ARTICLE
Auteur(s) : Benjamin
Bryden
Psychiatre et anthropologue, Unité de réhabilitation et de
réinsertion psychosociale, EPSMR, 42, chemin du Grand-Pourpier,
97460 Paul
La possibilité paradoxale, que propose l’anthropologie, de
pouvoir accéder à l’universalité à travers ses variants impose
l’expérience vécue fondatrice qu’est pour l’anthropologue
l’éloignement et la distanciation qu’il rend possible [1]. Il faut
s’éloigner pour mieux s’apercevoir.
L’Organisation mondiale de la santé, institution internationale
aux visées universalisantes, a élaboré ses recommandations pour la
santé mentale dans le monde à partir du postulat que, partout, les
individus pouvant être identifiés comme présentant des troubles
psychiques sévères peuvent être soumis, du fait de leur état, aux
deux phénomènes que sont l’exclusion et la stigmatisation [2, 3].
Ces deux conséquences ou symptômes sociaux liés aux troubles
psychiques sévères pourraient être retrouvés de façon universelle
et les soins à apporter aux individus souffrant de tels troubles
devraient s’accompagner d’actions visant à lutter contre ces deux
phénomènes. Pour autant, et de la même façon que les
critères-symptômes de la psychopathologie descriptive du
chapitre V de la CIM10 sont apparus comme culturellement
reconstruits [4], la forme prise par l’exclusion et la
stigmatisation reste largement sous déterminisme culturel1. Nous allons tenter de l’illustrer à partir
de notre expérience de terrain dans la région côtière malgache de
Toamasina.
Le matériel dont sont issues les réflexions présentées ici a été
obtenu lors de différentes missions exploratoires et
opérationnelles effectuées dans le cadre de la constitution d’un
réseau provincial de référence en santé mentale dans la province
côtière de Toamasina située à l’est de Madagascar. La mise en place
de ce réseau de référence, constitué par les médecins généralistes
responsables des hôpitaux de district de la région, est une des
actions principales d’un projet pilote visant à l’amélioration de
l’accès aux soins et à la lutte contre l’exclusion des personnes
souffrant de troubles psychiques sévères dans la région de
Toamasina [5]. Ce projet repose sur l’implication à la fois des
autorités sanitaires malgaches et de notre association Santé
mentale Océan Indien qui porte les recommandations de l’OMS du fait
de ses liens privilégiés avec le CCOMS [6]. Dans ce contexte et à
partir d’une perspective d’anthropologie appliquée [7], il
s’agissait d’obtenir, lors de missions exploratoires sur le
terrain, le matériel nécessaire pour tenter d’approcher à la fois
les représentations et les pratiques socioculturelles organisant
les relations entre la communauté et les personnes souffrant de
troubles psychiques sévères.
Mes références théoriques, lorsque j’adopte une attitude
anthropologique, empruntent pour beaucoup au corpus de l’approche
dite narrative [8, 9] développée notamment par le psychiatre Arthur
Kleinman [10, 11] et l’anthropologue Byron Good [12]. Je procède
sur le terrain par le recueil de récits auprès de narrateurs que
j’ai pu identifier comme ayant été confrontés à titre personnel,
familial ou professionnel, à des personnes souffrant de troubles
psychiques sévères. Les récits sont obtenus par sollicitation
narrative où je demande au narrateur-informateur de produire un
récit autour de son expérience vécue ou de ses pratiques. Les
récits sont enregistrés sur bandes audio ou vidéo ; leur
retranscription intégrale permet de réaliser une analyse narrative
pour dégager des « structures narratives culturelles
types » C’est ainsi que le matériel narratif et son analyse
structurelle permettent d’approcher la réalité narrative de
l’expérience vécue des troubles psychiques sévères dans la
population étudiée. J’ai pu obtenir dans la région de Toamasina
plus de trente récits dont je propose ici trois exemples.
Récit n° 1, madame Germaine
La rencontre avec madame Germaine va se dérouler à Mahambo, village
côtier situé à 10 km de la ville de Fénérive Est. Madame
Germaine est une femme âgée de 37 ans qui travaille comme
gérante d’un petit restaurant. Elle est originaire de Toamasina et
a poursuivi ses études jusqu’au niveau secondaire. C’est lors d’une
discussion informelle, durant laquelle je lui avais exposé le
contexte de ma venue dans le district, qu’elle va me proposer de me
raconter l’histoire de son frère Dominique. Ce récit, produit par
un proche d’une personne souffrant de trouble psychique, est
retranscrit en respectant les tournures syntaxiques utilisées par
notre interlocutrice.
B. Bryden. Madame Germaine, nous avons discuté
ensemble et je vous ai présenté l’objet de ma venue à Fénérive Est.
Vous m’avez dit que vous-même aviez une histoire à me raconter,
celle de votre petit frère Dominique.
Madame Germaine. Voilà, c’est l’histoire de mon petit
frère. Il s’appelait Dominique, il avait 17 ans et il était en
classe de 4e à Tamatave. Il était un bon élève, il avait
de bonnes notes, c’était un garçon sérieux. Un garçon serviable, il
a…, comment dire, cela est difficile…, il a attrapé le surmenage.
Il bossait trop. Il a commencé à bosser la nuit, le jour, sans
arrêt. Il écoutait aussi la radio toute la nuit sans dormir.
Ensuite, il a fait des grosses bêtises à l’école. Il a commencé à
se bagarrer à l’école et le surveillant a appelé mes parents car il
avait cassé la porte de son établissement. Dominique était devenu
brutal, pas comme d’habitude. Au commencement, Dominique il ne
voulait plus aller à l’école. Il voulait rester à la maison. Il
n’était pas normal, pas comme d’habitude. Il faisait toutes les
choses à l’envers. Par exemple, si on lui demandait d’acheter du
savon, il partait pour acheter des allumettes. Il faisait tout le
contraire. Ce n’était pas normal. Avant c’était un garçon gentil et
maintenant il faisait n’importe quoi. Ensuite, il a commencé à ne
plus vouloir rester à la maison. Surtout la nuit. Il disait que
quelque chose lui faisait peur, il disait que quelque chose,
quelque chose que lui seul pouvait voir, venait lui faire peur la
nuit pendant qu’il dormait. Il partait aussi à la boîte de nuit.
Pendant que toute la famille dort, lui, il part à la boîte de nuit.
Tout nu, sans chemise avec juste un petit short. Cela, il ne
faisait pas avant. Personne ne va à la boîte de nuit tout nu comme
cela, ce n’est pas normal. En plus de cela, il ne mangeait plus, il
ne se lavait plus. Il n’était pas comme d’habitude. Auparavant, il
se lavait trois fois par jour et maintenant il ne se lave plus.
Tout le monde s’inquiétait pour Dominique et pensait qu’il avait le
surmenage. Alors, ma famille a décidé de l’emmener à l’hôpital Be à
Tamatave, dans le service de neuropsychiatrie pour faire une
consultation avec un médecin. Là-bas, le docteur nous a dit
« il ne doit pas regarder la télé, il ne doit pas lire, il ne
doit pas aller à l’école, il doit se reposer, il faut limiter le
surmenage ». Il lui a aussi donné des médicaments. Je me
souviens plus le nom de ces médicaments mais il y avait beaucoup de
médicaments, beaucoup de comprimés. C’est cher les médicaments
là-bas. Puis le docteur a dit aussi que Dominique doit aller à la
campagne, dans ma famille, pour se reposer loin de la ville, dans
la nature. Dans un endroit calme quoi. Mais chez nous c’est loin de
Tamatave, c’est à Moramanga. C’est loin Moramanga, c’est au moins à
45 km de Tamatave et on doit y aller en 4x4 mais cela coûte
cher, alors on a dû y aller à pieds. Je l’ai accompagné moi-même
Dominique avec deux cousines. Avec les comprimés, il allait bien,
il était calme et un peu normal donc ; c’est lui-même qui
portait ses bagages pour aller au village et nous sommes arrivés
là-bas tranquillement. À la campagne, c’est là le problème. Pendant
que nous étions à la campagne, ma famille ne voulait pas lui donner
les comprimés, parce que les gens ils trouvent que ce n’est pas bon
les comprimés… c’est comme cela les Malgaches, il faut faire le
gri-gri malgache et ils n’aiment pas les médicaments vazahas2 C’est mon oncle qui a dit qu’il
fallait faire le gri-gri gasy3. On
fait cela avec des feuilles, de l’eau, on boit comme ça. Au village
personne ne voulait que Dominique prenne les médicaments vazahas.
Moi, je suis contre. Je voulais que Dominique prenne les comprimés
mais tout le monde était avec mon oncle, tout le monde était contre
moi, même ma cousine qui était allée à l’école à Tamatave. Je n’ai
pas pu convaincre une trentaine de personnes, tout le village, de
ne pas jeter les médicaments vazahas de Dominique. En plus,
Dominique devait se reposer, mais eux, ils n’acceptent pas cela.
Ils disent que Dominique doit travailler, que Dominique il doit
labourer la terre avec eux. Dominique, lui, il était fatigué mais
il devait travailler comme tout le monde. Au début, au village, il
allait un peu mieux, puis après deux mois que j’étais au village,
les vacances étaient finies pour moi et je devais rentrer à
Tamatave, mais personne n’a voulu que Dominique ne revienne avec
moi alors il est resté à la campagne avec eux. Pendant que j’étais
à Tamatave, le problème de Dominique est revenu, plus grave encore
qu’au commencement, et Dominique il a fait des choses pas normales.
Les gens du village ont eu peur car la maladie de Dominique était
revenue et que tout le monde sait que mon oncle de Tamatave est
sévère et qu’il ne serait pas content. Ensuite la maladie de
Dominique est devenue tellement grave que tout le monde a dit qu’il
était fou. Tout le monde a dit « il est fou Dominique ».
Alors Dominique il a commencé à devenir maigre, très maigre. À la
campagne, il habitait avec ma mère car plus personne ne voulait de
Dominique et c’est seulement ma mère très âgée qui s’occupait de
Dominique. Mais soudain ma mère elle a attrapé la maladie et elle
est morte. Alors Dominique il est resté au coin, plus personne ne
voulait plus s’occuper de lui. Dominique il est resté tout seul au
village. Ma famille lui donnait un tout petit peu à manger, mais
elle ne le lavait plus, Dominique, et même ses vêtements ils lui
ont pris. Après, ils ont laissé Dominique dans une chambre, une
chambre pas propre… c’est triste. Ils l’ont laissé seul dans une
petite chambre. Dominique il dormait seul sur une petite natte pas
propre… c’est triste, puis tout le village a fait le ligotage avec
lui. Il était attaché avec des cordes dans la petite pièce, il
était ligoté toute la journée et aussi la nuit. Ensuite, après un
peu de temps, il a attrapé une maladie, je pense que c’était le
béribéri, il a gonflé et je pense que c’est cette maladie qui l’a
emporté jusqu’à la mort. C’est triste… Dominique est mort à
23 ans. Sa maladie elle avait commencé quand il avait
17 ans. Moi je l’aimais beaucoup, c’était mon petit frère.
Récit n° 2, madame Simone
Nous allons rencontrer madame Simone dans le village d’Ampasimbe
situé à environs 40 km de Fénérive Est. Notre entretien va se
dérouler au domicile de madame Simone qui est une femme d’une
quarantaine d’années, au contact facile et volubile. Il se déroule
entièrement en langue malgache avec une traduction approximative de
notre guide traducteur, monsieur Paul Toto ; dès lors nous
retranscrivons ici ce qui ne peut être que le « récit d’un
récit », dans le sens où l’histoire de madame Simone va être
pour partie interprétée par la traduction de monsieur Toto.
Monsieur Toto. Voilà cette dame qui est ici avec son
fils. Elle nous raconte qu’elle est très attachée à ce petit gars.
Un jour, il y a longtemps, le père du petit garçon est parti de la
maison et c’est pourquoi cette femme-là nous dit qu’elle était très
préoccupée. Dans la même période, son fils est tombé dans un
alambic pour faire de l’essence de girofles et il s’est brûlé très
fort comme tu peux le voir. Elle a cru qu’il allait mourir et elle
a dû l’emmener à Fénérive Est au centre hospitalier de district
pour essayer un traitement. Cette dame, elle raconte qu’elle a
alors trop pensé à son fils à ce moment-là et qu’elle pensait qu’il
n’y avait aucun espoir pour lui et qu’il allait mourir. Alors elle
me dit qu’elle a eu l’intention de se noyer, de mourir aussi. C’est
pour cette raison qu’elle me dit qu’elle a plongé dans l’eau de la
rivière qui passe ici à Ampasimbe. Elle me dit aussi que, pendant
cette période, elle avait un mal endormi et qu’elle criait dans
tout le village comme une folle. Elle me raconte qu’elle a sauté
dans la rivière un soir mais que les gens du village ont pu la
sortir du courant de la rivière. Après, pendant plusieurs jours,
elle n’a plus mangé et elle parlait tout le temps en pleurant
beaucoup. Voilà ce qu’elle nous raconte. Après, elle nous dit que
les gens du village l’ont emmenée voir un dadarabe4 qui habite ici au village. Il s’appelle
monsieur Valavo. Tout le monde était très inquiet pour cette dame
car elle disait qu’elle voulait toujours se tuer dans la rivière et
qu’elle faisait beaucoup de bruit dans le village en criant la
nuit. Chez le dadarabe, elle me raconte qu’elle a été ligotée et
que monsieur Valavo lui a donné des feuilles pour boire. Cette
dame-là me dit qu’elle est restée presque pendant deux mois ligotée
chez le guérisseur et que, ensuite, elle allait mieux car elle a pu
revoir son petit gars qui n’était pas mort. Maintenant, elle me dit
qu’elle est guérie mais qu’elle ne veut plus jamais aller chez le
guérisseur car elle préfère parler avec monsieur mon Père, le
prêtre catholique du village. Chez le guérisseur elle me dit
qu’elle avait presque toujours des cordes et, regarde, elle nous
montre les marques des cordes sur ses poignets. Cette dame me dit
que chez le guérisseur elle avait des troubles de la vision parce
qu’elle dit qu’elle était toujours dans le noir mais aussi des
grandes douleurs dans la nuque à cause de sa position dans la case.
Elle me dit que pour manger chez monsieur Valavo c’était sa mère
qui devait lui apporter la nourriture. Elle me dit que son
traitement chez monsieur Valavo a coûté presque un million de
francs malgaches pour les deux mois. Elle me dit qu’elle a dû
vendre presque tout son patrimoine et ses terres de girofliers
aussi. Après, elle me dit qu’elle a dû acheter un zébu pour le
guérisseur. Elle me dit que c’est normal car elle est maintenant
contente car elle est guérie et son petit gars aussi. Elle me dit
que maintenant elle ne fait plus que le culte catholique et qu’elle
va toujours voir monsieur mon Père qui lui dit de ne plus aller
chez les guérisseurs. Elle me dit que jamais elle n’a pensé que les
médecins pouvaient l’aider quand elle voulait mourir, elle me dit
que les médecins ne s’occupent pas de ces choses là.
Récit n° 3, monsieur Raoel
Au cours des différents entretiens que nous avons pu mener dans le
district de Fénérive Est, le rôle des Toby était régulièrement
évoqué comme étant des lieux de passage potentiel dans le parcours
existentiel des personnes souffrant de troubles psychiques sévères.
Il existe, selon notre enquête, trois Toby à Fénérive Est :
l’un est rattaché à l’église Fiangonan’i Jesoa Kristy eto
Madahasikara ou église de Jésus Christ à Madagascar (FJKM) tandis
que les deux autres sont affiliés à l’église Fiongonana Loterana
Malagasy ou église luthérienne (FLM). J’ai pu me rendre dans chacun
d’eux et j’ai pu, à chaque fois, m’entretenir avec le responsable.
Nous retranscrivons ici l’entretien que j’ai pu mener avec monsieur
Raoel, président du comité de gestion au Toby FJKM Peniela
Fihaonana de Fénérive Est en la présence de trois bergers ou
mpiandry.
Monsieur Raoel. Je suis le responsable ici du Toby FJKM
de Fénérive Est et je vais essayer de vous raconter comment nous
nous occupons de ceux que vous appelez des malades psychiques. Nous
avons des collaborations dans tout le district de Fénérive Est,
avec les pasteurs dans les villages, et ils nous emmènent les gens
ici au Toby avec leur famille. Nous appliquons une discipline
particulière qui se fonde sur l’activité spirituelle. Quand les
malades arrivent ici nous faisons toujours une petite enquête avec
les familles pour savoir ce qu’il s’y passe. Nous enregistrons le
malade dans notre registre avec le nom et le village d’origine mais
aussi le type de maladie car nous recevons à la fois des maladies
humaines et des maladies demoniaka5.
Toutes les activités qui ont lieu ici se font au nom de notre
seigneur Jésus Christ. Pour les gens que vous appelez malades
psychiques, lorsqu’ils arrivent au Toby nous les mettons dans une
petite chambre d’accueil. C’est une petite chambre qui nous permet
de bloquer le malade pour qu’il ne puisse pas aller n’importe où
dans la ville. Ensuite nous débutons l’enquête auprès de la
famille. Ce que nous voulons ici dans le camp de réveil, c’est les
aider à accepter la loi de Jésus Christ pour avoir la normalisation
de leur état. L’enquête doit nous servir pour atteindre notre
objectif qui est de faire croire au Christ car chacun doit offrir
son âme et son corps au Christ comme il est dit dans la Bible dans
le chapitre douze, verset 1 : 2 : « Je vous
exhorte frère par la compassion de Dieu à offrir vos corps comme un
sacrifice vivant, sain, agréable à Dieu, ce qui sera de votre part
un culte raisonnable ». Voilà notre objectif général tel que
nous l’ordonne le livre saint. Quand un malade est agressif, nous
pensons toujours que c’est une maladie demoniaka. Le démon est le
profitant et, s’il y a une maladie humaine, il va profiter de cette
faiblesse de l’homme pour s’installer dans son esprit. Si le démon
s’installe, alors le traitement humain ne marche plus. Les docteurs
savent bien cela et nous avons des collaborations avec beaucoup
d’entre eux qui nous envoient des malades quand leurs traitements
ne marchent pas. Notre enquête va chercher à savoir si la famille
du malade a déjà fait des pratiques occultes. Nous recherchons la
source de l’entrée du démon depuis le début de la maladie
demoniaka. Par exemple, si le malade ou un membre de sa famille est
allé voir un dadarabe ou, encore pire, s’il est allé faire le
tromba le démon peut facilement profiter, car le chef suprême du
tromba c’est le démon. Si nous retrouvons dans l’enquête de telles
pratiques ou des objets occultes, nous demandons à la famille
l’autorisation de brûler tous les objets du démon. Le démon,
lorsqu’il est installé dans un malade, peut empêcher toute
guérison. Je vous explique : par exemple, voilà une feuille
qui représente le démon ; ici, par exemple ce livre, c’est la
maladie et voilà le médicament. Entre ce livre et le médicament
vous voyez il y a la feuille. Le démon, comme cette feuille, va
empêcher le médicament de venir ici agir sur le livre. Le démon
empêche le médicament d’atteindre la maladie humaine. Si on enlève
la feuille, le médicament peut atteindre la maladie et le malade
guérir. Ici au Toby on cherche d’abord par l’enquête à détruire les
pratiques démoniaques mais souvent cela ne suffit pas et nous
devons faire aussi le petratanana, c’est la prière de la chasse du
démon, pour enlever le démon qui profite des malades. Il y a ici
beaucoup de malades qui viennent à cause des dadarabes et du tromba
dans la brousse et si les gens acceptent le Christ ils peuvent
guérir. Le seul traitement contre le démon c’est de détruire tous
les objets occultes et de faire la chasse du démon au nom de Jésus
Christ ; c’est cela que nous appelons le petratanana. Le
petratanana, ce sont seulement les mpiandry, qui peuvent le faire.
Les malades demoniaka peuvent rester longtemps au Toby, cela dépend
de la décision d’offrir son corps à Dieu et du succès de la chasse
au démon ; parfois c’est assez long et ils restent ici avec
leur famille. Quand les malades sont trop agressifs nous les
attachons avec des cordes, des cadenas et, si besoin, on accroche
leurs pieds avec des crochets.
Réalité narrative de l’exclusion et de la stigmatisation à
Toamasina
C’est au travers des récits que j’ai pu obtenir dans la province de
Toamasina que se dévoile la pratique dite du ligotage. Ce terme,
qui est compris par tous, renvoie à l’usage de la contention à
l’encontre de membres de la communauté. Le ligotage est réalisé à
l’aide de divers matériaux comme des cordes, des chaînes mais aussi
parfois des crochets, et se déroule dans une case à l’écart du
village ou dans une pièce isolée. Il va concerner les membres
supérieurs au niveau des poignets mais aussi parfois les membres
inférieurs, rendant alors tout mouvement impossible. Sa durée va
être variable mais peut être parfois prolongée au-delà de plusieurs
mois. La pratique du ligotage va m’être racontée comme ayant cours
à la fois dans les familles, au sein de la communauté villageoise
où elle est décidée par le groupe, chez les tradipraticiens, les
dadarabes, mais aussi dans les Toby ou centres de réveils
spirituels tenus par les deux principales églises protestantes
malgaches, FJKM et FLM. Dans les cas où le ligotage va être
pratiqué à l’encontre des personnes souffrant de troubles
psychiques sévères, deux situations se dégagent. Le ligotage va
d’abord être effectué lors d’épisodes d’agitation psychomotrice et
de débordement émotionnel ou pulsionnel durant lesquels la personne
va perturber l’homéostasie du groupe en ayant des comportements
perçus comme aberrants. Son isolement et le recours à la contention
sont ici justifiés dans le récit comme venant limiter le risque de
voir sa conduite mettre en danger la cohérence assurée par le
fihavanana6 en empêchant le
non-respect des fomba7 ou la
transgression des fady8 [13]. La
contention est ici limitée dans le temps et cesse généralement avec
l’agitation. Le ligotage est également raconté comme étant pratiqué
sur les personnes chez qui les troubles se répètent et dont
l’évolution est perçue comme s’inscrivant dans la durée. Il est
alors justifié comme servant à faciliter la gestion quotidienne
d’une anormalité perçue qui risque de désigner l’ensemble du groupe
familial comme n’ayant pas respecté les fady en l’exposant, dans sa
totalité, à être exclu du système de solidarité du fihavanana. Il
apparaît, dans ces situations, comme étant prolongé et
s’accompagnant, au niveau individuel, de marques cicatricielles,
aux poignets et aux chevilles, dont l’origine est connue de tous.
Le ligotage devient ici une pratique stigmatisante qui désigne de
façon définitive celui qui est tenu comme responsable du
déséquilibre social. La contention non médicale des personnes
souffrant de troubles psychiques sévères est une pratique connue et
qui a cours dans bien d’autres endroits mais qui, à Toamasina, ne
prend sens que mis en relation avec les notions spécifiques que
sont les fady, les fonba et le système de convention sociale qu’est
le fihavanana. L’exclusion et la stigmatisation qui accompagnent le
ligotage font cependant de cette pratique un variant de deux
phénomènes universels.
Au-delà du ligotage qui, à Toamasina, apparaît comme une
pratique ancienne, c’est sur le rôle actuellement dévolu à
certaines personnes souffrant de troubles psychiques sévères dans
des enjeux de pouvoirs qui opposent les églises protestantes
malgaches au néoancestrisme malgache qui va nous intéresser. Les
Toby ou centres de réveil sont des temples-hôpitaux gérés par les
deux principales églises protestantes malgaches : FLM et FJKM
[14]. Dans les récits obtenus, ils sont fréquemment évoqués comme
intervenant dans le parcours existentiel des personnes souffrant de
troubles psychiques sévères. Les Toby accueillent des personnes
atteintes de différentes pathologies chroniques ou aiguës,
somatiques ou psychiques, moyennant, d’une part, une participation
financière des familles, d’autre part, une conversion ferme du
malade et de son entourage au protestantisme malgache. Le modèle
explicatif de la maladie qui est proposé au Toby est celui d’une
intervention démoniaque dans la maladie et le traitement proposé
consiste en un rite codifié : le petratanana ou prière de la
chasse du démon. Cette cérémonie, menée par les mpiandry ou
bergers, peut prendre des formes sensiblement différentes selon les
Toby mais consiste toujours en un exorcisme collectif avec
impositions des mains et exhortation du démon à quitter le corps du
malade. Si tous les malades et les membres de l’assemblée qui le
souhaite, apparaissent comme bénéficiant de l’imposition des mains,
seuls les malades désignés comme demoniaka subissent la forme
complète et violente du petratanana. Nos rencontres avec les
personnes ainsi désignés nous ont permis de reconnaître chez eux
des troubles psychiques sévères, essentiellement des troubles de
l’humeur grave ou des psychoses chroniques. Ainsi les malades
demoniaka qui, pour la majorité d’entre eux, me sont apparus comme
souffrant de troubles psychiques sévères, ont, au Toby, la fonction
de venir valider le modèle explicatif porté par les mpiandry. Ils
sont présentés à l’assemblée comme devant leur état à l’usage des
traitements proposés par les dadarabes ou à leur participation aux
cérémonies de tromba. Le tromba est une cérémonie d’endorcisme
pratiquée par le néoancestrisme malgache durant laquelle, et après
transe collective, vont être convoqués les razanas ou esprits des
ancêtres qui prendront alors possession du corps d’un des
participants [15, 16]. Au Toby, les razanas deviennent le démon et
l’état des demoniakas est présenté à l’assemblée comme la preuve de
la dimension à la fois démoniaque et négative des pratiques
traditionnelles. Une fois cette fonction assurée, et si le
petratanana n’est pas parvenue à ses fins, il apparaît que la
personne est finalement remise à sa famille. Le petratanana, outil
mis au service de la conversion, se justifie au travers des malades
demoniakas qui y sont mis en scène. Les individus ainsi désignés
apparaissent cependant, lors de ce rite, comme instrumentalisés
plus qu’associé à un mouvement collectif et si l’amélioration de
leur état n’est pas obtenue, leur retour au sein de la communauté
ne s’accompagne pas d’une diminution de leur exclusion.
Le décentrement qu’a permis notre expérience vécue de terrain à
Toamasina a pu montrer la réalité des deux phénomènes que sont
l’exclusion et la stigmatisation. La forme qu’ils y prennent
demeure particulière et doit être située dans le réseau sémiotique
propre à cette région malgache. L’universalité admet des variants.
Au-delà de la réalité de ces deux symptômes sociaux des troubles
psychiques sévères à Toamasina, nous avons pu poser l’hypothèse que
les individus souffrant de tels troubles peuvent, et à leur
détriment, être utilisés dans des enjeux de pouvoirs spécifiques à
la situation malgache actuelle. Il nous appartient de maintenir
notre vigilance, sous d’autres latitudes, pour reconnaître, et le
cas échéant limiter, un tel phénomène auquel les personnes
souffrant de troubles psychiques peuvent être confrontées.
Références
1 Laplantine F. L’anthropologie. Paris : Payot, 2001.
2 La santé mentale à travers le monde. Non à l’exclusion Oui aux
soins. OMS, Genève, 2001 (who.int/mental health).
3 Le programme mondial d’action pour la santé mentale, combler
le fossé et soigner. OMS, Genève, 2002 (who.int/mental health).
4 Otero Ojeda A. De la nécessité d’apports régionaux à la
classification internationale (CIM) en psychiatrie. Inf Psychiatr
1999 ; 75 : 4.
5 Projet d’amélioration de l’accès aux soins et de lutte contre
l’exclusion des personnes souffrant de troubles psychiques sévères
dans la région de Toamasina. SMOI, 2004.
6 Charte d’intention pour la santé mentale dans l’océan indien.
CCOMS, 2003.
7 Baré JF. Les applications de l’anthropologie. Karthala,
1995.
8 Bruner E. Ethnography as narratice. The anthropology of
experience. University of Illinois Press, 1986.
9 MATTINGLY C, GARRO L. Narrative and the cultural
construction of illness and healing. University of California
Press, 2000.
10 Kleinman A. The illness narrative. University of
California Press, 1988.
11 KLEINMAN A. Writing at the margin. Discourse between
anthropology and medicine ; University of California Press,
1997.
12 GOOD B. Comment faire de l’anthropologie médicale. Les
Empêcheurs de Penser en rond, 1998.
13 Molet L. La conception malgache du monde. Paris :
L’harmattan, 1979.
14 Roubaud F. Religion, identité sociale et transition
démocratique à Tananarive. Autrepart, 1999.
15 Althabe G. Oppression et libération dans l’imaginaire.
Les communautés villageoises de la côte Est de Madagascar.
Paris : Maspero, 1969.
16 Estrade JM. Un culte de possession à Madagascar :
le tromba. Anthropos, 1977.
1 Nous restons attaché à la définition
princeps de E.B Tylor pour qui, en 1871, la culture est
« l’ensemble complexe incluant les savoirs, les croyances,
l’art, les mœurs, le droit, les coutumes ainsi que toute
disposition ou usage acquis par l’homme vivant en
société ».
2 Etranger.
3 Malgache.
4 Tradipraticien ou guérisseur.
5 Démoniaque.
6 Le fihavanana est un concept complexe qui
renvoie au lien associant un groupe d’individus au-delà de la
parenté. Il peut grossièrement se traduire par « esprit de
solidarité » mais se fonde d’abord sur un ensemble de règles
parfois contraignantes qui organisent les comportements.
7 Usages.
8 Interdits culturels.
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