ARTICLE
Auteur(s) : Thierry Trémine
CHG Robert-Ballanger, bd Robert-Ballanger, 93602
Aulnay-sous-Bois
« Biopolitique » : le sens que donnait Michel
Foucault à ce néologisme en 1978 a connu une forte inflation. On ne
sait plus très bien s’il s’adresse à des populations spécifiques ou
à la subjectivité même. Si le livre récent de Paul Veyne nous
montre d’abord un Foucault sceptique vis-à-vis des universaux et
s’intéressant d’abord aux singularités, force est de constater que
le discours ambiant se répète uniformément. À travers quelques
images fortes et le traitement politique de la peur de l’autre, on
vise et la subjectivité et la population redéfinie comme
public : « Étendant le regard sur la victime à celui sur
les victimes potentielles transformant la peur en dispositif de
neutralisation plus qu’en acte de châtiment1. »
« La puissance constitutive du public », concept
repris de Gabriel Tarde par Mauricio Lazzarato, est devenue une
manière de gouverner par l’identification à la victime. Pendant la
campagne présidentielle, les candidats se sont volontiers assimilés
au public face à l’image de l’horreur, du risque, de l’insécurité.
Le traitement sensationnel de l’événement à travers l’image est
alors d’une efficacité impitoyable, il façonne la DOXA. À ce titre,
nous faisons partie de la grande masse indifférenciée du
public : nous sommes convoqués par l’image et la présence du
« mal ». Il n’y a plus de discontinuité
politique entre biosubjectivité, pouvoir et public.
Tous les champs du public sont intéressés, et surtout le nôtre
dans ses rapports à la violence. Une des caractéristiques des lois
qui sont proposées est d’envahir, par porosité, par représentation
mentale, le « reste », y compris les pratiques
psychiatriques. En effet, on n’entend guère parler de notre
discipline que par l’intermédiaire du rapport crime/expert, dans
les affaires de crimes sexuels ou de folie sanguinaire.
Nous sommes ainsi gagnés par le monde du crime, et le
« reste » de nos pratiques s’efface devant la figure de
la gorgone. La dispersion de nos savoirs, l’aspect brumeux de nos
débats – cf. les psychothérapies –, le caractère
socio-banalisé de la psychiatrie communautaire sont difficiles à
percevoir : le langage n’a de poids que s’il commente
l’image.
Dans ce monde de l’image, du visuel, un personnage
s’affirme : l’expert.
Ce schibboleth venu d’outre -Atlantique ne concerne pas
uniquement le champ expertal au sens pénal du terme, il intervient
dans tous les domaines de la vie quotidienne. L’expert est devenu
l’image fétichisée du psychiatre. Si je rapproche l’expert et la
société du spectacle, c’est du fait de sa présence médiatique sur
laquelle il ne faut pas se tromper : l’expert ne fait pas
l’opinion, c’est elle qui le construit et en fait un passage obligé
devant le public, un garant du discours ambiant.
Élisabeth Roudinesco nous propose que le monde expertal en
général se situe du côté du sujet naturalisé, figé par ses
gènes ; un sujet corrélatif à l’objet science ; la
science innocente.
Dans ce contexte, les lois les plus sécuritaires, quand bien
même ne concerneraient-elles que la marge médiatisée, ont une
répercussion sur l’ensemble de l’image de la psychiatrie au titre
de leur intitulé même : « Rétention de sûreté ».
N’oublions pas que la loi elle-même a quitté le domaine réservé des
« sexual predators » pour gagner les troubles graves de
la personnalité. Dans un registre similaire, on voit de plus en
plus apparaître dans les certificats de la loi de 1990 la nécessité
de pronostiquer, en vue d’une sortie, l’éventuelle dangerosité
– et non l’état dangereux.
Ce numéro de l’Information Psychiatrique va donc aborder
largement ces problèmes, sans aucune ambition d’en clore le débat.
La loi « Rétention de sûreté » a dépassé les crimes
sexuels. Grandement débattue en Angleterre durant plusieurs années,
avec la création par le Home Office d’une catégorie ad hoc, les
antisocial personnel disorders (ASPD), elle a été votée chez nous
au pas de charge et concerne maintenant les troubles graves de la
personnalité, domaine aussi fluctuant que difficile à définir, et
diagnostic de rattrapage dans les expertises, lorsque l’on ne peut
définir une pathologie mentale évolutive reconnue par la
nosographie.
Dans ce contexte sensationnaliste, il faut saluer le rapport du
président de la Cour de cassation, Vincent Lamanda, au président de
la République, sur ce qu’il faut faire en attendant la mise en
place effective de la loi, retoquée par le Conseil constitutionnel.
Les attendus et propositions du rapport se situent dans une
perspective constructive qui semblait avoir disparu dès qu’il
s’agissait de traiter de crime, personnalité, malade mental,
prévenu, prison. Il est aussi clairement affirmé « que les
récidivistes sexuels les plus graves sont particulièrement
réfractaires à toute prise en charge psychique et qu’ils ne
relèvent pas du dispositif résultant de la loi de 1990 ». Nous
avons échappé à l’hospitalisation d’office de rétention…
La psychiatrie devenue « bio sociale » – je
laisse volontairement un vide entre le « bio » et le
« social » – a redécouvert la laïcisation du péché
originel, opérée par Buchez et Morel au milieu du
XIXe siècle. Cette naturalisation du
« Mal », avec la figure dominante du criminel, redevient
fortement d’actualité. Elle empoisonnera nos pratiques dans les
années à venir.
Références citées
Foucault, 2004 Foucault M. Naissance de la biopolitique.
Paris : Éditions de l’EHESS, 2004.
Vignarelli, 1998 Vignarelli G. Histoire du viol.
Paris : Seuil, 1998.
Lamanda, 2008 Lamanda G. Amoindrir les risques de récidive
criminelle des condamnés dangereux. Rapport à monsieur le président
de la République. 30 mai 2008. (réf. Internet).
Veyne, 2008 Veyne P. Foucault M. Paris : Albin Michel,
2008.
Roudinesco, 2008 Roudinesco É. « Les psys face à
l’idéologie de l’expertise » Le Monde, 19 janvier 2008.
Lazzarato, 1997 Lazzarato M. Pour une redéfinition du concept de
biopolitique. Multitude web septembre 1997.
1 G. Vignarelli cité par
V. Lamanda.
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