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Un trouble de la personnalité peut en cacher un autre


l'Information Psychiatrique. Volume 83, Numéro 6, 451-7, Juin-Juillet 2007, Clinique

DOI : 10.1684/ipe.2007.0204

Résumé   Summary  

Auteur(s) : Juan Pablo Lucchelli , Programme d’études cliniques de Lausanne, 22, rue de Rivoli, 75004 Paris.

Résumé : Le DSM-V compte revisiter le chapitre des troubles de la personnalité. Une perspective nosographique catégorielle laisserait la place à une perspective dimensionnelle car la classification catégorielle pose des problèmes cliniques en raison d’une grande comorbidité \; il est en effet fréquent que chez un même patient on trouve des critères pour plusieurs troubles de la personnalité, appartenant à des groupes (A, B ou C) différents. Nous étudions trois vignettes cliniques où l’on met en avant la nécessité de se référer à l’examen psychopathologique plutôt qu’à des critères comportementaux lorsque l’on pose un diagnostic de trouble de la personnalité, faute de quoi on confond des patients schizotypiques avec ceux atteints de troubles borderline.

Mots-clés : trouble de la personnalité

ARTICLE

Auteur(s) : Juan Pablo Lucchelli1

1 Programme d’études cliniques de Lausanne, 22, rue de Rivoli, 75004 Paris

Le DSM-V [1] compte revisiter le chapitre des troubles de la personnalité. Une perspective nosographique catégorielle laisserait la place à une perspective dimensionnelle, et cela pour des différentes raisons. Pour le DSM-IV [2], il y a trois groupes ou clusters de troubles de la personnalité : A, B et C.Le premier, le groupe A, concentre les structures psychotiques : il s’agit des personnalités schizotypique, shizoïde et paranoïaque. Il est censé réunir des troubles qui partagent des caractéristiques cliniques et même génétiques avec la schizophrénie. Le trouble de personnalité schizotypique est le plus paradigmatique des trois. Il est défini notamment à partir d’un comportement « bizarre » (odd pattern), au niveau de la cognition, de l’affectivité, mais aussi caractérisé par un isolement social ainsi que des expériences psychotiques transitoires. Mais sachons aussi que des symptômes subpsychotiques (subpsychotic symptoms) ainsi que des particularités affectivocognitives peuvent suffire à caractériser ce trouble de la personnalité. Enfin, sachons aussi que ces structures présentent une grande comorbidité au niveau de l’axe 1, notamment dépression, anxiété et abus de substances [7].Le dernier, le groupe C, concerne plutôt les pathologies névrotiques − troubles de la personnalité dépendante, évitante et obsessionnelle-compulsive − notamment caractérisés par la présence d’une grande anxiété, trouble de la personnalité évitante qui est le plus paradigmatique.Finalement, au milieu, le groupe B, réunit les pathologies intermédiaires : borderline, antisociale, histrionique et narcissique. Il est sans nulle doute le plus problématique et celui qui repose le plus sur une description visant le comportement plutôt que la psychopathologie. L’aspect comportemental concerne notamment les relations interpersonnelles et, dans la pratique, c’est le praticien lui-même qui se trouve impliqué à différents titres, dans la sphère interpersonnelle du patient, ce qui a sans doute des conséquences sur le diagnostic et la prise en charge. Dans ce dernier groupe, le trouble de personnalité le plus caractéristique est le borderline, un des diagnostics le moins spécifique dans la pratique psychiatrique, présentant surtout une grande comorbidité (dépression, abus de substances) [1].Comme on peut le constater d’ores et déjà, cette classification pose des problèmes cliniques évidents : en effet, certains patients diagnostiqués selon le DSM-IV comme ayant des troubles de la personnalité des groupes B et C, notamment le trouble de la personnalité borderline, présentent de manière persistante des troubles réunissant des critères pour les troubles de la personnalité du groupe A (personnalité schizotypique, notamment) ainsi que pour les autres troubles du spectre schizophrénique. De cette manière, il est fréquent que, chez un même patient, on trouve des critères pour plusieurs troubles de la personnalité, appartenant à des groupes différents.Parallèlement à ce constat, des nouveaux instruments de recherche et de diagnostic, comme le questionnaire Ease [6], qui ne font que reprendre une clinique plus classique où la psychopathologie avait une place centrale, permettent de prendre en compte des critères cliniques qui échappent à l’examen psychiatrique conventionnel. C’est pour cette raison qu’il faudrait préciser les conditions pour évaluer certains symptômes, qui ne sont pas à proprement parler psychotiques − comme les hallucinations et le délire − et que les échelles conventionnelles n’arrivent souvent pas, voire jamais, à saisir. En outre, de même que les symptômes qui évoquent la psychose sont souvent sous-évalués, de même d’autres symptômes sont surévalués et mis sous le compte d’un trouble psychotique (notamment certains symptômes dissociatifs, comme par exemple les troubles dissociatifs de l’identité [2], qui ne font pas partie à proprement parler des troubles psychotiques ou schizophréniques). Ces symptômes confondent le clinicien qui leur enlève leur valeur diagnostique.Le diagnostic DSM-IV du trouble de la personnalité borderline est conçu en fonction de troubles comportementaux (impulsivité, enjeux relationnels, etc.). L’évolution et la réponse au traitement chez ces patients ressemblent souvent à ceux des psychoses chroniques ou à ceux du groupe A, de telle sorte qu’il est pertinent de se demander s’il y a une hiérarchie à privilégier lorsque coexistent deux diagnostics de trouble de la personnalité appartenant à des groupes différents (notamment A et B ou A et C) ? S’agit-il d’un trouble de la personnalité ou des patients présentant surtout de critères pour des troubles du spectre de la schizophrénie ? Étant donné la difficulté à préciser, dans certains cas, l’appartenance d’un trouble de la personnalité aux groupes A ou B, il nous faut être attentif aux éléments cliniques qui peuvent être discriminants. La prise en charge hospitalière (hospitalisation partielle ou brève) ainsi que la psychothérapie (par exemple psychanalytique au sens d’une cure type) non seulement ne suffisent souvent pas pour certains types de patients mais, de plus, ils peuvent être nocifs. Plusieurs études [4, 5] se sont centrées sur la nécessité de détecter des symptômes prodromiques de la psychose débutante, parce qu’un traitement rapide peut être crucial dans l’évolution de la maladie. Peut-être une perspective similaire devrait-elle être adoptée quant au diagnostic des patients appartenant au groupe A du DSM-IV avec aussi des critères pour un trouble borderline, car une intervention précoce pourrait éviter les automutilations, le suicide et d’autres troubles du comportement, avec des issues fatales. L’analyse de trois cas cliniques nous montrera que la présence persistante de symptômes psychotiques, des anomalies de l’expérience de soi [6] et/ou des symptômes compatibles avec un trouble de la personnalité du groupe A sont des éléments cliniques qui auront des conséquences sur le pronostic et le traitement.

Cas 1

Notre premier cas est une patiente sans antécédents psychiatriques, vivant avec sa mère, hospitalisée pour la première fois à l’âge de 21 ans avec un diagnostic de réaction anxiodépressive chez une personnalité borderline. Lors de cette première hospitalisation, elle menace de se suicider, après avoir fait un passage à l’acte (elle s’était coupé les veines devant un miroir). Elle peut expliquer le début de son désarroi actuel qui a commencé lorsqu’elle a obtenu son baccalauréat : une fois les examens finaux réussis, elle déclare avoir ressenti comme un vide, sans pouvoir mieux expliquer ce sentiment. Elle vit aussi, depuis son adolescence, un conflit important avec sa mère : elle décrit cette relation comme étant un réseau de vases communicants où il n’y a aucune distance entre elles et où elle se sent réagir en miroir par rapport aux attitudes et comportements de sa propre mère, en se demandant parfois « qui est qui » entre elle et sa mère. Elle se sent constamment contrôlée par celle-ci, ce qui est confirmé par la suite. On peut même aller jusqu’à évoquer une sorte de folie à deux entre mère et fille. Cette surveillance de la part de la mère concerne notamment les sorties, ainsi que les petits-amis que la fille fréquente. La patiente se plaint aussi de difficultés de communication, car elle ne sait pas si elle doit parler ou se taire, au point qu’elle reste parfois immobile face à ses interlocuteurs ou bien a l’impression de gêner les autres avec ses commentaires. Elle présente aussi des idées obsédantes quant à l’alimentation, mesurant les calories ou s’interrogeant sur la composition des aliments qu’elle mange. C’est ainsi qu’elle déclare se sentir soulagée lorsqu’elle arrive à étudier, ce qui expliquerait le fait qu’elle s’est sentie « perdue » après la fin de son baccalauréat. La patiente fait part d’une impulsivité marquée, d’une instabilité émotionnelle, d’une désinhibition sexuelle. Par exemple, un homme s’approche d’elle dans la rue et lui demande de coucher avec elle ; elle accepte mais lui demande ensuite de lui payer, se sentant honteuse à cause de ce geste. La patiente tient ce type de propos « j’ai l’impression que les gens m’agressent [...] comme si quelque chose s’acharnait contre moi » et dit aussi « je n’aurais jamais dû naître ». Voici quelques extraits du dossier médical : « Sentiments d’insécurité, notamment vis-à-vis des voisins : elle est persuadée qu’eux disent du mal d’elle. Lorsqu’elle est chez elle, elle se regarde dans la glace et perçoit des images de personnes et doit se retourner pour vérifier s’il y a quelqu’un derrière elle dans la pièce. Elle décrit ainsi un épisode de dépersonnalisation devant le miroir à l’âge de 12 ans, où elle se demandait si celle qu’elle voyait c’était vraiment elle-même. Se sent épiée par les autres, manipulée par sa mère, et a peur d’être attaquée physiquement. Angoisses internes insoutenables ».

Après une première hospitalisation, la patiente est réadmise à l’hôpital où l’on constate les manifestations suivantes : perplexité majeure, par moments mutique, méfiante, présente un discours hachuré, émet plusieurs idées de type paranoïde, parlant de sa mère, de son ami, des voisins et de gens qu’elle ne connaît pas qui lui veulent du mal. Exprime des hallucinations visuelles : devant le miroir a vu à plusieurs reprises des gens derrière elle, des personnes inconnues qui la regardent. Elle parle d’un complot général que sa mère tramerait et qui fait que tous les gens de la rue et tout le monde en général lui semblent hostiles.

Cette patiente est suivie à l’hôpital depuis 18 ans. Au début, différents antidépresseurs et anxiolytiques auraient été essayés sans amélioration de ses symptômes ni de ses passages à l’acte répétés. La qualité de sa vie a beaucoup diminué au fil des années car elle s’est isolée de plus en plus, pouvant vivre uniquement dans des foyers, obligée de bénéficier d’une rente d’invalidité car elle ne peut pas travailler. Elle n’a presque plus de contacts sociaux, si ce n’est avec sa propre mère et quelques relations sexuelles passagères. Depuis environ 6 ans, elle consomme des produits toxiques (cocaïne et héroïne). À l’heure actuelle, elle est sous traitement substitutif pour les opiacés. Il y a une persistance de symptômes psychotiques, notamment d’allure paranoïaque, lors de chaque hospitalisation. Elle a suivi pendant environ trois ans une psychothérapie psychanalytique, avec une stabilisation passagère. Elle a finalement reçu des antipsychotiques qui ont beaucoup diminué ses symptômes psychotiques et son impulsivité.

Cas 2

Cette patiente de 26 ans, diagnostiquée comme ayant un trouble de la personnalité borderline en raison d’une grande impulsivité (plusieurs passages à l’acte suicidaire) et d’un comportement relationnel qualifié de manipulateur, finit par se jeter d’un pont de 60 m de haut. On ne retrouve pas de notion de consommation des produits toxiques (alcool ou autres). Depuis trois ans, on constate un isolement social très marqué chez cette patiente qui aime les activités solitaires (surtout le bricolage et le tricot), avec une difficulté importante à partager son temps avec autrui. Elle n’a aucun intérêt pour la sexualité et elle n’a jamais eu de petit-ami. Jusqu’à l’âge de 18 ans, elle a exclusivement une vie familiale, peu d’échanges à l’école, est décrite comme une enfant timide et renfermée. Entre 18 et 22 ans, elle va s’occuper de ses frères plus jeunes, notamment suite à des difficultés éprouvées par la famille en raison de la maladie du père. Depuis environ quatre ans, on constate l’état actuel : passages à l’acte répétés (abus médicamenteux), comportement capricieux, provocateur, inadéquation des affects (elle dira, avec un sourire, qu’elle veut mourir), ce qui déboussole l’équipe soignante qui s’occupe d’elle. Elle vit dans un foyer depuis presque trois ans et est hospitalisée fréquemment en raison de tentatives de suicide ou d’états de perplexité avec mutisme. Lorsqu’on l’interroge en cherchant plus de détails, elle se plaint de la présence d’une pensée qui l’embête presque tous les jours, la même pensée qui lui a indiqué de se jeter du pont. Elle lutte contre cette pensée qui a la forme d’une voix. Elle lui répond, discute avec elle, etc. Parfois, cela tourne tellement vite dans sa tête, les idées sont tellement rapides qu’elle finit par avoir des céphalées. Elle essaye aussi de penser à autre chose, à tricoter, par exemple, afin de chasser le petit démon : « lorsqu’ils viennent m’embêter, je sors et je marche rapidement, pour leur échapper ».

Pendant tout un temps, la prise en charge a consisté à responsabiliser cette patiente par rapport à ses actes. Sa tentative de suicide en se jetant d’un pont a naturellement interpellé les thérapeutes. On note une amélioration significative des passages à l’acte et de son comportement bizarre depuis que l’on a augmenté la quetiapine à 750 mg/j et que l’on évite avec elle la confrontation, en validant ainsi sa souffrance, surtout celle physique, due aux séquelles de sa tentative de suicide. Une psychothérapie à fréquence hebdomadaire, qui consiste à mieux développer ses ressources créatives (travaux manuels, bricolage), ainsi qu’à mieux conserver une bonne distance avec autrui (sa mère, ses éducateurs, son thérapeute), semble beaucoup aider à sa stabilisation clinique, avec une nette diminution des passages à l’acte. Même si cette psychothérapie est psychodynamique, à aucun moment nous intervenons avec des interprétations, nous n’incitons pas l’association libre et nous adaptons le cadre qui est assez souple.

Cas 3

Notre troisième patiente a 25 ans, est divorcée, de formation universitaire. Son histoire psychiatrique remonte à quatre ans lorsque, pendant un séjour à l’étranger pour apprendre les langues, elle tombe amoureuse d’un homme qu’elle va harceler constamment, au point que celui-ci finira par porter plainte contre elle : elle sera ainsi hospitalisée avec un diagnostic de « réaction aiguë face à un facteur de stress », traitée par des neuroleptiques et rapatriée par la suite. Les circonstances et le but de son voyage restent obscurs, même si elle explique sa démarche par l’intérêt qu’elle porte à l’apprentissage des langues. Suite à cet épisode, elle se sépare de son mari et c’est ainsi que débute l’histoire de sa maladie : depuis lors, elle quitte son travail, se sentant surtout incapable de suivre les tâches habituelles en raison d’un manque de concentration et de l’impression de se sentir paralysée, voire perplexe face aux tâches qui ne comportaient pas de difficulté pour elle auparavant. Elle dit aussi ressentir une angoisse massive intolérable ainsi qu’une sensation de vide face à laquelle elle ne peut que rester paralysée, selon ses propres dires. Elle se sentira à nouveau éprise d’un autre homme en répétant exactement le même scénario que la fois précédente : harcèlement incessant, angoisse massive, sentiment d’abandon, sentiment de vide intolérable, avec une hospitalisation en psychiatrie qui durera un mois.

Depuis environ trois ans, cette patiente s’isole de plus en plus, limitant ses contacts sociaux à son ex-mari et à son thérapeute. On constate souvent une perplexité importante, avec un discours pauvre et stéréotypé, un émoussement affectif massif, une inadéquation des affects ; elle se sent rapidement persécutée par les soignants chaque fois qu’un cadre thérapeutique lui est signifié ou lorsqu’elle se sent concernée par la moindre remarque. Il faut noter que cette patiente était très agissante (environ trois abus médicamenteux par semaine) et qu’un changement s’est opéré depuis quelques mois suite à une modification de sa prise en charge : depuis lors, on évite avec elle la confrontation, on augmentant par contre le nombre de rendez-vous par semaine (jusqu’à trois) et en s’occupant avec elle d’un quotidien qui lui est très difficile à gérer : reprendre une place de parking, payer les factures impayées ou simplement l’écouter lorsqu’elle se sent épiée par des hommes qui font des travaux dans son immeuble. Il faut préciser qu’il ne s’agit pas ici d’un soutien, mais bien plutôt de structurer une réalité qui, autrement, risque d’éclater en morceaux.

Depuis que cette nouvelle orientation thérapeutique a été instaurée, la patiente, qui faisait trois passages à l’acte suicidaires par semaine, n’en a fait que deux en huit mois. Toutefois, le tableau clinique évolue vers un isolement majeur, une apathie marquée et un émoussement affectif persistant. Le traitement par différents antidépresseurs instauré jusqu’à maintenant n’avait pas modifié ce tableau.

Discussion

Selon le DSM-IV [2], des pensées persécutoires brèves ou des épisodes de dépersonnalisation peuvent faire partie des critères diagnostiques d’un trouble de la personnalité borderline. On a pu évoquer ainsi des épisodes micropsychotiques, sans pouvoir les préciser ou les quantifier davantage. Il resterait donc à préciser quelle est la frontière dans ce groupe de patients définis à partir de critères comportementaux, plutôt que psychopathologiques. Dans la prochaine édition du DSM (DSM V), il s’agira de mieux préciser ces critères. En effet, A research agenda for DSM V [1], à savoir la préparation par des experts américains du prochain DSM, consacre quelques centaines de pages à critiquer la conception actuelle (donc celle du DSM IV-R) des troubles de la personnalité, car leur séparation en différents axes du DSM est très problématique, et notamment arbitraire.

Catégorie et arbitraire, voilà les deux mots allant indissolublement de pair. Ce qui intéresse les experts c’est le rapport existant, pour les troubles de la personnalité, entre les axes 1 et 2. Essayons de cerner le problème : pendant tout le XXe siècle, il est apparu comme évident que les maladies mentales devaient être distinguées en deux grandes catégories : les névroses et les psychoses (on n’évoque évidemment pas les troubles psycho-organiques comme, par exemple, les démences). Cette approche est, on le voit, clairement catégorielle ; elle est certainement incomplète mais a l’avantage d’être consistante (c’est du « noir ou blanc »). Dans les années 1950, la catégorie borderline a été créée parmi les troubles de la personnalité, sous l’influence de la psychanalyse anglosaxonne. On se concentra par la suite sur trois discontinuités jugées particulièrement décisives. Il s’agissait d’une clinique catégorielle et même tripartite : névrose-psychose-perversion, névrose-psychose-borderline ou encore névrose-psychose-troubles de la personnalité. Les changements qui seront introduits ensuite sur les troubles de la personnalité constitueront le plus grand gap entre le DSM actuel et le suivant.

Pourquoi la classification catégorielle doit-elle être modifiée ? Selon les experts, il y a différents motifs mais il y a surtout une insatisfaction générale concernant les troubles de la personnalité pour plusieurs raisons :

  • il y a une confusion entre les axes 1 et 2. Par exemple, si nous avons une phobie sociale chez une personnalité évitante, à partir du moment où il y a des symptômes similaires dans ces deux troubles, qui est premier : la phobie sociale (axe 1) ou la personnalité évitante (axe 2) ?
  • parce qu’il y a une excessive comorbidité, c’est-à-dire plusieurs diagnostics différents de troubles de la personnalité, pour un même patient ;
  • parce que l’on constate que l’on fait souvent une différence arbitraire entre trait de personnalité, trouble de personnalité et personnalité normale : où sont les limites ?
  • parce que les limites entre les différents troubles de la personnalité sont peu claires : par exemple, entre borderline et histrionique ou entre évitante et schizotypique, etc.

Or, pour les experts, il n’y a pas vraiment de différence qualitative entre les différents troubles de la personnalité ou entre un trouble de la personnalité et une personnalité normale. Il ne s’agit que d’une différence quantitative : c’est une question de degrés. Dans une étude à laquelle ont participé 146 psychiatres et psychologues de 42 pays différents, la plupart des personnes interrogées avouent ne pas être satisfaites de la classification actuelle des troubles de la personnalité du DSM, car :

  • la plupart sont incapables de se prononcer sur une différence qualitative entre un trouble de la personnalité et une personnalité normale. Much, if not all, des symptômes décrits par le DSM peuvent être retrouvés parmi des variations adaptatives dans la population générale ;
  • Oldham, en 1992, a fait passer une échelle d’évaluation DSM III-R pour les troubles de la personnalité à 100 patients, le matin et le soir. Le matin, on trouvait 290 diagnostics différents tandis que, le soir, on n’en retrouvait que 240.

Les experts du prochain DSM arrivent même à la conclusion paradoxale suivante, conclusion qui résume tout leur rapport : la plupart des patients ayant un trouble de la personnalité ne constituent pas de cas prototypiques. Par exemple, si la plupart des patients borderline ne sont pas un bon exemple de patient borderline, c’est qu’ils seraient un bon exemple de patient borderline ! Et pour conclure, citons cette constatation : « Le trouble de personnalité sans précision est le diagnostic le plus fréquent dans la pratique clinique » [1].

Les vignettes cliniques ci-dessus nous montrent la coexistence de critères au moins pour deux diagnostics, ainsi que la présence des anomalies de l’expérience de soi [6] parfois très caractérisées. Dans le cas 1, on constate que le déclenchement des symptômes commence le jour même où la patiente obtient son baccalauréat. Elle dit que le fait d’étudier la protégeait de son entourage, notamment de sa mère, ce qui lui permettait de mettre une distance avec elle. Le premier sentiment de malaise qu’elle décrit est une sensation de vide très envahissante qui la pousse à se couper les veines devant un miroir. Nous avons indiqué qu’à l’âge de 12 ans elle a subi un épisode de dépersonnalisation devant le miroir : au moment même de se regarder attentivement sur la glace, elle a l’impression de voir d’autres personnes derrière elle. Cet épisode se répète actuellement, à ceci près que son image n’est plus un support imaginaire suffisant et que le morcellement identitaire, apparemment existant depuis son adolescence, devient matériellement réel avec les coupures qu’elle s’inflige devant sa propre image. N’oublions d’ailleurs pas que, parfois, elle se demande « qui est qui » lorsqu’elle est confrontée à sa propre mère (de même que ses propos sur les vases communicants et la relation en miroir avec la mère). Nous avons déjà fait référence au manque de distance subjective qu’elle a avec sa mère ; lorsque sa mère apparaît comme une « salvatrice », elle devient une aide importante, un soutien, mais qui, malheureusement, ne dure pas longtemps car elle se sent très rapidement surveillée et persécutée. Cette attitude va se répéter dans les différents foyers où elle habite, de telle sorte qu’elle ne pourra rester dans chaque structure qui lui est proposée que quelques mois. Il y a ainsi un vrai phénomène de « transitivisme » où non seulement elle va se demander qui est qui mais, de plus, tous les autres deviennent des persécuteurs potentiels. On peut supposer que, dans ses rapport à sa mère aussi bien qu’avec autrui, elle reproduit cette matrice imaginaire originale présente depuis son enfance où, devant le miroir, elle ne sait plus où est sa propre image et où est celle des autres. Ce phénomène de transitivisme implique aussi bien une confusion avec autrui qu’une confusion avec sa propre image spéculaire [6]. Il est intéressant de souligner que ces phénomènes de transitivisme sont antérieurs de 9 ans au déclenchement de sa maladie. D’autres phénomènes appartenant à des anomalies de l’expérience de soi, déjà décrits, s’ajoutent à ce tableau, notamment les difficultés de communication qui étaient déjà présentes. Tous ces phénomènes, l’évolution vers un isolement de plus en plus marqué, ainsi que les idées de type persécutoire nous font penser à un trouble de la personnalité de type schyzotypique, sans qu’il y ait forcément de symptômes de premier rang [2] pour une schizophrénie. Pourtant, la présence de troubles du comportement, les traits de personnalité (la séduction, la théâtralité, la désinhibition sexuelle), le sentiment de vide ainsi qu’une toxicomanie relativement récente, font évoquer aux praticiens un diagnostic de trouble de la personnalité borderline.

Dans le cas 2, le diagnostic DSM-IV d’un trouble de la personnalité borderline est posé sur la base des critères suivants : enjeux relationnels (comportement jugé manipulateur et capricieux), impulsivité marquée, sentiment de vide, angoisses. Arrêtons-nous un instant sur ce qu’est ce comportement dit capricieux en donnant un exemple : la patiente dit, avec un sourire, qu’elle va se suicider. L’examen psychopathologique nous permet de mettre en évidence une perceptualisation du discours intérieur (Gedankenlautwerden) [6], c’est-à-dire une pensée intérieure avec des qualités acoustiques, proche de l’automatisme mental de Clérambault ainsi que des critères de Schneider pour le diagnostic de schizophrénie [8]. La patiente va avouer qu’elle présentait ce phénomène de perceptualisation de la pensée bien avant la tentative grave de suicide et les troubles du comportement à partir desquels on lui a attribué le diagnostic de trouble de la personnalité borderline. À aucun moment ses pensées ne deviennent audibles à l’extérieur de sa tête, de telle sorte qu’il ne s’agit pas d’hallucinations auditives, sinon elle présenterait un symptôme schizophrénique de premier rang [2]. Notons aussi qu’elle présente une vie sociale extrêmement réduite (voire nulle, en dehors des parents au premier degré), en évitant tout type de lien et aimant surtout les activités solitaires. Ces éléments anamnestiques nous font évoquer une histoire clinique compatible avec un trouble de la personnalité appartenant au groupe A ou un autre trouble du spectre de la schizophrénie. Parmi les symptômes compatibles avec une anomalie de l’expérience de soi [3], notons la présence, en plus d’une perceptualisation du langage intérieur, d’une spatialisation de la pensée [3], décrite comme des maux de tête chaque fois que les pensées deviennent envahissantes. Chez cette patiente, le fait qu’un changement dans l’attitude thérapeutique (nous sommes passés de la confrontation et de la responsabilisation à une attitude de soutien, surtout protectrice), ainsi que l’introduction des antipsychotiques, aient pu modifier l’évolution de sa maladie confirme que nous nous trouvons face à une pathologie de type trouble du spectre de la schizophrénie ou trouble de la personnalité du groupe A, plutôt que face à un trouble de la personnalité borderline où les enjeux relationnels priment.

Dans le cas 3, l’histoire de la maladie commence avec un voyage à l’étranger et un épisode d’allure érotomaniaque qui va se répéter quelques temps après. Les symptômes décrits par la patiente comportent une sensation de vide insoutenable qui la pousse à prendre une grande quantité d’anxiolytiques pour s’apaiser ainsi qu’un isolement social majeur. Précisons en quoi consiste ce dernier : elle se sent incapable d’accomplir les tâches habituelles de la vie quotidienne et aura du mal à prendre des décisions quant aux choses très simples, par exemple, où parquer sa moto ou bien comment payer les factures qui restent impayées, etc. Elle décrit ainsi l’apparition d’une grande perplexité en raison de laquelle elle n’arrive pas à se décider, en trouvant comme unique solution de rester alitée. D’autres symptômes psychotiques francs viennent s’ajouter à ce tableau : souvent, elle se sent épiée par les gens ou bien persécutée par l’équipe soignante. Notons également une grande discordance entre le contenu de ce qu’elle exprime et sa gestualité [3] : elle dira en souriant qu’elle n’arrive pas à quitter son lit ou bien qu’elle veut se suicider. Cette discordance idéo-affective entre le contenu d’une pensée et son expression est précisément l’un des éléments qui a amené les praticiens à poser le diagnostic de trouble de la personnalité borderline, car l’on pense avant tout aux enjeux relationnels (caprices, manipulation, séduction, théâtralité) plutôt qu’au statut psychopathologique.

Conclusion

Souvent, des patients présentant des critères DSM-IV pour un trouble de la personnalité du groupe A ou pour des troubles du spectre de la schizophrénie présentent aussi des critères DSM-IV pour un diagnostic du groupe B, notamment de type borderline ou antisocial. La toxicomanie, l’impulsivité et d’autres comportements à risque trompent le clinicien. Il paraît clair que la prise en charge des patients du groupe A n’est pas la même que celle des patients appartenant au groupe B : sans généraliser, on peut affirmer que l’on privilégie dans le premier groupe le soutien, le travail en équipe multidisciplinaire, le lien thérapeutique et le traitement pharmacologique tandis que, dans le deuxième, la psychothérapie semble plus indiquée. Même si le diagnostic différentiel n’est pas simple, certains éléments cliniques semblent discriminants, notamment l’objectivation d’un transitivisme, d’une discordance évidente, des symptômes dits négatifs (apathie, aboulie) et des phénomènes hallucinatoire a minima ou atypiques (notamment les symptômes d’un automatisme mental et/ou des hallucinations psychiques). La présence d’un tableau avec un de ces éléments orientera le clinicien vers une schizotypie et le mettra en garde soit quant à l’imprévisibilité des passages à l’acte, soit quant au besoin de mieux préciser un cadre thérapeutique adapté (hospitalisations, soutien, traitement antipsychotique).

Références

1 Kupfer DJ, First M, Regier D. A research agenda for DSM-V. American Psychiatric Association.

2 American Psychiatric Association. DSM-IV. Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux. Paris : Masson, 1996.

3 Lanteri-Laura G. Essai sur la discordance dans la psychiatrie contemporaine. Paris : Epel, 1992.

4 McGlashan TH. Early detection and intervention in schizophrenia. Schizophr Bull 1996 ; 22 : 197-9.

5 McGorry P. Preventive strategies in early psychosis : verging on reality. Br J Psychiatry 1998 ; 172(suppl. 33) : 1-2.

6 Parnas J, et al. EASE : examination of anomalous self-experience. Psychopathology 2005 ; 38 : 236-58.

7 Parnas J, et al. Cluster A personality disorder : a review. In : Maj M, ed. Personality disorders. Washington : John Wiley & Sons, 2005.

8 Schneider K. Psychopathologie clinique. Paris : Nauwelaerts, 1970.


 

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