ARTICLE
Auteur(s) : Philippe
Sastre-Garau1
1 Psychiatre, praticien hospitalier, chef de
service, centre de santé mentale de la Mutualité de l’éducation
nationale (MGEN), 234 rue de Paris, 59800 Lille
Cet article prend son origine dans le travail que j’ai effectué
l’année dernière auprès de l’équipe de soin du centre de santé
mentale de la Mutuelle générale de l’éducation nationale à Lille.
Ce travail sur la mélancolie avait été proposé du fait de deux cas
que nous avions alors au sein de notre hôpital de jour, cas que je
pourrai qualifier dans une première approche de radicalement
différents ; j’y reviendrai. Mais si, comme mon titre le
suggère, la mélancolie résiste bien à l’épreuve du temps, ces deux
cas montreront qu’elle résiste bien aussi à l’épreuve des lieux,
lieux psychiques que Freud caractérisa en 1920 dans sa deuxième
topique.La question de la mélancolie m’intéressait depuis ce jour
déjà lointain, lorsque, étudiant en médecine, venant d’effectuer un
stage d’externe en psychiatrie et voulant préparer le concours de
l’internat, j’avais commandé, afin « d’entamer mes
révisions », ces fameuses questions d’internat. J’eus alors la
surprise de recevoir pour la psychiatrie une question intitulée
MMD. La fameuse PMD, psychose maniacodépressive de la littérature,
dont j’avais pu constater l’existence quelques semaines auparavant,
existence livresque mais aussi sur le terrain de la clinique
s’était en quelques jours transformée. On pourrait presque dire
dénaturée. Désormais ce n’était plus une psychose mais une MMD ou
maladie maniacodépressive. Et l’on sait depuis comment cette MMD a
évolué dans les nosographies contemporaines. L’interne de notre
service faisant le point l’année passée des dernières tendances
nosographiques ne détaillait pas moins de huit entités dans les
formes bipolaires (classification d’Akiskal) : les fameuses
Bip 1,2,3 mais aussi maintenant forme 1/2, 1, 11/2, 2,2 1/2…Certes
le dépliage nosographique peut souvent être souhaitable lorsqu’il
s’enrichit de nouvelles entités pertinentes mais, dans ce cas
précis, précis si j’ose dire, il semble plutôt entraîner la
confusion et ne semble pas apporter un intérêt évident tant de
compréhension facilitée que de thérapeutique améliorée.Ce qui
m’intriguait dans les deux cas étudiés peut se résumer dans deux
remarques et questionnements : outre de constater que le
désinvestissement du monde que l’on observe dans la mélancolie,
reflux de la libido sur le moi qui semble bien être ce qui
caractérise les psychoses en général, comment expliquer la guérison
de certains épisodes mélancoliques (c’est d’ailleurs une notion
classique que les épisodes guérissent spontanément en six à huit
mois lorsque les patients ne se suicident pas) et le passage à la
chronicité de certains autres, gravissimes dans certains cas,
notamment pour l’un de ceux que je vais évoquer ?Une deuxième
remarque, en somme une autre résistance à l’effet du temps et des
modes me semble être la constatation de la pertinence toujours
actuelle des théories freudiennes pour la compréhension de tels
états [5]. Même si celles-ci ne répondent néanmoins pas totalement
à certaines questions, en particulier par exemple celle évoquée
dans la première remarque à propos du potentiel évolutif éminemment
variable d’un cas à l’autre.
Deux cas
Alors concernant les deux cas, je vais succinctement, d’une manière
que je n’espère pas trop simplificatrice, les comparer au regard de
leur similarité mais aussi de leur potentiel évolutif radicalement
opposé.
La première patiente, que j’appellerai Mme D, est âgée d’un
peu plus de 50 ans. Elle est désormais sortie de l’hôpital de
jour après un peu plus d’un an d’hospitalisation et va désormais
assez bien. Il s’agit d’une femme professeur de philosophie ayant
accompagné les derniers mois de vie de son mari atteint d’un cancer
du cervelet, lui cachant jusqu’à la dernière semaine l’évolution
fatale annoncée par les médecins par, selon Mme D,
« mensonge et trahison ». Après le décès de celui-ci et
un deuil pathologique passé inaperçu et que je détaillerai un peu
plus loin à propos de la question des lieux, Mme D dut subir dans
les suites ultérieures une hystérectomie, puis une mise en
invalidité en raison d’une dépression qui durait. Comme tous les
ans, se rendant en cure thermale pour le soin d’un psoriasis mais
pour la première fois sans son mari, elle fut sollicitée par les
avances d’un homme à qui elle plaisait. De cet instant surgit un
grand délire qui devait l’amener à l’hôpital. Ce grand délire qui
aurait pu passer pour un délire paranoïaque du fait
d’interprétations s’organisait néanmoins autour de la faute
délirante et des idées d’indignité et de châtiments : on la
recherchait comme une criminelle et on la surveillait pour
l’abattre. Elle était au centre d’un grand jeu qui passa
progressivement d’un niveau local puis national et international,
jeu au cours duquel elle devait passer des épreuves au regard
desquelles seule la réussite aurait pu avoir une vertu rédemptrice.
Mais elle échouait à chaque fois se condamnant à une mort certaine.
Elle l’avait de toute façon bien méritée. D’autres idées
enrichissaient ce délire. Par exemple son visage allait être
dépiauté : « un autre allait rentrer chez moi »,
disait-elle.
Après quelques semaines d’hospitalisation de jour et un
traitement associant une chimiothérapie antidépressive et un
traitement neuroleptique à dose très faible, son état s’améliora.
Son moi non totalement englouti put progressivement, par expansions
tel un pseudopode, réinvestir le monde.
La deuxième patiente, Mme B, est une femme hospitalisée
dans notre hôpital de jour depuis cinq ans dont l’état est toujours
gravissime. Durant les trois premières années, au moins huit
hospitalisations à temps plein émaillèrent sa prise en charge en
raison de risques vitaux (risques biologiques du fait de
l’amaigrissement ou d’un risque suicidaire majeur), risque qui
persiste toujours néanmoins. La nécessité itérative du recours à
l’hospitalisation à temps plein pour de longues durées et dans des
lieux multiples et par des équipes différentes entraînant des
discontinuités dans le processus de soins représente la seule chose
que nous ayons pu jusque-là améliorer. Nous pourrions décortiquer
son histoire en quatre temps pour arriver à ce processus de
mélancolisation
- – Premier temps. D’abord ce qu’elle dit de son histoire
infantile. Ses parents toujours très unis n’ont toujours finalement
fait qu’un. Une entité singulière, une bulle, une vacuole. Elle ne
parle d’ailleurs jamais de sa mère ou de son père mais de ses
parents, entité homogène au côté de laquelle elle se sentait
étrangère, exclue. Fille unique élevée essentiellement par la
grand-mère maternelle, dont la perte fut très douloureuse vers
5 ans. Elle dit avoir vécu dès lors dans la haine de ses
parents jusqu’à son mariage, haine qui l’habite encore toujours
aujourd’hui de manière extrêmement puissante.
- – Deuxième temps. Les premières années de son mariage
semblent avoir été assez heureuses, son objectif étant bien sûr de
réaliser avec son mari un couple uni jusque dans la fusion pour ne
faire qu’un « comme mes parents » dit-elle. Quatre
enfants naquirent.
- – Troisième temps. La première bascule est la
découverte de la tromperie conjugale. Elle est délaissée pour une
autre. C’est un « laisser tomber ». Soupçonnant la
tromperie, elle se rend chez l’amante pour la surprendre avec son
mari et, alors qu’elle les trouve au lit, ce qu’elle retient
étrangement de ce moment concerne le chapeau qu’elle avait offert à
son mari quelque temps auparavant, chapeau qui reste là en plan,
posé, abandonné dans le vestibule. Le chapeau laissé, c’est elle.
Mais ce n’est pas directement cet événement qui l’amène à
rencontrer la psychiatrie et l’hôpital. Elle se rapproche dès lors
de la sœur de son mari qui semble elle aussi rencontrer des
déboires conjugaux. L’éloignement, le décollage du lien au mari
entraîne une aventure que l’on peut qualifier rétrospectivement
d’amoureuse avec cette belle-sœur dont elle dit qu’elle était sa
confidente, comme une sœur avec qui elle aimait discuter de
« ce qui ne regarde pas les hommes ».
- – Quatrième temps. Au suicide de celle-ci, c’est
l’aspiration mélancolique, la chute inexorable qui aboutit à l’état
catastrophique que nous connaissons et qui semble fixé dans la
pierre pour ne pas dire dans le marbre. « Je l’aimais,
dit-elle, elle m’a entraînée dans la mort, j’y suis. Je m’enfonce
sous terre. Je lui en ai vraiment voulu de m’avoir
abandonnée ». La patiente passe son temps alitée, fixée dans
la position d’un gisant, « ça me rapproche d’elle »
dit-elle, se décrit comme un déchet, n’aspire qu’à la mort, veut
qu’on l’euthanasie afin qu’elle rejoigne cette belle-sœur qui la
hante, « qui est en moi, affirme t-elle, je suis
dédoublée, une deuxième personne est là qui attend son
heure », qu’elle voit et qui l’appelle à la rejoindre. Elle
est persuadée qu’elle vivrait enfin dans l’apaisement avec elle
comme compagne, main dans la main. Comme ses parents ne faisaient
qu’un toujours agrippés l’un à l’autre, comme elle ne souhaitait
faire qu’un avec son mari, comme elle ne souhaite faire qu’un avec
cette morte.
Processus d’incorporation
Pour ces deux cas, j’aimerais revenir sur le processus
d’incorporation, processus par lequel un sujet sur un mode
fantasmatique fait pénétrer un objet à l’intérieur de son corps.
L’incorporation permet de justesse d’éviter, non le manque, mais le
vide, la disparition de l’autre risquant d’entraîner sa propre
disparition, mais laissant chez le sujet cette impression d’être
envahi de l’intérieur. Processus que Nicolas Abraham et Maria Torok
ont bien distingué de l’introjection décrite par Ferenczi [1].
Introjection du côté de l’enrichissement et de l’élargissement du
moi alors que l’incorporation serait plutôt dans sa limitation par
cette inclusion massive limitant les potentialités et les intérêts
du moi. Incorporation qui, selon les circonstances, a pu faire
parler, selon Torok et Abraham, de fantôme, de cadavre exquis, de
crypte, du fait d’un deuil impossible, deuil entravé en raison
d’irruptions libidinales honteuses avant ou après la mort de
l’objet aimé [2, 8].
Les classiques notions freudiennes d’ambivalence et de choix
narcissique dans la relation à l’objet ne seront pas développées
ici pour expliquer la mélancolie dans ces deux cas, même si, dans
chaque situation, les patientes ont amené chacune du matériel
clinique pour les confirmer [4]. Par exemple, Mme B pouvait
dire qu’elle étouffait son mari ou Mme D qu’elle avait mené la
vie dure à celui-ci et que avoir une relation amoureuse pendant la
cure aurait été selon cette formulation très ambiguë : le
faire mourir une deuxième fois. Nous nous concentrerons
essentiellement sur la question de l’incorporation, du syndrome de
Cotard et de son rapport avec la négation et, enfin, de la
protection délirante particulière dans le cas de Mme D.
Inventaire topographique
Pour commencer, un petit inventaire topographique. Notre première
patiente, Mme D, me raconta au cours des entretiens ce que je
pourrais appeler une sanctuarisation de certains espaces de son
domicile. Depuis le décès de son mari, elle évitait de séjourner
dans les espaces où il avait l’habitude de rester, ne faisant qu’y
passer si cela s’avérait absolument indispensable. Son bureau, son
fauteuil, le garage où les affaires de pêche, pourtant fortement
embarrassantes, ne pouvaient même pas être touchées, comme
d’ailleurs l’ensemble des affaires ayant appartenu au défunt. Pour
le lit, même si elle l’avait conservé, elle s’était acheté une
couette d’une place. Ces contournements spatiaux avaient de ce fait
fortement limité ses possibilités de déplacement dans la maison.
Elle avait pour ainsi dire désinvesti spatialement de grands
espaces de son domicile du fait de la présence du mort. Je voyais
un parallèle probable entre l’espace géographique de sa maison et
l’arrangement son espace topologique. L’ombre tombée sur son
moi suite à l’incorporation de l’objet limitait ainsi le
réinvestissement du monde comme l’espace de sa maison se trouvait
désormais limité par la présence du mort. On pourrait même dire
d’une certaine façon que l’espace spatial de sa maison avait été
clivé comme son moi l’était par la présence de l’objet incorporé à
celui-ci. La place que ce dernier occupait désormais dans son moi
obérait l’occurrence d’une possible rencontre amoureuse lors de la
cure thermale et la rendait de toute façon inacceptable. C’est
ainsi que se déclencha le délire et que se déchaîna le surmoi
accusateur. Faute incommensurable, châtiment inéluctable.
Hulak situe et repère le syndrome de Cotard entre la mort
biologique et la mort dans le symbolique par dissolution du sujet
[6]. Ce syndrome se caractérise par des idées de damnation, de
châtiment éternel et de négation ou de transformation d’organe. La
croyance délirante et fréquente d’être déjà mort en représente un
autre aspect [3]. Ce syndrome de Cotard est ici repérable chez les
deux patientes sous des formes différentes.
Chez Mme D et son visage dépiauté, c’est une
transformation corporelle affectant le spéculaire qui en témoigne.
Dans ce moment, la patiente avait l’impression d’être habitée par
un autre. Bien plus présent et ouvert chez Mme B qui peut dire
« C’est mort en moi. Mon corps est mort du bas, le bassin, les
jambes ». Elle formule aussi cette expression
énigmatique : « je suis une morte vivante, un être
posthume » qui, si l’on s’en réfère au dictionnaire, pourrait
signifier qu’elle est désormais un être qui a vu le jour après la
mort de quelqu’un. Sans doute cet être posthume est-il, depuis le
décès de cette belle-sœur et l’incorporation de l’objet, ce nouvel
être de l’entre-deux, entre la mort biologique et la mort
psychique.
Séglas (1895), contemporain de Cotard, avait bien repéré ce
qu’il appelait les aliénés négateurs [7]. Ces patients peuvent nier
de manière extensive et quasi mégalomaniaque avoir un nom, des
organes, une existence propre, une famille, voire l’existence du
monde. Dimension de négation et de refus qui, après Freud et le
remaniement de sa théorie pulsionnelle, pourra être rattachée à la
pulsion de mort et à la haine. « Je hais les gens dont j’ai
besoin » dit Mme B. Cette même patiente ne nie pas
l’existence du monde, elle nie son appartenance au monde duquel
elle est irrémédiablement séparée « par un rideau de
larmes ». Il y a le monde, un bloc, un bloc comme ses parents
d’ailleurs et elle qui ne participe en rien du monde, sauf à
en être un déchet comme elle se caractérise.
Chez les deux patientes apparaît une dimension mégalomaniaque
dans le délire. La progressivité inflationniste dans l’ampleur du
jeu qui de régional devient national puis international chez
Mme D tellement criminelle qu’elle ne peut être recherchée et
abattue « qu’internationalement » à l’acmé de sa
mélancolie. Le gigantisme apparaît chez Mme B soit dans le
rien et se traduit par le fait d’être « immensément
seule », « totalement abandonnée »,
« incommensurablement déchet », soit dans une
identification christique dans plusieurs rêves où elle se voit
morte, entourée de douze hommes en blanc, condensation d’une
représentation apostolique et soignante.
Est-ce chez Mme D la spécularité du moi qui se délitait
comme la peau du visage sous l’effet du cadavre incorporé qui
occupait ce moi ? Comme il occupait de même l’espace de la
maison. Mais ici l’ombre de l’objet n’avait pas totalement englouti
le moi. Est-ce le délire qui joua un effet protecteur chez
elle ? Délire qui, par sa construction assez raffinée,
rattachait la patiente au monde, attaches délirantes et
persécutives qui faillirent néanmoins la pousser au suicide
quelques jours avant d’entrer à l’hôpital comme elle nous le
confirma.
Mme B racontait, quant à elle, que, lors du décès de sa
belle-sœur, celle-ci arriva au domicile dans un sac blanc. Elle se
souvenait l’avoir trouvée dans ce moment extrêmement belle et elle
n’eut de cesse depuis de la rejoindre dans la mort. Dans ses
alitements intemporels et permanents, son monoïdéisme tournait
autour de ses retrouvailles dont elle parlait avec un grand sourire
de jouissance. Allongée, elle imaginait lui donner la main et
l’identification à la morte apparaissait par exemple dans les
visions qu’elle avait d’elle-même installée dans un très beau
cercueil au drap blanc. C’est ce signifiant blanc, blanc du sac de
la morte et blanc du drap du cercueil dans la fantaisie imaginative
qui témoignait par exemple de cette identification dont nous avions
plusieurs éléments. Sous l’effet de l’incorporation et de
l’identification massive du moi à l’objet incorporé, la régression
chez Mme B est profonde et ne lui permet plus d’investir le
monde. Je crois que, dans cet exemple clinique, on peut
véritablement parler comme Abraham et Torok le font de fantasme du
cadavre exquis.
Alors que, chez Mme D, on ne peut approcher l’incorporation
dans le moi, moins massive, moins « ouverte » que par sa
traduction métaphorique dans l’organisation spatiale du domicile.
Le clivage du moi la protège contre l’engloutissement total de
celui-ci.
L’incorporation hante Mme B comme un réel. Le fantôme de sa
belle-sœur est toujours là. Elle dit se sentir envahie, habitée
intérieurement par elle. Incorporé massivement, cet objet entraîne
une anorexie des plus graves ayant amené à plusieurs reprises dans
les années précédentes Mme B en hospitalisation temps plein devant
le risque biologique vital.
Toute assiégée par ce cadavre dont elle dit qu’il est là, en
elle, Mme B se dit « pourrie de l’intérieur ». C’est
cette même identification à l’objet qui la fait se sentir
« s’enfoncer sous terre » où l’on rejoint le monde des
cadavres. Le thème de la pourriture est omniprésent chez elle. On
l’a sans doute trouvée dans une poubelle à la naissance, elle n’est
de toute façon qu’un déchet et ne peut donc avoir aucune place pour
l’autre.
La question de la faute délirante est moins évidente chez
Mme B que chez Mme D. Par contre le déchaînement du
surmoi et de la haine est massif chez l’une comme chez l’autre. On
a l’impression que ce qui évite à Mme B de passer à l’acte
suicidaire c’est qu’une partie de cette haine arrive encore à se
déverser à l’extérieur envers ses proches et l’équipe de soin, ce
qui avait d’ailleurs entraîné une difficulté de la prise en charge
devant la négativité et le refus que cette patiente déployait à
l’hôpital de jour. Elle évoque néanmoins ce suicide de manière crue
à chaque entretien depuis des années. On l’a d’ailleurs retrouvée à
plusieurs reprises avec des objets de strangulation autour du
cou.
Ces refus généralisés (refus de toute activité à l’hôpital de
jour, de tout moment groupal) cette négativité traduit la pulsion
de mort à l’œuvre. Mme B dit d’ailleurs que le diable est là,
qu’il la guette, qu’il ricane, qu’il attend son heure. On peut bien
sûr reconnaître les idées de damnation et de châtiment
caractéristiques de la mélancolie mais, de la manière dont
Mme B déploie les choses, elle évoque une lutte à mort entre
elle et le diable. Dualité pulsionnelle entre les pulsions de vie
et de mort. Ce diable qui de toute façon va tôt ou tard l’emporter
et plutôt d’ailleurs tôt que tard car « tout est déjà fini
elle est déjà morte ».
Cette haine, dit-elle, était déjà là enfant. Mise en sommeil au
moment du mariage, elle ressurgit de manière massive au moment de
la tromperie pour se déchaîner après le suicide de la
belle-sœur.
Dans le cas de Mme D, la métaphore délirante avait réussi à
effectuer un mouvement de projection, projetant la haine dans une
extériorité, on la surveille/on veut l’abattre, comme d’ailleurs
dans la paranoïa. Ce que n’arrive pas à faire
Mme B. Toute la haine surmoïque se déchaîne dès lors sur
ce moi totalement identifié à cet objet d’amour et de haine. On ne
va pas l’abattre mais elle demande à l’être. La seule chose que
nous arrivons encore à faire à l’hôpital, c’est de tolérer qu’une
petite partie de cette haine puisse encore se déplacer sur le lieu
soignant et le thérapeute plutôt que sur le moi.
Conclusion
Il semble important devant la dilution nosographique concernant la
psychose maniacodépressive de conserver un point d’ancrage
théorique fort pour aborder la compréhension des cas qui ne semble
pas se réduire à un bip 4 ou 4 1/2. Le modèle freudien repris par
ses successeurs ne semble pas obsolète mais, au contraire, toujours
pertinent pour un repérage clinique. Que la mélancolie comme le
succès de l’exposition parisienne du début de l’année 2006 le
montre intrigue toujours autant, même si l’entité
psychopathologique ne recoupe pas totalement l’acceptation
sémantique de ce mot dans la culture. Et que même si notre période
historique du soupçon, de l’abus et de la défiance met plutôt la
paranoïa au-devant de la scène, même si elle aurait plutôt tendance
à disparaître des nosographies comme le signalait déjà
Lantéri-Laura il y a quinze ans, la mélancolie résiste néanmoins
bien à l’épreuve du temps.
Références
1 Abraham N, Torok M. Introjecter-incorporer, deuil ou
mélancolie. Nouvelle revue de psychanalyse 1972 ; 6 :
111-22.
2 Abraham N, Torok M. L’objet perdu-moi, Notations sur
l’identification endocryptique. Rev Fr Psychanalyse 1975 ;
3 : 409-26.
3 Cotard J, Camuset M, Séglas J. Du délire des
négations aux idées d’énormité. Paris : L’Harmattan, 1997.
4 JANNEAU A. Dictionnaire de psychanalyse. Paris :
Calman-Lévy.
5 Freud S. Deuil et mélancolie. In : Métapsychologie.
Paris : Gallimard, 1968.
6 Hulak F. Syndrome de Cotard ou clinique de l’entre-deux
mort. Inf Psychiatr 2003 ; 79 : 415-21.
7 Séglas J. Délire des négations, sémiologie et diagnostic.
Paris : Masson-Gauthier- Villard, 1987.
8 Torok M. Maladie du deuil et fantasme du cadavre exquis.
Rev Fr Psychanalyse 1968 ; 4 : 715-33.
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