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Les urgences psychiatriques en questions |
l'Information Psychiatrique. Volume 82, Numéro 7, 559-64, Septembre 2006, Urgences
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Résumé
Summary
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Auteur(s) : Jacques Védrinne, Nicole Horassius Jarrié , Laboratoire de Médecine Sociale, Faculté de Médecine, avenue Rockefeller, 69008 Lyon, Psychiatre honoraire des hôpitaux, 10, rue Paul-Beltçaguy, 13100 Aix-en-Provence. |
Résumé : Jacques Vedrinne apporte ici une mise en perspective nourrie d’une solide expérience clinique. Tous les domaines de la « boîte noire » du travail aux urgences sont explorés depuis le « déchoquage mental », parfois nécessaire au malade, jusqu’à la « respiration psychique », indispensable au psychiatre des urgences. La « sur-spécialisation urgentiste », la psychiatrie de liaison ou encore les centres de crise font l’objet d’une réflexion nourrie par des années de pratique. Quelques pistes sont ouvertes comme les centres de thérapie brève intersectoriels, à l’intersection du service des urgences avec ses contraintes et des secteurs surencombrés, ou encore l’intégration souhaitable de tous les acteurs de santé depuis le généraliste, le psychiatre libéral, le bénévole de l’écoute téléphonique, etc. |
Mots-clés : urgences, crise, centre de crise, centre de thérapie brève, urgentistes, service d’accueil, hôpitaux généraux, CHS |
ARTICLE
Auteur(s) : Jacques
Védrinne1, Nicole Horassius Jarrié2
1Laboratoire de Médecine Sociale, Faculté de
Médecine, avenue Rockefeller, 69008 Lyon
2Psychiatre honoraire des hôpitaux, 10, rue
Paul-Beltçaguy, 13100 Aix-en-Provence
Nicole Horassius. Pouvez-vous nous apporter le point de vue de
l’ancien président de l’Aferup sur l’importance grandissante prise,
au fil des années, par le recours aux urgences dans une discipline
traditionnellement marquée par la dimension temporelle des troubles
mentaux ?Jacques Védrinne. Les thèmes abordés lors des
réunions annuelles de l’Aferup depuis 1990 illustrent bien le
cheminement des préoccupations des membres de cette association.
Rappelons que cette dernière a vu le jour à la suite d’un congrès
international qui s’est tenu à La Réunion en 1988, à l’initiative
du docteur Peigné et son équipe du service de psychiatrie de
l’hôpital Cochin à Paris et du professeur Thérèse Lemperière. Les
créations de l’association internationale, actuellement devenue
International Association of Emergency Psychiatry, et de
l’association française puis francophone ont donc été simultanées,
ce qui souligne l’intérêt porté aux urgences psychiatriques dans
des pays de culture et de pratique de soins très diverses.Le thème
des premières journées était très ambitieux : « Urgence,
crises et accueil en psychiatrie, pratique et théories », mais
il avait le mérite de mettre en place le cadre général au sein
duquel les rencontres ultérieures allaient puiser les composantes à
développer et les extensions à explorer, certes selon les
expériences et les orientations des organisateurs mais en
respectant une certaine logique dans l’enchaînement et
l’articulation des thèmes. Les liens entre urgences psychiatriques
et urgences générales, les secteurs psychiatriques, les réseaux de
soins sont régulièrement l’objet de mises au point conditionnées
par l’apport de pratiques innovantes ou par des dispositions
réglementaires (par exemple le décret du 9 mai 1995 concernant
les urgences). Toutefois, si la description des structures, des
repérages institutionnels, les questionnements sur la pertinence de
la nosologie traditionnelle s’avèrent incontournables, si l’analyse
des interfaces de l’urgence psychiatrique est une nécessité afin de
clarifier les positions des différents acteurs gravitant autour de
ces urgences, le besoin d’un recentrage sur la nature du soin en
urgence s’est peu à peu imposé devant cette véritable boîte noire
que constitue le travail de l’urgence, de quelle manière il peut
avoir un impact à court et à plus long terme sur la capacité à
penser du patient et l’aider à retrouver une position de sujet. Le
travail de l’urgence psychiatrique, facteur de changement, qui fut
le thème des journées de Brest en 1998, a permis d’une certaine
manière de revenir à la clinique, laquelle s’avère être un fil
conducteur très fécond pour se repérer dans les méandres de
situations où le psychique, le somatique et le social sont
étroitement mêlés.Les prochaines journées de l’Aferup auront lieu
en mars 2007 à Agen autour du thème « Urgences
psychiatriques, dangerosité et criminologie ».NH. La
psychiatrie va-t-elle devenir une discipline de
l’urgence ?JV. La juxtaposition des termes urgences et
psychiatrie n’apparaît pas évidente, dans la mesure où sont
privilégiés d’un côté l’agir et l’immédiateté, de l’autre la parole
et l’inscription dans la durée. Cet embarras transparaît dans la
diversité des désignations : outre urgence
psychiatrique : psychiatrie d’urgence, psychiatrie des
urgences, urgences en psychiatrie ou encore urgences
psychosociales, détresse psychosociale, etc.Tout d’abord il
convient de se replacer dans le contexte culturel actuel avec un
discours ambiant et une mise en place de procédures mettant
l’accent sur le recours à l’urgence. L’urgence médicale ne
constitue pas en effet un phénomène isolé. Elle est corollaire de
l’accélération du temps, obligation qui n’épargne aucun secteur
d’activité. Dans le domaine de la santé, la nécessité d’une
satisfaction à travers une consommation médicale croissante exige
en même temps une réponse en temps réel. Ces développements n’ont
pas échappé à l’analyse critique des sociologues qui dénoncent la
montée des sociétés urgentes, le tout urgence, « faisant
apparaître les failles de l’ordre symbolique d’une société,
exprimant une forme de pouvoir où les figures de la destruction de
la vie et des biens sociaux seraient traités dans leur émergence
comme dans leur pouvoir d’interpellation de la société. Au cœur des
stratégies de l’urgence apparaît toujours cette utopie d’une
efficacité imminente et conjuratoire » (Jeudy). Au cours du
temps, les urgences ont donc été progressivement perçues par la
population comme un recours rapide et efficace dans de nombreuses
situations soit réellement urgentes, soit seulement imprévues. À ce
stade, on est fondé à se demander si l’urgence en général est une
véritable discipline.Un bref rappel historique s’impose : en
effet, si actuellement les services d’urgence sont nettement
individualisés et de plus en plus professionnalisés au sein des
hôpitaux généraux, il n’en a pas toujours été ainsi : avant
les années 1970 n’existaient que des services « porte »,
des unités de réanimation plus ou moins spécialisées (réanimation
médicale, chirurgicale, cardiaque, digestive, toxicologique, etc.)
puis sont apparus des services de réanimation polyvalente ;
les patients étaient en cas d’indication d’hospitalisation
orientés, voire imposés, dans des services pas toujours adaptés à
la pathologie présentée, d’où une insatisfaction à la fois des
patients et des soignants. Les urgences psychiatriques qui
n’étaient pas adressées dans un CHS ou une clinique se retrouvaient
dans un service de neurologie ou de médecine interne et, dans la
meilleure des hypothèses, dans un service de psychiatrie implanté
dans l’hôpital général. Trop souvent ces patients étaient
considérés comme des intrus venant perturber les hospitalisations
dites « programmées », d’autant plus que la demande de
soins et l’observance au traitement n’étaient pas toujours
conformes aux attentes des praticiens.Peu à peu des lieux plus
spécifiquement dédiés aux urgences ont été mis en place. Sont
apparus des services d’accueil des urgences (SAU), des unités
d’hospitalisation de courte durée (UHCD) qui répondaient à un
certain nombre de critères, la permanence des soins notamment, avec
le mérite de favoriser une meilleure reconnaissance et prise en
charge des situations d’urgence, à défaut d’apporter des solutions
plus globales. Travaillant dans ces unités, les praticiens, de
formations diverses (anesthésie, réanimation, médecine générale,
chirurgie, etc.), se définissent maintenant comme
« urgentistes », nouvelle identité professionnelle
générée par la pratique de l’urgence.Une forte pression s’exerce de
la part de ces nouveaux corps de praticiens pour déboucher sur une
qualification officielle, universitaire, avec un enseignement
correspondant (une étape a été franchie avec la création d’un
DESC). Néanmoins, face aux spécialités traditionnelles bien cadrées
dans leurs activités cliniques et de recherches, un statut de
discipline médicale à part entière fait encore débat, l’urgence ne
représentant qu’un moment limité dans le temps du fait de
l’apparition ou de l’évolution d’une pathologie relevant de
disciplines reconnues de longue date.L’évaluation de la rentabilité
avec la logique du PMSI et des points ISA vient encore compliquer
les choses, surtout dans le domaine psychiatrique. La mise à plat
du travail psychiatrique, déjà difficile dans un service classique,
s’avère dans une unité d’urgence fort complexe compte tenu de la
pluralité des rencontres dans un court laps de temps, de la
nécessité de pouvoir joindre téléphoniquement un certain nombre
d’intervenants extérieurs, de rencontrer les familles, etc. Mais
cette pression managériale de « l’hôpital entreprise » ne
doit pas entraver à long terme le développement d’une culture
sanitaire conciliant performance et humanité. Comme les autres
disciplines, la psychiatrie est convoquée aux urgences mais avec
bien entendu ses spécificités propres.NH. Verrons-nous apparaître
une spécialité « nouvelle » au sein de la discipline
psychiatrique ? Serait-ce souhaitable ?JV. Là
encore, plutôt que de spécialité nouvelle, il semble s’agir plutôt
de l’adaptation à de nouvelles formes et modèles d’expressions
psychopathologiques qui ne rendent pas caduques pour autant les
repères nosographiques traditionnels, tout au moins ceux hérités de
la clinique européenne. Certes, des regroupements symptomatiques
peuvent s’opérer, comme par exemple en matière de conduites
addictives, véritable carrefour de nombreuses expressions
pathologiques (toxicomanie, troubles des conduites alimentaires,
tentatives de suicide), le corps constituant la cible pulsionnelle
dans la plupart des cas. Il appartient au psychiatre d’œuvrer pour
la mise en place d’un véritable plateau technique relationnel,
contrepoint indispensable au plateau technique instrumental
classique. En effet, il n’est pas déplacé de parler de
« déchoquage », de réanimation d’une pensée souffrante,
attaquée, en panne de mise en parole, envahie par des affects
destructeurs.Dès le début de leur implantation aux urgences, les
psychiatres ont commencé à s’appuyer largement sur la notion de
crise. Malgré le caractère relativement flou de ce concept, il
présentait l’énorme avantage de permettre de s’affranchir d’une
stricte classification nosographique peu opérationnelle aux
urgences devant le polymorphisme des situations pathologiques.
L’urgence est donc la réponse sociale à la crise, c’est-à-dire ce
qui n’a pas pu être contenu par l’entourage, par les médecins, par
les structures de soins habituelles. La crise qui amène le sujet à
l’hôpital signe l’échec de la pensée, de la mentalisation et
l’effondrement d’un système antérieur. Elle n’est pas identifiée
comme un conflit psychique interne, il y a rarement des demandes de
soins à ce niveau. L’évaluation de la crise comporte plusieurs
niveaux :
- – tout d’abord un diagnostic psychopathologique visant à
repérer les maladies en cours ou décompensées en référence à la
nosographie habituelle ;
- – une évaluation de la personnalité donnant un éclairage
sur le fonctionnement habituel du patient, son rapport au monde,
ses relations d’objets, ses capacités relationnelles, ses
possibilités de mentaliser l’angoisse, ses difficultés affectives
et émotionnelles ;
- – une évaluation du fonctionnement relationnel
intrafamilial et des protagonistes de la crise permet d’avoir une
autre représentation de la genèse des troubles, de confronter la
parole du patient à celle de son entourage, de mieux définir sa
place dans l’appareil psychique groupal ;
- – la dangerosité du patient pour lui-même ou pour autrui
permet de le situer par rapport à l’application de la loi du
27 juin 1990. On est ici renvoyé à la notion de consentement,
de conscience suffisante du patient pour se déterminer et au rôle
structurant de la loi, y compris dans sa dimension symbolique.
La prise en charge en urgence a une fonction thérapeutique, d’abord
dans le déplacement de la scène privée et dans l’ouverture à un
tiers, dans la coupure avec le milieu habituel pour se trouver dans
un espace protecteur, avec l’ouverture à une rencontre avec un
thérapeute qui va tenter d’induire une parole du patient sur
lui-même. C’est dans cette transition d’un passage de l’agir à la
mentalisation que l’on peut retrouver une certaine spécificité
clinique de l’entretien d’urgence : on trouve très fréquemment
en effet des mouvements d’ouverture et de fermeture vis-à-vis du
thérapeute qui sont renforcés par le débordement ou l’effondrement
des mécanismes de défense. Le lien entre l’événement actuel et
l’histoire du patient ne pourra être perçu que d’une manière fugace
comme une porte qui s’entrouvrirait sur un champ qui reste à
explorer dans le travail psychothérapique ultérieur.La crise est
l’histoire d’une rupture et d’un changement dramatique, qui place
le sujet qui la vit dans un orage non seulement émotionnel mais qui
ébranle également ses coordonnées subjectives. Il y a une faillite
de l’intersubjectivité. De la qualité ou de l’insatisfaction au
contraire ressentie par le patient lors d’un premier passage aux
urgences peut dépendre pour la suite, un désir de poursuivre ou de
reprendre même à distance, l’ouverture psychique qui a pu se
dessiner à ce moment. Pour d’autres patients déjà suivis dans des
services spécialisés ou dans le cadre de secteur, le travail du
psychiatre aux urgences visera à restaurer un contrat de soin
antérieur en péril et les entretiens dans le contexte de l’urgence
devraient permettre, par l’écoute du thérapeute centrée sur la
problématique même du sujet et par le décalage dans les réponses,
de donner une représentation, une expérimentation du travail
psychique. Il y a donc nécessité de prendre un temps en lien avec
l’urgence, ce qui est fondamental. Un tel travail nécessite une
moyenne d’au moins deux à trois jours pouvant aller ponctuellement
au-delà ; c’est le temps nécessaire pour gérer la crise et
repérer ce qui fera obstacle à un engagement thérapeutique
ultérieur, et donc essayer de désamorcer les passages à l’acte
itératifs. Ce temps permettra une restauration des mécanismes
habituels de défense. De nombreux patients se restructurent en 24 à
48 heures, et il n’est donc souvent pas possible d’instaurer
un soin dans la durée à partir d’un moment de débordement d’une
crise. Par rapport à cette temporalité, on oscille entre deux
risques :
- – la raccourcir, ce qui est la demande du patient et
rejoint la nécessité de « faire des lits » pour répondre
à la vocation de l’urgence ; les départs très rapides
correspondent à des fuites, ils ne permettent pas l’inscription
d’une trace suffisante pour une reprise ultérieure ;
- – la prolongation du séjour induit un lien et
l’engagement relationnel peut rendre difficile le changement de
lieu et de thérapeute. On ne saurait trop insister sur cette notion
de durée minimum qui ne peut être contrainte dans des limites
arbitrairement et administrativement fixées à moins de
24 heures. Il semble à ce sujet que les projets d’aménagement
des unités d’urgence psychiatrique au sein des urgences de
l’hôpital général prennent en compte ce facteur temps.
En période de pénurie de psychiatres publics, il peut être légitime
de poser la question du détournement des psychiatres de leur rôle
premier de prendre en charge les patients au long cours sans être
trop « aspirés » par une activité au service des
urgences. Cela amène deux remarques : tout d’abord la
diminution du nombre de lits d’hospitalisation psychiatrique et un
abaissement très net de la durée moyenne de séjour, aggravée par
l’augmentation des délais de consultations en CMP, amènent un
certain nombre de patients à se retrouver dans les services
d’urgence. La tendance est alors volontiers de les réadresser dans
les services ou auprès des praticiens qui les suivent régulièrement
sans autre forme de procès. La mise en place de centres de thérapie
brève inter-sectorisés apparaît être une excellente initiative car
elle assure un lien assez efficace entre les services d’urgence et
la prise en charge en post-urgence dans des conditions permettant
un meilleur suivi. Mais cela suppose que, sur le lieu et dans le
temps de l’urgence même, le problème du patient puisse être pour
l’essentiel abordé afin qu’un soin ultérieur puisse lui être
proposé avec quelques chances d’être accepté. Il y a en effet dans
ce moment de la crise une occasion à saisir pour aborder la
souffrance psychique d’une personne et cette occasion peut passer
très vite si l’on ne se donne pas les moyens de l’entendre. Cela
implique que les conditions de travail du psychiatre aux urgences
soient très nettement définies : en dehors de la
reconnaissance officielle déjà admise par la tutelle de la
psychiatrie aux urgences, il est indispensable que soit prévue,
avec le psychiatre, une véritable équipe composée de personnel
infirmier et de psychologues. Le nombre des indications
d’hospitalisation sous contrainte peut être considéré comme un bon
indicateur du fonctionnement d’une unité de psychiatrie des
urgences. En effet, un dispositif permettant d’assurer à la fois
une évaluation et les soins de qualité, les deux étant
indissociables, permet souvent d’atténuer le caractère aigu ou
perturbateur de certains symptômes et de faire évoluer le
consentement du sujet vis-à-vis de l’acceptation d’un soin au long
cours. Même si cette dernière disposition ne peut être acquise, un
accompagnement verbal suffisamment informatif de la mesure adoptée
peut aider le sujet à en comprendre, même si c’est de manière
différée, l’intérêt thérapeutique.NH. Que sont devenus les centres
de crises ?JV. Cette question avait été
particulièrement bien abordée déjà dans cette revue par Guy Baillon
dans un numéro consacré aux urgences psychiatriques.Rappelons que
le terme de centre de crises a été reconnu officiellement par un
arrêté du 14 mars 1986 du ministère de la Santé. Le passage du
concept de centre d’accueil à celui de centre de crise reposait sur
les travaux théoriques du professeur Andréoli à Genève qui
définissait le travail de crise comme un soin engagé auprès d’un
patient présentant des troubles complexes, soins réalisés par un ou
deux soignants toujours les mêmes tout au long de ce soin, celui-ci
pouvant durer d’un à trois mois, le patient continuant à vivre chez
lui au lieu d’être hospitalisé. La suite de ce travail devait
déboucher soit sur le constat qu’un soin psychique supplémentaire
s’avérait inutile, soit sur la reconnaissance précise qu’un tel
soin serait pertinent et faisait l’objet d’une indication précise.
L’idée de départ était d’installer ces centres de crises au milieu
d’un secteur en montrant qu’il était possible de commencer à
soigner un grand nombre de patients sans qu’il soit besoin de les
hospitaliser, certains pensant même pouvoir se passer totalement de
l’hôpital. Malgré de fortes contraintes administratives, un certain
nombre de centres ont pu voir le jour, surtout dans la région
Ile-de-France, grâce à la ténacité de certains psychiatres de
secteurs. La référence aux objectifs de la politique de secteur
posait le problème des effets hospitalocentriques de l’installation
de centres d’accueil ou de crise dans des concentrations
hospitalières. Ce débat n’est toujours pas véritablement
tranché ; néanmoins, quelle que soit la solution retenue, la
question du début des soins en psychiatrie représente un axiome
fondamental. Ce point a été particulièrement développé par
Elchardus dans un article intitulé « l’Affaire des premiers
soins » à partir du travail réalisé dans un service d’urgence
et qui a été développé plus haut. Baillon concluait son article en
faisant deux constats différents : échec sur le plan
quantitatif de l’implantation de ces centres de crise dans
l’ensemble des équipes de secteurs et, sur le plan qualitatif,
résultat mitigé : la moitié environ de ces centres ayant été
créée au sein d’un hôpital psychiatrique, leur résultat va à contre
sens de ce qui était espéré car, au lieu d’être une alternative à
l’hospitalisation, ils ne sont que des centres d’orientation
redistribuant les patients dans chacun des services de
l’hôpital ; mais on peut parler d’un demi-succès pour la
moitié d’entre eux qui se sont ouverts dans le tissu du secteur et
ont développé au maximum les capacités de soins de la psychiatrie
de secteur. Depuis cette époque et à ma connaissance, le nombre de
centres de crises ne s’est pas développé et il semble même que
certains ont dû interrompre leur activité. En tout cas, ils ont
permis de prolonger la réflexion d’une manière féconde. La création
de centres de thérapie brève a largement bénéficié des apports
théoriques de ces centres de crises. À Lyon par exemple, ont vu le
jour quatre centres de thérapie brève dans les quinze dernières
années, tous en prise directe avec les médecins généralistes, les
services d’urgence d’hôpital général et les services
d’hospitalisation psychiatrique. Ces centres ne comportent pas de
lits mais uniquement des consultations qui sont préparées en amont
parfois dans un court laps de temps mais avec des effets incitatifs
suffisamment forts. Des conventions ont vu le jour entre les
services d’urgence et ces centres de thérapie brève.Il est possible
que l’absence d’extension de centres de crise soit à mettre en
relation avec une démographie psychiatrique publique déficitaire et
que certains choix ont privilégié l’implantation dans ou à
proximité des unités d’urgence des hôpitaux généraux. Mais le rôle
pédagogique des centres de crises a été et demeure toujours
essentiel.En dehors des lieux habituels de gestion professionnelle
de la crise, on ne saurait omettre les structures bénévoles
téléphoniques ou en face à face qui, depuis plusieurs dizaines
d’années, ont vu le jour dans notre pays et qui reçoivent des
appels ou des demandes concernant des sujets suicidaires, en plein
désarroi dépressif, en phase d’anxiété difficile à surmonter, la
plupart de ces appels étant intriqués avec des situations de perte
ou de deuil ou encore de problèmes sociaux d’ordre professionnel ou
économique. La confrontation des expériences d’acteurs du soin
professionnel et de bénévoles est de plus en plus fréquente et
souhaitable dans le cadre de réunions scientifiques élargies.Il
convient d’évoquer également les services d’accueil des urgences au
sein des centres hospitaliers spécialisés, leur fonction est
précieuse pour accueillir des patients chroniques qui présentent
des situations de crise et qui soit spontanément, soit par
l’intermédiaire de médecins généralistes ou d’un service d’urgence
d’hôpital général sont adressés aux CHS. Mais également ces unités
s’avèrent précieuses pour l’accueil des patients ayant des troubles
du comportement (agitation par exemple) que ces patients soient
adressés ou non dans le cadre d’une hospitalisation sous
contrainte, les capacités de contention sont en général mieux
assurées par ces équipes spécialisées. Néanmoins, il est
indispensable qu’un plateau technique somatique et biologique
minimal existe de manière à éviter des erreurs diagnostiques qui
peuvent avoir des conséquences redoutables. Des liens très étroits
doivent donc être maintenus ou établis avec les services d’urgence
des hôpitaux généraux voisins, ce qui est généralement le cas en
évitant l’écueil, qui était fréquent autrefois mais beaucoup plus
rare aujourd’hui, d’un adressage systématique par certains services
d’urgence au CHS. C’est dire combien les clivages traditionnels
entre ces derniers et les hôpitaux généraux doivent tendre à
s’estomper et des échanges réguliers s’instaurer aussi bien au plan
administratif que médical. Les patients ne peuvent que bénéficier
de la disparition de ce clivage.Enfin, on ne saurait passer sous
silence la participation du secteur privé à la prise en charge des
urgences. Cette participation peut s’effectuer grâce à
l’intégration de certains psychiatres libéraux participant aux
gardes et astreintes du service public ou encore par la mise en
place, dans certaines cliniques privées, d’un dispositif d’accueil
non programmé permettant des prises en charge rapides, y compris de
patients aux pathologies lourdes. Là encore il s’agit de
négociations locales débouchant sur différentes modalités de
conventions qui montrent que l’ensemble de la communauté
psychiatrique dans notre pays peut et doit se sentir concernée par
la prise en charge des urgences et de la crise.NH. Où en est-on
entre psychiatrie d’urgence et psychiatrie de
liaison ?JV. Il convient de différencier deux
choses :
- – Il y a les demandes des équipes soignantes de
l’hôpital lorsqu’elles estiment avoir besoin d’une réponse en
urgence, en particulier les services de chirurgie ou spécialité
chirurgicale. Ces demandes reposent sur des craintes de passage à
l’acte ou sur le désir de muter un patient encombrant. Le repérage
opéré par le psychiatre permet ainsi à l’équipe soignante de
reconnaître la dimension parfois fantasmatique de ces peurs. Dans
les services où le travail est fait régulièrement, un lien
s’établit entre un psychiatre et un membre de l’équipe soignante,
la nature des demandes change, les patients sont prévenus par les
équipes et une parole peut s’instaurer autour du malade. Les
obstacles sont en effet liés aux résistances, aux peurs que
suscitent les patients psychiatriques dans des services médicaux et
chirurgicaux à haute technicité. Le temps de présence psychiatrique
est malheureusement limité vis-à-vis des besoins potentiels
importants et, lorsque le travail de sensibilisation porte ses
fruits, il est très difficile dans la réalité de répondre à des
demandes nouvelles.
- – Par ailleurs, il existe une autre modalité
d’intervention qui se rapproche de celle des équipes de
psychosomatique prenant en charge en hôpital des situations mieux
réglées. Cette activité peut s’inscrire dans des structures
nouvelles, type centre de consultation de la douleur ou unité
mobile de soins palliatifs. Le travail s’inscrit alors beaucoup
plus dans la durée avec un consensus entre les différents
intervenants. Ces équipes ont parfois un psychiatre qui leur est
spécifiquement affecté sans intervention du psychiatre des
urgences.
Il convient à ce propos d’évoquer la question de l’économie
psychique du psychiatre travaillant dans un service d’urgence. La
grande majorité des psychiatres travaillant dans le cadre des
urgences n’effectuent qu’un temps partiel, même s’il est souvent
très important, ce qui est d’ailleurs nécessaire pour s’investir au
sein d’une équipe, mais ils conservent une partie de leur temps
professionnel à des activités réglées ou ils peuvent se ressourcer
dans un rythme de temporalité psychique plus propice à une
élaboration clinique et théorique. C’est ainsi qu’une activité de
psychiatrie de liaison dans la mouvance psychosomatique comme nous
l’avons vu peut permettre au psychiatre des urgences, tout en étant
à plein-temps dans le même hôpital, de travailler sur des rythmes
différents, ce qui diminue le risque d’une dérive du type
identification à l’urgentiste hyperactif. Le maintien d’une
participation à un travail de secteur et/ou d’enseignement,
d’expertise médicolégale, peut constituer des contrepoints
importants pour maintenir une « respiration psychique »
chez le psychiatre affecté aux urgences. Dans tous les cas, la
nécessité d’une supervision régulière s’impose comme dans toute
activité clinique psychiatrique.Un autre point important à
souligner est celui de l’intrication difficile à résoudre lorsque,
à la mauvaise santé physique et mentale, s’ajoute un effondrement
social. On est alors confronté à des détresses humaines sociales
liées à la marginalisation, à l’exclusion, qu’elle soit ou non en
partie conséquence de la crise économique. Le travail psychique ne
peut guère s’envisager où est toujours entravé lorsque les besoins
fondamentaux ne sont pas assurés. Faut-il privilégier l’écoute de
la détresse, de l’angoisse, du désespoir, toujours présent dans
cette situation ? Les services sociaux doivent-ils répondre
par une aide dans la réalité ? Ces patients ont subi des
événements qui les ont débordés, ils n’ont pas trouvé le moyen de
répondre d’une manière adaptée et de faire valoir leurs droits au
moment opportun. On retrouve des comportements d’échec, d’abandon,
d’autodestruction (ne pas ouvrir le courrier, ne pas pouvoir
demander une aide à laquelle ils ont droit, ou encore des
consultations même gratuites). Ces comportements majorent
grandement la désinsertion, renvoient à des psychopathologies
particulières mais pour lesquelles une stratégie de prise en charge
reste en grande partie à élaborer. Il faut par ailleurs être
vigilant dans l’aide au niveau de la réalité compte tenu du risque
bien connu de l’assistanat qui peut renforcer la partie dépendante
des patients. Des liens avec des structures associatives
extrahospitalières sont là encore indispensables afin de ne pas
tomber dans la confusion ou la dilution des positions soignantes
et/ou socio-éducatives.
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