ARTICLE
Auteur(s) : Chantal Henry
Pôle de psychiatrie universitaire, hôpital Albert Chenevier,
bâtiment Hartmann, 94000 Créteil
Les troubles bipolaires sont définis à l’heure actuelle
uniquement par la présence récurrente d’épisodes thymiques. La
période inter-critique a été fort peu explorée alors qu’il est
vraisemblable qu’une meilleure connaissance du fonctionnement des
sujets pendant cette période pourrait donner des informations sur
ce qui fait le lit des décompensations thymiques. Jusqu’à présent
l’exploration de cette période est surtout passée par une approche
catégorielle. En effet, le but de la plupart des études était de
trouver une personnalité particulière pouvant caractériser le
fonctionnement des sujets bipolaires en dehors des épisodes
thymiques.
Nous faisons ici une synthèse des travaux soulignant l’intérêt
d’étudier une dimension affective, la réactivité émotionnelle, pour
mieux comprendre cette période inter-critique. De plus, nous
montrons également que cette dimension quantitative peut varier au
cours des épisodes thymiques et aider à mieux caractériser les
états thymiques et explorer les frontières entre les différents
pôles du trouble bipolaire.
Période inter-critique et réactivité émotionnelle
L’exploration de la période inter-critique chez les sujets
bipolaires a fait l’objet de plusieurs types d’études telles que
l’étude de dimensions de personnalité (neuroticisme et
extraversion), l’exploration de tempéraments ou bien l’association
à certaines personnalités pathologiques. Il ressort globalement de
ces travaux qu’aucun type de personnalité ne peut strictement
caractériser les sujets présentant des troubles bipolaires [7].
Au-delà de ces approches catégorielles explorant des
personnalités ou des comportements relativement complexes, peu
d’études ont essayé d’aborder la période inter-critique à travers
une approche dimensionnelle se résumant à une composante
comportementale simple. Cette approche peut être utile pour
discerner une vulnérabilité pouvant être sous-tendue par des
facteurs génétiques et représenter des endophénotypes de la
maladie, c’est-à-dire des traits retrouvés chez les proposants et
leurs apparentés sains.
Les dimensions explorées jusqu’à ce jour chez les sujets
bipolaires sont principalement l’impulsivité et la recherche de
sensations. Il nous a semblé pertinent d’explorer une dimension
émotionnelle comme caractéristique potentielle des sujets
vulnérables aux troubles thymiques. En effet, Davidson [4] stipule
que, face à un stimulus discret, le seuil de réponse émotionnelle
diffère d’un individu à l’autre. Il semble donc exister un
continuum au sein de la population générale. Ainsi, des individus
hyper-réactifs répondront à des stimuli mineurs tandis que les
sujets moins réactifs n’auront pas de réponse pour ces mêmes
stimulations. La question posée est de savoir si les patients
bipolaires se situent dans les mêmes échelles de réponses ou bien
s’il existe une réactivité émotionnelle particulière pouvant être
en lien avec la vulnérabilité à présenter des épisodes
thymiques.
Nous avons exploré la réactivité émotionnelle des patients
bipolaires normothymiques à partir de deux méthodes. La première a
consisté à évaluer la réactivité émotionnelle à partir
d’autoquestionnaires et à comparer des sujets bipolaires
normothymiques à des sujets témoins indemnes de trouble de l’humeur
[12, 13] ; l’un évaluait l’intensité de la réponse
émotionnelle lors de situations banales de la vie courante [20],
l’autre explorait la variabilité émotionnelle au cours d’une même
journée ou sur des périodes très courtes ne pouvant pas répondre
aux critères d’épisode thymique [9]. Cette étude a mis en évidence
des scores beaucoup plus élevés aux deux échelles chez les patients
bipolaires, rendant compte d’une plus grande réactivité
émotionnelle ; celle-ci se définit, d’une part, par une
réponse émotionnelle plus forte aux stimulations environnementales
et, d’autre part, par une plus grande labilité émotionnelle au
cours de la journée. Ces deux dimensions sont très liées et la
labilité émotionnelle pourrait résulter de la plus grande amplitude
des émotions et de leur variabilité liée à la variété des
stimulations. Chez les sujets bipolaires, nous avons pu montrer
qu’il existe une forte corrélation entre cette réactivité
émotionnelle et le nombre d’épisodes thymiques survenus au cours de
la vie. Cela soulève la question de qui est la poule et qui est
l’œuf, à savoir est-ce qu’une plus grande réactivité émotionnelle
engendre un plus grand nombre d’épisodes ou est-ce que les épisodes
successifs aggravent la réactivité émotionnelle ? Un âge de
début précoce chez les patients ayant les scores les plus élevés
aux deux échelles nous incite à pencher pour la première hypothèse.
Enfin, il existe une relation entre réactivité émotionnelle au
cours de la période inter-critique et la présence de troubles
associés tels que les troubles anxieux ou le mésusage de substances
illicites.
Cette première étude met donc en évidence que les troubles
bipolaires ne sont pas circonscrits aux seuls épisodes mais qu’ils
sont aussi caractérisés par des dimensions émotionnelles entre les
épisodes.
Pour conforter cette hypothèse, nous avons réalisé une étude
d’induction émotionnelle en laboratoire. La réactivité émotionnelle
de 145 sujets (90 témoins et 55 patients bipolaires
en phase normothymique) a été évaluée au moyen d’une méthode
d’induction émotionnelle fondée sur le visionnage d’un set de 18
images à tonalités positive, négative ou neutre. Nous avons mesuré
et comparé l’évaluation subjective face aux images de la valence
attribuée aux images (plaisante, neutre ou déplaisante) et
l’intensité émotionnelle déclenchée (arousal). De plus, le réflexe
de sursaut (paramètre objectif) déclenché de manière aléatoire lors
de la visualisation des deux tiers des images a été enregistré.
Les patients bipolaires normothymiques attribuent en moyenne la
même valence et la même réactivité émotionnelle que les témoins
face aux images positives et négatives. En revanche, les images
neutres sont évaluées comme étant plus plaisantes et plus
émouvantes par les patients bipolaires normothymiques que par les
témoins. Après avoir contrôlé l’effet des traitements dans
l’analyse statistique, l’enregistrement du réflexe de sursaut
montre également une amplitude plus importante chez les patients
bipolaires face à des images neutres en comparaison aux sujets
témoins. Ces résultats vont donc dans le même sens que ceux de
l’étude précédente montrant que les patients bipolaires en phase de
normothymie ont une hyperréactivité émotionnelle qui se manifeste
particulièrement en situation neutre. Dans cette étude, il est
cependant possible que les images induisant une émotion plaisante
ou déplaisante entraînent une réponse plus forte qui sature les
paramètres étudiés et ne permettent pas de mettre en évidence des
différences entre les groupes.
A la lumière de ces résultats, certains travaux peuvent être
discutés sous l’éclairage d’une hyperréactivité émotionnelle de
base chez les patients bipolaires. D’après Judd et al. [17],
au-delà des épisodes caractérisés de manie ou de dépression,
subsistent de manière plus ou moins chronique chez la plupart des
sujets des éléments subsyndromiques. Ces éléments thymiques a
minima pourraient être en partie dus à une hyperréactivité
émotionnelle de base favorisant une labilité émotionnelle évoluant
de façon chronique. La coloration de ces symptômes résiduels sur un
mode subdépressif ou euphorique et irritable pourrait dépendre de
situations environnementales mais également de traits de
tempérament des sujets, voire de troubles comorbides, notamment
ceux de la lignée anxieuse. De la même manière, une
hyper-réactivité émotionnelle pourrait rendre compte de ce que
certains appellent les cycles ultrarapides survenant au cours d’une
même journée. Il est peu probable que des syndromes complets tels
que ceux de la dépression ou de la manie puissent alterner au sein
d’une période aussi courte. Par contre, la tonalité des affects
peut varier très rapidement et, si elle est associée à une
hyperréactivité émotionnelle, entraîner une symptomatologie
relativement bruyante.
L’hyperréactivité émotionnelle pourrait permettre de comprendre
la sensibilité particulière des patients bipolaires aux événements
de vie. De nombreuses études se sont intéressées à l’impact des
stress sur les rechutes des troubles bipolaires [5, 8, 22, 23].
Au-delà du risque de rechute face à des événements de vie majeurs,
les sujets bipolaires ont une sensibilité particulière à des
événements de vie mineurs. Pour Malkoff-Schwartz [21], les
événements a priori mineurs, pouvant être considérés comme quasi
neutres, risquent aussi de perturber le rythme de routine sociale
et de provoquer des accès maniaques. Nos résultats étayent
l’hypothèse d’une vulnérabilité à des événements apparemment
mineurs mais ayant un retentissement important chez les patients
bipolaires. Ils ne vont donc pas dans le sens des conclusions de
Johnson [16] qui restreignaient l’hyperréactivité émotionnelle des
patients bipolaires aux stimuli positifs et encourageants.
L’hyperréactivité émotionnelle n’est pas forcément le seul
apanage des patients bipolaires et pourrait représenter un trait
commun à diverses pathologies [18, 19]. Dans une étude, nous avions
d’ailleurs pu mettre en évidence qu’il pouvait s’agir d’un trait
commun entre personnalité borderline et patients bipolaires [10].
Cela pourrait rendre compte de la forte comorbidité entre ces deux
pathologies et de réponses aux anticonvulsivants.
Il semble aussi que ces dimensions affectives peuvent être
considérées comme des endophénotypes potentiels. Clayton et
al. ont comparé des apparentés sains de sujets bipolaires avec
des sujets témoins et ont montré qu’une faible stabilité
émotionnelle était retrouvée chez les apparentés, ce qui peut être
un marqueur clinique d’indice de vulnérabilité à développer un
trouble thymique.
Enfin, quel est l’impact des traitements psychotropes sur la
réactivité émotionnelle ? Est-ce qu’une bonne réponse aux
thymorégulateurs avec une diminution des récurrences est
sous-tendue par la diminution de la réactivité émotionnelle ?
Cela pose également la question de l’apparition des cycles rapides
apparaissant ou s’aggravant sous antidépresseurs. El-Mallakh et
Karippot [6] ont montré récemment chez des patients bipolaires
traités par antidépresseurs au long cours (plusieurs années) un
état chronique, émotionnellement labile, de tonalité plutôt
dysphorique et associé à une insomnie. Ainsi, se pose le problème
de l’aggravation de la réactivité émotionnelle de base par les
antidépresseurs prescrits au long cours chez les patients
bipolaires avec l’apparition soit de cycles rapides, soit d’un état
émotionnel chronique très instable.
Réactivité émotionnelle au cours des épisodes thymiques
Au-delà de la réactivité émotionnelle constitutionnelle des sujets
bipolaires, existe-il une dysrégulation majorée de cette réactivité
émotionnelle au cours des épisodes ?
Dans une première étude, nous avions montré que les sujets
bipolaires présentant un état maniaque ou mixte rapportaient tous
ressentir les émotions avec une intensité tout à fait inhabituelle
par rapport aux périodes inter-critiques [11]. La tonalité des
affects, quant à elle, était très variable d’un sujet à l’autre.
Afin d’explorer ces modifications dans la façon de ressentir les
émotions au cours des épisodes thymiques bipolaires, nous avons
créé et validé une échelle, la Mathys (multidimensional assessment
of thymic states) [15], pour étudier différentes dimensions
quantitatives parmi lesquelles la réactivité émotionnelle. Toutes
ces dimensions (réactivité émotionnelle, vitesse des cognitions,
motricité, motivation, sensorialité) peuvent fluctuer dans le sens
d’une inhibition ou d’une activation [14, 15].
Une analyse en clusters réalisée à partir des items de la Mathys
nous a permis de mettre en évidence que les états thymiques
survenant au cours des troubles bipolaires se répartissaient en
trois groupes. Le cluster 1 était caractérisé par une inhibition
globale et une hyporéactivité émotionnelle et correspondait
globalement aux patients répondant aux critères d’épisode dépressif
majeur du DSM-IV [1]. Le cluster 2 était au contraire caractérisé
par une excitation sur toutes les dimensions et les patients
rapportaient une hyper-réactivité émotionnelle. Ce cluster était
constitué essentiellement par des patients présentant un épisode
maniaque, hypomane ou mixte. Le cluster 3, représentant les
états mixtes, était plus hétérogène et permettait de définir un
spectre large des états mixtes. En effet, il existait globalement
une légère excitation sur la plupart des dimensions, et notamment
une hyper-réactivité émotionnelle. Cependant, les diagnostics
attribués à ces patients selon les critères du DSM-IV étaient
représentés par des épisodes dépressifs dans 56 % des cas et
par des états mixtes dans seulement 18 %. Il s’avère donc que,
lorsque l’on décrit les épisodes selon une approche dimensionnelle,
le spectre des états mixtes s’étend à certains épisodes dépressifs
du DSM et permet donc de définir un spectre large des états
mixtes.
Dans une seconde étude, nous avons analysé sur une autre
population des sujets bipolaires présentant un épisode dépressif
majeur (EDM) selon le DSM-IV et nous avons à nouveau effectué une
analyse en clusters à partir des items de la Mathys. Cette analyse
permet de montrer que le groupe des EDM tel que défini dans le DSM
n’est pas du tout homogène, du fait de l’obtention de deux groupes
distincts.
Un premier groupe est représenté par une dépression caractérisée
par une inhibition dans toutes les dimensions avec une
hyporéactivité émotionnelle, un ralentissement moteur, un
ralentissement des processus idéiques, une diminution de la
motivation et une diminution de la perception sensorielle. Au
contraire, le second type de dépression est caractérisé par une
subexcitation associée à une hyperréactivité émotionnelle. La
tristesse rapportée par les patients sur la semaine précédente ne
permet pas de distinguer les deux types de dépression. Cependant,
la tristesse est associée à de l’irritabilité, de l’anxiété, des
attaques de panique et parfois des bouffées d’exaltation dans la
dépression subexcitée. Ces émotions sont très labiles mais la
tonalité globale est « sombre » et est associée à un fort
risque de passages à l’acte suicidaires [14]. Ces deux types d’état
dépressif ne sont pas distingués dans les classifications actuelles
et répondent aux mêmes critères d’épisode dépressif majeur selon le
DSM-IV.
D’autres études, utilisant une approche catégorielle et
consistant généralement à compter les symptômes dépressifs et
maniaques, s’attachent à décrire des dépressions présentant des
critères de mixité [2].
A l’heure actuelle, les différentes recommandations pour le
traitement des dépressions sont très ambiguës. Elles sont en accord
en ce qui concerne l’usage d’un thymorégulateur en première
intention, mais certaines proposent d’y associer un antidépresseur,
d’autres un antipsychotique ou laissent le choix entre les deux,
chacune des deux familles ayant fait la preuve de son efficacité
[3, 24]. Devant cette apparente incongruité, une meilleure
définition des dépressions bipolaires pourrait permettre de définir
des patterns de réponse thérapeutique.
Bien que le sens commun pose comme une évidence que la tristesse
est le symptôme principal des états dépressifs, une définition
fondée sur l’amplitude de la réactivité émotionnelle semble plus
pertinente pour distinguer les deux types de dépression
précédemment cités et pour aider à orienter le choix
thérapeutique.
Ainsi, le développement de nouveaux systèmes de classification
des états dépressifs semble nécessaire afin de proposer des modèles
permettant d’aider les cliniciens à faire un choix thérapeutique
adéquat. Il est évident que, si un système de classification permet
de rattacher certaines dépressions à des états mixtes atténués, les
praticiens retiendront plus aisément l’intérêt de prescrire des
thymorégulateurs, voire des antipsychotiques, et d’éviter les
antidépresseurs, même en présence d’idées suicidaires. Enfin, une
approche dimensionnelle peut s’avérer utile pour comprendre les
bases neurobiologiques des troubles thymiques.
Conclusion
La façon dont les patients bipolaires perçoivent et réagissent aux
stimuli émotionnels semble les distinguer des sujets indemnes du
trouble. Au-delà d’une légère hyperréactivité s’exprimant pendant
la période inter-critique, une dysrégulation des réponses
émotionnelles pourrait également caractériser les épisodes
thymiques bipolaires.
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