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Le Mal


l'Information Psychiatrique. Volume 84, Numéro 6, 501-3, Juin-Juillet 2008, Éditorial

DOI : 10.1684/ipe.2008.0349


Auteur(s) : Thierry Trémine , CHG Robert-Ballanger, bd Robert-Ballanger, 93602 Aulnay-sous-Bois.

ARTICLE

Auteur(s) : Thierry Trémine

CHG Robert-Ballanger, bd Robert-Ballanger, 93602 Aulnay-sous-Bois

« Biopolitique » : le sens que donnait Michel Foucault à ce néologisme en 1978 a connu une forte inflation. On ne sait plus très bien s’il s’adresse à des populations spécifiques ou à la subjectivité même. Si le livre récent de Paul Veyne nous montre d’abord un Foucault sceptique vis-à-vis des universaux et s’intéressant d’abord aux singularités, force est de constater que le discours ambiant se répète uniformément. À travers quelques images fortes et le traitement politique de la peur de l’autre, on vise et la subjectivité et la population redéfinie comme public : « Étendant le regard sur la victime à celui sur les victimes potentielles transformant la peur en dispositif de neutralisation plus qu’en acte de châtiment1. »

« La puissance constitutive du public », concept repris de Gabriel Tarde par Mauricio Lazzarato, est devenue une manière de gouverner par l’identification à la victime. Pendant la campagne présidentielle, les candidats se sont volontiers assimilés au public face à l’image de l’horreur, du risque, de l’insécurité. Le traitement sensationnel de l’événement à travers l’image est alors d’une efficacité impitoyable, il façonne la DOXA. À ce titre, nous faisons partie de la grande masse indifférenciée du public : nous sommes convoqués par l’image et la présence du « mal ». Il n’y a plus de discontinuité politique entre biosubjectivité, pouvoir et public.

Tous les champs du public sont intéressés, et surtout le nôtre dans ses rapports à la violence. Une des caractéristiques des lois qui sont proposées est d’envahir, par porosité, par représentation mentale, le « reste », y compris les pratiques psychiatriques. En effet, on n’entend guère parler de notre discipline que par l’intermédiaire du rapport crime/expert, dans les affaires de crimes sexuels ou de folie sanguinaire.

Nous sommes ainsi gagnés par le monde du crime, et le « reste » de nos pratiques s’efface devant la figure de la gorgone. La dispersion de nos savoirs, l’aspect brumeux de nos débats – cf. les psychothérapies –, le caractère socio-banalisé de la psychiatrie communautaire sont difficiles à percevoir : le langage n’a de poids que s’il commente l’image.

Dans ce monde de l’image, du visuel, un personnage s’affirme : l’expert.

Ce schibboleth venu d’outre -Atlantique ne concerne pas uniquement le champ expertal au sens pénal du terme, il intervient dans tous les domaines de la vie quotidienne. L’expert est devenu l’image fétichisée du psychiatre. Si je rapproche l’expert et la société du spectacle, c’est du fait de sa présence médiatique sur laquelle il ne faut pas se tromper : l’expert ne fait pas l’opinion, c’est elle qui le construit et en fait un passage obligé devant le public, un garant du discours ambiant.

Élisabeth Roudinesco nous propose que le monde expertal en général se situe du côté du sujet naturalisé, figé par ses gènes ; un sujet corrélatif à l’objet science ; la science innocente.

Dans ce contexte, les lois les plus sécuritaires, quand bien même ne concerneraient-elles que la marge médiatisée, ont une répercussion sur l’ensemble de l’image de la psychiatrie au titre de leur intitulé même : « Rétention de sûreté ». N’oublions pas que la loi elle-même a quitté le domaine réservé des « sexual predators » pour gagner les troubles graves de la personnalité. Dans un registre similaire, on voit de plus en plus apparaître dans les certificats de la loi de 1990 la nécessité de pronostiquer, en vue d’une sortie, l’éventuelle dangerosité – et non l’état dangereux.

Ce numéro de l’Information Psychiatrique va donc aborder largement ces problèmes, sans aucune ambition d’en clore le débat. La loi « Rétention de sûreté » a dépassé les crimes sexuels. Grandement débattue en Angleterre durant plusieurs années, avec la création par le Home Office d’une catégorie ad hoc, les antisocial personnel disorders (ASPD), elle a été votée chez nous au pas de charge et concerne maintenant les troubles graves de la personnalité, domaine aussi fluctuant que difficile à définir, et diagnostic de rattrapage dans les expertises, lorsque l’on ne peut définir une pathologie mentale évolutive reconnue par la nosographie.

Dans ce contexte sensationnaliste, il faut saluer le rapport du président de la Cour de cassation, Vincent Lamanda, au président de la République, sur ce qu’il faut faire en attendant la mise en place effective de la loi, retoquée par le Conseil constitutionnel. Les attendus et propositions du rapport se situent dans une perspective constructive qui semblait avoir disparu dès qu’il s’agissait de traiter de crime, personnalité, malade mental, prévenu, prison. Il est aussi clairement affirmé « que les récidivistes sexuels les plus graves sont particulièrement réfractaires à toute prise en charge psychique et qu’ils ne relèvent pas du dispositif résultant de la loi de 1990 ». Nous avons échappé à l’hospitalisation d’office de rétention…

La psychiatrie devenue « bio sociale » – je laisse volontairement un vide entre le « bio » et le « social » – a redécouvert la laïcisation du péché originel, opérée par Buchez et Morel au milieu du XIXe siècle. Cette naturalisation du « Mal », avec la figure dominante du criminel, redevient fortement d’actualité. Elle empoisonnera nos pratiques dans les années à venir.

Références citées

Foucault, 2004 Foucault M. Naissance de la biopolitique. Paris : Éditions de l’EHESS, 2004.

Vignarelli, 1998 Vignarelli G. Histoire du viol. Paris : Seuil, 1998.

Lamanda, 2008 Lamanda G. Amoindrir les risques de récidive criminelle des condamnés dangereux. Rapport à monsieur le président de la République. 30 mai 2008. (réf. Internet).

Veyne, 2008 Veyne P. Foucault M. Paris : Albin Michel, 2008.

Roudinesco, 2008 Roudinesco É. « Les psys face à l’idéologie de l’expertise » Le Monde, 19 janvier 2008.

Lazzarato, 1997 Lazzarato M. Pour une redéfinition du concept de biopolitique. Multitude web septembre 1997.

1 G. Vignarelli cité par V. Lamanda.


 

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