ARTICLE
Auteur(s) : Françoise Archirel
Service de pédopsychiatrie, CMP Sévigné, 10, rue de Sévigné,
69008 Lyon
Prétendre traiter de l’écoute du récit conduit à s’intéresser au
récit dans sa dimension d’acte de parole adressé à un
tiers.L’écoute du récit, il est vrai, n’est pas de même nature
selon le contexte, par exemple d’une soirée entre amis ou d’un lieu
d’enseignement, d’un entretien d’embauche ou du cabinet d’un
psychanalyste. Multiples et distincts sont les lieux où l’on prête
oreille au récit, plaisir d’une aventure racontée, d’une tranche de
vie évoquée, narration d’anecdotes ou de catastrophes… Le narrateur
cherche-t-il à faire rêver l’enfant qui est en nous, à nous
séduire, nous convaincre, nous prévenir ou nous indigner ?
Veut-il se soulager, par besoin de parler, cherche-t-il un témoin,
aspire-t-il à donner du sens ? Le récit dans ses multiples
implications nous emmène dans tous les lieux où l’on parle, il nous
déborde, nous dépasse.Mais il ne suffit pas de parler pour mettre
en récit. Ce processus obéit à certains critères de cohérence, de
temporalité, de causalité, il est soumis aux contraintes du
langage. Je laisse à la sociologue Roselyne Orofiama [10] le
soin de nous donner une définition plus précise. Elle parle du
récit de vie (et s’inspire pour une part du philosophe Paul Ricœur
[14] qui a consacré au récit un immense ouvrage, Temps et
récit) : « Il décrit une suite de faits temporels,
référés au passé. En même temps, il est construction, agencement
d’événements mis en intrigue par un sujet qui choisit d’ordonner la
succession qu’il relate selon un ordre chronologique et un ordre
subjectif ».Dans un cadre thérapeutique, l’écoute clinique du
récit, de pans d’histoires individuelles ou familiales,
d’événements douloureux ou énigmatiques nous rend particulièrement
attentif à certains points. Tout d’abord, la manière de raconter
reflète en quelque sorte la réalité psychique du sujet de l’énoncé.
Elle nous intéresse dans ses zones d’ombre, dans ses hésitations,
ses manques et ses incohérences, là où se révèle le rapport
énigmatique du sujet à ses objets, internes et externes. Au-delà de
son récit manifeste, c’est toujours autre chose que le narrateur
nous raconte. Par ailleurs, la mise en récit s’inscrit dans un
mouvement d’élaboration, toujours à reprendre ; elle participe
au processus de subjectivation de la personne, à la recherche de sa
vérité en tant que sujet de son histoire. En cela, l’acte de mettre
en récit a des effets thérapeutiques, antitraumatiques. Et, enfin,
la narration ne peut échapper à la situation d’énonciation, donc à
une dépendance à l’égard du contexte dans lequel elle se déploie.
Un narrateur tout seul cela n’existe pas, à moins de « prêcher
dans le désert ».Dans un cadre d’écoute clinique, la situation
d’énonciation est souvent déterminée par une demande d’aide et par
une recherche de causalité adressée par un parent ou un patient à
un tiers supposé savoir, à un détenteur de secret, le consultant en
l’occurrence. En cela, le récit qui nous est fait nous inscrit
d’emblée dans une dimension transférentielle.Le récit abouti, bien
construit, répondant à des critères de déroulement chronologique,
de cohérence, de mise en intrigue n’intéresse donc pas
particulièrement les cliniciens. C’est plutôt le récit dans ses
failles, dans son inachèvement qui leur fait dresser l’oreille.
Cela nous remet en mémoire les propos de J.-B. Pontalis
[12] : « Mais qu’est-ce qu’une vie si on ne se la raconte
pas ? et nous le savons, pour une seule vie, il y a cent
biographies possibles. Et nous le savons aussi, la force du récit
tient à sa défaillance ».
Petite histoire du récit
Si la capacité à mettre en récit nous définit en tant que sujet de
notre histoire, nous pouvons nous demander où cette narrativité
prend sa source, autrement dit qu’est-ce qui spécifie l’univers
relationnel d’où elle serait issue ?
La narrativité, pas plus que le récit, n’est un concept propre
aux « psychistes » ou aux psychanalystes. Elle serait
également l’affaire des linguistes et de certains philosophes dont
Paul Ricœur précédemment cité
Bernard Golse [7], dans un ouvrage collectif récent, intitulé
Récit, attachement et psychanalyse, nous parle des interactions
primaires comme espace de récit entre le bébé et son environnement.
Il nous décrit comment la qualité de la narrativité s’enracine dans
le lien précoce d’attachement et nous explique que, chaque fois
qu’un adulte s’occupe d’un bébé, s’instaure entre les deux un
espace interactif spécifique ; où chacun, à sa manière,
raconte à l’autre son histoire.
D. Stern [15] a œuvré pour rendre compte de l’émergence de
la narrativité chez le bébé. Il a défini la période prénarrative,
précédant, vers les 18 mois, la narrativité verbale, et a
précisé le rôle de l’adulte narrateur, dont le plaisir
métaphorisant aurait fonction de processus de liaison que le bébé
pourrait progressivement intérioriser. Cette narrativité se
construirait donc au gré des identifications projectives
réciproques et aurait une fonction anti-traumatique.
Cela nous évoque bien sûr les théories de Bion [2] sur la
fonction maternelle qui, grâce à sa capacité de rêverie, transforme
en éléments intégrables pour le psychisme, les
projections bêta de l’enfant. Cette fonction pare-excitante de
l’environnement précoce transforme le monde interne du bébé, le
rend propice à l’éclosion d’éléments pensables, aide à lier psyché
et soma dans une première mise en sens du monde extérieur,
notamment une première mise en récit de l’absence : « si
la mère n’est pas là, c’est qu’elle est ailleurs » nous dit
René Diatkine.
De manière plus spécifique, Alberto Konicheckis [9],
psychanalyste, décrit dans le même ouvrage collectif comment
« la berceuse » s’inscrit chez le bébé comme le prototype
du récit Il s’appuie pour sa démonstration sur une recherche menée
par une équipe de psychanalystes en Amérique du Sud (Uruguay) en
2001, s’inspirant de travaux de l’Institut de psychosomatique de
Paris (Soulé, Fain 1974). Nous retrouvons dans ses propositions la
fonction pare-excitante de l’autre, se déployant alors dans une
aire spécifique : un adulte proche chante une berceuse à
l’enfant, dans une recherche de synchronie avec les rythmes
d’excitation corporelle du bébé, au moment de la séparation pour la
nuit souvent.
Comme le propose M. Soule dans l’analyse de la berceuse
Fais dodo Colin mon p’tit frère (« Maman est en haut, qui fait
du gâteau, Papa est en bas qui fait du chocolat »), la mise en
évidence de la séparation des parents pour la nuit contribue ainsi
à l’endormissement de l’enfant qui pourra « mettre en
veilleuse » tout fantasme de scène primitive. De plus, les
berceuses, par leur appartenance au patrimoine de la culture,
permettent de relier l’enfant à une communauté d’affiliation.
Au-delà de la sémantique, les berceuses engagent diverses
modalités sensorielles, l’ouïe, la kinesthésie et le tactile, unies
d’une certaine manière dans une enveloppe sonore (D. Anzieu [1])
qui apporte de l’unité aux expériences composites du corps du bébé.
Il se produirait alors une forme de symbolisation d’une modalité
sensorielle à une autre se déployant grâce à une rythmicité,
laquelle suppose un retour, une répétition. Nous observons là des
modalités d’interactions précoces, où la prise en compte de la
sensorialité, de la rythmicité spécifie pour une part les contours
de l’émergence de la narrativité, qui se profilerait alors comme
une histoire potentielle, à venir, comme une préstructure
narrative.
Paul Ricœur [14], dans son ouvrage Temps et récit, défend l’idée
d’une histoire non racontée au cœur de l’expérience humaine et donc
d’une structure narrative en attente, postulée au fondement du
sujet psychique. Ce sujet psychique en construction va devoir, nous
l’avons vu, élaborer en permanence les événements potentiellement
traumatiques de sa vie. Il va donc progressivement se raconter des
histoires pour donner forme et sens à son ressenti face au monde
qui l’entoure. Paul Ricœur, dans son domaine de référence, nous
décrit « l’urgence de la tâche narrative » qui fait suite
à un « saisissement inaugural » induit par un événement
tragique (nous entendons le tragique de l’existence). Ces notions
font l’objet de la part de l’auteur de développements que nous
n’abordons pas ici dans leur complexité.
Aussi l’enfant, pouvons-nous penser, se construit des théories
sexuelles, des fantasmes originaires et de tous ordres destinés à
lui fournir des théories explicatives, à transformer son vécu
pulsionnel, à mettre en sens les énigmes auxquelles il est
confronté, dont la première liée à la confrontation inévitable,
tragique, à l’absence de l’autre.
Cette capacité à mettre en récit est donc surdéterminée et
connaîtrait tous les avatars propres à la construction du sujet
singulier en lien avec son environnement. Chacun aurait donc sa
propre manière de s’ouvrir au récit, au gré du chemin qu’il se
fraye dans l’univers relationnel et événementiel de sa vie.
Histoire fragmentée de Marina
L’examen de la situation clinique suivante me paraît
particulièrement significatif de l’empêchement à mettre un récit et
de l’inscription du traumatique au sein d’une relation mère-fille,
où je suis convoquée en tant qu’interlocutrice et témoin. Il s’agit
d’une première consultation en CMP (centre médicopsychologique), où
je reçois Madame P et sa fille Marina âgée de 8 ans. La petite
fille vit avec ses deux parents. Pour la présentation de cette
situation, je ferai apparaître uniquement les propos de Madame P et
de sa fille.
La mère parle de manière volubile, Marina est assise à ses
côtés : « Voilà, le problème de Marina, c’est qu’elle ne
sait pas raconter une histoire, on n’y comprend jamais rien, elle
commence par la fin et au bout d’un moment elle a fini de raconter,
pour elle, elle a dit ce qu’elle avait à dire, mais nous on y a
rien compris […] Marina ? Elle est née morte ». Coup
d’œil jeté à Marina. « Vous voyez, elle me tourne le dos, elle
s’en fout. […] Enfin, elle était cyanosée, toute bleue. Elle a été
réanimée pendant 10 minutes. C’est peut-être pour ça
qu’elle est comme ça… Elle a peut-être des séquelles ». Se
tourne à nouveau vers sa fille, en riant cette fois-ci :
« Il paraît que je suis restée une semaine sans liquide… enfin
bon, maintenant qu’elle est là, elle sait qu’elle m’aura sur le dos
toute sa vie […] Pour son frère, la naissance c’était
différent, j’ai eu des contractions tout de suite. Vous savez, on
l’a eu parce que Marina le voulait ; moi je voulais attendre
un an, c’était un accident. C’est elle qui voulait toujours un
petit frère. Pourtant, je lui ai expliqué, je pensais que ce serait
dur pour elle […] On a toujours été ensemble… jamais séparées.
Moi je ne comprends pas qu’on fasse garder ses enfants pour aller
en boîte… le soir ! […] Parfois, Marina est infernale, un
jour j’ai craqué, je voulais qu’elle parte très loin. Je n’en
pouvais plus. Mais je ne pourrai jamais me débarrasser d’elle en
l’envoyant au Portugal » (où sont les grands parents paternels
et maternels) […] « Elle a eu une nounou. Une fois elle était
partie avec elle dans le Jura pour une semaine, j’ai dû aller la
chercher plus tôt. Elle s’ennuyait ».
Marina dit : « Elle me disait toujours, on rentre
demain. Je n’y comprenais plus rien ». Elle a l’air indignée.
Elle ajoute : « Moi l’autre jour, j’ai vu un film ».
Marina fait manifestement un effort de concentration important
« c’est une petite fille, elle était enlevée, elle s’appelait
Alice. Elle était attachée avec sa copine dans une cave. C’est des
policiers, non des kidnappeurs, qui l’avaient enlevée. Et puis les
kidnappeurs, non les policiers, ils la recherchaient… À la fin, ils
la retrouvent et la rendent à sa maman ».
L’entretien se termine. Au moment de la séparation, Madame P se
retourne vers moi l’air inquiet : « Je voulais vous dire,
Marina parfois attache des poupées dans sa chambre, avec des
foulards. Vous croyez que c’est normal ? »
« C’est parce que je joue à la police » répond
Marina.
Mise en récit de l’histoire
« Marina ne sait pas raconter une histoire », nous dit sa
mère. On entend dans ses propos : « Elle commence
par la fin, on n’y comprend rien » que la succession
temporelle et causale n’est pas respectée et la cohérence
nécessaire à la compréhension mise à mal. À partir de cette
plainte, de cette description symptomatique, elle nous livre des
propos où l’énoncé d’un traumatisme précède une tentative
d’explication sur l’origine des difficultés : c’est peut-être
pour ça qu’elle est comme ça, elle a des séquelles.
Nous sommes frappés par la crudité des expressions employées,
Madame P nous expose la naissance de sa fille encore prise dans la
sidération du traumatisme infligé à l’époque. Ses dires se réfèrent
à un événement d’où est absente toute transformation psychique. Ils
ne témoignent d’aucune temporisation ni historisation, ils semblent
saturés, sans autre issue possible que d’enfermer la petite fille
dans un destin lui prédisant des séquelles neurologiques
incurables, des traces psychiques indélébiles.
L’évocation de la venue au monde de sa fille amène Mme P à
commémorer un événement traumatique : elle est née morte.
Cette juxtaposition inhabituelle de termes antagonistes
reflète probablement au plus près la confusion mentale de la mère,
sidérée à ce moment-là par la conviction que ce début de vie hors
de son ventre était en même temps une fin. C’est du reste la
première chose qu’elle me dit lors de notre entretien à propos de
sa fille : « elle ne sait pas raconter une histoire, elle
commence par la fin ».
Nous pouvons entendre ici que tout s’est condensé en un instant
dramatique, qui aurait absorbé ainsi l’origine de tout processus,
comme un gouffre où les tentatives de Marina pour se raconter sa
propre histoire n’auraient pas d’espace, dans l’intra et
l’inter-subjectif, pour se déployer. L’histoire serait donc finie
avant d’avoir pu commencer, la naissance à une possible altérité, à
soi-même et à l’autre, sérieusement compromise.
Ne s’agit-t-il pas là en effet de la description d’une naissance
s’imposant à la mère comme une première séparation traumatique,
gelant à ce point ses capacités élaboratives que dès lors toute
séparation ultérieure avec sa fille sera impossible à métaboliser,
réactivant immanquablement les traces mnésiques imprimées par cet
événement ?
Le traumatisme a été, est toujours, un concept largement débattu
au sein des sociétés psychanalytiques, notamment autour de cette
question de la réalité historique de l’événement traumatique. Freud
a connu des revirements, qui lui ont valu le soutien des uns,
l’hostilité des autres, notamment de Ferenczi [3], qui a défendu
toute sa vie la validité réelle du traumatisme. Finalement, il est
décrit par Freud comme un problème d’économie psychique, un
trop-plein d’excitation qui ferait effraction dans le moi et qui
outrepasserait les capacités de liaison du sujet. Que ce trop-plein
d’excitation soit d’origine interne ou externe ne serait plus alors
véritablement le problème.
Claude Janin [8] reprend ces notions en nous rappelant que, ce
qui caractérise le traumatisme, c’est quand la réalité extérieure
rencontre la réalité psychique, créant alors un collapsus de la
topique interne, une confusion entre intérieur et extérieur :
le sujet ne peut plus transitionnaliser son rapport à l’événement.
L’impact de ce dernier va alors imprimer des traces mnésiques, des
bribes de souvenir qui seront toujours réinvesties, modifiées par
les mouvements pulsionnels.
François Gantheret [5] nous précise, dans un texte sur la
mémoire, Incertitude d’Eros, qu’il n’y a pas de précession d’une
réalité perceptive objective des choses. Il ajoute (il s’agit du
commentaire d’un texte de G.-P. Brabant de 1966) : « il n’y a
pas de souvenirs intacts, il n’y a que des souvenirs
altérés ».
Maintenant, quand Mme P nous décrit ainsi la venue au monde
de sa fille, elle est « née morte », on entend la
violence hallucinatoire pour elle à cet instant : elle l’a vue
morte et elle ne peut transmettre l’événement que toujours prise
dans ce paradoxe, comme s’il était venu réaliser un fantasme
inconscient (la réalité externe rencontre la réalité interne), nous
sommes dans l’identité de perception. C’est donc une réalité
transformée par sa perception hallucinatoire que Madame P évoque
devant sa fille et nous, comme si le passé redevenait présent sans
la dimension du souvenir, comme un rappel en mémoire sans
transformation psychique. Elle n’est pas dans le récit ;
dire : « elle est née morte », ce n’est pas
dire : « quand elle est née, j’ai cru qu’elle était
morte ».
La suite des propos témoigne d’une série de séparations
impossibles, où l’on entend la prévalence de fantasmes
mortifères : « l’envoyer très loin », « se
débarrasser d’elle », là aussi au plus près des fantasmes de
mort, de meurtre, attestant probablement d’une culpabilité
inconsciente très active. Elle contribue à faire jouer ou à rejouer
dans l’actuel de l’entretien l’insupportable d’une relation, là ou
un récit pourrait se déployer. Cette narration en souffrance
reflète l’incapacité de la mère à prendre en compte l’altérité, la
subjectivité de Marina. En situation d’entretien, la séparation est
impossible, trop culpabilisante, comme venant actualiser un vœu de
mort.
Mais de quelle culpabilité s’agit-t-il pour Madame P ?
D’être restée « une semaine sans liquide » comme elle le
dit, ou de s’être détournée de sa fille au moment de sa venue au
monde, quand elle l’a vue morte ? N’est-ce pas de son propre
détournement d’alors dont elle me parle, quand elle m’adresse les
propos suivants, interprétant projectivement dans l’après-coup
l’attitude de sa fille assise immobile à ses côtés « vous
voyez, elle me tourne le dos, elle s’en fout ». Cela pourrait
ainsi, en arrière-fond, faire une autre histoire, celle que je me
raconterais dans l’après-coup dans un effort pour donner du
sens : « Il était une fois une mère sidérée par la vision
intolérable d’un bébé vu mort, et qui par un mouvement de son
corps, pour ne pas devenir folle, se détournerait ».
C’est ainsi du reste que Freud [4] a défini comment le sujet, en
situation de collapsus topique, se constitue une épreuve de réalité
afin de différencier ses perceptions internes et externes :
« L’organisme en détresse a la capacité de se procurer, grâce
à ses perceptions, une première orientation dans le monde en
différenciant « à l’intérieur » et « à
l’extérieur » selon la relation à une action musculaire. Une
perception dont une action entraîne la disparition est retenue
comme une perception extérieure comme réalité ».
De ce geste coupable, de ce détournement possible tenant lieu du
même coup pour elle de la réalité de la mort et de l’abandon, comme
si elle-même l’avait agi, Madame P a gardé des séquelles :
elle ne peut raconter à sa fille sa propre histoire ni lui parler
de ses affects, empêchée qu’elle est de la reconnaître dans son
altérité d’être vivant.
En ce qui concerne Marina, il est évident qu’elle n’a pu être
insensible aux circonstances entourant sa naissance. Des traces
psychiques, des traces mnésiques de tous ordres restent actives en
elle, révélées notamment dans sa difficulté, décrite par la mère, à
mettre de l’ordre dans ses idées.
Néanmoins, le discours de Madame P apparaît discordant par
rapport à la réalité psychique de sa fille et des efforts qu’elle
déploie pendant l’entretien pour amener du bon sens, voire du sens.
Nous pouvons examiner de plus près le récit que nous fait Marina en
dernière partie d’entretien. Elle s’adresse à moi mue par une
volonté de remémoration et de cohérence qui me semble très forte.
Elle aussi à sa manière me raconte l’histoire d’une séparation
traumatique, suivie de retrouvailles : une petite fille avec
sa copine enlevée à sa mère par des kidnappeurs, enfermée, ligotée,
puis retrouvée par des policiers et finalement rendue. Nous sommes
frappés par l’évidence que Marina met en récit, métaphorise d’une
certaine manière, les propos de sa mère, et ne pouvons que
reconnaître l’effort psychique considérable qu’elle accomplit pour
lier le trop-plein d’excitation diffracté précédemment.
Cette narration nous apparaît d’une tonalité particulière, comme
s’il s’agissait du récit d’un rêve, avec un contenu manifeste, à
savoir un enlèvement et un contenu latent que nous pouvons
interpréter, nous raconter ainsi : Marina bébé enlevée à sa
mère par des médecins, devant être attachée, manipulée, réanimée,
puis rendue à cette dernière. L’enchaînement des événements, la
dramatisation de l’action, le caractère interchangeable des
policiers et kidnappeurs dans la narration (si l’on se fie aux
hésitations de Marina) nous donnent l’impression d’avoir affaire au
récit d’un scénario structuré comme un fantasme.
C’est Roger Perron [11], psychanalyste, qui, dans un article
intitulé « Dire, ne pas dire, dire autrement » nous
propose une conception du récit dont la structure serait proche de
celle du fantasme. Son postulat de recherche serait que tout récit
procéderait d’une même structure fondamentale, puis subirait
des transformations à certains points de bifurcation du déroulement
narratif. (cf. le film d’Alain Resnais, Smoking no-smoking, où
la succession des séquences s’organise en fonction d’événements
clés, proposant chaque fois différents dénouements à explorer).
C’est aussi le cas pour les contes, qui ont souvent une même
structure élémentaire de base : un héros doit traverser des
épreuves, être aidé ou être empêché dans son parcours par des
personnages typiques. Pour Roger Perron, la création d’un récit est
toujours passage d’un texte latent à un texte manifeste : le
texte manifeste étant l’énoncé formel, les événements, les
personnages, le texte latent étant la structure narrative de base
fortement liée au fantasme inconscient.
Aussi, Marina, dans sa narration, montre une volonté perceptible
pour ne pas être envahie par les processus primaires. Elle lutte,
elle résiste, elle fait un effort de cohérence considérable pour
transformer un fantasme sous-jacent en une représentation
d’enlèvement. Elle nous décrit donc une action dramatique et
insiste sur le rôle des différents protagonistes : les
kidnappeurs, les policiers comme agents de l’action et les petites
filles dans une position passive. La structure du récit est donc
organisée en trois pôles et rejoint la structure ternaire du
fantasme.
Cette dramatisation, sous figure d’enlèvement, d’une séparation
traumatique, d’un arrachement, nous semble incarner un fantasme
particulier : être ligotée peut être entendu, même s’il s’agit
d’une réactualisation de traces mnésiques liées aux circonstances
de la naissance, comme l’expression d’un fantasme de maltraitance à
connotation masochiste. On peut donc s’interroger sur ce récit
particulier de Marina, attestant possiblement
d’une sexualisation défensive dans l’après-coup d’un épisode
traumatique de sa vie.
Ce fantasme, dans sa dimension de maltraitance, nous rappelle un
enfant battu, analysé par Freud en 1919 dans un article où il se
penche sur la genèse de certaines perversions sexuelles. Dans son
analyse, il s’agit d’un fantasme incestueux, où le
« maltraitant » serait le père. On peut bien sûr penser
que, pour Marina, les policiers, kidnappeurs pourraient être des
substituts paternels. Dans l’histoire de la petite fille, nous
pouvons reconnaître que le père est le grand absent… sauf
peut-être transfiguré dans cet épisode narratif.
Il est intéressant de souligner ce mouvement élaboratif de
Marina, comme si elle y était contrainte psychiquement, dans l’ici
et maintenant de la situation d’entretien, face à la crudité
primaire des propos maternels. Le récit qu’elle se construit,
certes rudimentaire, témoigne d’un mouvement d’appropriation de son
histoire, ce qui nous évoque cette urgence de la tache narrative,
soulignée par Ricœur, portant sur un élément tragique de
l’existence, s’imposant comme une urgence à symboliser pour
survivre psychiquement. Il nous semble être convoqué là à une place
de témoin qui ne se détourne pas, pouvant attester, à la fois de la
réalité du traumatisme subi et d’une position d’écoute contenante
possible.
En tout cas, nous pouvons constater que cette mise en situation,
dans l’actuel, d’avoir à entendre, à se voir infliger, d’une
certaine manière, un événement traumatique, nous pousse à la mise
en récit : celui de Marina, attestant des moyens psychiques
dont elle dispose pour scénariser la transmission d’un épisode de
sa vie, et le nôtre, élaboré à l’occasion de la rédaction de cet
article. La mise en récit, dans un après-coup, tenterait ainsi de
donner du sens.
Conclusion
On l’aura compris, il y a, dans la transmission orale d’un récit,
résolument une référence au passé, mais qui se dit dans l’actuel
d’une relation.
En tant que clinicien, nous entendons le récit en souffrance,
qui se cherche, qui ne peut se dire, qui parfois aboutit. Et c’est
souvent, nous semble-t-il, à partir du moment où nous pouvons nous
raconter des histoires sur nos patients que nous pouvons les
supporter et les accompagner dans des processus mutatifs.
En tant que sujet, la mise en récit nous implique dans notre
rapport intime au langage, elle nous amène [13] : « à
mesurer sans cesse l’écart entre la chose possédée et le mot qui le
désigne et qui, le désignant, dit d’abord qu’elle n’est pas
là ».
Raconter, ce serait donc pour une part, renoncer à garder à
l’intérieur de soi l’événement intact, ce serait abdiquer d’une
position interne de complétude imaginaire. On pourrait penser que,
d’une certaine manière, l’acte de mettre en récit nous procure des
souvenirs, attestant que le temps passe. Il nous permet de dire et
de nous dire notre propre rapport au temps et, en le disant, de le
subjectiver. Il nous fait entrer dans un processus de deuil :
« Le langage est ordonné par une loi qui nous prive à jamais
de l’Eden , nous dit F. Gantheret [6] à propos du récit
du rêve Fenêtre sur l’inconscient ».
La mise en récit nous permettrait alors de mettre à distance
notre fascination pour l’événement passé, de créer un jeu d’affects
possible et, en disant « je », de reconnaître en nous
notre propre altérité.
Raconter à l’autre une histoire, c’est aussi pouvoir se dire
différent, mettre à l’épreuve pour soi le « rester
caché », ne pas dire trop vite « coucou je suis
là ». Cela implique de pouvoir exciter la curiosité de l’autre
sans aussitôt le satisfaire, de susciter des inquiétudes, voire des
angoisses sans aussitôt les apaiser. C’est à ce plaisir du jeu du
déploiement psychique que nous convie le récit, dans sa forme la
plus achevée, à travers le dévoilement progressif de ses intrigues,
par ses fausses pistes et ses rebondissements.
Dans cet écrit, je n’ai pas abordé le récit dans sa forme la
plus accomplie, mais me suis plutôt attachée à ses ébauches et
peut-être, à travers cette situation clinique particulière, ai-je
voulu souligner ce qui, dans les prémices de la narrativité,
s’impose comme une urgence et signe un véritable engagement du
sujet dans la parole et la pensée. C’est ainsi que l’entrée en
récit nous humanise.
Finalement, notre manière de raconter nous trahit, nous dévoile
dans notre capacité à soutenir notre énigme. C’est soi-même pour
une part que l’on raconte quand on croit raconter une histoire,
quand on commence à dire… si tu savais ce qu’il m’est arrivé…
attends, je vais te raconter : il était une fois…
Références
1 Anzieu D. Le moi-peau. Paris : Dunod, 1985.
2 Bion WR. Aux sources de l’expérience. Paris : PUF,
1962.
3 Ferenczi S. Confusion de langue entre les adultes et
l’enfant. Paris : Payot, 2004.
4 Freud S. Complément métapsychologique à la doctrine du
rêve. In : Métapsychologie. Paris : Gallimard, 1968.
5 Gantheret F. Incertitude d’Eros. Paris : Gallimard,
1984.
6 Gantheret F. Le temps d’un voyage. In : Fenêtres sur
l’inconscient. L’œuvre de J.-P. Pontalis. Paris :
Delachaux et Niestlé, 2002.
7 Golse B. Avant-propos. In : Récit, attachement et
psychanalyse. Ramonville : Erès, 2005.
8 Janin C. Figures et destins du traumatisme. Paris :
PUF, 1996.
9 Konicheckis A. Le récit comme une berceuse. Profondeur et
temporalité psychiques. In : Récit, attachement et
psychanalyse. Ramonville : Erès, 2005.
10 Orofiamma R. Le travail de la narration dans le récit de
vie. In : Souci et soin de soi, liens et frontières entre
histoire de vie, psychothérapie et psychanalyse. Paris :
l’Harmattan, 2002.
11 Perron R. Dire, ne pas dire, dire autrement. In :
Récit, attachement et psychanalyse. Ramonville : Erès,
2005.
12 Pontalis JB. L’amour des commencements. Paris :
Gallimard, 1986.
13 Pontalis JB. Perdre de vue. Paris : Gallimard,
1988.
14 Ricoeur P. Temps et récit. Paris : Seuil, 1983.
15 Stern D. L’enveloppe prénarrative. In : Récit,
attachement et psychanalyse. Ramonville : Erès, 2005.
|