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Enquête sur les obligations de soins en Seine-Saint-Denis EPS de Ville-Evrard


l'Information Psychiatrique. Volume 83, Numéro 1, 23-8, Janvier 2007, Injonction de soins

DOI : 10.1684/ipe.2007.0087

Résumé   Summary  

Auteur(s) : Gabrielle Arena, Frédérique Marette , Psychiatre, EPS de Ville-Evrard, 202 avenue Jean-Jaurès, 93332 Neuilly-sur-Marne Cedex.

Résumé : Depuis la loi du 17 juin 1998, les demandes de patients en obligation judiciaire de soins adressées au CMP de secteur de psychiatrie générale se sont multipliées. Faute de lieu spécialisé pour les auteurs de violence et les agresseurs sexuels, le suivi de ces patients en obligation et en injonction de soins s’est déployé sur toutes les structures du département. Aussi, nous nous sommes interrogées sur l’importance de cette population, le profil des patients, leurs parcours judiciaires, les motifs de leurs demandes, alors même que la plupart semblaient très réticents pour se soumettre aux soins psychiatriques. À travers cette enquête, nous avons tenté de dresser le portrait de l’auteur de violence : il s’agit d’un homme jeune le plus souvent, vivant seul et travaillant dans le milieu ordinaire et, dans la moitié des cas, il ne présente pas de trouble psychiatrique avéré. Les patients en obligation judiciaire de soins posent le problème de notre responsabilité face à la récidive et celui du secret professionnel dans nos rapports avec le système judiciaire. De plus, le surcroît de ce travail contraignant n’a fait l’objet d’aucun moyen supplémentaire alors même que les files actives des secteurs de psychiatrie ne cessent de croître. La mise en place d’une antenne spécialisée avec des consultants formés à la prise en charge des auteurs de violence reste pertinente ainsi que l’établissement de liens avec la justice.

Mots-clés : obligation de soins, injonction de soins, suivi sociojudiciaire, délinquant sexuel, violences conjugales et sexuelles, clivage, déni, emprise

ARTICLE

Auteur(s) : Gabrielle Arena, Frédérique Marette

Psychiatre, EPS de Ville-Evrard, 202 avenue Jean-Jaurès, 93332 Neuilly-sur-Marne Cedex

C’est évidemment avec le problème posé par la prise en charge des abuseurs sexuels (autrement dit l’application de la loi Guigou depuis 2000) que la question du suivi des patients en obligation de soins s’est reposée.Les psychiatres travaillant en prison auprès de délinquants sexuels et les experts auprès des tribunaux ont fait progresser la connaissance théorique du fonctionnement des sujets pervers et ont introduit les notions de narcissisme, de clivage, de déni et d’emprise, qui ont permis de mieux appréhender ces sujets.La médiatisation d’affaires criminelles touchant des mineurs et le souci de prévention des récidives ont amené plusieurs d’entre nous à s’intéresser à ces problèmes. En posant cette question sur l’obligation judiciaire de soins traitée sur les secteurs de psychiatrie générale, ce sont toutes les causes de violence qui ont été retrouvées, y compris celles entraînant déjà depuis longtemps des obligations de soins classiques, liées à l’alcoolisme et à la toxicomanie. À cette occasion, toutes les obligations de soins ont été revisitées.

Rappel du cadre législatif

Loi de 1954 sur les alcooliques dangereux

La DDASS est saisie (enquête et examen du patient). Plusieurs décisions sont possibles : hospitalisation à la demande d’un tiers (HDT) ou d’office (HO), suivi médical après acceptation du patient, saisie de la commission médicale départementale. Le tribunal peut placer le patient dans un centre de rééducation spécialisé avec des sorties d’essai contrôlées et prononcer les interdictions temporaires (retrait du permis de conduire et de la garde des enfants). Cette loi a été peu appliquée.

Loi du 31 décembre 1970 relative aux mesures sanitaires de lutte contre la toxicomanie, la répression du trafic et l’usage illicite des substances vénéneuses

Cette loi comporte des mesures d’ordre sanitaire préventif et répressif. L’obligation de soins est une décision judiciaire prise par un procureur lors d’un délit d’usage de stupéfiants. Il n’y a pas de poursuite pour le sujet pendant la durée des soins. On a souvent employé le terme d’injonction de soins au décours de cette loi, ce qui entraîne une confusion aujourd’hui, car ce terme est utilisé dans la loi Guigou avec un sens différent.

Loi du 17 juin 1998 relative à la prévention et à la répression des infractions sexuelles

Cette loi condamne les agresseurs sexuels à une peine de suivi sociojudiciaire (article 131-36-1). Le suivi sociojudiciaire comporte des obligations. Le condamné doit se soumettre sous le contrôle du juge d’application des peines à des mesures de surveillance et d’assistance dans le but de prévenir les récidives, notamment : informer des changements de situations, de déplacement, interdiction de fréquenter certains lieux, interdiction d’entrer en relation avec des mineurs. Dans certains cas, il comprend une injonction de soins qui ne peut être effectuée qu’après une expertise médicale. Le sujet incarcéré peut aussi être incité aux soins en prison. Il doit se soumettre à l’injonction de soins sous peine d’être privé de liberté. Mais le condamné doit consentir au traitement (ce qui semble paradoxal).

Loi Perben II du 9 mars 2004

La durée du suivi est étendue de 10 à 20 ans pour les auteurs de délits, de 20 à 30 ans pour les auteurs de crimes. L’injonction prend effet à la sortie de prison. Le suivi sociojudiciaire est une peine infligée par un juge à un sujet qui doit être consentant.

Cadre juridique et obligations de soins

Les obligations de soins peuvent être prononcées par le tribunal correctionnel, le tribunal pénal ou le juge d’application des peines.

Nous avons rencontré toutes les situations possibles d’obligation de soins : avant le jugement, après jugement dans le cadre d’une peine avec sursis simple ou sursis avec mise à l’épreuve, après le jugement et la période d’incarcération. Dans ce dernier cas, nous avons reçu les patients au cours d’une libération conditionnelle avec suivi sociojudiciaire.

Les patients viennent envoyés par le tribunal correctionnel, le tribunal pénal, le juge d’application des peines ou le service d’insertion et de probation (SPIP).

Présentation du secteur de psychiatrie générale 93G11

Le XIe secteur concerne les villes de Noisy-le-Sec, de Romainville et le nord de Montreuil en Seine-Saint-Denis. L’hôpital de référence est l’EPS de Ville-Evrard. La population du secteur est de 79 602 habitants. L’enquête a été réalisée au CMP de Noisy-le-Sec, dispositif situé au centre du secteur. L’unité d’hospitalisation a été relocalisée récemment à Bondy.

Raisons de l’évaluation

Pourquoi avons-nous souhaité cette évaluation ?

Depuis plusieurs années, nous avons noté une progression des demandes de soins dans le cadre des évaluations alors que notre file active était en diminution du fait de la réduction du nombre des soignants. L’arrivée anarchique de demandes de prise en charge pour des soins ordonnés par un tribunal, à la place de la peine ou en prolongement de celle-ci, nous a dans un premier temps surprises et déconcertées. Nous nous sommes interrogées sur le profil des auteurs de ces demandes et sur leurs pathologies et avons noté très vite, à partir de 2002, un élargissement des motifs d’obligation de soins à toutes les violences de la société.

Notre premier travail a été d’identifier les différents acteurs judiciaires sur le terrain, de comprendre les procédures pour mieux nous organiser face à ces nouvelles demandes. Notre fonctionnement de consultant ou de psychiatre ne nous avait pas habitué à travailler avec les institutions judiciaires en dehors des situations classiques (demande de tutelle, signalement au procureur, etc.) Les institutions judiciaires sont apparues comme des partenaires complexes et nous avons souhaité mieux connaître les interlocuteurs des services de la justice, afin de travailler de façon concertée avec eux.

Évaluation sur le CMP en 2005

Les patients en obligation de soins sont susceptibles d’être reçus par tous les professionnels du CMP : neuf psychiatres sur treize et un psychologue ont poursuivi le travail thérapeutique déjà engagé. Pour réaliser cette étude, nous avons mis en place le dispositif suivant :
  • 2 psychiatres reçoivent avec un infirmier tous les nouveaux patients pour évaluation ;
  • les patients en obligation de soins viennent aux CMP pour un rendez-vous avec les documents du tribunal ;
  • rencontres régulières avec le SPIP du département pour concertation ;
  • formation avec l’Artass pour la prise en charge des délinquants sexuels.

Conditions de l’enquête

Pour évaluer la nature des demandes et les réponses thérapeutiques que nous pouvions apporter, nous avons mis en place un dispositif d’accueil et de formation particuliers pour l’année 2005. Pendant un an, nous avons reçu toutes les nouvelles demandes d’obligation de soins adressées au CMP avec l’assistance d’un infirmier. Nous avons souhaité que les rendez-vous soient donnés sur place au patient (et non par téléphone). Le sujet devait venir au premier entretien avec les documents du tribunal et le nom de son éducateur de probation.

Nous avons programmé des rencontres systématiques avec le SPIP de Drancy (nouvellement créé dans le département en 2002) pour faire le point sur les demandes et le suivi de certaines situations. Par ailleurs, sensibilisées aux problèmes des délinquants sexuels par notre chef de service, le docteur Zagury, nous avons continué notre formation en participant au colloque organisé par l’Artass, notamment pour les auteurs de violences sexuelles.

Profil de la population

Nombre de patients

Trente-six patients ont été suivis au CMP en 2005,18 sont nouveaux sur le secteur, 17 sont encore suivis en 2006. Dans la continuité de notre enquête, une étude a été programmée sur les 15 secteurs de l’EPS de Ville-Evrard (Drs Arena et Daoud), nous informant que, sur l’ensemble de l’hôpital au moins, 223 patients sont concernés. Cette étude a été présentée aux journées de réflexions institutionnelles de Ville-Evrard en avril 2006.

La totalité des patients ont un suivi ambulatoire et, parmi eux, 39 % ont des antécédents psychiatriques.

Âge et sexe

Nous avons donc examiné 30 hommes et 6 femmes (soit 83 % d’hommes pour 17 % de femmes). Ce même pourcentage a été retrouvé dans l’étude réalisée à Ville-Evrard. Le sexe masculin est largement représenté. Cette répartition ne correspond pas à celle habituellement reçue au CMP où la demande est majoritairement plus féminine.

Ce sont des hommes jeunes entre 20 et 50 ans : 7 ont entre 20 et 29 ans, 11 entre 30 et 39 ans, 14 entre 40 et 49 ans, 3 entre 50 et 59 ans et, enfin, un a plus de 60 ans.

Statut marital

Les patients se répartissent en célibataires (11), mariés (4), vivant en concubinage (9), divorcés ou séparés (12). Il y a donc une très grande majorité d’hommes seuls, séparés, divorcés (64 %). Un sur deux a des enfants et nous ne savons pas quels types de lien ils entretiennent avec eux.

Activité professionnelle

La répartition des patients est la suivante : en milieu ordinaire (24), demandeurs d’emploi (6), sans emploi (5), sans information (1) : 67 % des patients ont donc un travail en milieu ordinaire, soit 2 sur 3, ce qui n’est pas habituel en CMP. Sur les six femmes rencontrées cette année, 5 sont sans emploi, la 6e, la seule travaillant, est une « pervenche ».

Séjour en prison

Quatorze patients ont fait un séjour en prison, soit en détention provisoire, soit après jugement, 22 n’ont pas été incarcérés. L’incarcération dure de quelques mois à 2 ans de prison ferme. Pour 1 patient, elle a été de 11 ans (condamnation pour viols sur mineurs).

Sur les 14 patients, 5 ont reçu des soins en prison, 2 ont un suivi sociojudiciaire avec injonction de soins (prononcé par les juridictions pénales). L’obligation de soins est ressentie de manière différente selon que le sujet a déjà été ou non incarcéré et bien sûr, s’il a accepté des soins en prison (5 sur 14).

Motifs des obligations

Ces patients ont été jugés pour des délits, des crimes ou des actes recouvrant toutes les formes de violence rencontrées dans la société : menace verbale, menace physique, escroquerie, pyromanie, violences sur personnes (39 % des cas), violences sexuelles, inceste, attouchements, viols, exhibitionnisme (33 % des cas). La répartition est la suivante : violences conjugales (3), violences sur objet (4), violences sur personnes (7), alcoolisme (3), toxicomanie (2), agressions sexuelles (6), pédophilie ou inceste (6), autres (4). Les obligations de soins pour conduites additives sont peu représentées (5 sur 34).

Diagnostics selon la CMI10

Trois grands groupes de patients ont été répartis selon trois diagnostics (critères de la CIM10) : troubles de la personnalité (28 %), troubles psychotiques (11 %), addictions (alcoolisme et toxicomanie) (11 %).

Les autres pathologies, les états dépressifs et les troubles névrotiques sont très peu représentés. Ce qui semble remarquable, ce sont les 47 % de patients pour lesquels aucun trouble psychiatrique avéré n’a été trouvé au cours des entretiens.

Ces chiffres sont tout à fait superposables à ceux de l’enquête effectuée sur l’ensemble des patients pris en charge en obligation de soins à l’hôpital de Ville-Evrard (48 % sans trouble psychiatrique).

Soins

L’ensemble des patients reçus en obligation de soins au XIe secteur a un suivi strictement ambulatoire, 22 % des patients ont une prescription médicamenteuse (38 % dans l’enquête réalisée sur l’ensemble des secteurs de l’EPS de Ville-Evrard).

La fréquence des consultations est la suivante : 64 % une fois par mois, 16 % deux fois par mois, 6 % une fois tous les mois et 14 % une seule séance. Beaucoup de ces patients travaillent. De plus, ils vivent les obligations de soins comme une contrainte. La multiplication des séances n’est donc pas possible. Certains patients ne sont pas revenus après la première séance, mais ils ont été sollicités en 2006 par le juge ou le SPIP.

Orientations

La grande majorité des patients a poursuivi les soins au CMP de Noisy-le-Sec : 30 sur 36 dont 2 par des psychologues. D’autres orientations ont été proposées en ville, vers un cabinet associatif de psychologues (4 patients), un médecin généraliste (1) et vers un centre d’alcoologie (1).

Constats

L’enquête effectuée sur l’ensemble des secteurs de l’EPS de Ville-Evrard montre la progression et l’importance des demandes de soins sur le département : 223 pour 36 sur notre secteur.

De nombreux professionnels sont engagés sur l’ensemble du département sans avoir été formés. À Ville-Evrard, 100 professionnels reçoivent des patients en obligation de soins, ce qui correspond à un tiers des psychiatres de l’établissement et à un quart des psychologues.

Sur le département, aucun moyen supplémentaire n’a été alloué pour prendre en charge ces nouveaux patients, pour développer une consultation spécifique, et cela malgré les démarches entreprises, en particulier, par le docteur Zagury.

Aucun médecin coordinateur n’a été nommé sur notre département et les patients, qui en relèvent, doivent être adressés au médecin coordinateur du Val-de-Marne.

Si nous avons pu créer des liens avec le SPIP de Drancy (deux réunions fixes par an), nous n’avons toujours pas rencontré de juges. Peu de liens existent avec les services judiciaires et la communauté médicale de Ville-Evrard.

Devant l’augmentation des motifs de l’obligation de soins et les responsabilités qui nous incombent, nous nous demandons jusqu’où le secteur peut prendre en charge ces patients.

Discussion

Limites de l’évaluation

Nous avons bien conscience que cette étude ne représente qu’une image des patients suivis en obligation de soins au CMP en 2005. Bien des points demeurent obscurs, par exemple :
  • Combien de patients choisissent un autre lieu de soin sur le département ?
  • Combien sont pris en charge par les cabinets de psychologues associatifs, les psychiatres privés, les médecins généralistes, les consultations d’alcoologie ?
  • Combien se dérobent aux soins ?
  • Quel est le nombre d’obligations prononcées par les tribunaux chaque année et combien de sujets ne viennent pas se soumettre au traitement ?
  • Pourquoi certains patients ont pris un rendez-vous et ne se sont jamais présentés au premier entretien ?

En ce qui concerne les professionnels, dans notre CMP, l’ensemble des psychiatres a reçu des patients en obligation de soins.

D’après l’enquête sur les obligations de soins réalisée à l’EPS de Ville-Evrard que nous avons réalisée en avril 2006, nous savons que, sur l’ensemble de l’EPS de Ville-Evrard, beaucoup de soignants sont réticents et émettent des réserves pour s’occuper de ce type de patients ou pour travailler dans un cadre imposé par la justice.

Sujets rencontrés et pathologie mentale

Le profil de cette population n’est pas entièrement superposable à celle accueillie habituellement dans les CMP. Cependant, 53 % des sujets reçus ont une pathologie mentale et 37 % ont des antécédents psychiatriques. Dans ce dernier groupe, on note trois diagnostics principaux : troubles de la personnalité (28 %), psychoses (11 %), addictions (11 %). Nous retrouvons le profil « ordinaire » des patients des secteurs de psychiatrie générale et la prise en charge est alors, classique. L’obligation de soins réintègre le plus souvent ces patients, en rupture, dans le secteur.

L’élément le plus remarquable est que 47 % n’ont pas de pathologie mentale avérée. Cela peut nous surprendre, a priori, mais nous savons que les actes de violence (violence familiale, conjugale, violence sur objet ou violence sexuelle) se retrouvent dans tous les types de population. Les violences sur personne ou sur objet ne sont pas uniquement le fait des malades mentaux. Les violences conjugales notamment se retrouvent dans toutes les catégories sociales et tous les milieux. Par ailleurs, les délinquants sexuels ne sont pas forcément des psychopathes, ce sont parfois des hommes rangés, des pères de famille, des responsables de l’éducation…

Prise en charge

Nécessité de poser un cadre juridique

La notion de prise en charge n’est pas aisée pour les patients qui arrivent sur un CMP, enjoints par l’autorité judiciaire. Ils sont obligés par les services en post-pénal de se présenter dans un espace qui ne leur est pas familier et qui les renvoie à d’autres inquiétudes, celles d’être confrontés à la folie. Leur premier but est tout simplement de venir chercher le « papier » pour le juge ou l’éducateur de probation.

Dans ce contexte, reposer le cadre institutionnel semble essentiel tant pour le sujet que pour le soignant. Prendre connaissance du cadre judiciaire rappelle au sujet la loi, la justice, la société et signifie que son acceptation de se faire soigner n’est pas une affaire privée. Cela lui rappelle qu’il fait partie d’un groupe. Pour ce faire, nous demandons à la personne concernée avant tout entretien : les papiers du jugement, le nom du responsable en charge de la mesure, le motif de la condamnation et la durée de l’obligation. Cette démarche permet de repositionner la demande du sujet, de partager ce qui est à l’origine de sa venue pour mieux organiser sa rencontre avec le thérapeute.

Problème des informations et des contacts avec la justice

  • La remise du certificat de passage ou de suivi : Que doit-il contenir ? À qui s’adresse-t-il ?
  • le problème du secret professionnel, surtout en l’absence de médecin coordonnateur
  • en cas d’inobservance des soins ou des obligations
  • la pertinence d’informer la justice du danger potentiel lié à la rupture ou de la non-soumission aux autres interdictions.

Difficultés de la prise en charge

L’obligation ou l’injonction de soins sont des peines infligées par le juge à un sujet qui doit être consentant. Il y a donc affrontement entre l’obligation et le consentement.

Lorsqu’il existe, le médecin coordonnateur convoque le condamné pour lui expliquer les modalités d’exécution du suivi sociojudiciaire et pour l’inviter à choisir un médecin traitant. On peut imaginer que le sujet comprend mieux la nécessité du suivi.

Nous n’avons pas de médecin coordonnateur et la plupart des obligations de soins sont émises par le tribunal correctionnel. Aussi, les patients prennent un rendez-vous sans comprendre exactement le sens de cette démarche. Dès le premier entretien, quand nous leur demandons pourquoi ils consultent, ils répondent : « on m’a dit de venir… », « Je ne suis pas fou », « Je ne comprends pas pourquoi je dois voir un psy » ou bien « je viens pour avoir un certificat parce qu’on me l’a demandé », « J’ai été incarcéré et maintenant, ils veulent que je me soigne mais c’est eux les malades ! »

À côté de cette difficulté apparente de compréhension, on retrouve de façon très banale, le déni des faits reprochés, le refus de l’acte ou la banalisation de la violence. Il faut à ce moment-là reprendre les termes exacts des motifs de la condamnation et préciser qu’il ne s’agit pas de refaire le procès mais de comprendre ce qui leur est arrivé.

À côté de ces réactions, certains expriment de la méfiance, de l’agressivité, voire du rejet et du mépris à l’égard des psys, des soignants : « Ça sert à rien, j’ai fait ça, c’est pas grave on va pas en reparler encore ». Ou encore, ils sont « les victimes » de la police et du système judiciaire et, bien entendu, de la prison ou du système carcéral en général. Pour ceux qui ont subi une incarcération, ce discours de « victimisation » est renforcé par le fait que beaucoup ont perdu leur travail ou sont séparés de leur femme et/ou de leurs enfants et qu’ils connaissent de graves difficultés de réinsertion.

La difficulté pour faire émerger une demande, chez ceux qui s’expriment davantage dans l’agir ou dans le passage à l’acte que dans la parole, est réelle. Conduire ces patients, parfois frustres, et le plus souvent réticents au dialogue est une énorme difficulté. Il faut tenter de créer un espace d’écoute, différent de celui de la psychothérapie classique. Il faut notamment, au début de la prise en charge, ne pas rester dans le silence mais vraiment tenter, à partir de l’acte de violence et des faits reprochés, de se poser des questions avec les patients, de faire part de ses remarques, de ses émotions : « Comment expliquer que vous en êtes arrivé là ? » « Qu’est-ce qui s’est passé dans votre tête à ce moment-là ? ». Sans cesse refaire le film, image par image, ne pas en lâcher le déroulement pour travailler les clivages et annuler la banalisation. Préciser au patient qu’il s’agit pour lui d’un espace de liberté et de parole auquel il est obligé de participer !

Certains sont surpris de parler pour la première fois de leur histoire, de leur relation conjugale, de l’attention, de la sollicitude et du soin, nouveau dans leur histoire de sujet carencé. Tous ces moments sont des temps nécessaires pour qu’émerge une ouverture vers une voie thérapeutique. Plus modestement, nous dirons que, quand l’entretien permet une « rencontre » au sens fort du terme, nous sommes satisfaits et nous espérons que le sujet s’en saisira pour modifier son comportement dans l’avenir.

Conclusion

Les patients en obligation de soins existent et sont de plus en plus nombreux, il faut donc s’en préoccuper. Ils ne correspondent pas (pour la moitié d’entre eux) à ceux suivis dans les CMP. Cela nous amène à nous poser la question de la prise en charge des obligations de soins par le secteur. Faut-il répondre à toutes les demandes alors que nous sommes déjà très sollicités pour toutes sortes de missions et sans aucun moyen supplémentaire ? Faut-il créer des lieux de soins et de consultations spécifiques, notamment, pour les agresseurs sexuels avec des thérapeutes volontaires ayant reçu une formation spécifique et un budget pour fonctionner décemment ?

Cette étude met aussi en relief la nécessité d’un lien avec les partenaires de la justice. Ces patients sont peu nombreux au regard de la file active de nos CMP mais ils sont pris très au sérieux par les professionnels car ils posent la question de notre responsabilité face aux familles et à la société en cas de récidive.

Le retour dans la société du « monstre », du délinquant sexuel ou l’auteur de violences diabolisé par les victimes et leurs proches ne nous laisse guère de liberté en apparence, et l’obligation semble dans un premier temps nous lier l’un à l’autre, le patient et le thérapeute ; dans ce contexte, il faut créer un espace où une rencontre avec le sujet et son histoire soit vraiment possible.

Enfin, concernant les agresseurs sexuels, les professionnels ont longtemps montré leurs difficultés, face à ces patients qui provoquent à la fois répulsion et fascination, pour écouter ce qui ne peut être entendu, le non représentable.

La loi Guigou nous oblige en quelque sorte à changer notre regard sur les agresseurs sexuels et sur les auteurs de violence en général. Elle demande au thérapeute de convertir le sujet condamné en un patient sous traitement. Il s’agit d’une véritable évolution du regard, évolution qualitative, et d’un véritable défi pour tenter de ramener du côté des hommes et de l’humain ceux qui sont considérés comme des monstres par certains.

La progression de la clinique en criminologie et l’ouverture du cadre de référence du fonctionnement psychique nous permettent de mieux appréhender ces sujets mais aussi d’orienter la réflexion future vers d’autres élargissements des repères cliniques, que ceux de la psychiatrie traditionnelle.

Bibliographie

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