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Cécité congénitale et enjeux sensoriels dans le transfert


l'Information Psychiatrique. Volume 83, Numéro 1, 49-54, Janvier 2007, Cas clinique

DOI : 10.1684/ipe.2007.0080

Résumé   Summary  

Auteur(s) : Florian Houssier , Psychologue, psychanalyste, maître de conférence, Université de Paris 5, Laboratoire de psychologie clinique et de psychopathologie (équipe E.A. 1512), 71 avenue E. Vaillant, 92774 Boulogne-Billancourt.

Résumé : Avec le récit d’un cas de psychothérapie psychanalytique concernant une jeune femme aveugle de naissance, nous soulignons la prégnance du lien à la mère. À partir d’un matériel coloré par une dimension culturelle qui infiltre les conflits psychiques de cette patiente, nous discutons de deux questions cliniques : existe-t-il une spécificité à naître aveugle ? comment penser l’investissement sensoriel dans la relation transférentielle ? Cette dernière question serait un des points d’accrochage des résistances, sur fond de conflit identificatoire et de désirs matricides inélaborés.

Mots-clés : cécité, fantasmes matricides, culture, sensorialité, conflit identificatoire

ARTICLE

Auteur(s) : Florian Houssier1

1Psychologue, psychanalyste, maître de conférence, Université de Paris 5, Laboratoire de psychologie clinique et de psychopathologie (équipe E.A. 1512), 71 avenue E. Vaillant, 92774 Boulogne-Billancourt

En France, il existe peu de travaux psychanalytiques consacrés à la cécité congénitale et à ses effets psychiques potentiels ; il nous semble opportun, à partir d’une présentation de cas, de mettre au débat plusieurs points soulevés par le matériel clinique. D’une part, le lien de Nouria à sa mère apparaît comme le fil rouge de la psychothérapie, jusqu’à représenter un obstacle à sa continuation ; ce lien se retrouve tout au long du parcours de Nouria, d’où l’intérêt d’une approche linéaire de son parcours de vie dont nous proposons une reconstruction. D’autre part, discuter de l’éventuelle spécificité du fait d’être né aveugle permet de mettre en tension les hypothèses psychanalytiques sur l’importance du contact visuel mère-bébé dans la construction du lien et de la psyché, interrogeant les relations précoces.Ces questions sont infiltrées par un sous-texte qui, s’il n’est pas au centre de nos préoccupations, n’en constitue pas moins un élément nodal : la coloration culturelle du conflit psychique. Cette dimension culturelle interagit constamment avec l’origine du lien mère-enfant ; or, la recherche de l’originaire ouvre sur des éléments communs, par analogie, à toute culture. Pour le sujet, comme pour le groupe, la théorie psychanalytique soutient la perspective d’une vertigineuse destinée propre à l’être humain, fondée sur la transversalité culturelle des processus psychiques primaires et des fantasmes inconscients qui les sous-tendent. Cet ensemble est habillé par la culture, sous la forme de romans familiaux modelés par l’environnement culturel et historique. Ces représentations socioculturelles se constituent en surimpression des processus primaires [13].Quelques questions émergent alors. Faudrait-il tuer une de ses appartenances culturelles pour créer un nouveau complexe culturel ? Est-on porteur d’une culture d’origine inaltérable, tissée dans la langue maternelle, qui conditionne le rapport aux autres cultures ? C’est un des enjeux sous-jacents du cas de Nouria, présenté sous la forme du récit clinique.

Nouria et la vue retrouvée

Nouria est née au Maroc il y a 25 ans ; aveugle de naissance, elle est l’aînée de sa fratrie. Étudiante en sociologie, elle est porteuse de cette demande manifeste : elle se sent dans une double impasse, sur le plan sexuel comme professionnel. Et elle est en attente d’un déclic, fantasme d’une réalisation magique de ses désirs.

Lors des premiers entretiens, fixés à un rythme hebdomadaire, elle associe ce qu’elle peut dire et découvrir, « c’est comme découvrir la vue » et, ajoute-t-elle, « si c’était possible, je ne sais pas si j’accepterais de trouver la vue ». Double mouvement qui place la psychothérapie au cœur d’une ambivalence qui jamais ne se démentira.

Pendant les trois premières années de sa vie au Maroc, Nouria a vécu seule avec sa mère chez l’oncle paternel ; le père est parti en France pour trouver du travail et préparer la venue de la famille. Du Maroc, elle a l’impression d’avoir des souvenirs très précoces, comme celui qui revient de façon récurrente : dans le récit qu’en fait sa mère, celle-ci, lorsqu’elle apprend 3 mois après sa naissance que sa fille est aveugle, la jette sur le lit dans un mouvement de rejet. Sur le plan perceptif, les sensations et la compréhension des mouvements affectifs prédominent. « Je voyais la réalité de ma mère », dit-elle ainsi.

Un souvenir émerge, celui d’une mère castratrice qui, à 2 ans, lui dit d’arrêter de se toucher, de se masturber. Mais ce souvenir en appelle un autre ; sa mère lui a raconté que, au Maroc, elle a été maltraitée, battue et sous-alimentée par l’oncle paternel. Ces violences se transmettent dans les générations : Nouria, elle, dit avoir subi les violences physiques sadiques de sa mère. Elle rapporte ainsi que, enfant, elle met sa main devant les yeux pour éviter les coups, mais sa mère lui dit d’enlever ses mains pour la brûler avec des allumettes, alors que ses yeux lui provoquent déjà beaucoup de douleurs et ne commenceront à être soignés qu’après son arrivée en France.

Elle situe vers 4 ans un autre souvenir selon lequel elle touchait le « gros ventre » de son père, ce qu’elle comprendra plus tard avec honte comme étant le sexe paternel en érection ; elle entend encore le rire de ses parents devant sa méconnaissance : aveugle, cela paraissait anodin, comme si seule la vue permettait de subjectiver les événements en jeu. Dans le même temps, ses troubles alimentaires, anorexiques ou boulimiques, amènent son père à lui donner la becquée, dans un bouche à bouche érotisé qui ne semble pas émouvoir la mère. En revanche, sa mère s’inquiète de ses symptômes comme les insomnies ou l’absence de tout pleur ; cependant, cette inquiétude semble compensée par l’attitude de Nouria : joyeuse, sur un versant maniaque lorsque des amis des parents sont présents, elle égaye manifestement sa mère. Celle-ci est battue par le père, enfermée dans un cagibi devant elle, spectatrice impuissante qui ne voit pas mais comprend tout.

Sa cécité aurait provoqué le fantasme d’effacement de sa vie psychique : elle ne voit rien, donc elle ne ressent rien. Elle se souvient de ses parents faisant l’amour à côté d’elle, dans le même lit, comme si elle n’existait pas ou comme si la cécité permettait de justifier ou de transgresser tous les interdits concernant l’enfant. Ce n’est qu’en criant qu’elle veut une autre chambre qu’elle finit par l’obtenir, dans un renversement des rôles où c’est elle qui impose un interdit à ses parents. Ceux-ci, me signale-t-elle, sont deux petits cousins et son grand-père maternel, personnage tyrannique, s’est marié avec la fille de son frère. J’y vois là une façon de me dire que l’inceste est une réalité inscrite dans les générations, comme une fatalité.

Placée en internat, hors du regard parental, elle vit cette distance comme une forme d’abandon. Mais, alors qu’elle a 7 ans, sa mère tombe à nouveau enceinte, ce qui jusque-là n’était pas arrivé malgré le désir du couple. Nouria aura trois sœurs et un frère.

Adolescence et subjectivation culturelle du conflit

Devenue adolescente, Nouria parle l’arabe comme le français mais plutôt français dans sa vie sociale et arabe dans sa famille. Le père est toujours violent, battant femme et enfants mais, lorsqu’elle pense à alerter le juge pour enfants pour protéger ses frères et sœurs, elle s’inquiète du sadisme de sa mère davantage que de la violence de son père ; elle renonce finalement à cette démarche, protégeant ainsi ses parents.

La sexualité devient un enjeu empreint de la culture de ses parents ; elle se dit : « s’il y a bien quelque chose que je dois à mes parents, c’est de me marier vierge ». Mais elle fait aussi ce rêve dans lequel un homme la pénètre et sa mère surgit dans sa chambre, interrompant le rapport sexuel. Seuls les hommes mûrs l’attirent aujourd’hui ; cependant, si une relation de séduction peut s’instaurer, elle souffre de n’avoir jamais connu de relation sexuelle.

La France représente pour elle un pays bien traitant qui prend en compte les conséquences de sa cécité, provoquant de multiples interventions chirurgicales. « Là, au moins, à l’hôpital, on s’occupe de moi », pense-t-elle à cette occasion. Elle imagine également avoir un cancer ou quelqu’un qui mourrait dans sa famille pour qu’on s’occupe enfin d’elle. Reste à savoir qui serait à la place du mort.

La France intervient dans les rêveries de Nouria comme un espace ouvrant sur une possible réalisation de soi, suite d’un roman culturel idéalisé. Le désir d’autonomie de Nouria est très mal vécu par ses parents, qui avaient imaginé pour elle un destin tout tracé : on la marierait avec quelqu’un du pays, avec un arrangement préalable entre les familles ; puis, comme elle est aveugle, elle resterait au Maroc pour devenir le bâton de vieillesse de ses parents, une fois ceux-ci rentrés au pays. Confronté à son projet, à savoir rester en France et vivre « à la française », son père se met en colère et lui dit : « un jour, tu me supplieras à genou pour que je te reprenne à la maison ! ». Ce à quoi elle répond intérieurement : « plutôt crever que de rentrer chez moi ». On notera que ce « chez moi » est chez ses parents au Maroc, indice de la profondeur de son attachement à ses parents et à leurs valeurs. Cette formulation suicidaire trouve son pendant lorsqu’elle me dit : « j’aimerais que mes parents disparaissent, je serais soulagée ». Ici, les désirs parricides apparaissent en lieu et place du sacrifice, l’un représentant le pendant de l’autre.

Pendant les séances, elle ne s’autorise pas à pleurer, car, me dit-elle, « dans la culture marocaine, on ne pleure pas ». De façon associative, j’entends le bébé qui n’a pas pu pleurer, qui a envie de trouver un maternage suffisamment bon, de pouvoir vivre sa vie de bébé sans recevoir trop d’excitation. Je pense ici à l’excitation de sa mère, qui lui raconte ses rêves où se rejouent les conflits mère-fille : alors qu’elle reproche à Nouria de la trahir en étant plus française que musulmane, sa mère rêve qu’elle fume, qu’elle joue dans un film où, avec d’autres, elle se moque de sa propre mère et de ses valeurs religieuses. Dans un autre rêve raconté à sa fille, elle fait de la moto toute de cuir vêtue, se comporte « salement » et veut aller se laver chez sa grand-mère maternelle, décédée une semaine après sa naissance.

Pour la mère, seule la croyance en Dieu apporte la certitude d’être aimée. L’athéisme affiché par Nouria attise le harcèlement de sa mère, qui la couvre de reproches : « tu es trop française et occidentale, tu m’as déçue », ce à quoi Nouria lui répond : « tu aurais dû me tuer ». Un peu plus tard, elle fait le récit d’un rêve où elle apprend par fax que sa mère est morte ; c’est autour de ce rapport de réversibilité du sacrifice − qui faut-il tuer, elle ou sa mère − que s’organise la toile de fond de sa vie psychique inconsciente. Ces désirs meurtriers infiltrent trois générations, comme l’indique l’ambivalence de la mère de Nouria envers sa propre mère. Elle me fait entendre que son père, le tyran de son enfance, est aujourd’hui un homme déchu, au RMI, alors que sa mère travaille : elle prépare des repas pour des mariages.

Parallèlement à son discours critique sur ses parents, les résistances de Nouria augmentent ; elle vient de façon irrégulière à ses séances. Lorsqu’elle commence à aborder le thème de ses inhibitions sexuelles, j’interviens alors sur l’idée que de parler de sexualité à un homme représente quelque chose de difficile et de honteux pour elle ; au fil des associations émerge l’idée que je suis comme Satan, un tentateur qui s’oppose aux valeurs parentales. « J’y vois plus clair », m’indique-t-elle, manifestement soulagée. Elle semble alors aller mieux, tout en considérant qu’elle ne le doit pas à la psychothérapie.

Rupture de la psychothérapie et restes de pensée

Depuis le début, elle évoque la possibilité de changer de traitement, envisageant l’hypnose ou des thérapies magiques : elle veut aller consulter une voyante et pense qu’elle est peut-être envoûtée. Cette voyante m’évoque la recherche d’une mère à la toute-puissance incantatoire et hypnotique, une mère qui pourrait lui permettre de voir, fantasme de renaissance alimentant celui d’un destin différent. J’associe également sur la prégnance de l’identification inconsciente à une mère chez qui domine la pensée magique.

Nouria déserte à nouveau l’espace psychothérapique. Me revient alors que sa mère a été décrite comme maltraitée et maltraitante ; elle a montré, à travers les brûlures infligées à sa fille, son désir de laisser une empreinte sur la peau de sa fille, de la marquer au fer rouge. En plus de la répétition traumatique, on peut faire l’hypothèse qu’il s’agit là d’un désir de faire un avec sa fille, fantasme d’identification qui marque son désir de réincorporer celle qui un jour n’a fait qu’un avec elle [7].

À y voir clair en elle par la psychothérapie s’oppose la clairvoyance magique, dans l’emprise, d’une mère omnipotente et « interdictrice ». G. El Khayat [8] nous rappelle que le Maroc est un pays arabomusulman présentant des caractères culturels très marqués. La multiplicité des interdits à intégrer semble constituer une entrave à l’affirmation d’une identité personnelle. De plus, la pensée magique est une règle majeure, renvoyant la maladie mentale aux exorcistes et aux marabouts. Aucune contestation de l’ordre patriarcal ne saurait exister, tandis que la mère est celle « sous le talon de laquelle se trouve le paradis » [8].

L’avant-dernière séance est consacrée au fait que, lorsqu’elle s’absente trois fois de suite, elle me pousse à lui laisser un message pour le rendez-vous suivant, à souhaiter sa venue. Lorsqu’elle revient, elle peut faire d’elle-même le lien suivant : son absence aux séances équivaut à s’empêcher de parler de sexualité. Je dis l’importance de rattacher les éléments sexuels à la parole au lieu de les mettre en acte. Elle positive cette séance la semaine suivante et évoque des souvenirs sexuels de son enfance, dans un mouvement de libre association qui me laisse espérer une atténuation des résistances.

Nouria dit alors qu’elle va mieux et qu’elle entrevoit une relation possible avec un homme. C’est à ce moment-là qu’elle rompt avec sa psychothérapie, qui aura duré un an. La mère punitive intériorisée avait agi en elle, signe d’identification à l’agresseur mais aussi d’un sentiment de trahison vis-à-vis de ses parents. Réussir sa psychothérapie, comme sa vie sentimentale ou professionnelle, c’était tuer la mère en transgressant les interdits moraux accrochés à sa culture d’origine. La question de l’argent, notamment celui dépensé inutilement lorsqu’elle faisait le choix de ne pas venir à sa séance, est restée problématique tout au long de la psychothérapie. Si elle protestait contre le fait que, dans sa culture, on aide financièrement ses parents, fantasmatiquement, elle me donnait l’argent qu’elle ne donnait pas à son père déchu.

Parmi les impressions qui restent, dans l’après-coup de cette rupture, revient un rêve où elle se trouve dans un hôpital avec une sœur siamoise, attachée par une grappe de raisin. Un homme avec une odeur neutre vient arracher cette sœur pour l’emmener. Elle commente ce rêve en indiquant qu’il est sans image mais avec des odeurs (associées à la voix de la grand-mère maternelle) et des couleurs, traduites en notes et accords de musique, ce que j’entends comme une mélodie maternelle transgénérationnelle qui se rejoue sans cesse, entre adhésion et séparation, violence meurtrière et fidélité absolue.

La relation précoce mère-enfant aveugle : une spécificité ?

Existe-t-il une spécificité à naître aveugle ? C’est un des angles possibles pour comprendre la problématique de Nouria. En effet, la découverte par les parents d’un handicap chez l’enfant constitue un traumatisme qui entache le projet générationnel : cela provoque un mouvement de désaffiliation, activant le fantasme de la faute incestueuse que la culture peut renforcer. L’enfant crée une brèche dans le pacte transgénérationnel et ses idéaux ; il incarne une blessure narcissique indélébile qui défigure le couple parental [14]. Pour Nouria, c’est une relation passionnelle qui prédomine, entre abandon et surinvestissement. Il semble qu’elle n’a pas pu bénéficier dans le lien parent-enfant d’une zone relationnelle « dépassionnée » ; or, répondre à l’attente idéale des parents et de la mère à la naissance, telle est la fonction fantasmatique du bébé, comme une condition d’apaisement de la haine pour les sacrifices et douleurs consentis.

Aussi, lorsque le développement psychoaffectif d’un enfant est perturbé, lorsque la passion l’emporte, les perceptions peuvent rester longtemps associées à la bouche, responsable de la fixation de la personnalité à un niveau d’indifférenciation. S. Fraiberg a montré que, pour l’enfant aveugle, la construction de la mère en tant qu’objet ne va pas de soi, l’absence de sourire ou encore de vocabulaire de signes posant de réelles difficultés dans la construction du lien mère-enfant [16]. Quant à l’expression de l’agressivité, elle serait d’autant plus réprimée chez l’enfant aveugle que celui-ci est dépendant de la personne qui s’occupe de lui ; il répond alors plus favorablement à la frustration par la détresse que par l’agressivité [6].

Ces éléments propres à l’existence de la cécité – mais qui peut aussi se retrouver dans d’autres situations de handicap – tendent à renforcer la relation de dépendance entre la mère et son enfant, sur fond d’angoisse de séparation. La mère ne considère pas seulement l’enfant comme un objet d’amour mais se situe également comme moi auxiliaire de l’enfant. L’enfant acquiert plus tardivement la permanence de l’objet : avec le support visuel, il semble que le souvenir de la mère permet de mieux supporter son absence et l’espoir-représentation de son retour [18]. La zone visuelle est d’autant plus investie qu’elle est l’objet d’attention et d’opérations chirurgicales ; dans la relation aux autres, l’enfant aveugle est souvent en difficulté pour investir d’autres que ses proches, ce qui sera déterminant à l’adolescence au moment de la nécessaire trouvaille de l’objet sexuel adéquat, extrafamilial et non incestueux.

Ces recherches sur la relation mère-enfant aveugle sont cependant à relativiser au regard du cas de Nouria. Être aveugle dans la relation mère-enfant, cela n’existe pas, car l’inconscient voit ; et l’enfant, même privé de l’utilisation d’un organe sensoriel, perçoit et reçoit les mouvements psychiques de sa mère, comme nous l’a indiqué Nouria. Cela appelle quelques remarques sur notre contre-tranfert de voyant ; notre focalisation sur la sphère visuelle et sur l’investissement du monde extérieur par l’œil nous rend parfois aveugle quant au fait que le lien ne dépend pas des seuls percepts mais de l’ensemble de la relation sensorielle et affective mère-enfant. À l’idée selon laquelle l’inconscient voit, on pourrait ajouter : les sens et l’inconscient savent.

D. Anzieu [1] a mis en évidence l’existence d’une enveloppe sonore qui permet de créer un bain de sons accompagnant l’expérience de l’allaitement. En ce sens, l’enveloppement sonore est propre à la capacité de rêverie maternelle [3] : il tend à restituer des éléments de la vie psychique du nourrisson et à constituer un premier pare-excitation en traduisant des sons émis par l’enfant. Cette expérience précoce met en jeu un miroir sonore qui précède et conditionne la capacité à donner du sens et à symboliser. Cette enveloppe se constitue avant le contact œil à œil et contient des éléments décisifs quant à la future qualité de symbolisation.

C’est ici, au carrefour de l’histoire de Nouria et de son handicap, de la possibilité d’intérioriser le pare-excitation maternel dont il est question. On peut comprendre la crainte de trouver la vue exprimée par Nouria comme une crainte de tout voir, une vue omnisciente qui engloberait son inconscient et qui viendrait la déborder d’excitations sensorielles traumatiques, une vue sans refoulement possible.

Se libérer du joug des modèles passe par la mise à distance de la culture maternelle d’origine et de son élaboration ; le désir d’émancipation de Nouria est vécu par sa mère comme un véritable matricide. Ainsi, le rêve de sœur siamoise, collée, de Nouria, condense et métaphorise quelques enjeux de la relation à la mère-sœur, comme l’interdépendance et l’impossibilité d’une différenciation, sorte d’emmêlement des langues entre l’enfant et l’adulte.

Enjeux sensoriels dans le transfert

Dans le contexte de la relation thérapeutique, le patient passe d’abord par une saisie sensorielle globale de son psychanalyste [2]. Celle-ci passe par la voix mais aussi par le repérage de ses mimiques et de ses émotions. Il s’agit alors de toucher le corps du psychanalyste par l’intermédiaire du regard et de satisfaire son besoin d’être touché, tenu, réchauffé par ses réponses sensorielles et sa présence. Mais si ce bain sensoriel partagé joue un rôle important pour instaurer un lien de confiance, il est aussi nécessaire que, pour que les choses se disent, elles soient « épurées de leur polymorphisme sensoriel et des tonalités qu’elles imposent » [12]. Une fois le verbal devenu central dans la relation, alors le dé-voir [15] peut s’installer. Ce refoulement sensoriel partagé peut-il exister lorsqu’il s’agit d’une personne dont la vie psychique s’est organisée à partir de l’investissement de la sensorialité ?

La question de la permanence de l’investissement sensoriel excitant est posée, comme un obstacle à la psychothérapie de Nouria, ancien enfant surexcité sur le plan sensoriel et sensuellement par ses parents. Or, dans la vie de l’esprit, le progrès passe par un désinvestissement des perceptions sensorielles au profit de processus intellectuels tels que les souvenirs, les réflexions et les déductions [17]. Ce point de bascule différencierait les positions maternelle et paternelle. Ce qui s’épuise dans l’activité visuelle du voyant envers le thérapeute semble ici être fixé dans un lien érotique ne pouvant être refoulé, c’est-à-dire qui ne se porte pas sur l’imaginaire mais reste arrimé au réel de la présence du thérapeute et des impressions sensorielles qui en découlent.

Voir représente toujours voir le sexe de l’autre. Plus précisément, il est question de « voir imaginairement en l’autre ce qui est source d’excitation en soi » [5]. Cependant, cette conception ne concerne pas seulement la sphère visuelle, mais l’ensemble des sources sensorielles, en tant que source de désirs. Il s’agit donc d’en passer par l’autre pour maîtriser et se réassurer sur le désir que chacun porte en lui, mais qui touche à l’invisible. Dans la psychothérapie, ce monde invisible, ou fantôme [4], rassemble les éléments indifférenciés des relations précoces, répétant dans le transfert la symbiose muette évoquée par J. Bleger.

Dans un registre moins primitif, la psychothérapie a eu pour effet d’affaiblir le surmoi de Nouria, au point de menacer de perdre les acquis de l’identification à la mère et à ses valeurs. Se punir par l’arrêt de la psychothérapie, représentant d’une possible évolution positive, re-sexualise la morale du complexe œdipien sur un versant masochiste. Masochisme du moi et sadisme du surmoi s’allient pour éviter le désir conflictuel de rivalité avec la mère, contenant le fantasme parricide. Comme l’enfant calmé après la punition, Nouria met en scène à travers la rupture de la psychothérapie la reprise d’un processus identificatoire lié à l’investissement masochiste de la punition. Comme son passé infantile l’illustre, lorsque les interdits ont été posés de façon cruelle et violente, cela impose à l’enfant une position passive féminine qui deviendra masochiste ultérieurement [9]. La résistance dans la cure est une façon de représenter le sentiment de culpabilité lié à un conflit identificatoire (mère-thérapeute). Le masochisme, via l’expression du besoin de punition, est donc porteur d’une garantie de maintien du lien aux parties pathogènes des parents, ici plus particulièrement de la mère. La haine parricide demeure ainsi détournée de son but premier, en se retournant contre soi à travers la psychothérapie.

L’inquiétant étranger

La rupture du transfert « liquide par des moyens somatiques les masses d’excitation dont elle ne vient pas à bout psychiquement » [11]. Le symptôme agi constitue un moment dominé par l’inconscient où le malade « fait quelque chose qui lui est étranger » [11]. Ainsi, comme en pré-vision, Nouria s’étonnait, elle généralement si polie et aimable, de s’absenter des séances sans même me prévenir, comportement qui lui apparaissait comme étranger à elle-même.

En rompant le lien avec son psychothérapeute, Nouria rompt avec cette autre langue étrangère en elle, celle de l’inconscient, de peur de perdre le fil qui la relie à sa langue maternelle. Bien avant l’intégration culturelle, elle est vécue comme une étrangère par sa mère, ainsi qu’une source d’étrangeté par son handicap. Le rejet maternel, incarné par le geste de la jeter sur le lit, renvoie à un mouvement de défamiliarisation de l’enfant, devenant étranger, comme ne partageant plus la même langue ; pour la mère, le lien narcissique est altéré : elle ne se reconnaît plus dans cet enfant imparfait, non conforme à l’image qu’elle en avait construite et qui la renvoie à un sentiment de culpabilité vis-à-vis d’une faute imaginaire.

Puis dans le transfert, le thérapeute devient un inquiétant étranger [10], qui peut être représenté sous la forme de l’inconnu-reconnu du huitième mois tel que Spitz l’a décrit. L’homme étranger est donc celui qui sépare. Le travail de mise à distance des figures parentales a pour effet de pousser à la confrontation à l’autre, et notamment à l’autre sexe. Comme pour le petit enfant, l’adolescent peut vivre l’autre comme un intrus, l’étranger à la famille, un étranger qui vient repousser l’attraction incestueuse. Le matricide symbolique et ses effets intégratifs sont mis en échec dans la problématique de Nouria, ouvrant sur les passions intactes de la relation pré-œdipienne mère-fille.

Références

1 Anzieu D. L’enveloppe sonore du soi. Nouv Rev Psychanalyse 1976 ; 13 : 161-79.

2 Anzieu D. La démarche de l’analyse transitionnelle en psychanalyse individuelle. In : Kaës R, et al., eds. Crise, rupture et dépassement. Paris : Dunod, 1979.

3 Bion WR. Aux sources de l’expérience. Paris : PUF, 1979.

4 Bleger J. Psychanalyse du cadre psychanalytique. In : Kaës R, ed. Crise, rupture et dépassement. Paris : Dunod, 1979.

5 Bonnet G. Voir. Etre vu, 1. Paris : PUF, 1981.

6 Burlingham D. Special problems of blind infants. Psychoanalysis Stu Ch 1975 ; 30 : 3-13.

7 Couchard F. On bat une fille : illustration d’un fantasme masochiste dans la culture musulmane. Rev Fr Psychanalyse 1993 ; LVII : 733-49.

8 El Khayat G. Psychanalyse au Maroc : résistances culturelles. Rev Fr Psychanalyse 1993 ; LVII : 879-87.

9 Freud S. Névrose, psychose et perversion. Paris : PUF, 1981.

10 Freud S. L’inquiétante étrangeté et autres essais. Paris : Gallimard, 1985.

11 Freud S. Dostoievski et le passicide. In : Résultats, idées, problèmes. Paris : PUF, 1985 : 161-79.

12 Gutton P. Psychothérapie et adolescence. Paris : PUF, 2000.

13 Pigott C. La culture comme objet. Rev Fr Psychanalyse 1993 ; LVII : 869-78.

14 Raoult PA. La désespérance parentale aux prises avec la violence de la pathologie. Per Psychiatriques 2005 ; 44 : 57-66.

15 Richaud RL, Scharmann G. La vision flottante. Ado 2004 ; 22 : 487-502.

16 Sampaio E. Le développement précoce des enfants aveugles : les travaux pionniers de Selma Fraiberg. Psy de l’enfant 1994 ; XXXVII : 29-47.

17 Stoloff JC. De la difficulté à être père. Topique 2000 ; 72 : 67-87.

18 Wills DM. The ordinary devoted mother and her blind baby. Psychoanalysis Stu Ch 1979 ; 34 : 31-49.


 

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