Accueil > Revues > Médecine > l'Information Psychiatrique > Texte intégral de l'article
 
      Recherche avancée    Panier    English version 
 
Nouveautés
Catalogue/Recherche
Collections
Toutes les revues
Médecine
l'Information Psychiatrique
- Numéro en cours
- Archives
- S'abonner
- Commander un       numéro
- Plus d'infos
Biologie et recherche
Santé publique
Agronomie et Biotech.
Mon compte
Mot de passe oublié ?
Activer mon compte
S'abonner
Licences IP
- Mode d'emploi
- Demande de devis
- Contrat de licence
Commander un numéro
Articles à la carte
Newsletters
Publier chez JLE
Revues
Ouvrages
Espace annonceurs
Droits étrangers
Diffuseurs



 

Texte intégral de l'article
 
  Version imprimable
  Version PDF

Qu’est-ce que les psychotropes nous font ?


l'Information Psychiatrique. Volume 81, Numéro 4, 345-9, Avril 2005, Santé mentale en population générale


Résumé   Summary  

Auteur(s) : Philippe Pignarre , .

Résumé : Les psychotropes n’ont pas été à l’origine de la révolution biologique promise. Ils ont, en revanche, redéfini la psychologie et la biologie psychiatriques. Pour bien les prescrire, les psychiatres ne doivent plus s’intéresser au contenu des plaintes des patients mais seulement à leur forme. On peut ainsi mieux comprendre comment la dépression est devenue une « niche écologique ». Il ne s’agit donc pas de mettre en cause l’utilité des différents psychotropes mais plutôt la théorie qui, sous le nom de psychiatrie biologique, les accompagne au profit d’une démarche pragmatiste.

Mots-clés : dépression, niche écologique, pragmatisme, psychiatrie biologique, psychologie, syndrome lié à la culture

ARTICLE

Auteur(s) :, Philippe Pignarre*

Les troubles psychologiques et les maladies mentales relèvent-elles de la psychologie ou de la biologie, du psychisme ou du cerveau ? Les psychothérapies doivent-elles dépendre de la médecine (éventuellement de la psychiatrie) ou constituer un domaine de compétence indépendant ayant ses propres modes de régulation ? Les partisans du rattachement à la médecine considèrent, en sous main, que la biologie l’emportera. Ce serait seulement une question de temps pour que le travail soit terminé mais l’essentiel aurait déjà été accompli. Beaucoup pensent ainsi que l’arrivée, depuis le début des années 1950, des psychotropes (neuroleptiques, antidépresseurs, anxiolytiques appelés aussi justement « thérapeutiques biologiques ») a, d’une certaine manière, réglé le problème.Or, l’arrivée des psychotropes, loin de simplifier ce problème pourrait bien l’avoir compliqué ! Car les psychotropes ont précédé la découverte d’une origine biologique d’un quelconque trouble mental. On pourra nous répondre que ce n’est pas très original, que c’est arrivé aussi dans la plupart des autres secteurs de la médecine mais c’était toujours de manière provisoire. Très vite le traitement découvert par hasard a permis de comprendre un mécanisme biologique à l’origine de la pathologie. Or, en psychiatrie, il semble bien que le provisoire commence à s’éterniser et le triomphalisme fait de moins en moins recette. Plus grand monde ne prétend – comme ce fut souvent le cas dans les années 1970 et 1980 — que la schizophrénie est un trouble des mécanismes dopaminergiques sous prétexte que les neuroleptiques agissent sur les récepteurs neuronaux du même nom, et qu’il suffirait de remonter en amont de l’action des neuroleptiques pour percer le secret de la schizophrénie. On préfère avouer qu’ils ne sont que des traitements symptomatiques en attente d’une découverte génétique… Et plus personne ne s’attend à ce que cette découverte d’une origine génétique soit simple – comme dans les années 1990 — mais on préfère faire l’hypothèse de plusieurs facteurs génétiques liés de surcroît à des facteurs environnementaux… Comme le dit un spécialiste du domaine « un modèle polygénique et multifactoriel à seuil au-delà duquel la maladie apparaîtrait »… Ce qui est si vague que l’on est revenu au point de départ !Autant dire que l’on ne sait rien. On n’est pas plus avancé que le grand psychiatre Henri Ey, quand il disait dans les années 1950 que la schizophrénie était un trouble à la fois biologique et psychologique. Le même constat peut être fait pour la dépression, l’autre grand pôle organisateur des troubles mentaux. Les antidépresseurs agissent d’ailleurs sur des mécanismes si divers que c’en est désespérant. L’espoir d’un test de laboratoire sur la base d’une constante biologique identifiée et qui permettrait de déceler les patients à risque, sinon de faire un diagnostic de trouble mental sans voir le patient, a été déçu. Les psychotropes n’ont donc pas été à l’origine de la révolution biologique que l’on croyait être en droit d’attendre d’eux. Cela n’implique pas qu’ils n’aient été d’aucun secours pour les patients. Ils constituent une aide irremplaçable pour beaucoup d’entre eux. Ils ont, de plus, déculpabilisé le rapport entretenu par les patients et leurs familles à de nombreux troubles mentaux : de la dépression à l’autisme. En ce sens, ils ont été fêtés comme une libération par rapport aux vieilles explications issues de la psychanalyse ; ils ont permis qu’on en finisse avec la notion de culpabilité que Gilles Deleuze avait si vivement reproché aux psychanalystes d’entretenir avec délectation, comme fond de commerce (que l’on se rappelle les mères « froides » des enfants autistes bettelheimiens et la révolte des associations de parents qui a suivi !). Quand on écrit sur ce sujet des psychotropes, il ne faut jamais oublier que l’on est sous le regard des patients qui les utilisent avec bonheur ; on doit écrire sous leur contrôle.Si les psychotropes n’ont pas inauguré une révolution biologique, ils ont eu d’autres effets plus subtils qu’il faut désormais s’attacher à comprendre. Ils ont bouleversé la biologie et la psychologie, mais pas comme on s’y attendait. Ils l’ont fait en devenant un point de passage obligé mettant en rapport les deux domaines. La psychologie et la biologie se sont redéfinies en ce qu’on pourrait appeler une « petite biologie » et une « petite psychologie » et une sorte d’équilibre entre les deux s’est instaurée. La « petite biologie » est l’ensemble des outils et des connaissances qui permettent aux industriels de créer de nouveaux psychotropes en référence à ceux (les premiers) dont l’action a été découverte par hasard. La « petite psychologie » est l’ensemble des notions aujourd’hui utilisées pour faire un diagnostic reconnu internationalement. Il faut garder à l’esprit que l’outil de référence de la psychiatrie biologique est le Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (DSM) mis au point par consensus par les psychiatres américains et dans lequel il n’y a justement aucune notion biologique ! Il est un assemblage d’anciennes et de nouvelles notions psychologiques très empiriques. On comprend que l’American Psychologic Association ait été ulcérée de voir l’American Psychiatric Association en élaborer les différentes versions sans jamais la consulter ! Et pourtant, on ne saurait dire que la psychologie a été réduite à de la biologie ; on l’a dit : il n’y a pas de biologie dans le DSM. Pas le moindre début de biologie. Comment la réduction aurait-elle donc été possible ?Alors comment cette double redéfinition de la biologie et de la psychologie a-t-elle pu se faire ? C’est que l’invention des psychotropes est celle de la mise en relation de notions biologiques et de notions psychologiques par l’intermédiaire des études cliniques, c’est-à-dire par le test systématique des nouvelles molécules sur des patients. Les études cliniques ne testent pas seulement les nouvelles molécules : ce faisant, elles testent aussi les notions psychologiques qui ont permis de trier les patients et de former des groupes relativement homogènes. Mais ce n’est pas tout, réciproquement, symétriquement, elles sélectionnent les mécanismes biologiques (par exemple certains récepteurs neuronaux) qui ont permis de constituer des classes chimiques intéressantes. Les psychotropes sont donc entrés dans la définition du monde moderne : la psychologie d’un côté et la biologie du cerveau de l’autre ne sont plus les mêmes depuis l’invention continue des psychotropes depuis le début des années 1950.Pour que ces deux domaines puissent communiquer et se définir réciproquement au fil des études cliniques et des nouvelles molécules inventées, il fallait changer un point essentiel dans l’appréciation de ce qu’est un trouble mental. Les psychanalystes n’ont pas vu que l’on était ainsi en train de vider leur monde de toute réalité, de toute possibilité de « prise » sur le nouveau domaine ainsi défini. Comment cela a-t-il été possible ? Ce qui a rendu possible la circulation entre biologie (petite) et psychologie (petite) c’est la renonciation solennelle des psychiatres à s’intéresser au contenu des plaintes, des manifestations, des troubles des patients. Ils pouvaient continuer à le faire, à titre personnel, en tant que médecins humanistes choqués par tant de technicisme, mais cela ne pouvait pas avoir de conséquences sur la nature de la prescription médicamenteuse. Seule la forme prise par ces troubles les intéressait désormais en tant que prescripteurs et justifiait les diagnostics. Certes le diagnostic ne pouvait toujours pas être porté sans le contact entre le médecin et le malade, mais l’aveuglement qui rend possible la médecine moderne dans ses autres secteurs (la possibilité de faire un diagnostic grâce à des tests en laboratoires sans rencontrer le patient) venait teinter la nouvelle relation que les psychotropes exigeaient pour être convenablement prescrits : tu ne t’intéresseras pas au contenu du délire d’un patient, à ses récits accompagnant sa dépression (quitte à passer pendant des années complètement à côté d’un sujet comme celui du harcèlement moral qui se laisse difficilement dissocier entre forme et contenu). C’est ce qui définit désormais l’acte psychiatrique à l’âge des psychotropes. Désormais le monde psychologique, qui était par exemple celui de la psychanalyse, n’avait plus aucun point de contact avec ce nouveau monde. Elle était vaincue sans avoir eu à combattre ! La psychiatrie devenait ainsi un secteur de la médecine. C’est ce qu’avait bien vu Michel Foucault quand il expliquait : « Le médecin, ce n’est pas celui qui parle, c’est celui qui écoute. Il écoute la parole des autres, non pour la prendre au sérieux, non pour comprendre ce qu’elle veut dire, mais pour traquer à travers elle les signes d’une maladie sérieuse, c’est-à-dire d’une maladie du corps, d’une maladie organique » [1]. Le fait que ce soit les psychotropes qui rendent possibles cette intégration de la psychiatrie à la médecine, ce détachement de la forme par rapport au contenu, va évidemment être lourd de conséquences au-delà même de la monotonie qui va désormais caractériser la psychiatrie moderne.Cela crée un système autoréférencé, sans point extérieur venant constituer une limite : rôle tenu par les examens de laboratoires dans la plupart des pathologies non psychiatriques. Cette situation exceptionnelle pourrait être favorable au développement de ce que le philosophe historien Ian Hacking a appelé les « niches écologiques », caractéristiques de certains troubles psychologiques qui semblent à certains moments, prendre une nature épidémique [2]. La notion de niche écologique n’explique pas un phénomène déjà constitué mais cherche les conditions de son émergence et de sa généralisation en phénomène social. Elle cultive les interstices entre une psychologie de l’individu et la sociologie de groupes déjà constitués. Elle est pragmatiste au sens philosophique du terme.L’idée que la psychiatrie moderne puisse s’inventer, se définir, dans les essais cliniques (qui testent d’une manière qui est, progressivement, « grandeur nature » la possibilité d’une niche écologique) a révolté pour des raisons différentes la plupart des psychiatres, des psychologues et des sociologues. Une étude clinique commence avec la définition d’un protocole qui définit les conditions de la rencontre entre une molécule et des patients transformés en « cas ». Est-ce que « ça tient » ? L’expérimentation a lieu sur des groupes de patients de plus en plus importants numériquement (des dizaines de milliers en phase IV). Il est très intéressant de constater que les responsables marketing de l’industrie pharmaceutique, pourtant très peu au fait des travaux philosophiques, utilisent aussi la notion de « niche » pour décrire ce qu’ils essaient de faire au moment du lancement d’une nouvelle molécule (ce qui correspond aussi aux essais de phase IV qui sont sous leur responsabilité puisqu’il s’agit le plus souvent d’habituer les médecins à prescrire le nouveau médicament sur une certaine catégorie de patients). Ainsi l’anxio-dépression a constitué une niche dans le vaste domaine de la dépression, très efficace pour assurer le lancement avec succès de nouveaux antidépresseurs venant à la suite du Prozac® et appartenant à la même famille. L’opération recommence à chaque fois que l’on fait entrer en société (par les essais cliniques) une nouvelle molécule légèrement différente de ses prédécesseurs.Qu’est-ce qui caractérise le mieux une niche écologique ? C’est sa capacité à accueillir, sa capacité d’absorption. En ce sens elle est un bon outil pour penser dans les interstices de la psychologie et de la sociologie, qui se présentent toujours comme deux gros ensembles qui ne se laissent pas infiltrer l’une par l’autre. Une niche écologique grossit de plusieurs manières. D’abord en dépistant tous les diagnostics non ou mal faits jusque-là. D’où l’importance des campagnes de prévention et de dépistage systématique. L’accent mis sur les risques individuels et collectifs d’un mauvais dépistage : dans le cas de la dépression, on mettra l’accent sur le suicide. Jusqu’à racler tous les fonds de tiroir… La seconde manière est d’englober d’anciens diagnostics sous la nouvelle appellation, d’en faire des sous-catégories qui peuvent être rapportées à ce qui est désormais la catégorie principale. Cela est évidemment facilité par la capacité à généraliser qui est inhérente à une psychologie comme celle du DSM qui ne s’intéresse qu’aux formes et dédaigne les contenus des troubles. Là où on avait tendance à décrire des cas toujours particuliers, la tendance devient inévitablement à regrouper toujours davantage le plus de cas possibles. Eux seuls présentent désormais un intérêt. Le singulier était ce qui faisait histoire avec la « vieille » psychologie ; désormais toutes les différences qui particularisent doivent passer au second plan, ne plus relever que de l’anecdotique dont il faut savoir ne pas tenir compte pour faire œuvre scientifique.Mais je crois que le mouvement d’expansion d’une niche écologique ne se limite pas à cela. Un autre phénomène plus subtil apparaît et qui justifie la notion de niche écologique telle qu’elle est employée par Ian Hacking pour décrire des épidémies de troubles mentaux au XIXe siècle : l’hystérie, les fugues. La niche écologique est une « proposition honnête » qui est faite à tous ceux qui ne vont pas bien pour des raisons très diverses. C’est l’endroit idéal pour venir nicher sa difficulté de vivre. Elle est, pour une période donnée, le « bon trouble » psychologique. Et ce qui apparaît ainsi vient affreusement compliquer toutes nos manières habituelles de renvoyer ce qui est « fabriqué » à de la simple simulation. C’est sans doute un peu ce qu’entendait le fondateur de l’ethnopsychiatrie Georges Devereux quand il parlait de « désordre ethnique ». Mais il a cru pouvoir caractériser la schizophrénie de psychose ethnique à une époque, il est vrai, où la dépression restait un diagnostic relativement rare. Or la prévalence de la schizophrénie semble stable (autour de 1 % de la population totale) alors que la prévalence de la dépression évolue de manière accélérée et est donc un bien meilleur candidat au rôle de « trouble mental ethnique ».Il est intéressant de confronter cet ensemble d’hypothèses à une autre issue des travaux du psychiatre David Healy [3]. Et si les nouveaux antidépresseurs (les inhibiteurs sélectifs de la recapture de la sérotonine) n’étaient pas vraiment, ou pas d’abord, des antidépresseurs ? C’est ce que pensent certainement la majorité des psychiatres qui ne les prescrivent jamais lors des dépressions graves (mélancolies) nécessitant une hospitalisation d’urgence où ils ont alors recours à la vieille famille chimique des tricycliques qui date des années cinquante. Cela ne veut pas dire que les nouveaux antidépresseurs n’ont aucune action sur les symptômes de la dépression, mais que ce n’est peut-être pas la meilleure manière de les caractériser. Que font-ils ? On ne le sait pas très bien, mais il faut se rappeler que l’on ne sait pas très facilement non plus dire ce que font une série de substances psychotropes comme le cannabis ou la cocaïne. La manière dont sont réalisées les études cliniques ne permet pas de repérer des effets inattendus mais seulement de confirmer ou d’infirmer des effets précisément recherchés. Ainsi, qui se serait douté que des benzodiazépines particulières (et pas d’autres) sont recherchées par des personnes dépendantes de l’héroïne alors que les essais cliniques n’établissent aucune distinction significative entre elles ? Les consommateurs sont aussi des spécialistes et des chercheurs mais qui ne sont jamais mis à contribution ! Il n’y a pas de place pour une production d’expertise qui leur soit propre puisqu’ils sont mis dans la situation de victimes ou de consommateurs.La dépression aurait donc trouvé une niche écologique particulièrement favorable à son développement. Cette niche serait constituée par le flot de nouvelles molécules prescrites par les médecins généralistes, par la relation particulière et l’autorité qui est issue de la consultation médicale (par rapport au travail du psychologue ou du psychanalyste). Nous sommes tout à fait convaincus que cela ne suffit pas à définir toutes les conditions d’existence de la niche écologique dépression, mais cela en constitue certainement deux conditions indispensables.La psychiatrie moderne a comme principe : « les malades sont tout, les thérapeutes ne sont rien ». Alors que tout dans son fonctionnement quotidien montre l’inverse : ce sont les thérapeutes qui sont toujours au premier plan, qui tiennent congrès, discutent, élaborent. Et pourtant la psychiatrie moderne ne peut que difficilement imaginer que les thérapeutes aient un rôle dans la naissance et le développement de certains troubles mentaux. Elle a du mal à imaginer que la question que le psychiatre a dans la tête quand arrive un patient a une importance clef. Aujourd’hui cette question est bien souvent « quels psychotropes vais-je lui prescrire ? ». On le sait pourtant en pédopsychiatrie : quand des armées de médecins, initiés et mobilisés par les laboratoires pharmaceutiques à l’origine des nouvelles formes de ritaline, recevront les enfants avec cette question dans la tête avant toutes celles qu’ils se posaient jusque-là, quelque chose de nouveau sera advenu qui ne se limite pas à l’aptitude à faire un diagnostic objectif. Surtout quand on sait que les questions que les psychiatres ont dans la tête avant de recevoir un patient ne restent pas dans leur tête : elles sont largement diffusées dans toute sorte de journaux et magazines qui mettent les patients en situation avant même la consultation (l’industrie pharmaceutique mobilise de son côté les parents, les enseignants et les médecins scolaires).Il y a sans doute quelque chose d’intolérable dans l’idée que la dépression serait une sorte de culture bound syndrome (« syndrome lié à la culture » tel que le concept figure dans la dernière partie du DSM). D’où l’effort considérable, presque frénétique, qui est fait pour la retrouver partout, avec cette idée qu’elle existerait sous des formes cachées mais qu’elle ne se manifesterait sous sa forme naturelle, non déguisée, que dans les pays occidentaux. Il s’agit là de se rassurer même si cela prend la forme publique d’opération de bienfaisance internationale. La notion de culture bound syndrome est d’ailleurs une notion elle-même très ambiguë incapable de nous éclairer sur le problème que nous essayons de déployer : elle est taillée sur mesure pour rapporter aux troubles occidentaux tous les troubles qui apparaissent de manière déguisée dans les autres cultures. C’est une notion construite de manière non symétrique. Elle a même pour principale fonction de rendre toute symétrie impossible. Elle est d’ailleurs inutilisée (et inutilisable) par la quasi-totalité des ethnologues et son usage reste confiné dans le milieu de la psychiatrie ce qui la rend tout de même suspecte. C’est ainsi seulement, grâce à cette opération de généralisation hâtive, d’universalisation à petit prix, que la psychiatrie a pu entrer dans la modernité et sembler ne plus rien avoir à faire avec les anciennes psychologies ou avec l’aliénisme.La psychiatrie transculturelle ne s’est jamais posée la question inverse, pourtant élémentaire : comment d’autres cultures nommeraient-elles et décriraient-elles un patient dont nous pensons qu’il fait un épisode dépressif ou même psychotique ? Et pourquoi cette symétrie si banale est-elle impossible ? C’est qu’elle suppose de ne plus se contenter d’observer les patients venus d’autres cultures, mais d’aller voir aussi les thérapeutes de ces autres cultures. Et c’est une autre paire de manches ! Car comment les rencontrer ? Comment échanger avec eux ? Quel est le dispositif technique qui permettrait de le faire ? Ce n’est pas une petite aventure dans laquelle on s’engage alors ! Car il va bien falloir les prendre au sérieux, ne pas les disqualifier en s’empressant de donner d’autres raisons que celles qu’ils avancent pour expliquer leur éventuelle efficacité. Les seuls qui ont tenté cette expérience difficile sont les thérapeutes du Centre Georges Devereux à la suite de Tobie Nathan. Or, loin d’être accueilli comme une expérience enfin symétrique, elle a été le plus souvent rejetée avec panique.On pourrait peut-être se demander enfin si les troubles mentaux et psychologiques, les émotions mais aussi ce qu’on pourrait, pour être encore plus général, appeler les états d’âme sont indifférents aux mots que l’on utilise pour en parler, pour les décrire, pour les nommer. Ou si, au contraire, il y a une inséparabilité entre les mots que l’on emploie et les états que l’on décrit. Les cultures ne souffriraient pas d’une insuffisance quand elles n’ont pas de mots pour signifier par exemple ce qu’on entend en Occident par dépression. L’idée d’un universel de contenu de l’âme et d’un relativisme des formes prises par les manières d’en parler ne donne qu’une vision bien trop simpliste des différentes manières d’être humain. Il faudra sans doute l’abandonner si l’on veut sortir la psychiatrie contemporaine de sa monotonie (la prescription de trois grandes catégories de psychotropes). La bonne question pour juger de l’universalité d’une notion comme celle de dépression pourrait se calquer sur la manière dont les ethnologues interrogent les membres des sociétés dont ils étudient les émotions [4] ; ce devrait être quelque chose du genre « dans quelles circonstances utilise-t-on le terme de dépression ? »La « petite psychologie » et la « petite biologie » n’ont pas besoin du concept à vocation universalisante de culture bound syndrome. La psychiatrie réinventée par la « petite psychologie » et la « petite biologie » issue des médicaments souffre des considérations théoriques qui l’accompagnent, souffre de ne pas être pris en compte en tant que tel, comme une aventure empirico-pragmatique. Elle aurait tout intérêt à se présenter comme un ensemble de notions pragmatiques qui lient ensemble diagnostic, traitement et pronostic, sans autre ambition. Les troubles mentaux pourraient ne plus être alors l’occasion de sonder les mystères de l’âme comme le voulaient les psychanalystes ou de devoir toujours rendre compte d’une origine organique finalement hors sujet. Ils deviendraient l’occasion enfin saisie de développer l’expertise des patients et d’apprendre à « civiliser » nos psychotropes.

Références

1 Bonnefoy M. Entretien. Le Monde, 2004 ; 12 septembre.

2 Hacking I. Les Fous voyageurs. Paris : Les Empêcheurs de penser en rond, 2002.

3 Healy D. Le temps des antidépresseurs. Paris : Les Empêcheurs de penser en rond, 2001.

4 Lutz C. La dépression est-elle universelle ?. Paris : Les Empêcheurs de penser en rond, 2004.


 

Qui sommes-nous ? - Contactez-nous - Conditions d'utilisation - Paiement sécurisé
Actualités - Les congrès
Copyright © 2007 John Libbey Eurotext - Tous droits réservés
[ Informations légales - Powered by Dolomède ]