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Prescription de tâches, prescription d’expériences dans le cadre des thérapies brèves


l'Information Psychiatrique. Volume 81, Numéro 6, 555-62, Juin-Juillet 2005, question ouverte


Résumé   Summary  

Auteur(s) : Elise Lelarge, Wilfrid Martineau, Thierry Servillat, Vincent Burgos , Interne de psychiatrie, CHU, Hôpital de la mère et de l’enfant, 1 place Alexis-Ricordeau, 44093 Nantes Cedex 01, Praticien hospitalier, Urgences médicopsychologiques, CHU, Hôtel-Dieu, 1 place Alexis-Ricordeau, 44093 Nantes Cedex 01, Psychiatre libéral, 20, rue Mercœur, 44000 Nantes, Chef de service, secteur 44 G08, CHS de Montbert, BP8, 44140 Montbert.

Résumé : L’approche systémique (école de Palo Alto…) et l’hypnose éricksonienne ont montré l’intérêt du travail d’anticipation positive et de sa concrétisation par la réalisation de tâches (observation, comportements…) qui permettent à la thérapie de se poursuivre hors séance. Les thérapies brèves orientées solutions se sont attachées à les préciser en fonction de l’objectif du patient et de son positionnement. Elles recherchent les exceptions au problème et les utilisent comme support de tâches thérapeutiques pour favoriser le changement. Nous montrons comment la relation thérapeutique s’en trouve modifiée.

Mots-clés : psychothérapie, tâche thérapeutique, thérapie brève

ARTICLE

Auteur(s) :Elise Lelarge1, Wilfrid Martineau2, Thierry Servillat3, Vincent Burgos4

1Interne de psychiatrie, CHU, Hôpital de la mère et de l’enfant, 1 place Alexis-Ricordeau, 44093 Nantes Cedex 01
2Praticien hospitalier, Urgences médicopsychologiques, CHU, Hôtel-Dieu, 1 place Alexis-Ricordeau, 44093 Nantes Cedex 01
3Psychiatre libéral, 20, rue Mercœur, 44000 Nantes
4Chef de service, secteur 44 G08, CHS de Montbert, BP8, 44140 Montbert

Le champ de la psychothérapie reste ouvert et permet plusieurs approches diverses et variées, tant au niveau de leurs supports théoriques que de leurs applications pratiques. Nous présentons ici les tâches thérapeutiques prescrites en thérapie orientée sur les solutions, un courant s’intégrant dans les approches systémiques et qui appartient aux thérapies brèves. Celles-ci ont pour origine les travaux de l’école de Palo Alto ainsi que l’approche innovante et créatrice de Milton Erickson.L’approche centrée sur les solutions [7], mise au point par Insoo Kim Berg et Steve de Shazer, s’est développée à partir de 1982 au Brief Familial Therapy Center du Milwaukee. Ce centre à but non lucratif, créé en 1978, reçoit des patients en ambulatoire pour les aider à résoudre des problèmes psychologiques. Ses objectifs principaux sont de « trouver les moyens les plus efficaces et efficients pour aider les gens à atteindre leur ’état d’être’ désiré, quels que soient les domaines qui les préoccupent » et de « toujours chercher à mettre en valeur les capacités, les forces et les bonnes intentions des patients » [10].Nous tenterons de montrer comment Shazer cherche toujours la position la plus respectueuse du patient, se souciant de s’adapter à sa vision du monde, proposant de l’encourager à construire ses propres solutions [5].Avant d’aborder en détail les tâches thérapeutiques (définitions, indications, limites), cet article présente quelques repères théoriques concernant les thérapies brèves solutionnistes.

Thérapies orientées solutions : aspects généraux

Shazer décrit trois axes à la conversation thérapeutique centrée sur les solutions : la construction d’objectifs et d’exceptions en lien avec les changements désirés par les patients, l’imagination et la description de nouvelles vies pour les patients, la confirmation que le changement se produit bien, que sa nouvelle vie a commencé [8].

La relation patient-thérapeute

En thérapie brève, le « système thérapeutique » se construit puis se dissout entre le thérapeute et son patient. Dès le départ, ce système a pour finalité d’être le plus bref possible. Selon Cabié et Isebaert, « l’objectif est de permettre au patient, après l’intermède de la thérapie, de reprendre la direction de sa vie le plus rapidement possible » [1]. Pour cela, le thérapeute aide les patients à développer leurs capacités d’autonomie dans leurs relations aux autres, à construire leurs propres solutions. Il les accompagne dans l’étape initiale du changement et crée un contexte propice à leur expérimentation d’un nouveau rapport au monde à la fois corporel, intellectuel et affectif.

Pour favoriser la coopération des patients, le thérapeute respecte leur système de croyances, même s’il ne le partage pas. « Vous devez apprendre à laisser de côté, autant que faire se peut, votre propre cadre de référence pour explorer ceux de vos clients » conseillent Berg et de Jong dans Interviewing for solutions [3], ouvrage consacré à l’exposé des techniques de thérapies centrées sur la solution, à l’usage de la formation des thérapeutes.

Pour faciliter cela, l’attitude préconisée en thérapie brève est une position basse, une position de non-savoir. Si être thérapeute veut dire, dans ce contexte, devenir expert en résolution de problèmes ou plutôt en construction de solutions, le patient, lui, est et reste l’expert de sa propre difficulté et de sa solution particulière. Le praticien fait confiance aux définitions des problèmes que livrent les patients, à leurs capacités de les résoudre. Pour cela, il les aide à développer leurs ressources [1]. Ceux-ci accepteront les interventions extérieures si elles sont adaptées à leur cadre de référence et à leurs convictions personnelles.

Erickson a particulièrement développé les moyens de nouer une relation thérapeutique de qualité, empreinte de respect et propice aux innovations des patients. Il a étudié les moyens pour installer un contexte de changement. Ses travaux ont été observés et réutilisés en thérapie brève et en thérapie solutionniste.

La confiance du patient est étroitement liée à son sentiment d’être compris du praticien. C’est l’ensemble du message qu’il véhicule, ce qu’il dit et la façon dont il se comporte, qui doit être l’objet de l’attention du thérapeute. La compréhension de son message ne peut se faire que dans cette globalité [3]. Pour favoriser l’alliance thérapeutique et construire une relation de confiance, le thérapeute veille à valider les émotions décrites ou ressenties par le patient et à ne pas disqualifier ses perceptions (quelles qu’elles soient).

Par contre, le travail thérapeutique consiste à recadrer les cognitions, ce qui permet l’émergence d’une nouvelle compréhension de la situation pour le patient.

Erickson conseille d’utiliser les mots mêmes dont se sert le patient comme moyen de se rapprocher de lui et d’établir la relation [6]. Lui-même employait les mots appartenant au registre de vocabulaire de ses interlocuteurs. À un enseignant, il racontait des histoires d’apprentissage, à une ménagère, celles de grands magasins et à un ingénieur, des problèmes physiques ou mathématiques [4].

Berg souligne qu’utiliser les mots du patient, c’est lui transmettre que ceux-ci sont irremplaçables et sont les plus adaptés pour décrire sa réalité. Le thérapeute, qui considère le patient comme capable de trouver ses propres solutions, se place ainsi dans une attitude éthique de respect de l’autre et de ses valeurs.

Le praticien résume régulièrement les propos du patient pour vérifier qu’il les a bien compris et l’invite à lui signaler s’il se trompe. Il ne poursuit l’entretien qu’après accord de celui-ci ou précisions si elles sont nécessaires. Cela est utile pour éviter de s’égarer et pour favoriser le maintien d’une position d’humilité.

Les reformulations fonctionnent sur le même principe mais sont plus courtes que les résumés. Elles permettent d’introduire de légères nuances dans les propos des patients, de les recadrer pour favoriser l’émergence d’exceptions ou de solutions inattendues [6].

Erickson a également développé l’art de la communication non verbale, de la synchronisation entre le thérapeute et le patient. Les éléments de cette technique sont fondés sur l’observation de la respiration, du regard, de la voix, des gestes fins ou plus visibles (de la position de la main à l’attitude globale) du patient [4]. Elle repose sur le mimétisme. Il se crée ainsi une sorte de « danse » entre les deux intervenants, une communication corporelle où le thérapeute répond aux messages non verbaux de son patient sur ce même mode.

Pour que les messages du thérapeute soient intégrés par le patient au niveau verbal mais aussi non verbal, il faut que ceux-ci soient congruents avec les canaux sensoriels électifs du patient. Chaque individu utilise en effet des entrées sensorielles plus facilement que d’autres. Certains se savent plus auditifs, d’autres plus visuels et d’autres encore plus kinesthésiques [4].

Il est important d’utiliser un mode de communication « holistique », c’est-à-dire qui prend en compte les différents niveaux du message – verbal et non verbal – aussi bien que son contexte [3]. C’est l’ensemble de ces éléments qui définit le « langage du patient » [11].

Le sujet qui consulte un thérapeute bref n’est pas considéré comme « un malade », conformément à l’éthique et à l’épistémologie inhérentes à cette approche. Il est appelé « client », dans le sens de « demandeur » pour signifier qu’il a une attente et que le thérapeute se doit de l’aider à la définir et à y répondre. Pour les consultants, le terme de « patient » désigne souvent la personne qui est considérée comme ayant le problème. Cela peut ne pas être l’individu qui consulte, mais quelqu’un de son entourage.

Les attentes et attitudes des différents consultants sont loin d’être similaires. Ils installent avec leur thérapeute, en fonction de celles-ci, des relations spécifiques qui ont été regroupées en plusieurs catégories (acheteurs, plaignants et visiteurs) pour servir de modèle et faciliter le travail de construction de la relation thérapeutique. « La position du client [définit son] attitude générale, son orientation […] indiquant à la fois le sens et l’ampleur de sa relation au problème et à l’intervention thérapeutique » nous disent Fisch, Weakland et Segal dans The tactics of change [2]. L’identifier permet au thérapeute d’obtenir des repères pour faciliter la coopération pour le traitement.

Idéalement, une personne dans une relation de « client » répond à trois caractéristiques, toujours selon Fisch, Weakland et Segal [2] : elle a lutté contre un problème important, elle n’a pas réussi à le résoudre par ses propres efforts, elle demande de l’aide pour le dépasser. Cette personne est vivement intéressée par la perspective d’un changement et le soulagement de sa plainte. Celle-ci peut la concerner elle-même, elle est alors aussi « patiente », ou peut intéresser quelqu’un de son entourage. Pour Insoo Kim Berg et Peter de Jong, dans une approche réellement solutionniste, cette relation de type « client » où l’individu « indique qu’il se considère lui-même comme une partie de la solution et qu’il désire faire quelque chose à propos de son problème » est appelée une « relation d’acheteur » [3]. La personne consulte souvent de sa propre initiative, elle a réfléchi à ce qu’elle attend de la consultation et sait qu’elle devra fournir un effort pour obtenir ce qu’elle veut.

C’est bien sûr ce type de relation qui constitue l’objectif idéal de toute relation thérapeutique, même si elle ne se présente pas sous ce jour-là, au départ [3].

Dans une relation de type « plaignant », par contre, le thérapeute peut « identifier une plainte ou un problème [conjointement avec le patient], mais [il est] incapable d’identifier un rôle pour le client dans la construction de solution » [3].

« Il existe une demande d’aide, mais celle-ci n’est pas travaillable » [1]. Aucun objectif satisfaisant ne peut être formulé. Les problèmes comme les solutions semblent venir ou dépendre des autres.

Certains patients sont particulièrement difficiles à faire participer au travail de la thérapie. Ils développent des relations de type « visiteur ». Trois cas sont possibles : le patient n’est pas réellement gêné par le problème, il pense disposer encore de solutions personnelles pour le régler ou, enfin, il ne pense pas qu’un thérapeute puisse l’aider. Cette situation est souvent retrouvée quand le patient est amené en thérapie par un tiers.

L’objectif de la thérapie

En thérapie brève, nous cherchons à introduire des changements dans les aspects de la vie du patient que celui-ci considère comme problématiques. Le choix de ce qu’il faut garder ou modifier dans sa vie lui appartient. Le thérapeute travaille avec et pour lui. Il respecte les options que le sujet a déjà prises. Même si celles-ci ont occasionné souffrance et symptômes, il est probable que, dans le contexte où elles ont été décidées, elles représentaient le meilleur choix possible [1]. Seul le patient peut évaluer son niveau de satisfaction par rapport au traitement, passer de sa position de « plaignant » à celle de « non plaignant » [2].

Déterminer l’objectif du traitement est un moment clé, indispensable à son bon déroulement. Comme le problème ou la solution, l’objectif est construit entre le patient et le thérapeute, et est garant de la réussite du travail.

Insoo Kim Berg et Peter de Jong, définissent un « objectif bien construit » [3] selon neuf critères. L’objectif est celui du patient. Il se décrit en termes d’interactions, concrets, mesurables et comportementaux. Il est lié à une situation et consiste en la présence d’un comportement souhaitable plutôt qu’en l’absence d’un problème. C’est une étape initiale, plutôt qu’un résultat final. Il est réaliste et représente un défi pour le patient. Ce dernier est amené à reconnaître son propre rôle dans la construction des solutions.

De bons moyens de définir un objectif est de demander : « À quoi saurez-vous que vous n’avez plus besoin de venir me voir ? » ou « Qu’est-ce qui, selon vous, doit se produire, qui vous permettra de dire que le temps que nous avons passé ensemble vous a été utile ? » ou enfin, d’utiliser la question miracle [3].

La question miracle

Insoo Kim Berg raconte comment cette technique a été élaborée, à partir de l’observation d’une de ses patientes. Celle-ci lui a spontanément expliqué, un peu désespérée face à tous ses problèmes, que seul un miracle pourrait l’aider. Fidèle à sa pratique, cette thérapeute a repris l’expression de sa patiente et lui a proposé de faire « comme si » un miracle se produisait et que tous ses problèmes étaient résolus. Loin de décrire des améliorations idylliques et irréalisables, la cliente a dressé un tableau plutôt bien structuré et réaliste des possibilités de changements dans sa vie familiale, pour elle-même et pour son entourage [3].

Intéressée par cette séance un peu particulière et encouragée par son effet positif sur la patiente, l’équipe du BFTC a choisi de développer et de structurer cette question bizarre.

La question miracle est une très bonne façon d’engager un patient à imaginer sa nouvelle vie en lui demandant tout simplement de décrire sa journée comme si un miracle avait eu lieu dans la nuit et que tous ses problèmes avaient disparu.

Le texte de cette question, mis au point par Steve de Shazer et l’équipe du BFTC, est le suivant : « J’ai une question étrange, peut-être bizarre pour vous, une question qui demande de l’imagination… Imaginez… Après que nous ayons fini la consultation, vous rentrez chez vous, ce soir, regardez la télé, faites des choses habituelles… et vous allez au lit et vous vous endormez… Et pendant que vous dormez, un miracle se produit… Et, les problèmes qui vous ont amenés ici sont résolus, juste comme ça… Et, ceci s’est passé pendant que vous dormiez, donc vous ne savez pas que cela a eu lieu… Soudain, vous vous réveillez le matin… Comment vous rendez-vous compte, en vous réveillant, qu’un miracle s’est produit ? » [10].

L’emploi de cette technique est favorisé par l’utilisation d’un ton hypnotique, calme et lent, associé à la répétition fréquente des mêmes structures de phrase. Chaque fois que le patient retombe dans la description des problèmes, le thérapeute le réoriente vers le futur et le tableau du miracle [3].

Les avantages de la question miracle sont nombreux. L’intérêt principal est d’orienter vers le futur l’attention des patients, les détournant ainsi de leurs « pensées saturées par le problème pour se centrer sur les solutions » [3]. La technique de la question miracle amène, dans le champ de pensée de la personne, l’image d’un futur où le problème n’existe plus.

Elle leur permet, dans un premier temps, de décrire et de s’imprégner de cette représentation, sous différents points de vue – le leur mais aussi celui de leur entourage ou de toute personne étrangère. C’est l’anticipation des interactions, des dialogues entre le patient et son entourage qui met en mouvement le film du futur. Par le recours imaginaire au miracle, le patient accède à un choix illimité d’éventualités de changement. La tâche du thérapeute est de l’accompagner ensuite vers des changements réalistes et réalisables, adaptés à sa situation et à ses potentialités [3].

La particularité de la question miracle permet de trouver les solutions au problème sans avoir besoin d’« imaginer le processus de suppression du problème » [8]. Elle fait uniquement appel au résultat de la résolution des difficultés. Le patient fait référence à ses expériences passées de « non-problème », selon l’expression de Steve de Shazer [8], qui sont des moments ressources et créateurs de solutions pour le sujet. Bien sûr l’objectif n’est pas que le miracle se réalise, mais d’aider le patient à formuler ce qu’il attend de la thérapie et, implicitement, de lui attribuer la réalisation du miracle [9].

Les liens de cause à effet sont réduits et la discussion sur « la véritable nature du problème » est écartée. L’expérience de Steve de Shazer, s’appuyant sur les théories constructivistes, montre « qu’en aucune façon, le développement d’une solution n’est nécessairement lié aux problèmes ou difficultés du client » [7]. Un miracle a l’avantage d’être considéré comme un effet sans cause et de symboliser cette absence de lien, entre problème et solution, souhaitée par le thérapeute.

De Shazer ajoute qu’« on ne sait jamais quel problème on résout quand on développe une solution » [8]. Et ce qui importe ici est bien cette solution. Une fois présente et établie, elle laisse souvent les patients indifférents à la nature précise du problème passé.

Les exceptions

Les expériences passées de la vie du sujet où le symptôme est moins présent, voire complètement absent, sont appelées par Steve de Shazer des « exceptions » [7]. Leur découverte permet de nuancer les généralisations et les « absolutisations » des patients [1]. En thérapie orientée sur les solutions, ce sont ces moments particuliers du passé du sujet, où les problèmes sont absents, qui attirent toute l’attention du thérapeute (et non pas la longue liste des moments difficiles que dressent spontanément les patients).

La conversation thérapeutique « centrée sur les solutions met les exceptions au premier plan et élargit le champ en incluant ce qui est [spontanément] exclu » [8].

Ce « jeu de langage » ouvre des possibilités de réalités alternatives, là où les conversations habituelles tendent à généraliser les problèmes et à cristalliser les pathologies. En s’intéressant aux exceptions de la vie des sujets, nous nous intéressons à l’autre et à ses capacités personnelles. Nous l’aidons à prendre un rôle actif dans la thérapie. Le thérapeute, grâce à des questions sur les exceptions, peut montrer aux patients qu’il existe des moments où les difficultés, même si elles paraissent totalement incontrôlables, sont absentes ou moins envahissantes [1]. Les questions sur les exceptions permettent au patient de se construire des points forts et de prendre conscience de ses ressources et de ses capacités [3]. Elles l’amènent à décrire les exceptions selon trois niveaux, cognitif, émotionnel et sensitif, ce qui lui permet d’entrer en contact avec ses ressources au fur et à mesure qu’il les décrit. Il en fait l’expérience intellectuelle, émotionnelle et corporelle.

Une fois qu’une exception est identifiée, il faut chercher en quoi elle est différente du « moment problème » en répondant aux questions suivantes : « qui » fait « quoi, comment, quand et où ? » [3]. Nous demandons par exemple : « qu’est-ce qui est différent dans les moments où… (votre problème n’est pas présent) ? », « comment avez-vous fait pour que cela se produise ? », « qui est présent… et fait quelque chose de différent ? »

Les réponses à ces questions permettront d’identifier plusieurs sortes d’exceptions. Dans les exceptions totales, le symptôme a entièrement disparu alors que, lors des exceptions partielles, toutes les modalités de variation de l’intensité du problème sont possibles [1].

Les exceptions « aléatoires » [7] définissent des moments de « non-problème » qui surviennent sans raison identifiable et sont reconnus par le patient comme spontanés ou dus au hasard [1, 3]. Les exceptions « liées au contexte », elles, ne surviennent que dans des situations précises, plus ou moins fréquentes, dans la vie du sujet. Enfin, les exceptions « délibérées » [7] sont des moments provoqués par les patients qui connaissent déjà des solutions efficaces à leur problème et sont capables de les appliquer.

Les exceptions possèdent les capacités d’amener le thérapeute et son patient vers la solution, en explorant ce qui a déjà été fait dans le passé et qui marche. Cela est particulièrement vrai pour les exceptions délibérées dans lesquelles le patient reconnaît son rôle [1].

Définir l’objectif, poser la question miracle et rechercher des exceptions sont les trois étapes fondamentales de la construction de solutions.

Les tâches thérapeutiques : définitions

Les tâches thérapeutiques solutionnistes sont des expériences d’observation ou de comportement proposées en fin de séances de thérapie. Leur objectif est d’activer les ressources des patients et d’ouvrir le champ des possibles pour la construction des solutions.

Les tâches d’observation

Le thérapeute peut demander au patient d’être particulièrement attentif à un aspect particulier de sa vie jugé utile à la construction d’une solution. La « tâche-formule de la première séance » [6] met l’accent sur tout ce qui se passe dans la vie de la personne et que celle-ci ne veut pas changer.

Elle a été proposée par Steve de Shazer dans Keys to solution in brief therapy [7]. O’Hanlon, dans In search of solutions [6], la retranscrit comme suit : « Entre maintenant et la prochaine fois que nous nous rencontrons, je voudrais que vous observiez, afin de pouvoir me le décrire, ce qui se produit dans votre vie que vous voulez continuer à voir se produire » [6].

Les tâches d’observation focalisent l’attention du sujet sur un aspect particulier de sa vie qui lui permet d’entrevoir les choses d’une façon nouvelle… une façon à laquelle il n’avait pas encore pensé avant la rencontre avec le thérapeute.

Un élément de prédiction peut être ajouté à une tâche d’observation. Il est demandé au patient de prédire, la veille au soir, si le lendemain sera un jour avec ou sans exception. Il doit réfléchir ensuite sur les facteurs qui font qu’il a eu raison ou tort dans cette prédiction [8]. Si le patient accepte cette tâche, il admet implicitement qu’une amélioration est possible. Cette prédiction comporte, en elle-même, son propre accomplissement. Elle est auto-validante. Elle focalise l’attention du patient sur le fait qu’il pourrait passer une bonne journée et facilite donc la mise en place des processus nécessaires au bon déroulement de la journée [8].

Les tâches de comportement

Les tâches de comportement, elles, demandent au patient de faire réellement quelque chose qui sera utile à la construction de la solution.

Par exemple, en citant toujours Keys to solution in brief therapy [7] de Steve de Shazer, il peut formuler sa prescription comme cela : « Je suggère que, entre maintenant et notre prochain rendez-vous, quand le problème se présentera, vous fassiez quelque chose de différent – peu importe que ce que vous faites puisse paraître étrange, bizarre, à côté de la plaque. La seule chose importante est que quel que soit ce que vous décidez de faire, vous devez faire quelque chose de différent » [3].

Cette tâche est extrêmement permissive. Elle incite le patient, prisonnier de la répétition de ses tentatives infructueuses pour résoudre son problème, à retrouver sa spontanéité. Elle autorise toutes sortes de solutions, même un peu bizarres, pour relancer son processus de créativité. Elle laisse libre cours à son imagination en se gardant de suggérer une solution à sa place. Elle comporte, comme beaucoup d’autres tâches, le message implicite : « Faites quelque chose pour améliorer les choses » [8].

Ce type de tâche invite le patient à être acteur du changement. Elles nécessitent une plus grande coopération de sa part que les tâches d’observation.

Prescrire une tâche : indications

Définir la tâche la plus appropriée à proposer à un patient n’est pas chose aisée. Cela nécessite quelques repères théoriques. Les objectifs définis pendant l’entretien, la nature de la relation thérapeutique et le type d’exceptions trouvées nous guident dans l’élaboration de celle-ci.

En fonction des objectifs

Si le patient a bien identifié les différences qu’il souhaite voir se produire dans sa vie, qu’il les exprime en termes concrets et de comportement, s’il décrit la présence de quelque chose de nouveau et de bénéfique pour lui (et non seulement l’absence d’un problème), si ces éléments représentent une étape initiale plutôt qu’un résultat final, nous pouvons considérer qu’il possède un objectif bien construit. Une tâche de comportement est alors indiquée, fondée sur la description qu’a fait le patient de cet objectif de thérapie. Par exemple, si un patient décrit un tableau clair du miracle, nous pouvons lui proposer la tâche suivante : « Entre maintenant et notre prochaine rencontre, choisissez un jour et faites semblant que le miracle a eu lieu. Allez-y et vivez cette journée comme si le miracle avait eu lieu – exactement comme vous me l’avez décrit. Revenez la prochaine fois me dire ce qui va mieux » [3].

En fonction de la relation patient-praticien

Dans la relation de type « acheteur », les clients et les praticiens arrivent à une définition conjointe des objectifs et les patients savent qu’ils devront faire quelque chose de différent pour que des solutions émergent. Dans toute relation de type « acheteur », les tâches de comportement sont donc les plus adaptées.

Au contraire, dans les relations de type « plaignant », les patients ne se conçoivent pas eux-mêmes comme acteurs des solutions. Ils ne sont pas encore prêts à changer leur comportement. Les tâches d’observation sont les plus utiles. En effet, les tâches de comportement ne correspondent pas à leur cadre de référence et risquent d’altérer la relation thérapeutique. Le patient qui n’est pas prêt à modifier son comportement pourrait croire que le thérapeute l’a mal écouté.

Une tâche d’observation peut être centrée sur le problème : « Entre maintenant et notre prochaine rencontre, soyez attentif à ce qui se passe dans votre vie qui vous dit que ce problème peut être résolu » [3]. Utilisée dès le début de la construction de l’approche centrée sur les solutions par Shazer [7], elle invite le patient à porter un regard nouveau sur sa vie et à y chercher des indices de résolution de son problème plutôt que les aspects négatifs et envahissants de celui-ci.

Dans les relations de type « visiteur », aucun problème conjoint sur lequel travailler n’a été défini. Le patient ne cherche donc pas de solution. La prescription de tâche n’a pas de sens dans ces cas-là.

En fonction des exceptions

Les tâches peuvent être définies par la nature des exceptions identifiées par les patients. Si celles-ci sont délibérées, c’est-à-dire que le patient est capable de préciser sa contribution personnelle pour la faire survenir, il a déjà trouvé sa tâche comportementale et nous devons juste l’amener à « continuer à faire ce qui marche » ou à « faire plus de la même chose » avant d’étendre ce comportement à d’autres domaines [3].

Si les exceptions sont liées à la situation, le thérapeute peut explorer comment les contextes favorables aux exceptions pourraient devenir plus fréquents dans la vie du sujet en lui proposant une tâche d’observation de ces situations particulières.

Enfin dans les exceptions aléatoires, la tâche consiste par exemple à observer, sur un temps donné, les moments où les exceptions sont présentes et à recueillir le maximum de détails sur ces situations : « Prêtez attention à ces moments qui vont mieux, en particulier à ce qui est différent à leur propos et comment ils arrivent – c’est-à-dire, qui fait quoi pour les faire arriver. La prochaine fois, j’aimerais que vous me les décriviez en détail » [3].

Intérêts et limites des tâches thérapeutiques

Les tâches thérapeutiques ont l’avantage de favoriser chez les patients la réalisation d’expériences émotionnelles, intellectuelles et comportementales nouvelles. Elles ouvrent le champ des possibles en proposant un nouveau rapport au monde qui favorise l’émergence des solutions. Le patient est invité à se détacher des côtés négatifs et envahissants de son problème pour se recentrer sur ses ressources. La réalisation de tâches entre les séances garantit la continuité du lien thérapeutique et encourage l’autonomie du patient. Le travail thérapeutique est continu et ponctué par les entretiens avec le thérapeute. Les tâches font appel à la créativité du patient qui est responsabilisé et retrouve une liberté de choix [1].

Elles facilitent une communication indirecte entre le patient et le thérapeute. Elles contiennent des « métamessages » qui affirment qu’une autre vie est possible, que des solutions existent, que le problème peut être résolu [1]. Ce mode de communication indirect permet de passer outre les réticences conscientes avancées par le patient et de dépasser en partie sa peur du changement [5].

La relation thérapeutique et la coopération du patient au traitement sont renforcées par des tâches adaptées à chaque situation, qui respectent le cadre de référence de la personne.

Cabié et Isebaert sont particulièrement permissifs et insistent sur l’importance de donner le choix au patient en lui proposant plusieurs tâches, différentes versions de la même tâche, la liberté de faire ou de ne pas faire les tâches. Si le thérapeute est expert en techniques de changement, le patient, en choisissant ce qu’il fait dans les différentes versions des tâches qui lui sont proposées, se pose en expert de sa propre thérapie. Il n’est pas interrogé explicitement pour savoir s’il a fait ou non la tâche. C’est lui le plus à même de décider si réaliser la tâche est utile ou non. Dans le cas où il ne fait pas la tâche, le thérapeute voudra connaître, indirectement, la façon dont il « n’a pas fait la tâche » [8] selon l’expression de Steve de Shazer. Il s’intéressera donc à ce que le patient a fait, à la place, qui est souvent quelque chose de plus utile ou de plus judicieux que ce qu’avait proposé le thérapeute.

Dans certaines situations cliniques où il n’existe pas de demande de changement, les tâches ne sont pas indiquées. Pour être efficaces et utiles au traitement, elles doivent être précises et adaptées à la situation.

Conclusion

Prescrire des tâches thérapeutiques en fin de séance nécessite de l’entraînement et de l’expérience. De Shazer propose quelques exemples simples de tâches un peu « passe-partout » qui peuvent être prescrites facilement dans de nombreux cas et permettent au thérapeute de faire ses premières expériences dans le travail thérapeutique.

La prescription de tâche est attrayante et ludique. Elle stimule la créativité du thérapeute et celle du patient. Il n’existe pas de liste exhaustive et une touche personnelle dans une tâche ne la rendra que plus attrayante et efficace pour provoquer le changement. Les patients sont pleins de ressources et d’idées pour construire leurs propres tâches et le thérapeute avisé, fort de quelques repères théoriques pourra simplement se laisser guider par eux.

Références

1 Cabié MC, Isebaert L. Pour une thérapie brève, le libre choix du patient comme éthique en psychothérapie. Eres, 1999.

2 Fisch R, Weakland JH, Segal L. Tactique du changement. Thérapie et temps court. Paris : Edition du Seuil, 1986.

3 Jong P, Berg IK. De l’entretien à la solution. Bruxelles : Satas, 2002.

4 Kerouac M. La métaphore thérapeutique et ses contes, études éricksoniennes. Bruxelles : Satas, 2e Edition, 2000.

5 LE LARGE E. Approche psychothérapeutique solutionniste en institution. Thèse de doctorat en médecine, Nantes, 2004.

6 O’Hanlon WH, Weiner-Davis M. L’orientation vers les solutions. 2e édition. Bruxelles : Satas, 1995.

7 Shazer (de) S. Clés et solutions en thérapies brèves. Bruxelles : Satas, 1998.

8 Shazer (de) S. Différence, changement et thérapie brève. Bruxelles : Satas, 1996.

9 Shazer (de) S. Les mots étaient à l’origine magiques. Bruxelles : Satas, 1999.

10 SHAZER (de) S. Brief family therapy center, solutions since 1982. Milwaukee < http ://www.brief-therapy.org >.

11 Wittezaele JJ, Garcia T. A la recherche de l’école de Palo Alto. Paris : Edition du Seuil, 1992.


 

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