ARTICLE
Auteur(s) : Florian
Houssier1
1Psychologue, psychanalyste, maître de conférence,
Université de Paris 5, Laboratoire de psychologie clinique et de
psychopathologie (équipe E.A. 1512), 71 avenue E. Vaillant,
92774 Boulogne-Billancourt
En France, il existe peu de travaux psychanalytiques consacrés à la
cécité congénitale et à ses effets psychiques
potentiels ; il nous semble opportun, à partir d’une
présentation de cas, de mettre au débat plusieurs points soulevés
par le matériel clinique. D’une part, le lien de Nouria à sa mère
apparaît comme le fil rouge de la psychothérapie, jusqu’à
représenter un obstacle à sa continuation ; ce lien se
retrouve tout au long du parcours de Nouria, d’où l’intérêt d’une
approche linéaire de son parcours de vie dont nous proposons une
reconstruction. D’autre part, discuter de l’éventuelle spécificité
du fait d’être né aveugle permet de mettre en tension les
hypothèses psychanalytiques sur l’importance du contact visuel
mère-bébé dans la construction du lien et de la psyché,
interrogeant les relations précoces.Ces questions sont infiltrées
par un sous-texte qui, s’il n’est pas au centre de nos
préoccupations, n’en constitue pas moins un élément nodal : la
coloration culturelle du conflit psychique. Cette dimension
culturelle interagit constamment avec l’origine du lien
mère-enfant ; or, la recherche de l’originaire ouvre sur des
éléments communs, par analogie, à toute culture. Pour le sujet,
comme pour le groupe, la théorie psychanalytique soutient la
perspective d’une vertigineuse destinée propre à l’être humain,
fondée sur la transversalité culturelle des processus psychiques
primaires et des fantasmes inconscients qui les sous-tendent. Cet
ensemble est habillé par la culture, sous la forme de romans
familiaux modelés par l’environnement culturel et historique. Ces
représentations socioculturelles se constituent en surimpression
des processus primaires [13].Quelques questions émergent alors.
Faudrait-il tuer une de ses appartenances culturelles pour créer un
nouveau complexe culturel ? Est-on porteur d’une culture
d’origine inaltérable, tissée dans la langue maternelle, qui
conditionne le rapport aux autres cultures ? C’est un des
enjeux sous-jacents du cas de Nouria, présenté sous la forme du
récit clinique.
Nouria et la vue retrouvée
Nouria est née au Maroc il y a 25 ans ; aveugle de
naissance, elle est l’aînée de sa fratrie. Étudiante en sociologie,
elle est porteuse de cette demande manifeste : elle se sent
dans une double impasse, sur le plan sexuel comme professionnel. Et
elle est en attente d’un déclic, fantasme d’une réalisation magique
de ses désirs.
Lors des premiers entretiens, fixés à un rythme hebdomadaire,
elle associe ce qu’elle peut dire et découvrir, « c’est comme
découvrir la vue » et, ajoute-t-elle, « si c’était
possible, je ne sais pas si j’accepterais de trouver la vue ».
Double mouvement qui place la psychothérapie au cœur d’une
ambivalence qui jamais ne se démentira.
Pendant les trois premières années de sa vie au Maroc, Nouria a
vécu seule avec sa mère chez l’oncle paternel ; le père est
parti en France pour trouver du travail et préparer la venue de la
famille. Du Maroc, elle a l’impression d’avoir des souvenirs très
précoces, comme celui qui revient de façon récurrente : dans
le récit qu’en fait sa mère, celle-ci, lorsqu’elle apprend
3 mois après sa naissance que sa fille est aveugle, la jette
sur le lit dans un mouvement de rejet. Sur le plan perceptif, les
sensations et la compréhension des mouvements affectifs
prédominent. « Je voyais la réalité de ma mère »,
dit-elle ainsi.
Un souvenir émerge, celui d’une mère castratrice qui, à
2 ans, lui dit d’arrêter de se toucher, de se masturber. Mais
ce souvenir en appelle un autre ; sa mère lui a raconté que,
au Maroc, elle a été maltraitée, battue et sous-alimentée par
l’oncle paternel. Ces violences se transmettent dans les
générations : Nouria, elle, dit avoir subi les violences
physiques sadiques de sa mère. Elle rapporte ainsi que, enfant,
elle met sa main devant les yeux pour éviter les coups, mais sa
mère lui dit d’enlever ses mains pour la brûler avec des
allumettes, alors que ses yeux lui provoquent déjà beaucoup de
douleurs et ne commenceront à être soignés qu’après son arrivée en
France.
Elle situe vers 4 ans un autre souvenir selon lequel elle
touchait le « gros ventre » de son père, ce qu’elle
comprendra plus tard avec honte comme étant le sexe paternel en
érection ; elle entend encore le rire de ses parents devant sa
méconnaissance : aveugle, cela paraissait anodin, comme si
seule la vue permettait de subjectiver les événements en jeu. Dans
le même temps, ses troubles alimentaires, anorexiques ou
boulimiques, amènent son père à lui donner la becquée, dans un
bouche à bouche érotisé qui ne semble pas émouvoir la mère. En
revanche, sa mère s’inquiète de ses symptômes comme les insomnies
ou l’absence de tout pleur ; cependant, cette inquiétude
semble compensée par l’attitude de Nouria : joyeuse, sur un
versant maniaque lorsque des amis des parents sont présents, elle
égaye manifestement sa mère. Celle-ci est battue par le père,
enfermée dans un cagibi devant elle, spectatrice impuissante qui ne
voit pas mais comprend tout.
Sa cécité aurait provoqué le fantasme d’effacement de sa vie
psychique : elle ne voit rien, donc elle ne ressent rien. Elle
se souvient de ses parents faisant l’amour à côté d’elle, dans le
même lit, comme si elle n’existait pas ou comme si la cécité
permettait de justifier ou de transgresser tous les interdits
concernant l’enfant. Ce n’est qu’en criant qu’elle veut une autre
chambre qu’elle finit par l’obtenir, dans un renversement des rôles
où c’est elle qui impose un interdit à ses parents. Ceux-ci, me
signale-t-elle, sont deux petits cousins et son grand-père
maternel, personnage tyrannique, s’est marié avec la fille de son
frère. J’y vois là une façon de me dire que l’inceste est une
réalité inscrite dans les générations, comme une fatalité.
Placée en internat, hors du regard parental, elle vit cette
distance comme une forme d’abandon. Mais, alors qu’elle a
7 ans, sa mère tombe à nouveau enceinte, ce qui jusque-là
n’était pas arrivé malgré le désir du couple. Nouria aura trois
sœurs et un frère.
Adolescence et subjectivation culturelle du conflit
Devenue adolescente, Nouria parle l’arabe comme le
français mais plutôt français dans sa vie sociale et arabe
dans sa famille. Le père est toujours violent, battant femme et
enfants mais, lorsqu’elle pense à alerter le juge pour enfants pour
protéger ses frères et sœurs, elle s’inquiète du sadisme de sa mère
davantage que de la violence de son père ; elle renonce
finalement à cette démarche, protégeant ainsi ses parents.
La sexualité devient un enjeu empreint de la culture de ses
parents ; elle se dit : « s’il y a bien quelque
chose que je dois à mes parents, c’est de me marier vierge ».
Mais elle fait aussi ce rêve dans lequel un homme la pénètre et sa
mère surgit dans sa chambre, interrompant le rapport sexuel. Seuls
les hommes mûrs l’attirent aujourd’hui ; cependant, si une
relation de séduction peut s’instaurer, elle souffre de n’avoir
jamais connu de relation sexuelle.
La France représente pour elle un pays bien traitant qui prend
en compte les conséquences de sa cécité, provoquant de multiples
interventions chirurgicales. « Là, au moins, à l’hôpital, on
s’occupe de moi », pense-t-elle à cette occasion. Elle imagine
également avoir un cancer ou quelqu’un qui mourrait dans sa famille
pour qu’on s’occupe enfin d’elle. Reste à savoir qui serait à la
place du mort.
La France intervient dans les rêveries de Nouria comme un espace
ouvrant sur une possible réalisation de soi, suite d’un roman
culturel idéalisé. Le désir d’autonomie de Nouria est très mal vécu
par ses parents, qui avaient imaginé pour elle un destin tout
tracé : on la marierait avec quelqu’un du pays, avec un
arrangement préalable entre les familles ; puis, comme elle
est aveugle, elle resterait au Maroc pour devenir le bâton de
vieillesse de ses parents, une fois ceux-ci rentrés au pays.
Confronté à son projet, à savoir rester en France et vivre « à
la française », son père se met en colère et lui dit :
« un jour, tu me supplieras à genou pour que je te reprenne à
la maison ! ». Ce à quoi elle répond
intérieurement : « plutôt crever que de rentrer chez
moi ». On notera que ce « chez moi » est chez ses
parents au Maroc, indice de la profondeur de son attachement à ses
parents et à leurs valeurs. Cette formulation suicidaire trouve son
pendant lorsqu’elle me dit : « j’aimerais que mes parents
disparaissent, je serais soulagée ». Ici, les désirs
parricides apparaissent en lieu et place du sacrifice, l’un
représentant le pendant de l’autre.
Pendant les séances, elle ne s’autorise pas à pleurer, car, me
dit-elle, « dans la culture marocaine, on ne pleure
pas ». De façon associative, j’entends le bébé qui n’a pas pu
pleurer, qui a envie de trouver un maternage suffisamment bon, de
pouvoir vivre sa vie de bébé sans recevoir trop d’excitation. Je
pense ici à l’excitation de sa mère, qui lui raconte ses rêves où
se rejouent les conflits mère-fille : alors qu’elle reproche à
Nouria de la trahir en étant plus française que musulmane, sa mère
rêve qu’elle fume, qu’elle joue dans un film où, avec d’autres,
elle se moque de sa propre mère et de ses valeurs religieuses. Dans
un autre rêve raconté à sa fille, elle fait de la moto toute de
cuir vêtue, se comporte « salement » et veut aller se
laver chez sa grand-mère maternelle, décédée une semaine après sa
naissance.
Pour la mère, seule la croyance en Dieu apporte la certitude
d’être aimée. L’athéisme affiché par Nouria attise le harcèlement
de sa mère, qui la couvre de reproches : « tu es trop
française et occidentale, tu m’as déçue », ce à quoi Nouria
lui répond : « tu aurais dû me tuer ». Un peu plus
tard, elle fait le récit d’un rêve où elle apprend par fax que sa
mère est morte ; c’est autour de ce rapport de réversibilité
du sacrifice − qui faut-il tuer, elle ou sa mère − que s’organise
la toile de fond de sa vie psychique inconsciente. Ces désirs
meurtriers infiltrent trois générations, comme l’indique
l’ambivalence de la mère de Nouria envers sa propre mère. Elle me
fait entendre que son père, le tyran de son enfance, est
aujourd’hui un homme déchu, au RMI, alors que sa mère
travaille : elle prépare des repas pour des mariages.
Parallèlement à son discours critique sur ses parents, les
résistances de Nouria augmentent ; elle vient de façon
irrégulière à ses séances. Lorsqu’elle commence à aborder le thème
de ses inhibitions sexuelles, j’interviens alors sur l’idée que de
parler de sexualité à un homme représente quelque chose de
difficile et de honteux pour elle ; au fil des associations
émerge l’idée que je suis comme Satan, un tentateur qui s’oppose
aux valeurs parentales. « J’y vois plus clair »,
m’indique-t-elle, manifestement soulagée. Elle semble alors aller
mieux, tout en considérant qu’elle ne le doit pas à la
psychothérapie.
Rupture de la psychothérapie et restes de pensée
Depuis le début, elle évoque la possibilité de changer de
traitement, envisageant l’hypnose ou des thérapies magiques :
elle veut aller consulter une voyante et pense qu’elle est
peut-être envoûtée. Cette voyante m’évoque la recherche d’une mère
à la toute-puissance incantatoire et hypnotique, une mère qui
pourrait lui permettre de voir, fantasme de renaissance alimentant
celui d’un destin différent. J’associe également sur la prégnance
de l’identification inconsciente à une mère chez qui domine la
pensée magique.
Nouria déserte à nouveau l’espace psychothérapique. Me revient
alors que sa mère a été décrite comme maltraitée et
maltraitante ; elle a montré, à travers les brûlures infligées
à sa fille, son désir de laisser une empreinte sur la peau de sa
fille, de la marquer au fer rouge. En plus de la répétition
traumatique, on peut faire l’hypothèse qu’il s’agit là d’un désir
de faire un avec sa fille, fantasme d’identification qui marque son
désir de réincorporer celle qui un jour n’a fait qu’un avec elle
[7].
À y voir clair en elle par la psychothérapie s’oppose la
clairvoyance magique, dans l’emprise, d’une mère omnipotente et
« interdictrice ». G. El Khayat [8] nous rappelle
que le Maroc est un pays arabomusulman présentant des caractères
culturels très marqués. La multiplicité des interdits à intégrer
semble constituer une entrave à l’affirmation d’une identité
personnelle. De plus, la pensée magique est une règle majeure,
renvoyant la maladie mentale aux exorcistes et aux marabouts.
Aucune contestation de l’ordre patriarcal ne saurait exister,
tandis que la mère est celle « sous le talon de laquelle se
trouve le paradis » [8].
L’avant-dernière séance est consacrée au fait que, lorsqu’elle
s’absente trois fois de suite, elle me pousse à lui laisser un
message pour le rendez-vous suivant, à souhaiter sa venue.
Lorsqu’elle revient, elle peut faire d’elle-même le lien
suivant : son absence aux séances équivaut à s’empêcher de
parler de sexualité. Je dis l’importance de rattacher les éléments
sexuels à la parole au lieu de les mettre en acte. Elle positive
cette séance la semaine suivante et évoque des souvenirs sexuels de
son enfance, dans un mouvement de libre association qui me laisse
espérer une atténuation des résistances.
Nouria dit alors qu’elle va mieux et qu’elle entrevoit une
relation possible avec un homme. C’est à ce moment-là qu’elle rompt
avec sa psychothérapie, qui aura duré un an. La mère punitive
intériorisée avait agi en elle, signe d’identification à
l’agresseur mais aussi d’un sentiment de trahison vis-à-vis de ses
parents. Réussir sa psychothérapie, comme sa vie sentimentale ou
professionnelle, c’était tuer la mère en transgressant les
interdits moraux accrochés à sa culture d’origine. La question de
l’argent, notamment celui dépensé inutilement lorsqu’elle faisait
le choix de ne pas venir à sa séance, est restée problématique tout
au long de la psychothérapie. Si elle protestait contre le fait
que, dans sa culture, on aide financièrement ses parents,
fantasmatiquement, elle me donnait l’argent qu’elle ne donnait pas
à son père déchu.
Parmi les impressions qui restent, dans l’après-coup de
cette rupture, revient un rêve où elle se trouve dans un hôpital
avec une sœur siamoise, attachée par une grappe de raisin. Un homme
avec une odeur neutre vient arracher cette sœur pour l’emmener.
Elle commente ce rêve en indiquant qu’il est sans image mais avec
des odeurs (associées à la voix de la grand-mère maternelle) et des
couleurs, traduites en notes et accords de musique, ce que
j’entends comme une mélodie maternelle transgénérationnelle qui se
rejoue sans cesse, entre adhésion et séparation, violence
meurtrière et fidélité absolue.
La relation précoce mère-enfant aveugle : une
spécificité ?
Existe-t-il une spécificité à naître aveugle ? C’est un des
angles possibles pour comprendre la problématique de Nouria. En
effet, la découverte par les parents d’un handicap chez l’enfant
constitue un traumatisme qui entache le projet générationnel :
cela provoque un mouvement de désaffiliation, activant le fantasme
de la faute incestueuse que la culture peut renforcer. L’enfant
crée une brèche dans le pacte transgénérationnel et ses
idéaux ; il incarne une blessure narcissique indélébile qui
défigure le couple parental [14]. Pour Nouria, c’est une relation
passionnelle qui prédomine, entre abandon et surinvestissement. Il
semble qu’elle n’a pas pu bénéficier dans le lien parent-enfant
d’une zone relationnelle « dépassionnée » ; or,
répondre à l’attente idéale des parents et de la mère à la
naissance, telle est la fonction fantasmatique du bébé, comme une
condition d’apaisement de la haine pour les sacrifices et douleurs
consentis.
Aussi, lorsque le développement psychoaffectif d’un enfant est
perturbé, lorsque la passion l’emporte, les perceptions peuvent
rester longtemps associées à la bouche, responsable de la fixation
de la personnalité à un niveau d’indifférenciation.
S. Fraiberg a montré que, pour l’enfant aveugle, la
construction de la mère en tant qu’objet ne va pas de soi,
l’absence de sourire ou encore de vocabulaire de signes posant de
réelles difficultés dans la construction du lien mère-enfant [16].
Quant à l’expression de l’agressivité, elle serait d’autant plus
réprimée chez l’enfant aveugle que celui-ci est dépendant de la
personne qui s’occupe de lui ; il répond alors plus
favorablement à la frustration par la détresse que par
l’agressivité [6].
Ces éléments propres à l’existence de la cécité – mais qui peut
aussi se retrouver dans d’autres situations de handicap – tendent à
renforcer la relation de dépendance entre la mère et son enfant,
sur fond d’angoisse de séparation. La mère ne considère pas
seulement l’enfant comme un objet d’amour mais se situe également
comme moi auxiliaire de l’enfant. L’enfant acquiert plus
tardivement la permanence de l’objet : avec le support visuel,
il semble que le souvenir de la mère permet de mieux supporter son
absence et l’espoir-représentation de son retour [18]. La zone
visuelle est d’autant plus investie qu’elle est l’objet d’attention
et d’opérations chirurgicales ; dans la relation aux autres,
l’enfant aveugle est souvent en difficulté pour investir d’autres
que ses proches, ce qui sera déterminant à l’adolescence au moment
de la nécessaire trouvaille de l’objet sexuel adéquat,
extrafamilial et non incestueux.
Ces recherches sur la relation mère-enfant aveugle sont
cependant à relativiser au regard du cas de Nouria. Être aveugle
dans la relation mère-enfant, cela n’existe pas, car l’inconscient
voit ; et l’enfant, même privé de l’utilisation d’un organe
sensoriel, perçoit et reçoit les mouvements psychiques de sa mère,
comme nous l’a indiqué Nouria. Cela appelle quelques remarques sur
notre contre-tranfert de voyant ; notre focalisation sur la
sphère visuelle et sur l’investissement du monde extérieur par
l’œil nous rend parfois aveugle quant au fait que le lien ne dépend
pas des seuls percepts mais de l’ensemble de la relation
sensorielle et affective mère-enfant. À l’idée selon laquelle
l’inconscient voit, on pourrait ajouter : les sens et
l’inconscient savent.
D. Anzieu [1] a mis en évidence l’existence d’une enveloppe
sonore qui permet de créer un bain de sons accompagnant
l’expérience de l’allaitement. En ce sens, l’enveloppement sonore
est propre à la capacité de rêverie maternelle [3] : il tend à
restituer des éléments de la vie psychique du nourrisson et à
constituer un premier pare-excitation en traduisant des sons émis
par l’enfant. Cette expérience précoce met en jeu un miroir sonore
qui précède et conditionne la capacité à donner du sens et à
symboliser. Cette enveloppe se constitue avant le contact œil à œil
et contient des éléments décisifs quant à la future qualité de
symbolisation.
C’est ici, au carrefour de l’histoire de Nouria et de son
handicap, de la possibilité d’intérioriser le pare-excitation
maternel dont il est question. On peut comprendre la crainte de
trouver la vue exprimée par Nouria comme une crainte de tout voir,
une vue omnisciente qui engloberait son inconscient et qui
viendrait la déborder d’excitations sensorielles traumatiques, une
vue sans refoulement possible.
Se libérer du joug des modèles passe par la mise à distance de
la culture maternelle d’origine et de son élaboration ; le
désir d’émancipation de Nouria est vécu par sa mère comme un
véritable matricide. Ainsi, le rêve de sœur siamoise, collée, de
Nouria, condense et métaphorise quelques enjeux de la relation à la
mère-sœur, comme l’interdépendance et l’impossibilité d’une
différenciation, sorte d’emmêlement des langues entre l’enfant et
l’adulte.
Enjeux sensoriels dans le transfert
Dans le contexte de la relation thérapeutique, le patient passe
d’abord par une saisie sensorielle globale de son psychanalyste
[2]. Celle-ci passe par la voix mais aussi par le repérage de ses
mimiques et de ses émotions. Il s’agit alors de toucher le corps du
psychanalyste par l’intermédiaire du regard et de satisfaire son
besoin d’être touché, tenu, réchauffé par ses réponses sensorielles
et sa présence. Mais si ce bain sensoriel partagé joue un rôle
important pour instaurer un lien de confiance, il est aussi
nécessaire que, pour que les choses se disent, elles soient
« épurées de leur polymorphisme sensoriel et des tonalités
qu’elles imposent » [12]. Une fois le verbal devenu central
dans la relation, alors le dé-voir [15] peut s’installer. Ce
refoulement sensoriel partagé peut-il exister lorsqu’il s’agit
d’une personne dont la vie psychique s’est organisée à partir de
l’investissement de la sensorialité ?
La question de la permanence de l’investissement sensoriel
excitant est posée, comme un obstacle à la psychothérapie de
Nouria, ancien enfant surexcité sur le plan sensoriel et
sensuellement par ses parents. Or, dans la vie de l’esprit, le
progrès passe par un désinvestissement des perceptions sensorielles
au profit de processus intellectuels tels que les souvenirs, les
réflexions et les déductions [17]. Ce point de bascule
différencierait les positions maternelle et paternelle. Ce qui
s’épuise dans l’activité visuelle du voyant envers le thérapeute
semble ici être fixé dans un lien érotique ne pouvant être refoulé,
c’est-à-dire qui ne se porte pas sur l’imaginaire mais reste arrimé
au réel de la présence du thérapeute et des impressions
sensorielles qui en découlent.
Voir représente toujours voir le sexe de l’autre. Plus
précisément, il est question de « voir imaginairement en
l’autre ce qui est source d’excitation en soi » [5].
Cependant, cette conception ne concerne pas seulement la sphère
visuelle, mais l’ensemble des sources sensorielles, en tant que
source de désirs. Il s’agit donc d’en passer par l’autre pour
maîtriser et se réassurer sur le désir que chacun porte en lui,
mais qui touche à l’invisible. Dans la psychothérapie, ce monde
invisible, ou fantôme [4], rassemble les éléments indifférenciés
des relations précoces, répétant dans le transfert la symbiose
muette évoquée par J. Bleger.
Dans un registre moins primitif, la psychothérapie a eu pour
effet d’affaiblir le surmoi de Nouria, au point de menacer de
perdre les acquis de l’identification à la mère et à ses valeurs.
Se punir par l’arrêt de la psychothérapie, représentant d’une
possible évolution positive, re-sexualise la morale du complexe
œdipien sur un versant masochiste. Masochisme du moi et sadisme du
surmoi s’allient pour éviter le désir conflictuel de rivalité avec
la mère, contenant le fantasme parricide. Comme l’enfant calmé
après la punition, Nouria met en scène à travers la rupture de la
psychothérapie la reprise d’un processus identificatoire lié à
l’investissement masochiste de la punition. Comme son passé
infantile l’illustre, lorsque les interdits ont été posés de façon
cruelle et violente, cela impose à l’enfant une position passive
féminine qui deviendra masochiste ultérieurement [9]. La résistance
dans la cure est une façon de représenter le sentiment de
culpabilité lié à un conflit identificatoire (mère-thérapeute). Le
masochisme, via l’expression du besoin de punition, est donc
porteur d’une garantie de maintien du lien aux parties pathogènes
des parents, ici plus particulièrement de la mère. La haine
parricide demeure ainsi détournée de son but premier, en se
retournant contre soi à travers la psychothérapie.
L’inquiétant étranger
La rupture du transfert « liquide par des moyens somatiques
les masses d’excitation dont elle ne vient pas à bout
psychiquement » [11]. Le symptôme agi constitue un moment
dominé par l’inconscient où le malade « fait quelque chose qui
lui est étranger » [11]. Ainsi, comme en pré-vision, Nouria
s’étonnait, elle généralement si polie et aimable, de s’absenter
des séances sans même me prévenir, comportement qui lui
apparaissait comme étranger à elle-même.
En rompant le lien avec son psychothérapeute, Nouria rompt avec
cette autre langue étrangère en elle, celle de l’inconscient, de
peur de perdre le fil qui la relie à sa langue maternelle. Bien
avant l’intégration culturelle, elle est vécue comme une étrangère
par sa mère, ainsi qu’une source d’étrangeté par son handicap. Le
rejet maternel, incarné par le geste de la jeter sur le lit,
renvoie à un mouvement de défamiliarisation de l’enfant, devenant
étranger, comme ne partageant plus la même langue ; pour la
mère, le lien narcissique est altéré : elle ne se reconnaît
plus dans cet enfant imparfait, non conforme à l’image qu’elle en
avait construite et qui la renvoie à un sentiment de culpabilité
vis-à-vis d’une faute imaginaire.
Puis dans le transfert, le thérapeute devient un inquiétant
étranger [10], qui peut être représenté sous la forme de
l’inconnu-reconnu du huitième mois tel que Spitz l’a décrit.
L’homme étranger est donc celui qui sépare. Le travail de mise à
distance des figures parentales a pour effet de pousser à la
confrontation à l’autre, et notamment à l’autre sexe. Comme pour le
petit enfant, l’adolescent peut vivre l’autre comme un intrus,
l’étranger à la famille, un étranger qui vient repousser
l’attraction incestueuse. Le matricide symbolique et ses effets
intégratifs sont mis en échec dans la problématique de Nouria,
ouvrant sur les passions intactes de la relation pré-œdipienne
mère-fille.
Références
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Paris : Dunod, 1979.
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Paris : Gallimard, 1985.
11 Freud S. Dostoievski et le passicide. In :
Résultats, idées, problèmes. Paris : PUF, 1985 :
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18 Wills DM. The ordinary devoted mother and her blind
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