ARTICLE
Auteur(s) : Saïd Chebili
Psychiatre, Centre Henri Duchêne, 17, rue Charles-Tillon, 93300
Aubervilliers
Introduction
Quand on parle de troubles de la personnalité, il arrive
fréquemment que l’on omette de définir le terme de personnalité,
comme si sa définition allait de soi. Si l’on se donne la peine
d’en chercher le sens, force est de constater que la psychiatrie
n’en a pas le monopole [16, 17]. En effet, les sociologues se sont
attelés à en préciser les critères. De même, il en existe une
formulation juridique, Les psychiatres ne sont pas en reste.
Toutefois, nous n’aborderons pas ici les différentes approches du
terme de personnalité et les difficultés à le définir en
psychiatrie. Nous préférons plutôt nous pencher sur l’abord
philosophique de cette notion. En effet, les philosophes se sont de
tout temps intéressés à la personnalité, la dénommant de différents
termes : l’âme, la nature et même la personnalité. Privilégier
la philosophie ne discrédite pas pour autant le point de vue
psychiatrique. Loin de nous cette pensée. Au contraire, le but de
ce travail est de montrer la complémentarité entre les deux
approches. Dès lors, nous verrons le profit que peut tirer la
psychiatrie de sa proximité avec la philosophie. Nous souhaitons
montrer que l’abord psychologique de la notion de personnalité a
émergé très progressivement en philosophie. Pour le montrer, il
serait fastidieux et pour tout dire ennuyeux, de recenser les
philosophes qui ont peu ou prou abordé ce sujet. Il nous a semblé
plus profitable de nous arrêter à certaines étapes au cours
desquelles la notion de personnalité a été systématisée, au point
de constituer une doctrine achevée. Dès lors, nous distinguerons
trois étapes.
Tout d’abord, nous nous pencherons sur l’œuvre de Plotin. Son
travail est important en tant que constitutif d’une personnalité
qui est en relation avec le tout de l’univers. Enfin, au cours
d’une deuxième étape, Locke et Hume retiendront notre attention,
pour avoir reformulé les données du problème à partir de la notion
d’identité personnelle. Enfin, nous terminerons avec Bergson, dont
la théorisation est très moderne en ce sens qu’il nous donne une
conception dynamique de la personnalité.
La personnalité chez Plotin
Plotin a vécu au troisième siècle après Jésus-Christ. De son
vivant, il a surtout dispensé un enseignement que suivaient de
nombreux disciples, au rang desquels on comptait Porphyre. Ce
dernier, d’une part, a mis en forme l’œuvre du maître sous la forme
d’ennéades (neuvaines en grec), et d’autre part, en a assuré la
publication. Les 54 traités plotiniens ont été regroupés en
9 ennéades dans l’édition posthume de Porphyre. Plotin
accordait une importance essentielle à ses traités. P. Hadot a
bien montré la double nature des traités, didactique et
ascétique : « Les traités sont des exercices spirituels
dans lesquels l’âme se sculpte d’elle-même, c’est-à-dire se
purifie, se simplifie, s’élève au plan de la pensée pure avant de
se transcender dans l’extase » [6]. Chez Plotin, l’Univers est
conçu selon une hiérarchie comportant trois stades nommés
hypostases : l’Un, l’Intellect et l’Âme. La succession des
hypostases suit un ordre chronologique d’exposition, par ordre
temporel. Le système comprend un mouvement d’expansion et de
contraction. La première distingue les êtres de l’Un (procession),
et la seconde ramène les êtres vers l’Un (contemplation). Ce
mouvement de va-et-vient n’empêche pas une forte hiérarchisation du
plus au moins.
Voyons tout d’abord l’Un. Il est le premier principe. C’est
l’être transcendantal d’où toute réalité dérive. Pour le connaître,
l’atteindre, la sensation ne suffit pas. L’Âme l’atteint par le
contact. C’est ainsi que nous-mêmes, par une des parties de
nous-mêmes, nous touchons Dieu, nous nous y unissons, nous y sommes
suspendus. L’Un va vers les êtres du monde sensible par émanation.
Dès lors, ce qui est Un peut être partout « car tous ceux qui
possèdent une notion des dieux estiment que non seulement ce
dieu-là, mais aussi tous les autres dieux sont présents
partout ; et la raison affirme qu’il doit en être ainsi »
[13].
Il y a une double rupture chez Plotin, notamment vis-à-vis des
Chrétiens à l’égard desquels il conteste l’idée du dialogue entre
l’âme et le dieu créateur. Plus précisément, il prend pour cible
les Gnostiques qui conçoivent une relation à un dieu personnalisé.
Au contraire, l’Un de Plotin est un dieu sans visage qui ne peut
être vu. Rupture d’autre part, vis-à-vis du Platon de la
République, pour lequel, « là où l’argument de la discussion,
tel un souffle, nous portera, c’est là que nous devrons nous
rendre » [10]. Pour Platon, le mot exprime la nature de
l’essence. Or, l’Un est au-delà. Ainsi, le langage se révélera
inadéquat pour dire sa nature, ce qui fait dire à Plotin :
« Cet Un n’est certes aucune des choses dont il est le
principe, mais il est tel qu’on ne peut rien lui attribuer :
ni l’existence, ni la réalité, ni la vie, car il est au-dessus de
toutes ces choses » [14]. Seule la métaphore permet
d’approcher l’Un. Nous avons donc une connaissance silencieuse de
l’Un, qui ne se déploie que secondairement dans le discours. Tout
est en l’Un, et il a un total discernement de lui-même. Une des
difficultés majeures est de sortir de l’Un. En effet, il faut nier
chez l’Un l’acte de penser, car il « ne faut pas le mettre au
niveau de celui qui pense, mais plutôt au niveau de la pensée. La
pensée ne pense pas, mais elle est la cause qui fait qu’un autre
pense, et ce qui est cause n’est pas identique à ce qui est
causé » [12]. La transcendance de l’Un est hors d’atteinte de
l’intelligence. Pourquoi l’Un ne demeure-t-il pas l’unique ?
C’est que toute chose parfaite produit son semblable, c’est-à-dire
l’Intellect.
La deuxième hypostase se nomme l’Intellect. Elle ne provient pas
de l’Un selon un plan préétabli, ni à travers une quelconque
délibération, mais par émanation. Sous l’aspect du monde
intelligible, l’Un s’épand en une multiplicité hiérarchisée de
genres et d’espèces. L’Intellect, tout en étant vision de l’Un, est
par là-même connaissance de soi et connaissance du monde
intelligible. Le monde intelligible est celui d’une société
d’intelligences, d’esprits, dont chacun, en se pensant, pense tous
les autres qui forment ainsi une intelligence et un esprit unique.
Comme l’Un produit l’Intelligence, l’Intelligence produit
l’âme.
L’Âme est la troisième hypostase. Elle n’est que le monde
intelligible, mais selon une division plus importante. Elle réside
dans toutes les parties du corps vivant qu’elle anime, tout en
étant un intermédiaire entre le monde intelligible et le monde
sensible. Dès lors, l’Âme, d’une part, touche au monde
intelligible, car elle procède de lui et retourne vers lui pour le
contempler éternellement. Et d’autre part, elle touche au monde
sensible, car elle l’ordonne et l’organise. Plotin présente une
thèse originale, toutes les âmes n’en sont qu’une. En effet, la
multiplicité des âmes n’est qu’apparente. En réalité, il s’agit
d’une seule et même âme qui se manifeste d’une manière différente.
Nous avons affaire à une réalité psychique unique. Comment
concevoir cette unicité avec la multiplicité des corps ? S’il
existe une multiplicité d’êtres animés différents les uns des
autres, c’est que les corps, animés par l’âme les uns
indépendamment les uns des autres, ne sont pas identiques, de sorte
qu’une même âme animera différemment des corps différents. Ainsi,
la diversité et la multiplicité sont le fait des corps et non de
l’âme. « N’est-il pas absurde de soutenir que mon âme et celle
d’un individu quelconque n’en font qu’une ? A supposer, en
effet, que j’ai une sensation, un autre devra aussi la
percevoir ; si je suis bon, cet individu devra être bon ;
si j’ai un désir, il devra l’avoir ; et de façon générale,
nous devons éprouver les mêmes affections l’un que l’autre et que
l’univers, de sorte que, si j’éprouve une affection, l’univers
devra l’éprouver en même temps que moi » [11]. Les individus
diffèrent les uns des autres du point de vue du corps et non pas du
point de vue de l’âme. Peut-on alors dire que l’âme est la
personnalité ? Ce concept est absent du vocabulaire des
philosophes grecs, que ce soit chez Platon, Aristote et Plotin.
Concevoir l’âme comme une émanation de l’Un ouvre trop
facilement la voie à une interprétation religieuse de la
personnalité, ce qui n’a pas manqué d’être fait. Toutefois, les
Anciens employaient le terme de personne pour désigner « le
masque que portaient les acteurs de théâtre, ce qui leur permettait
de montrer l’unité du caractère, du rôle qu’ils jouaient dans
l’ensemble de la représentation et, peut-être, de servir de
porte-voix, d’où l’étymologie latine per-sonare : parler à
travers » [16]. On voit bien que le concept de personnalité
d’un point de vue philosophique émerge progressivement, car cette
vision théologique de la personnalité occupera tout le Moyen Age. A
l’époque moderne, avec Locke et Hume, une nouvelle façon
d’appréhender la notion de personne va se faire jour, qui
confortera un peu plus son ancrage dans la réflexion
philosophique.
Locke et Hume : la question de l’identité personnelle
Dès lors, avec Locke et Hume, on s’éloigne un peu plus de la
réflexion métaphysique et de la tentation théologique. De plus,
Locke s’inscrit en faux contre les approches juridiques de la
personne – florissantes de son temps – notamment celle soutenue par
Hobbes dans son Léviathan, qu’il convient de rappeler ici :
« Une personne est celui dont les mots et les actions sont
considérés soit comme étant les siens propres, soit en ce qu’ils
représentent les mots et les actions d’un autre, ou de toute autre
chose à quoi ils sont attribués véritablement ou fictivement »
[7]. En effet, il répond que la personne, avec ses attributions
morales, juridiques et politiques, sera beaucoup moins
rigoureusement identifiée par une métaphysique de la substance que
par une théorie de la conscience. A cet effet, il projette sur la
scène philosophique la question de l’identité personnelle. Celle-ci
se formule simplement : c’est ce qui, chez un être humain,
demeure permanent et invariable à travers le temps. Elle permet
d’affirmer que, malgré les variations entre deux moments, nous
avons affaire à la même personne. Locke se confrontera à cette
problématique. L’identité personnelle l’intéresse, au premier plan,
à tel point qu’il lui consacre un chapitre spécifique dans la
deuxième édition de son célèbre traité : Essai sur
l’entendement humain.
Pour Locke, c’est la conscience qui est l’identité personnelle.
En d’autres termes, la conscience garantit l’identité de la
personne, car en elle-même, elle contient le principe d’identité.
Locke démontre cette proposition par son contraire. La
démonstration se fait par la réfutation de la théorie cartésienne
de l’innéisme des idées.
Pour Descartes, deux types d’idées sont innées : d’une
part, le principe d’identité énoncé sous la forme : tout ce
qui est est ; d’autre part, le principe de
contradiction : il est impossible qu’une chose soit et ne soit
pas en même temps. Locke réfute l’innéisme des deux
principes en deux étapes. Premièrement, « Tout ce qui est
est, et il est impossible pour la même chose d’être et de ne pas
être […]. Il est évident que tous les enfants et tous les idiots
n’en ont pas la moindre notion » [9]. Deuxièmement, Locke
refuse l’assertion selon laquelle les vérités innées soient
présentes dans l’âme sans qu’elle le sache. L’affirmer revient
« à détruire l’assentiment universel qui devrait
nécessairement accompagner toute vérité innée ; car il me
semble presque contradictoire de dire qu’il y a des vérités
imprimées sur l’âme que celle-ci ne percevrait ou ne comprendrait
pas » [9]. Prenons conscience du retournement lockien. Les
principes d’identité et de contradiction perdent leur caractère
d’universaux. Comme le souligne avec justesse E. Balibar,
Locke, après avoir contesté ces principes, les réinscrits dans la
structure même de l’esprit, sous la forme de la thèse : il est
impossible que l’homme pense sans qu’il le sache. Dès lors, les
deux principes vont confirmer la non-contradiction de l’esprit et
l’identité de l’esprit à lui-même [1]. Sur quoi baser cette
identité personnelle ? Pour répondre, « il faut examiner
ce dont tient lieu [le mot] personne. Je crois que [le mot tient
lieu de l’expression] un être pensant, intelligent, qui a raison et
réflexion et qui peut se regarder soi-même comme soi-même, comme la
même chose qui pense en différents temps et lieux ; ce qu’il
fait uniquement par la conscience qui est inséparable de la pensée,
et qui lui est à mon sens essentielle […] Quand nous voyons,
entendons, sentons, goûtons, éprouvons, méditons, ou voulons
quelque chose, nous savons que nous le faisons, et il en va
toujours de même au moment de nos sensations ou de nos perceptions.
Et de cette façon, chacun est pour lui-même ce qu’il nomme soi […]
En effet, puisque la conscience accompagne toujours la pensée,
puisque c’est ce qui fait de chacun ce qu’il appelle soi, puisque
c’est ce qui le distingue de toutes les choses pensantes, c’est en
elle seule que réside l’identité personnelle, c’est-à-dire le fait
pour un être rationnel d’être toujours le même. Aussi loin que peut
remonter la conscience dans ses pensées et ses actes passés, aussi
loin s’étend l’identité de cette personne ; c’est le même soi
que celui qui est maintenant en train de réfléchir sur elle, qui a
posé alors telle action » [9].
En outre, Locke différencie bien cette identité de conscience de
l’identité de substance. En effet, le changement de substance
n’affecte pas le changement de personne. Cette identité personnelle
selon Locke offre-t-elle un caractère de permanence dans le
temps ? La réponse est affirmative, puisque la continuité de
la conscience est assurée dans le temps. Ainsi, « c’est
manifestement la conscience, aussi loin qu’elle s’étende – fût-ce
aux siècles passés — qui unit en une même personne des existences
et des actions temporellement les plus distantes, aussi bien que
les existences et les actions du moment qui vient de passer »
[9]. En plus de la conscience, Locke fait intervenir la mémoire
comme composante fondamentale de la personnalité : « Si
j’avais la même conscience d’avoir vu l’arche de Noé dans le Déluge
et d’avoir vu l’inondation de la Tamise l’été dernier, ou d’écrire
maintenant, je ne pourrais pas douter que moi qui écris maintenant
ceci, qui ai vu la Tamise déborder et qui ai vu l’inondation du
Déluge, j’étais bien le même moi, […] je ne pourrais pas plus en
douter que de ce moi qui écris ceci, suis, alors que j’écris ceci,
le même moi que j’étais hier (que je sois ou non constitué de la
même et unique substance, matérielle ou matérielle) » [9]. Je
suis qui je suis, en tant que j’ai la certitude d’être toujours
celui que j’ai été, parce que je suis conscient de penser ce que
j’ai pensé.
Notons que Locke ne parle plus de l’âme. Et même s’il ne
s’exprime pas encore en termes de personnalité, il évoque une
notion semblable, celle d’identité personnelle. Soulignons la lente
émergence du concept de personnalité en philosophie, comme en
témoigne le commentaire de Voltaire de l’Essai de Locke. Dans sa
XIIIe de ses Lettres philosophiques, Voltaire
écrit : « Tant de raisonneurs avaient fait le roman de
l’âme, un sage est venu qui en a fait modestement l’histoire ;
Locke a développé à l’homme la raison humaine, comme un excellent
anatomiste explique les ressorts du corps humain » [18].
La théorisation de Locke engendra plusieurs types de réactions.
Parmi celles-ci, nous retiendrons celle de Hume, dont la
philosophie qualifiée d’empiriste repose les questions de manière
radicale. Hume veut établir, dans le Traité de la nature humaine,
la science de la nature conformément à un principe :
« Toutes nos idées simples proviennent d’une manière soit
médiate, soit immédiate, des impressions qui leur
correspondent » [8]. Tout découle des sens. Ce principe fait
dire à Deleuze, dans sa thèse de philosophie, Empirisme et
subjectivité, que Hume substitue à une psychologie de l’esprit une
psychologie des affections de l’esprit. En d’autres termes, selon
Hume, il est possible d’analyser les opérations de l’entendement ou
les passions qui le caractérisent sans se référer à l’unité d’un
esprit. C’est pourquoi Hume, dans un chapitre de son Traité de la
nature humaine – précisément intitulé identité personnelle en
référence directe à Locke – conteste la substantialité du moi.
Ainsi, « l’esprit est une sorte de théâtre, où des perceptions
diverses font successivement leur entrée, passent, repassent,
s’esquivent et se mêlent en une variété infinie de positions et de
situations » [8]. Et pour lever toute ambiguïté sur
l’existence d’un lieu réel constitutif de l’esprit, Hume
ajoute : « Ce ne sont que les perceptions successives qui
constituent l’esprit, et nous n’avons pas la plus lointaine idée du
lieu où ces scènes sont représentées, ni des matériaux dont il est
composé » [8]. Après avoir en quelque sorte dissous la
conscience et par contrecoup l’identité personnelle, Hume développe
une idée originale, ouvrant un horizon épistémologique totalement
nouveau.
En effet, il montre que l’identité et l’imagination sont
imaginées après-coup, créées linguistiquement et socialement comme
des fictions. Hume, refusant catégoriquement le point de vue
substantialiste cartésien, considère l’identité comme une fiction.
Hume innove. En effet, « c’est la tendance à imaginer le moi
qui est étudiée et non plus le moi en tant que réalité admise a
priori ou par des hypothèses défiant les règles de
l’expérimentation » [17]. Synthétisons le raisonnement de
Hume : Nous ne « pouvons concevoir aucune sorte
d’existence hormis les perceptions qui sont apparues en ces
étroites limites. C’est l’univers de l’imagination et nous n’avons
d’autres idées que celles qui y sont produites » [8]. Or, le
moi ne peut être rattaché à aucune expérience. Dès lors, il ne
saurait signifier autre chose qu’une fiction. Ce point de vue est
proche du point de vue psychanalytique pour lequel la personnalité
ne constitue pas une entité in abstracto, mais se découvre au fur
et à mesure du déploiement du transfert. Après la sévère remise en
question humienne, le concept de personnalité disparaîtra-t-il de
la réflexion philosophique ? On pourrait le penser, sans le
retour à une problématique de la conscience avec Bergson, qui tire
sa réflexion du spiritualisme cousinien, tout en le dépassant,
apportant ainsi, une contribution personnelle originale. Abordons
ce dernier point.
Bergson et sa théorie de la personnalité
Avec Bergson, triomphe le point de vue psychologique sur la
personnalité. Bergson qualifiait de métaphysique les théories de la
personnalité antérieures à la sienne, que ce soit celle de Plotin
ou celle de Kant. Considérant la personnalité comme le problème
central de la philosophie, il s’efforçait d’en dégager une approche
nouvelle. D’une manière tout à fait essentielle, il fait le constat
que l’unité de la personnalité, si évidente de prime abord, échappe
en fait, au moment même où nous croyons la saisir. « Et dans
son effort pour la saisir, la conscience n’a devant elle qu’une
infinité d’états psychiques – une multiplicité. Il semble donc que
l’unité de la personne existe tant qu’elle n’est pas perçue »
[3].
En effet, la conscience pour saisir la personnalité doit la
décomposer en segments spatialisés et transformer le temps en
espace. Voilà la butée, selon Bergson, de toutes les philosophies
qui le précédaient : la spatialisation du temps. Bergson
contourne cette difficulté en développant sa propre méthode, qu’il
considère comme fondamentale : l’intuition. « Nous
appelons ici intuition la sympathie par laquelle on se transporte à
l’intérieur d’un objet pour coïncider avec ce qu’il a d’unique et
par conséquent d’inexprimable » [4].
L’intuition ouvre à la compréhension d’un concept essentiel,
celui de la durée. Qu’est-ce que durer ? Ce n’est pas passer
d’un instant à un autre, comme si les instants se succédaient en se
répétant ; sinon, il n’y aurait que du présent, succédant à un
présent identique au précédent. Au contraire, il y a durée, lorsque
le présent retient ou conserve le passé et forme avec le passé une
totalité nouvelle par rapport à la précédente, mais qualitativement
nouvelle. La « durée se révélera telle qu’elle est, création
continuelle, jaillissement ininterrompu de nouveauté » [4].
Dès lors, la connaissance selon Bergson n’en reste pas à la surface
des choses mais les connaîtra de l’intérieur, sans distance par
rapport à ce qu’elle connaît. En d’autres termes, l’intuition est
un mode de connaissance qui se rapporte directement à son objet et
en éprouve directement la vérité. Elle a son modèle dans la
compréhension que l’esprit s’appropriera de lui-même sans distance.
Ainsi, l’intuition permet de saisir ce qu’est la personnalité. Elle
est la condensation de l’histoire que nous avons vécue depuis notre
naissance. Nous ne pensons qu’avec une partie de notre passé, mais
ce dernier se manifeste intégralement à nous par sa poussée et sous
forme de tendance. Dès lors, « de cette survivance du passé
résulte l’impossibilité, pour une conscience de traverser deux fois
le même état. Les circonstances ont beau être les mêmes, ce n’est
plus sur la même personne qu’elles agissent, puisqu’elles la
prennent à un nouveau moment de son histoire. Notre personnalité,
qui se bâtit à chaque instant avec de l’expérience accumulée,
change sans cesse » [2]. Comment ce passé se
conserve-t-il ?
Bergson admet que notre passé soit conservé intact puisqu’il
l’est dans une mémoire inconsciente. Il suppose l’existence d’états
psychiques inconscients. Dès lors, que le passé est intégralement
conservé, une conséquence importante va en découler. Si la personne
est la continuité d’un mouvement en avant qui pousse dans l’avenir
le présent et le passé intégralement conservé, il sera fatigant
d’être une personne et il faudra fournir un effort continuel pour
réguler ce flot du passé.
En effet, deux cas de figure s’offrent à nous, en fonction des
deux aspects essentiels de la personnalité : la mémoire et la
volonté. Il y a une tension entre la mémoire qui embrasse toute
l’étendue du passé inconscient pour tenter de le rendre conscient,
et la volonté qui tend continuellement vers le futur. Cette tension
est insoutenable pour certains, d’où les troubles de la
personnalité. Bergson en décrit deux modalités. Premièrement, nous
faisons un effort particulier lorsque notre conscience surveille
l’ensemble de notre pensée inconsciente pour y puiser les souvenirs
dont nous avons besoin. Ce travail génère une très forte tension.
Or, chez certaines personnes, cet effort surpassera les capacités
de contrôle de la conscience. Celle-ci, dès lors, restreindra son
concours et seule une partie des souvenirs sera susceptible d’être
rappelée à la conscience. Un tel mécanisme explique les amnésies et
conséquemment les pathologies de la mémoire. Deuxièmement, il y
aura des maladies par atteinte de la volonté. L’élan vers le futur
est un élément essentiel de la personnalité humaine. L’élan peut se
ralentir ou même s’arrêter presque complètement, et c’est ce qui se
passe dans la psychasthénie. A la lecture des thèses de Bergson sur
la personnalité, nous voyons qu’il innove en s’efforçant de bâtir
une théorie dynamique prenant en compte les données de la
psychanalyse. Mais il nous déçoit car ses exemples cliniques
restent très imprégnés du modèle de pensée du
XIXe siècle.
Ainsi utilise-t-il des catégories diagnostiques comme la
psychasthénie ou la folie du doute. Sans doute, ne pouvait-il mieux
raisonner qu’il ne l’a fait avec les catégories qui étaient les
siennes, à savoir l’intuition et la durée.
Conclusion
Nous avons pris la peine d’esquisser une brève histoire
philosophique de la question de la personnalité. Pour que cette
dernière occupe le devant de la scène de la réflexion
psychologique, une longue période a été nécessaire. Durant ce
temps, de l’Antiquité à nos jours, la philosophie a apporté sa
contribution à l’évolution des idées en cette matière. Il ne suffit
pas d’en faire le constat, mais de dire de quelle manière
l’intelligibilité philosophique a fait avancer la réflexion des
psychiatres sur la personnalité. Une des manières de voir les
choses est de s’inspirer de Gilles Deleuze. Pour lui, la
philosophie ne se limite ni à la contemplation, ni à la réflexion
solipsiste. Selon lui, « la philosophie est l’art de former,
d’inventer, de fabriquer des concepts » [5]. En effet,
l’horizon épistémologique de la philosophie a enrichi la
psychologie, en lui fournissant les concepts propres à féconder sa
théorisation. Deux exemples sont particulièrement éclairants à cet
égard. Premièrement, les notions lockiennes ont été reprises et
réinterprétées par Ricœur, qui, dans son commentaire de Locke,
établit dans Soi-même comme un autre, une différence entre la
mêmeté correspondant à l’identité de substance, et l’ipséité
corollaire de l’identité de conscience [15]. Désormais, les termes
de mêmeté et d’ipséité font partie du vocabulaire classique de la
phénoménologie. Phénoménologie, que les analyses de Bergson sur
l’intuition n’ont pas manqué de stimuler. Deuxièmement, les
conceptions de Hume sur le moi, qu’il
« désubstantialise » et auquel il n’accorde que le statut
de fiction, résonnent puissamment avec les observations de la
psychanalyse. Nous constatons la très grande proximité de la
psychiatrie et de la philosophie. Nous venons de montrer tout
l’intérêt que la psychiatrie pouvait tirer de l’emprunt des
concepts philosophiques. Mais, il faut se départir de la tentation
d’ériger la philosophie en discipline autoritaire donneuse de
leçons à la psychiatrie. D’un côté, une position « méta »
dogmatique nous semble tout à fait contraire à son esprit. De
l’autre, la philosophie peut aussi féconder sa pensée en
réfléchissant aux problèmes soulevés par la pratique psychiatrique.
Dès lors, comme le dit si bien Balint dans un autre contexte, la
psychiatrie et la philosophie forment une société à investissement
mutuel.
Références
1 Balibar E. Le traité lockien de l’identité. In :
Locke J, edIdentité et différence. Paris : Le Seuil,
1998.
2 Bergson H. L’Evolution créatrice. Edition du Centenaire.
Paris : PUF, 2001.
3 Bergson H. Le problème de la personnalité. In :
Mélanges. Paris : Edition du Centenaire, 1972.
4 Bergson H. La Pensée et le mouvant. Paris : PUF,
1976.
5 Deleuze G, Guattari F. Qu’est-ce que la
philosophie ?. Paris : Les Editions de Minuit, 1991.
6 Hadot P. Plotin ou la simplicité du regard. Paris :
Editions Augustiniennes, 1989.
7 Hobbes T. Léviathan. Paris : Folio Essais, 2000.
8 Hume D. Traité de la nature humaine. Paris :
Garnier-Flammarion, 1995.
9 Locke J. Essai sur l’entendement humain. Paris :
Vrin, 2001.
10 Platon. La République. Paris : Garnier-Flammarion,
2002.
11 Plotin. Si toutes les âmes n’en sont qu’une. In :
Plotin : Traités 1-9. Paris : Garnier-Flammarion,
2003.
12 Plotin. Traité 9, Sur le bien ou l’Un. In :
Plotin : Traités 7-21. Paris : Garnier-Flammarion,
2003.
13 Plotin. Traité 23, Sur la raison pour laquelle l’être Un et
identique est partout tout entier. In : Plotin : Traités
22-26. Paris : Garnier-Flammarion, 2003.
14 Plotin. Traité 30, Sur la contemplation. In :
Plotin : Traités 30-37. Paris : Garnier-Flammarion,
2003.
15 Ricœur P. Soi-même comme un autre. Paris : Editions
du Seuil, 1990.
16 Robinet JF. Personne. In : Les notions
philosophiques, dictionnaire, tome II. Paris : PUF, 2002.
17 Salaün F. L’identité personnelle. Paris : PUF,
2003.
18 Voltaire. Lettres philosophiques. Paris :
Garnier-Flammarion, 2006.
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