Accueil > Revues > Médecine > l'Information Psychiatrique > Texte intégral de l'article
 
      Recherche avancée    Panier    English version 
 
Nouveautés
Catalogue/Recherche
Collections
Toutes les revues
Médecine
l'Information Psychiatrique
- Numéro en cours
- Archives
- S'abonner
- Commander un       numéro
- Plus d'infos
Biologie et recherche
Santé publique
Agronomie et Biotech.
Mon compte
Mot de passe oublié ?
Activer mon compte
S'abonner
Licences IP
- Mode d'emploi
- Demande de devis
- Contrat de licence
Commander un numéro
Articles à la carte
Newsletters
Publier chez JLE
Revues
Ouvrages
Espace annonceurs
Droits étrangers
Diffuseurs



 

Texte intégral de l'article
 
  Version imprimable
  Version PDF

L’écoute clinique du récit


l'Information Psychiatrique. Volume 82, Numéro 10, 827-32, Décembre 2006, Cas clinique

DOI : 10.1684/ipe.2006.0055

Résumé   Summary  

Auteur(s) : Françoise Archirel , Service de pédopsychiatrie, CMP Sévigné, 10, rue de Sévigné, 69008 Lyon.

Résumé : Ce texte est consacré à l’écoute clinique du récit, c’est-à-dire à la manière dont le clinicien peut entendre, dans l’énoncé d’épisodes de vie d’un sujet, le moment où le travail d’élaboration n’a pu opérer, moment révélateur dans sa défaillance du temps du traumatisme. En premier lieu est abordée succinctement l’origine de la capacité narrative, qui s’enracinerait pour une part dans la qualité des interactions précoces entre le bébé et son environnement. En second lieu, une vignette clinique illustre comment le choc imprimé par un événement traumatique en délite la transmission orale et la fige dans une violence atemporelle. L’auteur tente de rendre perceptibles les effets d’un tel discours sur le psychisme de l’autre, dans le vif d’une situation d’entretien, et de souligner comment l’interlocuteur est alors poussé à une « urgence narrative ». Le travail d’écoute clinique serait alors de métaphoriser, à partir de fragments d’énoncés, une histoire pensable pour ce patient, pour cette famille.

Mots-clés : capacité narrative, écoute clinique, fantasme, narration histoire, récit, traumatisme

ARTICLE

Auteur(s) : Françoise Archirel

Service de pédopsychiatrie, CMP Sévigné, 10, rue de Sévigné, 69008 Lyon

Prétendre traiter de l’écoute du récit conduit à s’intéresser au récit dans sa dimension d’acte de parole adressé à un tiers.L’écoute du récit, il est vrai, n’est pas de même nature selon le contexte, par exemple d’une soirée entre amis ou d’un lieu d’enseignement, d’un entretien d’embauche ou du cabinet d’un psychanalyste. Multiples et distincts sont les lieux où l’on prête oreille au récit, plaisir d’une aventure racontée, d’une tranche de vie évoquée, narration d’anecdotes ou de catastrophes… Le narrateur cherche-t-il à faire rêver l’enfant qui est en nous, à nous séduire, nous convaincre, nous prévenir ou nous indigner ? Veut-il se soulager, par besoin de parler, cherche-t-il un témoin, aspire-t-il à donner du sens ? Le récit dans ses multiples implications nous emmène dans tous les lieux où l’on parle, il nous déborde, nous dépasse.Mais il ne suffit pas de parler pour mettre en récit. Ce processus obéit à certains critères de cohérence, de temporalité, de causalité, il est soumis aux contraintes du langage. Je laisse à la sociologue Roselyne Orofiama [10] le soin de nous donner une définition plus précise. Elle parle du récit de vie (et s’inspire pour une part du philosophe Paul Ricœur [14] qui a consacré au récit un immense ouvrage, Temps et récit) : « Il décrit une suite de faits temporels, référés au passé. En même temps, il est construction, agencement d’événements mis en intrigue par un sujet qui choisit d’ordonner la succession qu’il relate selon un ordre chronologique et un ordre subjectif ».Dans un cadre thérapeutique, l’écoute clinique du récit, de pans d’histoires individuelles ou familiales, d’événements douloureux ou énigmatiques nous rend particulièrement attentif à certains points. Tout d’abord, la manière de raconter reflète en quelque sorte la réalité psychique du sujet de l’énoncé. Elle nous intéresse dans ses zones d’ombre, dans ses hésitations, ses manques et ses incohérences, là où se révèle le rapport énigmatique du sujet à ses objets, internes et externes. Au-delà de son récit manifeste, c’est toujours autre chose que le narrateur nous raconte. Par ailleurs, la mise en récit s’inscrit dans un mouvement d’élaboration, toujours à reprendre ; elle participe au processus de subjectivation de la personne, à la recherche de sa vérité en tant que sujet de son histoire. En cela, l’acte de mettre en récit a des effets thérapeutiques, antitraumatiques. Et, enfin, la narration ne peut échapper à la situation d’énonciation, donc à une dépendance à l’égard du contexte dans lequel elle se déploie. Un narrateur tout seul cela n’existe pas, à moins de « prêcher dans le désert ».Dans un cadre d’écoute clinique, la situation d’énonciation est souvent déterminée par une demande d’aide et par une recherche de causalité adressée par un parent ou un patient à un tiers supposé savoir, à un détenteur de secret, le consultant en l’occurrence. En cela, le récit qui nous est fait nous inscrit d’emblée dans une dimension transférentielle.Le récit abouti, bien construit, répondant à des critères de déroulement chronologique, de cohérence, de mise en intrigue n’intéresse donc pas particulièrement les cliniciens. C’est plutôt le récit dans ses failles, dans son inachèvement qui leur fait dresser l’oreille. Cela nous remet en mémoire les propos de J.-B. Pontalis [12] : « Mais qu’est-ce qu’une vie si on ne se la raconte pas ? et nous le savons, pour une seule vie, il y a cent biographies possibles. Et nous le savons aussi, la force du récit tient à sa défaillance ».

Petite histoire du récit

Si la capacité à mettre en récit nous définit en tant que sujet de notre histoire, nous pouvons nous demander où cette narrativité prend sa source, autrement dit qu’est-ce qui spécifie l’univers relationnel d’où elle serait issue ?

La narrativité, pas plus que le récit, n’est un concept propre aux « psychistes » ou aux psychanalystes. Elle serait également l’affaire des linguistes et de certains philosophes dont Paul Ricœur précédemment cité

Bernard Golse [7], dans un ouvrage collectif récent, intitulé Récit, attachement et psychanalyse, nous parle des interactions primaires comme espace de récit entre le bébé et son environnement. Il nous décrit comment la qualité de la narrativité s’enracine dans le lien précoce d’attachement et nous explique que, chaque fois qu’un adulte s’occupe d’un bébé, s’instaure entre les deux un espace interactif spécifique ; où chacun, à sa manière, raconte à l’autre son histoire.

D. Stern [15] a œuvré pour rendre compte de l’émergence de la narrativité chez le bébé. Il a défini la période prénarrative, précédant, vers les 18 mois, la narrativité verbale, et a précisé le rôle de l’adulte narrateur, dont le plaisir métaphorisant aurait fonction de processus de liaison que le bébé pourrait progressivement intérioriser. Cette narrativité se construirait donc au gré des identifications projectives réciproques et aurait une fonction anti-traumatique.

Cela nous évoque bien sûr les théories de Bion [2] sur la fonction maternelle qui, grâce à sa capacité de rêverie, transforme en éléments intégrables pour le psychisme, les projections bêta de l’enfant. Cette fonction pare-excitante de l’environnement précoce transforme le monde interne du bébé, le rend propice à l’éclosion d’éléments pensables, aide à lier psyché et soma dans une première mise en sens du monde extérieur, notamment une première mise en récit de l’absence : « si la mère n’est pas là, c’est qu’elle est ailleurs » nous dit René Diatkine.

De manière plus spécifique, Alberto Konicheckis [9], psychanalyste, décrit dans le même ouvrage collectif comment « la berceuse » s’inscrit chez le bébé comme le prototype du récit Il s’appuie pour sa démonstration sur une recherche menée par une équipe de psychanalystes en Amérique du Sud (Uruguay) en 2001, s’inspirant de travaux de l’Institut de psychosomatique de Paris (Soulé, Fain 1974). Nous retrouvons dans ses propositions la fonction pare-excitante de l’autre, se déployant alors dans une aire spécifique : un adulte proche chante une berceuse à l’enfant, dans une recherche de synchronie avec les rythmes d’excitation corporelle du bébé, au moment de la séparation pour la nuit souvent.

Comme le propose M. Soule dans l’analyse de la berceuse Fais dodo Colin mon p’tit frère (« Maman est en haut, qui fait du gâteau, Papa est en bas qui fait du chocolat »), la mise en évidence de la séparation des parents pour la nuit contribue ainsi à l’endormissement de l’enfant qui pourra « mettre en veilleuse » tout fantasme de scène primitive. De plus, les berceuses, par leur appartenance au patrimoine de la culture, permettent de relier l’enfant à une communauté d’affiliation.

Au-delà de la sémantique, les berceuses engagent diverses modalités sensorielles, l’ouïe, la kinesthésie et le tactile, unies d’une certaine manière dans une enveloppe sonore (D. Anzieu [1]) qui apporte de l’unité aux expériences composites du corps du bébé. Il se produirait alors une forme de symbolisation d’une modalité sensorielle à une autre se déployant grâce à une rythmicité, laquelle suppose un retour, une répétition. Nous observons là des modalités d’interactions précoces, où la prise en compte de la sensorialité, de la rythmicité spécifie pour une part les contours de l’émergence de la narrativité, qui se profilerait alors comme une histoire potentielle, à venir, comme une préstructure narrative.

Paul Ricœur [14], dans son ouvrage Temps et récit, défend l’idée d’une histoire non racontée au cœur de l’expérience humaine et donc d’une structure narrative en attente, postulée au fondement du sujet psychique. Ce sujet psychique en construction va devoir, nous l’avons vu, élaborer en permanence les événements potentiellement traumatiques de sa vie. Il va donc progressivement se raconter des histoires pour donner forme et sens à son ressenti face au monde qui l’entoure. Paul Ricœur, dans son domaine de référence, nous décrit « l’urgence de la tâche narrative » qui fait suite à un « saisissement inaugural » induit par un événement tragique (nous entendons le tragique de l’existence). Ces notions font l’objet de la part de l’auteur de développements que nous n’abordons pas ici dans leur complexité.

Aussi l’enfant, pouvons-nous penser, se construit des théories sexuelles, des fantasmes originaires et de tous ordres destinés à lui fournir des théories explicatives, à transformer son vécu pulsionnel, à mettre en sens les énigmes auxquelles il est confronté, dont la première liée à la confrontation inévitable, tragique, à l’absence de l’autre.

Cette capacité à mettre en récit est donc surdéterminée et connaîtrait tous les avatars propres à la construction du sujet singulier en lien avec son environnement. Chacun aurait donc sa propre manière de s’ouvrir au récit, au gré du chemin qu’il se fraye dans l’univers relationnel et événementiel de sa vie.

Histoire fragmentée de Marina

L’examen de la situation clinique suivante me paraît particulièrement significatif de l’empêchement à mettre un récit et de l’inscription du traumatique au sein d’une relation mère-fille, où je suis convoquée en tant qu’interlocutrice et témoin. Il s’agit d’une première consultation en CMP (centre médicopsychologique), où je reçois Madame P et sa fille Marina âgée de 8 ans. La petite fille vit avec ses deux parents. Pour la présentation de cette situation, je ferai apparaître uniquement les propos de Madame P et de sa fille.

La mère parle de manière volubile, Marina est assise à ses côtés : « Voilà, le problème de Marina, c’est qu’elle ne sait pas raconter une histoire, on n’y comprend jamais rien, elle commence par la fin et au bout d’un moment elle a fini de raconter, pour elle, elle a dit ce qu’elle avait à dire, mais nous on y a rien compris […] Marina ? Elle est née morte ». Coup d’œil jeté à Marina. « Vous voyez, elle me tourne le dos, elle s’en fout. […] Enfin, elle était cyanosée, toute bleue. Elle a été réanimée pendant  10 minutes. C’est peut-être pour ça qu’elle est comme ça… Elle a peut-être des séquelles ». Se tourne à nouveau vers sa fille, en riant cette fois-ci : « Il paraît que je suis restée une semaine sans liquide… enfin bon, maintenant qu’elle est là, elle sait qu’elle m’aura sur le dos toute sa vie […] Pour son frère, la naissance c’était différent, j’ai eu des contractions tout de suite. Vous savez, on l’a eu parce que Marina le voulait ; moi je voulais attendre un an, c’était un accident. C’est elle qui voulait toujours un petit frère. Pourtant, je lui ai expliqué, je pensais que ce serait dur pour elle […] On a toujours été ensemble… jamais séparées. Moi je ne comprends pas qu’on fasse garder ses enfants pour aller en boîte… le soir ! […] Parfois, Marina est infernale, un jour j’ai craqué, je voulais qu’elle parte très loin. Je n’en pouvais plus. Mais je ne pourrai jamais me débarrasser d’elle en l’envoyant au Portugal » (où sont les grands parents paternels et maternels) […] « Elle a eu une nounou. Une fois elle était partie avec elle dans le Jura pour une semaine, j’ai dû aller la chercher plus tôt. Elle s’ennuyait ».

Marina dit : « Elle me disait toujours, on rentre demain. Je n’y comprenais plus rien ». Elle a l’air indignée. Elle ajoute : « Moi l’autre jour, j’ai vu un film ». Marina fait manifestement un effort de concentration important « c’est une petite fille, elle était enlevée, elle s’appelait Alice. Elle était attachée avec sa copine dans une cave. C’est des policiers, non des kidnappeurs, qui l’avaient enlevée. Et puis les kidnappeurs, non les policiers, ils la recherchaient… À la fin, ils la retrouvent et la rendent à sa maman ».

L’entretien se termine. Au moment de la séparation, Madame P se retourne vers moi l’air inquiet : « Je voulais vous dire, Marina parfois attache des poupées dans sa chambre, avec des foulards. Vous croyez que c’est normal ? »

« C’est parce que je joue à la police » répond Marina.

Mise en récit de l’histoire

« Marina ne sait pas raconter une histoire », nous dit sa mère. On entend dans ses propos : « Elle commence par la fin, on n’y comprend rien » que la succession temporelle et causale n’est pas respectée et la cohérence nécessaire à la compréhension mise à mal. À partir de cette plainte, de cette description symptomatique, elle nous livre des propos où l’énoncé d’un traumatisme précède une tentative d’explication sur l’origine des difficultés : c’est peut-être pour ça qu’elle est comme ça, elle a des séquelles.

Nous sommes frappés par la crudité des expressions employées, Madame P nous expose la naissance de sa fille encore prise dans la sidération du traumatisme infligé à l’époque. Ses dires se réfèrent à un événement d’où est absente toute transformation psychique. Ils ne témoignent d’aucune temporisation ni historisation, ils semblent saturés, sans autre issue possible que d’enfermer la petite fille dans un destin lui prédisant des séquelles neurologiques incurables, des traces psychiques indélébiles.

L’évocation de la venue au monde de sa fille amène Mme P à commémorer un événement traumatique : elle est née morte. Cette juxtaposition inhabituelle de termes antagonistes reflète probablement au plus près la confusion mentale de la mère, sidérée à ce moment-là par la conviction que ce début de vie hors de son ventre était en même temps une fin. C’est du reste la première chose qu’elle me dit lors de notre entretien à propos de sa fille : « elle ne sait pas raconter une histoire, elle commence par la fin ».

Nous pouvons entendre ici que tout s’est condensé en un instant dramatique, qui aurait absorbé ainsi l’origine de tout processus, comme un gouffre où les tentatives de Marina pour se raconter sa propre histoire n’auraient pas d’espace, dans l’intra et l’inter-subjectif, pour se déployer. L’histoire serait donc finie avant d’avoir pu commencer, la naissance à une possible altérité, à soi-même et à l’autre, sérieusement compromise.

Ne s’agit-t-il pas là en effet de la description d’une naissance s’imposant à la mère comme une première séparation traumatique, gelant à ce point ses capacités élaboratives que dès lors toute séparation ultérieure avec sa fille sera impossible à métaboliser, réactivant immanquablement les traces mnésiques imprimées par cet événement ?

Le traumatisme a été, est toujours, un concept largement débattu au sein des sociétés psychanalytiques, notamment autour de cette question de la réalité historique de l’événement traumatique. Freud a connu des revirements, qui lui ont valu le soutien des uns, l’hostilité des autres, notamment de Ferenczi [3], qui a défendu toute sa vie la validité réelle du traumatisme. Finalement, il est décrit par Freud comme un problème d’économie psychique, un trop-plein d’excitation qui ferait effraction dans le moi et qui outrepasserait les capacités de liaison du sujet. Que ce trop-plein d’excitation soit d’origine interne ou externe ne serait plus alors véritablement le problème.

Claude Janin [8] reprend ces notions en nous rappelant que, ce qui caractérise le traumatisme, c’est quand la réalité extérieure rencontre la réalité psychique, créant alors un collapsus de la topique interne, une confusion entre intérieur et extérieur : le sujet ne peut plus transitionnaliser son rapport à l’événement. L’impact de ce dernier va alors imprimer des traces mnésiques, des bribes de souvenir qui seront toujours réinvesties, modifiées par les mouvements pulsionnels.

François Gantheret [5] nous précise, dans un texte sur la mémoire, Incertitude d’Eros, qu’il n’y a pas de précession d’une réalité perceptive objective des choses. Il ajoute (il s’agit du commentaire d’un texte de G.-P. Brabant de 1966) : « il n’y a pas de souvenirs intacts, il n’y a que des souvenirs altérés ».

Maintenant, quand Mme P nous décrit ainsi la venue au monde de sa fille, elle est « née morte », on entend la violence hallucinatoire pour elle à cet instant : elle l’a vue morte et elle ne peut transmettre l’événement que toujours prise dans ce paradoxe, comme s’il était venu réaliser un fantasme inconscient (la réalité externe rencontre la réalité interne), nous sommes dans l’identité de perception. C’est donc une réalité transformée par sa perception hallucinatoire que Madame P évoque devant sa fille et nous, comme si le passé redevenait présent sans la dimension du souvenir, comme un rappel en mémoire sans transformation psychique. Elle n’est pas dans le récit ; dire : « elle est née morte », ce n’est pas dire : « quand elle est née, j’ai cru qu’elle était morte ».

La suite des propos témoigne d’une série de séparations impossibles, où l’on entend la prévalence de fantasmes mortifères : « l’envoyer très loin », « se débarrasser d’elle », là aussi au plus près des fantasmes de mort, de meurtre, attestant probablement d’une culpabilité inconsciente très active. Elle contribue à faire jouer ou à rejouer dans l’actuel de l’entretien l’insupportable d’une relation, là ou un récit pourrait se déployer. Cette narration en souffrance reflète l’incapacité de la mère à prendre en compte l’altérité, la subjectivité de Marina. En situation d’entretien, la séparation est impossible, trop culpabilisante, comme venant actualiser un vœu de mort.

Mais de quelle culpabilité s’agit-t-il pour Madame P ? D’être restée « une semaine sans liquide » comme elle le dit, ou de s’être détournée de sa fille au moment de sa venue au monde, quand elle l’a vue morte ? N’est-ce pas de son propre détournement d’alors dont elle me parle, quand elle m’adresse les propos suivants, interprétant projectivement dans l’après-coup l’attitude de sa fille assise immobile à ses côtés « vous voyez, elle me tourne le dos, elle s’en fout ». Cela pourrait ainsi, en arrière-fond, faire une autre histoire, celle que je me raconterais dans l’après-coup dans un effort pour donner du sens : « Il était une fois une mère sidérée par la vision intolérable d’un bébé vu mort, et qui par un mouvement de son corps, pour ne pas devenir folle, se détournerait ».

C’est ainsi du reste que Freud [4] a défini comment le sujet, en situation de collapsus topique, se constitue une épreuve de réalité afin de différencier ses perceptions internes et externes : « L’organisme en détresse a la capacité de se procurer, grâce à ses perceptions, une première orientation dans le monde en différenciant « à l’intérieur » et « à l’extérieur » selon la relation à une action musculaire. Une perception dont une action entraîne la disparition est retenue comme une perception extérieure comme réalité ».

De ce geste coupable, de ce détournement possible tenant lieu du même coup pour elle de la réalité de la mort et de l’abandon, comme si elle-même l’avait agi, Madame P a gardé des séquelles : elle ne peut raconter à sa fille sa propre histoire ni lui parler de ses affects, empêchée qu’elle est de la reconnaître dans son altérité d’être vivant.

En ce qui concerne Marina, il est évident qu’elle n’a pu être insensible aux circonstances entourant sa naissance. Des traces psychiques, des traces mnésiques de tous ordres restent actives en elle, révélées notamment dans sa difficulté, décrite par la mère, à mettre de l’ordre dans ses idées.

Néanmoins, le discours de Madame P apparaît discordant par rapport à la réalité psychique de sa fille et des efforts qu’elle déploie pendant l’entretien pour amener du bon sens, voire du sens. Nous pouvons examiner de plus près le récit que nous fait Marina en dernière partie d’entretien. Elle s’adresse à moi mue par une volonté de remémoration et de cohérence qui me semble très forte. Elle aussi à sa manière me raconte l’histoire d’une séparation traumatique, suivie de retrouvailles : une petite fille avec sa copine enlevée à sa mère par des kidnappeurs, enfermée, ligotée, puis retrouvée par des policiers et finalement rendue. Nous sommes frappés par l’évidence que Marina met en récit, métaphorise d’une certaine manière, les propos de sa mère, et ne pouvons que reconnaître l’effort psychique considérable qu’elle accomplit pour lier le trop-plein d’excitation diffracté précédemment.

Cette narration nous apparaît d’une tonalité particulière, comme s’il s’agissait du récit d’un rêve, avec un contenu manifeste, à savoir un enlèvement et un contenu latent que nous pouvons interpréter, nous raconter ainsi : Marina bébé enlevée à sa mère par des médecins, devant être attachée, manipulée, réanimée, puis rendue à cette dernière. L’enchaînement des événements, la dramatisation de l’action, le caractère interchangeable des policiers et kidnappeurs dans la narration (si l’on se fie aux hésitations de Marina) nous donnent l’impression d’avoir affaire au récit d’un scénario structuré comme un fantasme.

C’est Roger Perron [11], psychanalyste, qui, dans un article intitulé « Dire, ne pas dire, dire autrement » nous propose une conception du récit dont la structure serait proche de celle du fantasme. Son postulat de recherche serait que tout récit procéderait d’une même structure fondamentale, puis subirait des transformations à certains points de bifurcation du déroulement narratif. (cf. le film d’Alain Resnais, Smoking no-smoking, où la succession des séquences s’organise en fonction d’événements clés, proposant chaque fois différents dénouements à explorer). C’est aussi le cas pour les contes, qui ont souvent une même structure élémentaire de base : un héros doit traverser des épreuves, être aidé ou être empêché dans son parcours par des personnages typiques. Pour Roger Perron, la création d’un récit est toujours passage d’un texte latent à un texte manifeste : le texte manifeste étant l’énoncé formel, les événements, les personnages, le texte latent étant la structure narrative de base fortement liée au fantasme inconscient.

Aussi, Marina, dans sa narration, montre une volonté perceptible pour ne pas être envahie par les processus primaires. Elle lutte, elle résiste, elle fait un effort de cohérence considérable pour transformer un fantasme sous-jacent en une représentation d’enlèvement. Elle nous décrit donc une action dramatique et insiste sur le rôle des différents protagonistes : les kidnappeurs, les policiers comme agents de l’action et les petites filles dans une position passive. La structure du récit est donc organisée en trois pôles et rejoint la structure ternaire du fantasme.

Cette dramatisation, sous figure d’enlèvement, d’une séparation traumatique, d’un arrachement, nous semble incarner un fantasme particulier : être ligotée peut être entendu, même s’il s’agit d’une réactualisation de traces mnésiques liées aux circonstances de la naissance, comme l’expression d’un fantasme de maltraitance à connotation masochiste. On peut donc s’interroger sur ce récit particulier de Marina, attestant possiblement d’une sexualisation défensive dans l’après-coup d’un épisode traumatique de sa vie.

Ce fantasme, dans sa dimension de maltraitance, nous rappelle un enfant battu, analysé par Freud en 1919 dans un article où il se penche sur la genèse de certaines perversions sexuelles. Dans son analyse, il s’agit d’un fantasme incestueux, où le « maltraitant » serait le père. On peut bien sûr penser que, pour Marina, les policiers, kidnappeurs pourraient être des substituts paternels. Dans l’histoire de la petite fille, nous pouvons reconnaître que le père est le grand absent… sauf peut-être transfiguré dans cet épisode narratif.

Il est intéressant de souligner ce mouvement élaboratif de Marina, comme si elle y était contrainte psychiquement, dans l’ici et maintenant de la situation d’entretien, face à la crudité primaire des propos maternels. Le récit qu’elle se construit, certes rudimentaire, témoigne d’un mouvement d’appropriation de son histoire, ce qui nous évoque cette urgence de la tache narrative, soulignée par Ricœur, portant sur un élément tragique de l’existence, s’imposant comme une urgence à symboliser pour survivre psychiquement. Il nous semble être convoqué là à une place de témoin qui ne se détourne pas, pouvant attester, à la fois de la réalité du traumatisme subi et d’une position d’écoute contenante possible.

En tout cas, nous pouvons constater que cette mise en situation, dans l’actuel, d’avoir à entendre, à se voir infliger, d’une certaine manière, un événement traumatique, nous pousse à la mise en récit : celui de Marina, attestant des moyens psychiques dont elle dispose pour scénariser la transmission d’un épisode de sa vie, et le nôtre, élaboré à l’occasion de la rédaction de cet article. La mise en récit, dans un après-coup, tenterait ainsi de donner du sens.

Conclusion

On l’aura compris, il y a, dans la transmission orale d’un récit, résolument une référence au passé, mais qui se dit dans l’actuel d’une relation.

En tant que clinicien, nous entendons le récit en souffrance, qui se cherche, qui ne peut se dire, qui parfois aboutit. Et c’est souvent, nous semble-t-il, à partir du moment où nous pouvons nous raconter des histoires sur nos patients que nous pouvons les supporter et les accompagner dans des processus mutatifs.

En tant que sujet, la mise en récit nous implique dans notre rapport intime au langage, elle nous amène [13] : « à mesurer sans cesse l’écart entre la chose possédée et le mot qui le désigne et qui, le désignant, dit d’abord qu’elle n’est pas là ».

Raconter, ce serait donc pour une part, renoncer à garder à l’intérieur de soi l’événement intact, ce serait abdiquer d’une position interne de complétude imaginaire. On pourrait penser que, d’une certaine manière, l’acte de mettre en récit nous procure des souvenirs, attestant que le temps passe. Il nous permet de dire et de nous dire notre propre rapport au temps et, en le disant, de le subjectiver. Il nous fait entrer dans un processus de deuil : « Le langage est ordonné par une loi qui nous prive à jamais de l’Eden , nous dit F. Gantheret [6] à propos du récit du rêve Fenêtre sur l’inconscient ».

La mise en récit nous permettrait alors de mettre à distance notre fascination pour l’événement passé, de créer un jeu d’affects possible et, en disant « je », de reconnaître en nous notre propre altérité.

Raconter à l’autre une histoire, c’est aussi pouvoir se dire différent, mettre à l’épreuve pour soi le « rester caché », ne pas dire trop vite « coucou je suis là ». Cela implique de pouvoir exciter la curiosité de l’autre sans aussitôt le satisfaire, de susciter des inquiétudes, voire des angoisses sans aussitôt les apaiser. C’est à ce plaisir du jeu du déploiement psychique que nous convie le récit, dans sa forme la plus achevée, à travers le dévoilement progressif de ses intrigues, par ses fausses pistes et ses rebondissements.

Dans cet écrit, je n’ai pas abordé le récit dans sa forme la plus accomplie, mais me suis plutôt attachée à ses ébauches et peut-être, à travers cette situation clinique particulière, ai-je voulu souligner ce qui, dans les prémices de la narrativité, s’impose comme une urgence et signe un véritable engagement du sujet dans la parole et la pensée. C’est ainsi que l’entrée en récit nous humanise.

Finalement, notre manière de raconter nous trahit, nous dévoile dans notre capacité à soutenir notre énigme. C’est soi-même pour une part que l’on raconte quand on croit raconter une histoire, quand on commence à dire… si tu savais ce qu’il m’est arrivé… attends, je vais te raconter : il était une fois…

Références

1 Anzieu D. Le moi-peau. Paris : Dunod, 1985.

2 Bion WR. Aux sources de l’expérience. Paris : PUF, 1962.

3 Ferenczi S. Confusion de langue entre les adultes et l’enfant. Paris : Payot, 2004.

4 Freud S. Complément métapsychologique à la doctrine du rêve. In : Métapsychologie. Paris : Gallimard, 1968.

5 Gantheret F. Incertitude d’Eros. Paris : Gallimard, 1984.

6 Gantheret F. Le temps d’un voyage. In : Fenêtres sur l’inconscient. L’œuvre de J.-P. Pontalis. Paris : Delachaux et Niestlé, 2002.

7 Golse B. Avant-propos. In : Récit, attachement et psychanalyse. Ramonville : Erès, 2005.

8 Janin C. Figures et destins du traumatisme. Paris : PUF, 1996.

9 Konicheckis A. Le récit comme une berceuse. Profondeur et temporalité psychiques. In : Récit, attachement et psychanalyse. Ramonville : Erès, 2005.

10 Orofiamma R. Le travail de la narration dans le récit de vie. In : Souci et soin de soi, liens et frontières entre histoire de vie, psychothérapie et psychanalyse. Paris : l’Harmattan, 2002.

11 Perron R. Dire, ne pas dire, dire autrement. In : Récit, attachement et psychanalyse. Ramonville : Erès, 2005.

12 Pontalis JB. L’amour des commencements. Paris : Gallimard, 1986.

13 Pontalis JB. Perdre de vue. Paris : Gallimard, 1988.

14 Ricoeur P. Temps et récit. Paris : Seuil, 1983.

15 Stern D. L’enveloppe prénarrative. In : Récit, attachement et psychanalyse. Ramonville : Erès, 2005.


 

Qui sommes-nous ? - Contactez-nous - Conditions d'utilisation - Paiement sécurisé
Actualités - Les congrès
Copyright © 2007 John Libbey Eurotext - Tous droits réservés
[ Informations légales - Powered by Dolomède ]