations [9, 22].
Confrontés à cette situation, avons-nous autre chose à proposer
que ce que doivent faire tous les citoyens quand ils s’aperçoivent
que les libertés fondamentales, et donc la démocratie, sont en
péril ? Pouvons-nous faire autre chose que de rendre attentifs
la communauté scientifique ainsi que les intervenants sanitaires et
sociaux à ce à quoi ils sont associés et de quoi ils risquent de se
rendre complices ? Avons-nous d’autres arguments à faire
valoir que ceux qui permettent d’étayer les analyses
épistémologiques, éthiques et politiques auxquelles nous venons de
faire allusion ? Pouvons-nous contribuer à des actions de
prévention qui ne seraient pas seulement des actions de gestion du
risque ?
… À la prévention des troubles relationnels précoces
Aujourd’hui plus que jamais, nous croyons possible de répondre oui
à cette question. Et si les propositions qu’il est possible de
faire ne prétendent ni à la nouveauté, ni au statut de panacée
universelle, nous pensons qu’elles n’en sont pas moins susceptibles
d’apporter une contribution importante au mouvement de résistance
qu’impose la situation actuelle. C’est du reste pourquoi elles sont
si souvent menacées là où elles existent encore.
Ces propositions sont en fait de trois types :
- – diffusion des connaissances relatives à la
construction et aux conditions de la subjectivité, et
transformation en profondeur des modalités d’accueil et
d’accompagnement des enfants ;
- – généralisation et développement des lieux de loisir et
de rencontre pour tout-petits accompagnés type Maison
Verte ;
- – maintien et développement des consultations pour
tout-petits et leurs parents.
Diffusion des connaissances relatives à la construction et aux
conditions de la subjectivité, et transformation en profondeur des
modalités d’accueil et d’accompagnement des enfants
Bien souvent, les souffrances des tout-petits résultent seulement
de méconnaissances relatives à leur fonctionnement ou à leurs
besoins…
La première des propositions dont il est question ici veut
rappeler l’importance de poursuivre le travail de diffusion des
connaissances concernant la construction et les conditions de la
subjectivité, commencé en son temps par Freud. On sait qu’en 1933,
c’est-à-dire bien après sa découverte de la pulsion de mort,
celui-ci affirmait toujours qu’il est un thème qui lui semblait
« avoir la plus grande importance, vu les magnifiques
perspectives qu’il offre pour l’avenir », à savoir
« l’application de la psychanalyse à la pédagogie, à
l’éducation de la génération à venir ! » [11].
Freud conservait en effet cette idée, en dépit des conclusions
auxquelles sa deuxième topique l’avait conduit en matière de
prévention des troubles mentaux et de manière plus générale à
propos des chances de voir l’homme s’améliorer, certaines
difficultés qu’il est appelé à rencontrer étant intimement liées à
son essence et ne pouvant céder à aucune tentative de réforme
[10].
Freud connaissait également le risque « de tomber dans le
préjugé selon lequel culture équivaudrait à progrès et tracerait à
l’homme la voie de la perfection » ([10], p. 46).
Nous le reconnaissons bien évidemment aussi. Mais parce que nous
n’avons pas cette ambition, et qu’à l’instar de F. Dolto nous
avons seulement celle de minimiser les souffrances partiellement
dues à l’ignorance [5, 6], nous continuons à penser qu’il est
indispensable de lutter contre elles en transmettant ce que nous
avons appris à propos de la construction et des conditions de la
subjectivité [19, 20].
La clinique montre en effet que c’est parce qu’ils ont été
rendus attentifs à certaines de ces conditions que parents et
professionnels peuvent s’interroger quand l’enfant tente de faire
entendre sa souffrance, au lieu de se précipiter pour le (la) faire
taire, comme ils y sont de plus en plus souvent invités
aujourd’hui.
Dans la foulée de la relecture de l’infantile à laquelle Freud
nous a invités, et grâce aux enseignements de la psychanalyse,
certaines violences autrefois communément infligées aux enfants se
sont faites, depuis les années 1970, plus rares. Certains
secrets de famille et autres silences, lourds de conséquences, sont
désormais plus souvent levés, et il est à présent fréquent de voir
arriver dans nos consultations des parents anxieux de ne pas
comprendre quelque manifestation de mal-être de leur petit.
Nombreux sont ceux qui savent ainsi reconnaître qu’il y a là
quelque chose d’important pour leur enfant qu’ils souhaitent
comprendre et surtout aider à mieux vivre. Un peu partout on entend
parler aux bébés comme à des personnes et non plus comme à des
animaux à dresser, et grâce à ces apports, les enfants ne sont bien
souvent plus accueillis et traités comme ils l’étaient si souvent
autrefois.
Dans maints services hospitaliers de néonatalogie, ou pour les
plus grands de pédiatrie, dans les orphelinats et les pouponnières,
dans les lieux d’accueil comme les crèches ou les haltes-garderies,
les pratiques se sont, grâce à ces savoirs, totalement
transformées. Les enfants y sont désormais bien traités, et une
véritable prévention des effets pathogènes des séparations
traumatiques, comme d’autres maux qui y fleurissaient autrefois, en
résulte.
Sans doute ces informations peuvent-elles parfois également
servir à élaborer des raisonnements destinés à tout expliquer et,
comme tout discours scientiste, à colmater les brèches qu’elles
pourraient ouvrir. Les exemples de parents et de professionnels
prompts à en faire de nouveaux dogmes ou de redoutables armes
contribuant à asseoir leur pouvoir ne manquent pas. Ils nous furent
souvent opposés avec raison par le passé.
Mais qu’en sera-t-il demain, quand il n’y aura plus personne
pour dire, ou rappeler, qu’un enfant est, dès sa naissance, un être
de langage, et donc un sujet ? Qu’en sera-t-il de ces enfants
qu’on bourrera de psychotropes et autres amphétamines à
l’apparition du moindre symptôme, au lieu de se demander ce qui ne
va pas ? Qu’en sera-t-il quand personne ne sera plus intéressé
à entendre et à faire entendre sa voix et pour montrer que c’est
lui qui pâtit des diktats du marché de la pharmacologie et des
rééducations cognitivo-comportementales ?
Généralisation et développement des lieux de loisir et de
rencontre pour tout-petits accompagnés type Maison Verte
S’intéresser au moment de leur apparition, in situ, aux troubles
relationnels que présente un enfant, plutôt que d’attendre les
effets et conséquences pathogènes et les séquelles qui peuvent en
résulter, a bien évidemment des effets préventifs.
On sait que ces troubles apparaissent généralement au cours
d’une période qui se situe entre la naissance et l’âge de l’Œdipe,
c’est-à-dire dans un temps de prématuration où la parole est
inscrite à la croisée des sensations corporelles et des mots, un
temps où la croissance et le devenir du tout-petit dépendent encore
totalement de cette parole. La clinique nous a enseigné que, durant
cette période, l’enfant y joue ou agit ce qui le questionne ou le
met en souffrance. Sa quête est, à ce niveau, d’abord et avant tout
identitaire. En l’absence de réponse, il réagit par des troubles
fonctionnels ou physiques, ce qui témoigne, du moins dans un
premier temps, de sa bonne santé psychique.
Ce n’est qu’ultérieurement, s’il est resté frustré de cette
réponse qui lui est indispensable pour poursuivre ses progrès, que
celle-ci s’organisera en symptôme. En attendant, il renonce aux
avancées qu’il avait entamées et régresse à un stade d’équilibre,
ou plus exactement revient, à une image inconsciente du corps
antérieure plus sécure [6, 19].
C’est donc parce que les troubles relationnels précoces
apparaissent dans ces premiers temps de la vie auxquels il faut
pouvoir revenir dans maintes cures d’adultes [2], cela avec les
difficultés et les résistances que l’on sait, que nous estimons
indispensable de s’y intéresser au moment de leur apparition,
plutôt que d’attendre les effets et conséquences pathogènes et les
séquelles qui peuvent en résulter.
Pour y parvenir, il faut être prêts à communiquer avec ce qu’il
y a de plus archaïque chez l’enfant. [13, 14, 24], avec ce qu’il y
a de plus régressé en lui, mais sans complaisance pour cette
régression, sans jamais jouir de cet archaïque si souvent fascinant
pour les adultes. Il s’agit d’aller chercher l’autre, de
l’accompagner ou encore de l’aider à trouver les moyens
susceptibles de lui rendre possible la vie dans la communauté des
humains et lui permettre, ce faisant, de dépasser hic et nunc la
difficulté à laquelle il se heurte. C’est ça qui est pour nous
prioritaire et qui se révèle, à terme, à la fois thérapeutique de
la souffrance et préventif des symptômes qui peuvent en
résulter…
Face aux limites de la diffusion des savoirs évoquées plus haut
[21], face aux résistances que l’inconscient peut opposer à la
raison et aux choix éclairés par les découvertes de la
psychanalyse, et face à celles qui se manifestent si souvent quand
il est question pour les adultes de se mettre à l’écoute de ce que
disent les enfants, Françoise Dolto a initié avec quelques autres,
à Paris, en janvier 1979, la Maison Verte. Il s’agit d’un lieu
de prévention dont le modèle a depuis essaimé un peu partout dans
le monde. Dans ce lieu d’accueil et de loisirs pour tout-petits
obligatoirement et constamment accompagnés d’un familier
responsable d’eux (mère, père, grand-parent, nourrice, etc.), on
vient anonymement, quand on veut, et le temps qu’on le désire, sans
rendez-vous ni ordonnances ou dossier médical. Il ne s’y pratique
aucune consultation, et on y vient pour se parler entre adultes en
présence des enfants qui vont et viennent librement et y découvrent
la relation sociale et les échanges avec d’autres que les
familiers. Les accueillants, psychanalystes et professionnels
analysés, s’y tiennent à la disposition de ceux, petits et grands,
qui fréquentent ce lieu pour écouter et parler, relancer, et au
besoin faire entendre ce qui vient de se dire ou de se montrer. Il
s’agit donc d’un lieu où on peut mettre des mots sur ce dont peut
souffrir l’enfant et où peut être reconnu avec compassion qu’il en
souffre [8, 18, 22].
La question de la symbolisation y est en permanence à
« l’ordre du jour » et « au travail ». Les
frustrations que l’enfant a à vivre y sont parlées, et de ce fait
les castrations qu’il doit y recevoir n’apparaissent jamais comme
le fait d’un prince tout-puissant, sadique et surtout dispensé de
se plier aux lois de tous [19].
Des règles – peu nombreuses mais intangibles – y
servent de support à la confrontation de l’enfant (mais aussi des
adultes) aux limites qui, par les paroles qui les accompagnent, ont
vocation à être structurantes. L’interdit y prend ainsi valeur
d’inter-dit ([23], p. 93-110), et l’exercice de la fonction
parentale y trouve son sens et sa finalité.
Dans la mesure où à la Maison Verte la présence des parents
garantit à l’enfant sa sécurité de base, mais lui permet aussi de
s’entendre nommé, interpellé, voire situé dans sa propre filiation
[22] (quand celle-ci vient à être évoquée et que les accueillants
invitent les adultes à associer leur petit à ce qui se dit là
d’essentiel pour lui), le dispositif offert se propose également
comme un lieu de repérage dans l’ordre des générations et de cette
inscription qui barre la route à l’arbitraire et aux trains plus ou
moins fous de l’autofondation et de la confusion.
La conception psychanalytique de la socialisation précoce dans
une société de plus en plus souvent marquée par la solitude, la
rupture des liens familiaux ainsi que la disparition des traditions
et des repères (ce que Dolto appelait la « lèpre
symbolique »), conduit à faire que dans ce lieu soit offerte
la possibilité pour l’enfant d’accéder aux autres dans la sécurité,
la confiance, en étant accompagné, jusqu’à ce que le monde des
autres ne soit plus vécu comme menaçant, et qu’il accepte, de
lui-même, de s’éloigner, pour finalement exister hors de la
présence de sa mère [8]. C’est pourquoi Dolto voulait que ce lieu
soit intermédiaire entre le foyer familial et le monde social, et
qu’avant toute séparation et avant d’entrer à la crèche ou à
l’école maternelle l’enfant puisse s’y préparer à côtoyer d’autres
petits et grands. Un lieu dans lequel il peut aussi « se
“vacciner” contre les incidents et les émotions de ces rencontres,
grâce à la présence sécurisante et récupératrice de l’adulte
tutélaire connu de lui » [8].
La socialisation précoce que permet la Maison Verte se présente
donc comme une offre d’inscription symbolique du petit d’homme, non
seulement par rapport à son intimité familiale mais aussi par
rapport à toute la collectivité qui le reçoit et qui doit lui faire
une place. (Schauder, 2000). C’est du reste ce à quoi l’invite la
première chose qui y est faite quand il y pénètre :
l’inscription au tableau (ou sur le papier situé à l’entrée) de son
prénom, trace écrite de sa présence singulière puis de son passage
dans ce lieu.
Parce que la rencontre du tout-petit avec les autres s’y opère à
la fois dans la sécurité et dans la dynamique que déclenchent les
castrations symboligènes, la socialisation qui y est rendue
possible s’inscrit dans la suite logique des mutations qui
conduisent le petit d’homme à chercher ailleurs ce qui lui est
refusé au sein de ce que Denis Vasse appelle le « jardin
œdipien » ([23], p. 103). Permettre à l’enfant d’entrer
dans le « jardin social », c’est en effet lui permettre
de trouver un intérêt à d’autres que ceux du familier, d’autres que
ceux que permet de côtoyer le noyau de l’intime. Et c’est ainsi
que, en se fermant, la porte qui doit lentement mais sûrement
interdire l’accès au « jardin œdipien » ouvre le passage
vers celui de tous. Les modalités d’accueil que propose la Maison
Verte se présentent ainsi comme un cadre susceptible de donner à la
socialisation précoce sa pleine mesure et de se révéler ce qu’elle
devrait être partout : l’opération qui permet au petit d’homme
de prendre place dans le groupe auquel il appartient en tant que
sujet, c’est-à-dire être de paroles et de filiation symbolique.
Maintien et développement des consultations pour tout-petits et
leurs parents
Last but not least, le travail de prévention qui résulte du travail
avec des parents en difficultés et avec des enfants en souffrance
doit rester une des priorités de notre système de santé.
Ces accompagnements que nous voulons voir exister encore ne sont
pas des consultations de guidance et n’ont rien à voir avec ces
programmes d’éducation à la parentalité qui fleurissent
actuellement un peu partout et prétendent dire aux parents ce
qu’ils ont à être et à faire.
Il s’agit au contraire de temps de travail précieux où
l’occasion est donnée à des parents venus consulter, de réfléchir
et d’élaborer, avec l’aide d’un tiers formé à l’écoute, les
questions qu’ils se posent, les difficultés auxquelles ils se
heurtent et les souffrances qui en résultent.
Il y est également question d’écouter ce que les enfants peuvent
y dire ou y faire entendre. Cela dès leur plus jeune âge !
En soutenant dès sa naissance un être humain dans son identité,
son espace, son temps, ses lignées paternelle et maternelle, en lui
offrant les médiations imaginaires qui soutiennent la symbolisation
des relations humaines [7], ou en accompagnant le sujet sur le
chemin qui le conduira à inscrire ses relations aux autres dans des
rapports de parole, (en tant que ceux-ci ne cessent de créer
l’autre dans son altérité), ces consultations comme les autres
initiatives mentionnées ici évitent dans bien des cas les
complications qu’entraînent très souvent les troubles relationnels
précoces.
Finissons en disant quand même que ces initiatives, véritables
alternatives aux politiques de dépistage et de contrôle des
comportements évoquées plus haut, ne pourront continuer d’exister,
a fortiori de se développer, que si les professionnels de la santé
mentale le souhaitent et se battent pour pouvoir les mettre encore
en œuvre. Ce combat rejoint celui pour que perdurent des formations
dignes de ce nom.
Mais le veulent-ils vraiment ?
Références
1 Blech J. Les Inventeurs de maladies. Arles : Actes Sud,
2005.
2 Burkas C. « Maltrait. Quand dans la cure de
l’adulte, hurle l’enfant ». In : Schauder C, ed.
Françoise Dolto et le transfert dans le travail avec les enfants.
Ramonville-Saint-Agne : Érès, 2005.
3 Collectif pas de 0 de conduite. « Appel en réponse à
l’expertise Inserm sur le trouble des conduites chez
l’enfant ». In Le Collectif, Pas de zéro de conduite pour les
enfants de 3 ans. Ramonville-Saint-Agne, Érès, 2006.
4 Del Volgo MJ, Gori R. La Santé totalitaire.
Paris : Denoël, 2005.
5 Dolto F. La Difficulté de vivre. Paris :
InterÉditions, 1981.
6 Dolto F. L’Image inconsciente du corps. Paris :
Seuil, 1984.
7 Dolto F. La Maison Verte. Conférence au CFRP, 17/10/1985
(inédit).
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1987.
9 Dugnat M, Douzon M. Pas de zéro de conduite pour les
femmes enceintes et les fœtus de 3 mois : pour un
entretien prénatal précoce « prévenant ». Spirale
2007 ; 41 : 43-60.
10 Freud S. (1929). Malaise dans la civilisation.
Paris : PUF, 1986.
11 Freud S (1933). Nouvelles conférences d’introduction à la
psychanalyse. Idées/Gallimard no 247.
12 Gori R. « Dérives scientistes et idéologie
sécuritaire ». In : Société française de santé publique,
ed. Prévention, dépistage des troubles du comportement chez
l’enfant?. Paris : SFSP, collection « Santé et
Société », 2006.
13 Malendrin MH. « Le papa, c’est celui qui
dit ». In : Schauder C, ed. Lire Dolto aujourd’hui.
Ramonville-Saint-Agne : ÉRÈS, 2004.
14 Malendrin MH. « Le transfert : clef de voûte
pour un dispositif d’accueil du jeune enfant. ». In :
Schauder C, ed. Françoise Dolto et le transfert dans le
travail avec les enfants. Ramonville-Saint-Agne : Érès,
2005.
15 Parazelli M. et coll. « Les programmes de prévention
précoce. Fondements théoriques et pièges démocratiques ».
Service social 2003 ; 50 : 81-121 (consultable à
l’adresse suivante :
http ://www.svs.ulaval.ca/revueservicesocial/pdf/500104-Parazelli.pdf).
16 Parazelli M. « De l’intervention précoce à la
prévention féroce ». In : Le Collectif, ed. Pas de zéro
de conduite pour les enfants de 3 ans.
Ramonville-Saint-Agne : Érès, 2006.
17 Parazelli M. « La prévention précoce au
Québec : prélude à une biologie de la pauvreté ».
In : Société française de santé publique, ed. Prévention,
dépistage des troubles du comportement chez l’enfant. Paris :
SFSP, collection « Santé et Société », 2006.
18 Schauder C, Schauder N. « Un enfant reconnu
comme sujet ». In : Maison Verte. Dix ans après, quel
avenir. Paris : Fondation de France, 1991.
19 In : Schauder C, ed. Lire Dolto aujourd’hui.
Ramonville-Saint-Agne : Érès, 2004.
20 In : Schauder C, ed. Françoise Dolto et le
transfert dans le travail avec les enfants.
Ramonville-Saint-Agne : Érès, 2005.
21 Schauder C. « La question de la prévention chez
Françoise Dolto ». In : Neyrand G, Dugnat M, et
coll.(eds), eds. Familles et petite enfance.
Ramonville-Saint-Agne : Érès, 2006.
22 Schauder C. Vers une nouvelle police des familles ? ADSP
(Actualité et dossier en santé publique) (à paraître en 2008).
23 Vasse D. « Essai sur la limite vivante. Des limites
au Jardin Couvert aux frontières entre les peuples ».
In : Vasse D, ed. Se tenir debout et marcher.
Paris : Gallimard, 1995.
24 Vidal C. « De la plasticité du cerveau ».
In : Société française de santé publique, ed. Prévention,
dépistage des troubles du comportement chez l’enfant. Paris :
SFSP, collection « Santé et Société », 2006.
Pour en savoir plus
25 Hamad AM. « Le statut du sujet dans le langage et dans
la parole ». In : Schauder C, ed. Lire Dolto
aujourd’hui. Ramonville-Saint-Agne : Érès, 2004.
26 Hamad N, Najman T. Malaise dans la famille.
Ramonville-Saint-Agne : Érès, 2006.
27 Falade S. « Ce que Dolto m’a enseigné ».
In : L’enfant et la psychanalyse. Paris : CRFP Éd.
« Esquisses Psychanalytiques », 1993.
28 Golder EM. Clinica da primeira entrevista. Rio de
Janeiro : Jorge Zahar Editor, Transmissão da psicanãlise,
2000.
29 Golder EM. Au seuil du texte : le sujet.
Ramonville-Saint-Agne : ÉRÈS, 2005.
30 Schauder N. « La maisonnée. Un lieu de prévention
des troubles relationnels précoces par l’écoute et la
parole ». In : Thèse de doctorat en médecine. Faculté de
médecine de Strasbourg. 1988.
31 Yvert N, Lariau T, Dupont-Link A,
Moatti R, Grosser A. « Le transfert immédiat ».
In : Schauder C, ed. Françoise Dolto et le transfert dans
le travail avec les enfants. Ramonville-Saint-Agne : Érès,
2005.
2 170 000 boîtes remboursées en France
en 2004, soit trois fois plus qu’en 2000 (cf. Cécile PRIEUR,
« Des enfants sages sur ordonnance », Le Monde,
23/11/2005).3 On sait que parfois c’est
des enseignants excédés et épuisés que viennent les demandes,
voire, et c’est là un coup de maître, des enfants eux-mêmes !
Tous aussi désespérés que leurs parents, et mis en condition par
des publicités bien faites, ils en viennent parfois à réclamer eux
mêmes la pilule de l’obéissance qui les muselle et
« règle » leurs problèmes de petit être humain inscrit
d’emblée dans le langage mais déserté des paroles vraies qui
bornent l’existence et permettent de grandir sans trop d’angoisses.
Les stratégies de cette industrie qui assurent la récupération
marchande et le recyclage industriel de ces manifestations
intempestives des malaises existentiels désormais rebaptisées
« troubles déficitaires de l’attention » (TDA) avec ou
sans hyperactivité (dans ce cas il s’agit de TDAH) et autres
«troubles oppositionnels avec provocation (les TOP), permettent à
cette médecine, comme à l’ensemble du groupe social qui la mandate
à cette fin, de se faire l’économie d’une réflexion de fond
relative aux causes réelles des malaises en cause…4 Ce manifeste recueillit en quelques mois plus de 200
000 signatures. Le rapport fut finalement désavoué par les
plus hautes instances scientifiques de notre pays.1 Le rapport intégral « Trouble des conduites
chez l’enfant et l’adolescent » (septembre 2005) peut être
consulté sur :
http://ist.inserm.fr/basisrapports/trouble-conduites.html
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