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Prévention de la délinquance


l'Information Psychiatrique. Volume 82, Numéro 3, 197-200, Mars 2006, Éditorial



Auteur(s) : Gérard Rossinelli, Centre hospitalier Gérard-Marchant, 134, route d’Espagne, 31057 Toulouse Cedex.

ARTICLE

Auteur(s) : Gérard Rossinelli1

1Centre hospitalier Gérard-Marchant, 134, route d’Espagne, 31057 Toulouse Cedex

Il y a deux ans, le ministre de l’Intérieur du moment avait diffusé un texte concernant la prévention de la délinquance qui avait suscité de très vives réactions, notamment de la part des professionnels de par l’option sécuritaire renforcée présentée. Actuellement circule un texte provenant des services du Premier ministre, visant à soumettre au Parlement dans quelques semaines un projet de prévention de la délinquance dont il est rappelé que la politique a pour objectif de contribuer à l’amélioration durable de la sécurité et qu’elle s’exerce en direction des personnes susceptibles d’être victimes ou auteurs d’infractions, par des mesures actives et dissuasives…La prévention de la délinquance y est considérée non comme une forme particulière de politique sociale, mais comme une politique à part entière visant à assurer la coordination et la continuité des actions menées. De nombreux axes de proposition se définissent dans le champ social, éducatif, pénal et médical. La dangerosité sociale sous-jacente, l’incivilité, une sorte de quête de tolérance zéro s’y expriment dans les différents chapitres présentés par ce projet.Après constat d’une confusion entre prévention et politique sociale, du développement d’une culture de l’excuse sociale et économique aux comportements délinquants, différents axes de proposition se retrouvent, par moments moins provocants que ceux du projet Sarkozy, mais dont la base de quête de protection sécuritaire perdure. Les différents points, perspectives et options, mériteraient d’être discutés, mais peut-être convient-il de se pencher sur ce qui concerne la psychiatrie, les incidences, dans une politique de la prévention de la délinquance où la répression, le développement des mesures de contrainte, sont constamment présents. Par exemple, il est rappelé que les actes transgressifs présentés actuellement par les mineurs de 13 à 16 ans correspondent à ce qui se présentait pour les mineurs de 16 à 18 ans à l’époque de l’édition de l’ordonnance de février 1945 pour les mineurs délinquants. D’où l’adaptation structurelle de la justice pénale pour mineurs, avec le désir de développer les placements au sein de « centres d’éducation adaptée » des mineurs de 13 à 16 ans, dans le seul cas où ces mineurs violent les obligations d’un contrôle judiciaire « par exemple en cas de fugue ou d’écarts de comportements ». Des éléments de discrimination positive sont aussi relevés, comme des places réservées aux concours de la fonction publique, à la préparation des grandes écoles, aux internats d’excellence… mais, plus globalement, il est fait appel à la coordination de proximité avec renforcement du rôle des maires, élargissement de leur pouvoir de police, et des mesures contraventionnelles. Ainsi, dans le projet présenté, un maire pourrait faire un rappel à l’ordre de parents défaillants, mettre en place une tutelle aux prestations familiales, élargir les possibilités de mesures de contravention. Le champ des mineurs est particulièrement investi avec un constat de carence fondé sur une augmentation de la montée de la délinquance des mineurs (plus 80 % en 10 ans), et l’absence de doctrine nationale définissant les objectifs et moyens en matière de délinquance, la faiblesse de l’évaluation, la logique de reconduction systématique des subventions ainsi que le traitement défaillant de la violence à l’école.D’où différentes actions pour mieux coordonner les suivis scolaires et la prévention de la délinquance et mieux assurer le suivi psychomédico-éducatif des enfants et adolescents. Le projet précise : « il est acquis que plus tôt les enfants ayant des troubles sont pris en charge, moins ils développeront à l’adolescence des comportements autodestructeurs ou agressifs pouvant les conduire à la délinquance ».En découle la nécessité du renforcement du rôle de la PMI hors champ scolaire et jusqu’à 18 ans, avec aussi la nécessité d’améliorer la détection des troubles psychiatriques précoces par le développement de structures de pédopsychiatrie en secteur public hospitalier, avec des correspondants en milieu scolaire. Par ailleurs, est aussi prévu le rôle spécifique de la police et de la gendarmerie, avec création de postes de psychologues, notamment dans les commissariats et les brigades de gendarmerie.Pour les mineurs, le soutien à la parentalité au bénéfice des familles présentant des difficultés amène la proposition de création de stages de soutien à la parentalité, de conseils pour les devoirs et droits des familles présidés par le maire de la commune, avec aussi le dispositif d’accompagnement à l’utilisation des prestations familiales.Les mineurs bénéficient de mesures davantage ciblées associant leur statut légal de mineur à celui de menace de dangerosité sociale, avec reconnaissance de l’émergence des troubles précocement. On peut retrouver là une certaine traçabilité de l’expertise de l’Inserm sur les troubles des conduites. Dans le cadre de la prévention en matière psychiatrique, il est d’ailleurs précisé que : « de plus en plus d’actes de délinquance, en particulier de délinquance juvénile, s’accompagnent de violences, actes de barbarie et d’agressivité, révélateurs de troubles psychiatriques profonds, n’ayant pas été détectés et pris en charge à temps ».

Injonctions, obligations

Dans le domaine psychiatrique, les injonctions et obligations se multiplient avec notamment :

– l’injonction de soins pour les conjoints auteurs de violences familiales ;

– l’obligation de soins pour les personnes présentant des conduites addictives, notamment toxicomaniaques, avec mise en place de médecins relais entre l’autorité judiciaire et le médecin traitant ;

– l’obligation de soins pour les détenus présentant des troubles mentaux pendant et après leur incarcération.

On perçoit d’ailleurs, en matière psychiatrique, le déficit de confiance envers les magistrats et les médecins, puisqu’il est prévu, dans le cadre des hospitalisations sous contrainte, un élargissement du rôle des maires pour les hospitalisations d’office, l’instauration d’une obligation de soins distincte de l’hospitalisation sous contrainte, qui serait prononcée par le directeur d’hôpital sur demande des tiers, par le juge civil, ou sur saisine du directeur d’hôpital quand il n’y a pas de proche pour faire la demande. Cette obligation de soins s’adresserait aux personnes gravement malades, dont les problèmes mentaux ne posent pas de problème de sécurité, mais qui sont incapables de consentir aux soins. Elle pourrait « comporter une hospitalisation, mais aussi se décliner sous un mode ambulatoire ». Le rôle des maires est élargi dans l’hospitalisation sous contrainte, avec implication recherchée dans les hospitalisations d’office, capacité de saisir le juge de la liberté et de la détention pour obtenir une autorisation de pénétrer au domicile des personnes atteintes de troubles mentaux attestés par certificat médical et, aussi, mise en place d’une mesure provisoire de 72 heures d’observation, mesure reprenant à vrai dire les propositions des précédents rapports Piel-Roelandt et Clery-Melin. L’organisation du régime de la sortie d’essai s’accompagne d’autorisation administrative, avec conditions de déroulement précisées et information systématique faite au maire de la commune.

Est prévu aussi un logiciel de gestion des hospitalisations sous contrainte au niveau national. On perçoit de la sorte le renforcement du rôle de l’autorité administrative et des élus locaux. De plus en plus fréquemment, des préfets s’opposent à la levée de l’hospitalisation d’office de certaines personnes au-delà des expertises psychiatriques. Il est d’ailleurs précisé dans le projet de prévention de la délinquance que les avis médicaux ne sont que des avis et que, en cas d’hospitalisation sous contrainte dans une problématique médicolégale, seul le préfet peut décider de la sortie…

Dans l’état actuel de notre démocratie, en fonction des contingences locales, on peut craindre de voir se multiplier les arbitraires locaux sur fond de pression de l’environnement ou des médias. Au niveau européen, l’institution judiciaire représente une garantie de protection et de défense des libertés individuelles. Dans notre exercice professionnel, une certaine méfiance a toujours existé vis-à-vis de cette institution judiciaire et dans les débats concernant les judiciarisations des hospitalisations sous contrainte.

Dans notre récent congrès de La Rochelle, nous avons éludé la question qui se posait avec probablement une position manichéenne visant à dissocier ce qui relevait de l’ordre administratif et de l’ordre judiciaire. De fait, devrait prévaloir la capacité de recours pour les personnes hospitalisées sous contrainte, donc privées de leur liberté de mouvements, avec une garantie judiciaire dans le cadre d’hospitalisation sous contrainte, en observation de 72 heures, avec le rôle du Parquet, mais avec un recours immédiat potentiel auprès du juge des libertés. La privation de liberté d’une personne représente une situation grave ne pouvant être banalisée ou jetée dans la fosse commune de l’opinion publique à travers les édiles locaux. De même, la multiplication des différentes obligations et injonctions de soins constitue une orientation d’une période déterminée dans une société déterminée, mais ne saurait galvauder l’espace thérapeutique.

On peut concevoir, dans le cadre de débats actuels, qu’un certain nombre de soins sous contrainte, d’injonctions ou d’obligations s’avèrent nécessaires ; mais, dans ces conditions, une validation médicale neutre et extérieure, la reconnaissance des besoins de soins, devraient préserver ce nécessaire espace de liberté thérapeutique et démarche de restauration psychique des individus souffrant de troubles psychiatriques.

Les différentes institutions politiques, judiciaires, ont été secouées, ébranlées dans les dernières années et la fonction médicale n’est pas préservée. Il s’agit pourtant d’un des derniers remparts de protection des libertés individuelles, de l’accès au soin et, dans une évolution imposée par une société mutante et inquiète, les valeurs fondamentales doivent être préservées. Les risques d’exclusion, de stigmatisations, les surveillances trop étroites, menacent ceux qui, enfants ou adultes, ont souffert de carences, commis des actes transgressifs ou, plus simplement, se trouvent prisonniers d’eux-mêmes et de leur problématique intrapsychique. Les orientations définies des approches pénales des actes des mineurs notamment, apparaissent significatives, mais rejoignent globalement certaines propositions de rapport comme le rapport Burgelin visant à créer des centres de protection sociale. L’association conceptuelle troubles mentaux et dangerosité sociale apparaît largement sous-jacente, avec le désir de la société, à travers ses élus et dirigeants, de mise à l’écart de ce qui échappe aux normes ou les affronte.

Point par point, le projet de prévention de la délinquance devrait être discuté, dans cette aura sécuritaire, sans que soit pleinement abordée la politique générale sociale, bien qu’elle soit invoquée, les démarches de restauration de l’individu, des familles, la quête de la responsabilisation et de la citoyenneté qui ne sont pas l’apanage exclusif des médecins psychiatres, mais que ceux-ci doivent toutefois intégrer dans leurs analyses et propositions.


 

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