ARTICLE
Auteur(s) : Sylvie
Parrini-Alemanno1
1Maître de conférence en science de l’information et
de la communication à l’Université de Nice-Sophia Antipolis,
psychologue clinicienne, Ex DRH d’un groupe d’établissements de
santé, chercheur au laboratoire I3M de Nice-Toulon et au Ceric de
Montpellier.
Problématique de la contextualisation de la stigmatisation
Dans une société, stigmatiser consiste à marquer les uns du sceau
de la déviance, en l’occurrence le groupe des malades mentaux, et
générer vulnérabilité, honte, violence chez ces derniers (théorie
de l’étiquetage ou labeling theorie, décrite par S. Becker
[1]) par d’autres du grand groupe, des non-malades de cette
maladie-là. Car la stigmatisation ne touche pas uniquement les
malades mentaux mais tous les groupes dont une caractéristique au
moins suscite une répulsion collective. Depuis Alfred Schutz et la
sociologique compréhensive, le lebenwelt constitue le support des
représentations que les individus construisent et se renvoient en
interagissant.
Les études sur les représentations sociales, tout au long du
XXe siècle, présentent un certain nombre de voies
d’accès pour la recherche et ses incidences sur la réalité sociale,
dont la notion d’attitude dans son contexte communicationnel. Cette
notion comprend les rejets qui motivent la stigmatisation. Selon
une vision systémique, les représentations sociales sont les
« raisons » des attitudes en action dans le système de
communication sociale. Les travaux étant bien avancés sur les
structures de la personnalité qui supportent les représentations
qu’un individu se fait de son monde environnant, nous voulons
évoquer le contexte de communication dans et par lequel s’exercent
les attitudes dans ses permanences et ses changements, moteurs des
communications sociales dans un monde saturé d’informations, en
nous appuyant sur deux réflexions. La première est celle du devenir
d’un savoir scientifique (diffusion des informations sur la maladie
mentale) quand il entre dans le sens commun (cf. les travaux de
Serge Moscovici publiés en 1961 sur les représentations sociales de
la psychanalyse [7]) et qu’il meut les attitudes au sens de Willem
Doise [2], celles relatives à un système individuel et aussi à un
système de rapport sociaux. Le second est celui attaché aux
changements potentiels et possibles de ces attitudes par un
phénomène d’aller et retour des représentations qui les motivent,
soumises elles-mêmes au système représentationnel tout entier des
individus.
En effet, quel pourrait être l’intérêt pour les
individus souffrant d’une maladie mentale, pour les individus
non souffrants et pour le groupe, acteurs du système social, de
changer les éléments de leur contexte environnant ? Car cela
reviendrait à bousculer les étayages de leurs comportements ou
encore à changer les représentations qu’ils ont de leur
monde ? Posée ainsi, l’asymétrie de la relation apparaît car
qu’est-ce qui pousse un individu à changer d’attitude vis-à-vis
d’un autre, à accepter cette différente vue chez l’autre, lisible
sur son corps, ses postures, ses attitudes ? Nous supposons
que les résistances au changement d’attitude vis-à-vis de la
stigmatisation que subissent les malades mentaux, de la part des
individus relèvent de cette asymétrie dans les communications et
que les messages corporels viennent renforcer le rejet. Les
représentations de la maladie mentale sont aussi celles du corps
parcouru variablement par la maladie et qui envoie aux autres des
signaux que chacun interprète en fonction du contexte global
psychologique, social et collectif. Le contexte fait fonctionner le
système, lui donne un sens qui assigne chacun à une place dont il
est difficile de sortir ; il est « interprétatif »
[8].
Éléments de théories sur les représentations sociales
Les représentations sociales ou plutôt collectives comme l’on dit
au début, sont définies et pensées tout au long du
XXe siècle suivant l’approche compréhensive
relative à une réalité individuelle et sociale. Émile Durkheim
(1898) crée la psychologie sociale en posant les représentations
comme interface entre le collectif et le social. Henri Wallon
montre, dans sa description des stades du développement de
l’enfant, l’importance d’une dialectique entre l’affectif et
l’intelligence qui conduit à la formation, vers 11 ans, des
catégories mentales, socles de ses représentations. Jean Piaget
affirme quelque temps plus tard l’existence de schèmes
organisateurs de la pensée fondés sur la base corporelle. Pour
Michel Foucault, les phénomènes intellectuels ne sont pas
détachables des réalités sociales et des contextes où ils
s’exercent. Dès lors, la conjugaison des phénomènes intellectuels
et des réalités sociales élaborées au cours des échanges
interpersonnels dès le début de la vie des individus se constitue
en représentations internes et en attitudes.
La deuxième partie du XXe siècle d’ailleurs,
sera occupé par des travaux princeps [3, 4, 7] sur les
représentations, notamment la structure et ses articulations à la
réalité pour construire le système social. Or les auteurs de ce
courant constructionniste placent le concept de représentation
sociale « au carrefour d’une série de concepts sociologiques
et psychologique » [7] car ce courant recouvre plusieurs
niveaux d’analyse de phénomènes sociaux d’un niveau externe. De la
représentation comme forme picturale à la représentation sociale,
sorte de projection sur le réel d’une construction interne du
sujet, à la modélisation et à l’intégration d’un savoir pratique
sur un sujet donné servant à un ajustement pratique, à un niveau
plus interne, le système des représentations est un système
d’interprétation régissant notre relation au monde et aux autres,
orientant et organisant les conduites et les communications
sociales [7]. Le concept est à étages ; il mélange la
construction comme résultat, soit l’image finale possédée de la
réalité, et la base de connaissances (cf. la personnalité de base,
Kardiner, 1945 et l’école culturaliste), comme une « structure
interprétative des choses du monde » [7]. Le courant
constructionniste propose une autre conception des réalités
communicationnelles au cœur desquelles s’ancre la stigmatisation
des maladies mentales. En effet, la structure psychique interne
entretient des constructions antérieurement élaborées mais des
éléments externes constitutifs de la situation présente
interviennent − parfois violemment − dans la construction de la
réalité des individus.
Le processus communicationnel comme processus de
contextualisation
Il s’agit bien pour nous d’observer les interactions et les
attitudes qui en découlent, car nous situons le processus de
stigmatisation au cœur même du système des représentations comme
une reconstruction sociale de la réalité contextuelle, au sens que
lui donne Alex Mucchielli [8], mais amputée d’une partie des
acteurs. Dans un système, chaque composant n’existe pas en tant que
tel mais seulement dans sa relation avec les autres et avec un
contexte extérieur. À ce titre, cette part des représentations où
se niche la stigmatisation, notamment celle de la maladie mentale,
peut s’appréhender aussi ou se comprendre dans un emboîtement de
processus de communication qui fait participer plusieurs acteurs au
sens palo-altien du terme. Toute construction de la réalité sociale
se joue dans l’inter-expérience des interactions et, comme le dit
Laing, de jeux de miroir [5]. On croit ce que l’on voit et l’on
finit par voir uniquement ce que l’on croit. Les médias (journaux,
télévision, affiches) opèrent un contre-poids à cette imagerie sur
la maladie mentale quand ils sont contrôlés par les non-malades
professionnels et donc objectivants ou par les associations issues
des familles tout aussi en souffrance sinon plus que les personnes
affectées de maladie mentale. La plupart du temps donc, un groupe
dominant impose une définition de la réalité aux groupes
minoritaires et non normés, notamment les malades mentaux.
C’est à partir de ce point de vue que se construisent les règles
du contexte englobant qui régiront les attitudes des acteurs. Ce
contexte englobant assigne nécessairement, par le regard porté sur
les uns et les autres, normaux et malades mentaux, des places dans
l’interaction sociale qui ne font que se renforcer (Rosenhan, cité
par Watzlawick [9]). Les processus de communication dépendent
totalement de ces codifications, d’autant plus si elles sont
installées depuis longtemps.
La sociologie interprétative, la psychologie sociale clinique et
la phénoménologie sociale ont défini des mondes internes et privés
comme une construction de sens et d’interprétations au fur et à
mesure des interactions et de la communication, que celles-ci
soient fondées sur les « déjà-là » ou non. Alex
Mucchielli propose d’aller au-delà de ces constructionnismes et
interroge l’utilisation de ces éléments externes à l’intérieur des
processus de contextualisation [8] Il propose une compréhension de
l’opération de construction de la réalité suivant les deux
processus de contextualisation, l’un primaire, le second
consubstantiel du premier, dit « processus communicationnel de
contextualisation » [8]. Le primaire consiste en la
constitution, l’élaboration d’un contexte explicatif pour les
phénomènes que l’individu est amené à saisir, puisé dans son
système de pertinences et dans son contexte interprétatif culturel
standard (cf. E. Goffman et le cadre primaire de
l’expérience). Le second se constitue de façon volontaire dans la
recherche d’un sens plus précis des phénomènes, proche de
l’opération communicationnelle de « recadrage » de
l’école de Palo Alto. Il aide à faire changer, ou évoluer, les sens
d’une interrelation pour les acteurs concernés au moyen d’une
figuration différente de la situation pour une compréhension
globale de la situation et des phénomènes de communication s’y
rattachant par des acteurs en co-présence, l’objectif étant un sens
partagé commun. Or, si la communauté de sens s’entend pour un
groupe donné, le groupe social en fait partie, si grand soit-il, et
les malades mentaux en font partie aussi.
Actuellement, les représentations de la maladie mentale telles
qu’elles apparaissent dans les résultats de l’enquête de l’OMS (cf.
le compte rendu de J.-L. Roeland, 2007), subissent un
découpage qui induit des attitudes différentes et non homogènes.
Elles témoignent de résidus de représentations très anciennes des
fous, d’interprétations de données médiatisées sur la dépression et
d’images de sociopathes relayées par les commentaires de la presse
(par exemple l’affaire de Pau) et les fictions de films (par
exemple le Silence des agneaux). Trois formes de regard donc nous
paraissent significativement porteuses du problème relatif à la
stigmatisation et en même temps de potentialité de changement.
Premier changement de regard dû aux bouleversements
socio-politico-culturels
Pour donner un exemple fort de changement d’attitude relatif au
contexte englobant, nous pouvons évoquer la position de la
psychiatrie sous l’influence de Philippe Pinel peu après la
Révolution française de 1789. Pour passer du traitement moral à la
prise en compte du psychisme humain, il aura fallu le contexte de
la Révolution, l’esprit des progressistes, les avancées de la
clinique pour amorcer l’évolution du regard porté sur les malades
mentaux, grâce sans doute à l’émergence de la psychiatrie comme
discipline médicale. On se souviendra que le sort réservé
« aux hommes et aux femmes présentant des troubles persistants
du comportement social, quel qu’en fût la nature » (P. Pichot,
1983) se règle sur mesure de police par le grand renferment ordonné
en 1656 par Louis XIV, faisant naître les deux plus grands hôpitaux
parisiens, la Salpêtrière et Bicêtre. Cette donnée historique
montre les possibilités de stigmatisation collective d’un régime
politique et d’un peuple ignorant, volontairement ou non, en tout
cas plus attachés à résoudre des problèmes immédiats de guerre
imminente, de famine des paysans, de reconnaissance du pouvoir
d’une classe naissante qui allait faire basculer le pouvoir royal.
Elle montre aussi la puissance nécessaire au changement du contexte
ambiant pour une déstigmatisation mais dans une société calme, au
changement des structures et des prises en charge de la maladie
mentale, à la reconnaissance officielle des institutions, comme le
montre l’exemple du décret promulgué par Pinel de séparer les fous
des délinquants.
Deuxième changement de regard dû aux modifications de la
relation au corps
La relation que nous avons à notre corps trouve un marquage, une
estampille dans les médias. Le marketing et la publicité forment et
reforment notre relation au corps à ses critères de santé, de
beauté, de jeunesse, le tout dans un amalgame, nouveau paradigme
identitaire (spots télévisuels et affiches publicitaires de
sous-vêtements qui dénudent le corps des femmes et des hommes à la
vue de tous, les films sur les « gentils » ou
« merveilleux » fous souvent psychotiques ou trisomiques
ou sur les pires et fascinants assassins, ouvrages littéraires
souvent biographiques sur la dépression…). Les formes de
médiatisation du dépressif, du fou, du malade mental,
crées-construites puis imposées, non issues de la rencontre, de
l’échange direct, génèrent un contexte qui devient d’une pertinence
toute relative à cette communication persuasive des images (cf. les
travaux sur l’influence de la télévision sur les attitudes de
F. Jost en 1999, D. Courbet en 2003 et 2004 et de
I. Fontaine, 2006) par imprégnation du message.
À l’opposé, un travail comme celui de S. Malysse [6] parle
des images de la folie en asile, des femmes en l’occurrence et la
façon dont leurs corps s’exposent. L’auteur montre comment le
regard change la relation au corps, au discours, aux
interprétations collectives ; il est une épreuve de réalité où
la réalité, parce qu’elle est vécue, peut se construire. Pour cet
anthropologue visuel, le champ des interactions sociales se trouve
bousculé par la rencontre de l’image que l’on se fait de la folie
et qui se diffuse dans nos représentations, par le rapport au corps
que vivent les malades mentaux qui s’imposent à notre vue. Mais il
s’agit moins selon nous d’une attaque du lien social, lequel dans
le fond n’existe pas entre les stigmatisés et les normaux, que de
modalités interactionnelles conjoncturelles, situationnelles et
vécues. Sans la rencontre, la stigmatisation demeure lovée dans le
système représentationnel. C’est la « corporisation » de
l’interaction dans le temps de la rencontre qui est susceptible de
contenir les germes d’une évolution des stigmates vers le constat
de la différence. « Le spectacle de la folie offre à la vue
une totale déconstruction et décontextualisation d’actions et de
gestes, qui restent souvent aux frontières des actions et des
gestes les plus élémentaires et anodins de la vie quotidienne […].
Dans l’état de folie, la personne vit une relation fantasmatique
avec son corps, qui devient visiblement ce réel-plein d’irréel dont
parle souvent Merleau-Ponty » [6]. C’est là que reparaît
l’asymétrie de la relation dans la construction de notre réalité
dans laquelle il faut que l’autre puisse trouver avec sa corporéité
une place confortable. Quelle place les personnes non touchées par
la maladie mentale, non en relation familiale avec des malades, non
professionnels au service des malades mentaux, peuvent-ils accorder
dans le système social où ils puisent le sens de leur contexte de
vie ?
Troisième changement de regard dû aux modifications de la
relation affective
L’enquête de l’OMS montre que les représentations sociales de la
maladie mentale déterminent les attitudes et les pratiques sociales
au-delà de la connaissance médicale ou scientifique de cette
maladie mentale. La notion de dépressif, de fou puis celle de
malade mental nous placent sur le nuancier de la maîtrise de soi
jusqu’à sa perte vers l’irresponsabilité. La donne sociale se situe
là, au point extrême de l’irresponsabilité, irrespect de la vie
humaine qui finit par se mesurer à l’aune de la dangerosité. Et il
y a fort à penser que la peur bloque la dynamique
représentationnelle aidée par le contexte culturel (télévision,
livres, films…) qui se charge d’ancrer l’image de la dangerosité du
fou pour la plus grande fascination de tous et la souffrance
incommensurable du dépressif pour la plus grande compassion de
tous. Le système entraîne chacun des acteurs dans la constitution
d’éléments d’un sens qui répond au monde intérieur et mobilise les
attitudes dans la configuration communicationnelle où le fou est
loin de soi, éventuellement enfermé, autrement dit il n’apparaît
pas, ne se montre pas. Il peut être enfermé à l’hôpital ou en
famille, dans un cercle familial ou professionnel qui protège le
malade comme il protège le groupe social. L’ouverture où la
rencontre peut se faire fait peur car aucun n’a les codes d’accès
au système de l’autre. C’est pourquoi seuls les systèmes
institutionnels ou le système de la famille peuvent voir,
accueillir et rencontrer le système du malade mental.
Constat et conclusion provisoires
Le système représentationnel compose la réalité des objets, de leur
environnement et de leurs interactions en « concourant à la
construction d’une réalité commune à un ensemble social » dit
D. Jodelet [4]. Nous serons d’accord sur cette constatation,
de même que sur l’organisation de ce système fait d’éléments
périphériques autour d’un noyau. Il paraît essentiel au groupe
social de renforcer ce noyau pour la conservation de son identité.
Dès lors, si l’on considère qu’un acte de communication met en
présence des acteurs, il est possible d’envisager que chacun
œuvrera pour la conservation des composants du noyau
représentationnel tout en s’ouvrant à la rencontre à d’autres
différents.
Références
1 Becker HS. Outsiders. Études de sociologie de la déviance.
Paris : Edition Métailler, 1985.
2 Doise W. Attitude et représentation sociales. In :
Jodelet D, ed. Les représentations sociales. Paris : PUF,
1989.
3 Herzlich L. Santé et maladie, analyse d’une
représentation sociale. Paris : Editions EHESS, 2005.
4 Jodelet D. Les représentations sociales. Paris :
PUF, 1989.
5 Laing RD. Soi et les autres. Paris : Gallimard,
1867.
6 Malysse S. Images et représentations de la folie, De l’autre
côté du miroir de la normalité.
www.zwyx.org/diffusion/malysse/.
7 Moscovici S. La psychanalyse, son image et son public.
Paris : PUF, 1976.
8 Mucchielli A. Approche par la contextualisation.
Paris : Armand Colin, 2005.
9 Watzlawick P. L’invention de la réalité, Contribution au
constructivisme. Paris : Seuil, 1988.
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