ARTICLE
Auteur(s) :, Georges Jovelet*
La distance qui sépare l’activité quotidienne, clinique et
thérapeutique des théorisations, a beaucoup augmenté et nous
manquons complètement d’une « théorie de la pratique »
capable de rendre compte de manière réflexive de ces pratiques
elles-mêmes.Georges Lantéri-Laura [11]
Penser la prescription
Ce texte résulte du condensé de deux interventions présentées en
atelier aux journées de Dijon, la première intitulée Questions
posées à la fonction de prescription, la seconde D’une cure à
l’autre. Le travail de réécriture a permis de dégager, en prenant
appui sur les ouvrages de M. Foucault [7] et de F. Leuret
[12], les dimensions particulières à la prescription : la
théorisation de sa pratique et son rapport à l’éthique. Au-delà
d’un discours commun sur la prescription, comment rendre compte de
ce moment de spécification de la démarche thérapeutique ? Ce
temps de décision, d’articulation entre savoir théorique et
exercice, le savoir-faire, ne peut se résumer à une description de
l’acte et de ses effets sur le seul patient mais implique aussi la
personne du prescripteur, son intentionnalité et la nature du lien
qui s’instaure. Il serait cependant tout autant illusoire et pour
F. Leuret de l’ordre de la « prétention » de tenter
de cerner une « médication uniforme » que d’isoler une
théorie explicative globale. G. Lantéri-Laura l’affirme :
« la thérapeutique psychiatrique constitue un ensemble
hétérogène, dont aucune théorie générale ne parvient à rendre
compte dans sa totalité » [11].
La prescription : une réponse, des questions d’ordre
éthique
L’acte de prescrire, pour le psychiatre, s’appuie sur une tradition
qui est au fondement de la discipline en tant que médicale. Il
trouve sa justification dans une certaine
caution thérapeutique, qui relève de la déontologie au sens
d’Hippocrate, définie par l’engagement et la garantie de qualité,
d’efficacité.
C’est « l’art de guérir » qui, de toutes les époques,
a déterminé l’identité, la légitimité du pouvoir médical. Agir pour
le bien de l’autre, pour l’intérêt commun : cette conception
philanthropique, humaniste, aux connotations morales, soulève un
certain nombre de questions dans notre champ : place,
identité, fonction, statut social, adresse de nos soins et surtout
finalité de notre action. Entre la prescription comme acte et la
prescription comme intention, entre présupposés théoriques et
données de l’expérience, le « penser la prescription »
nécessite (ou exige) un questionnement éthique.
La prescription met en tension les réflexions connexes sur la
norme, la pathologie, la souffrance et le droit qui sont des
opérateurs déterminants dans ce champ. Quand et pourquoi est-il
licite de prescrire ? Un article récent du journal Le Monde
dénonçait le mésusage des psychotropes et les prescriptions par
excès, tout en soulignant les effets du malaise social et les
formes méconnues de dépression. La disparition d’un symptôme doit
être visée avec discernement à partir de bases cliniques au-delà du
comportement et prenant en compte la demande : cet ajustement fait
la richesse et la complexité de la pratique. La prescription
interroge l’efficacité, la sécurité, l’attention portée au patient
et à la collectivité qui sont au cœur de la réflexion éthique à
propos de l’evidence based-medicine 1. Qu’est-ce qui prévaut dans notre
champ : une vérité scientifique, une vérité d’après-coup de
l’évaluation ou la vérité du patient ?
Comme le rappelle l’argument de nos journées scientifiques, la
prescription thérapeutique s’inscrit comme le dernier acte d’une
suite tout autant logique que chronologique. Conditions de la
rencontre, examen psychiatrique élaboré à partir du recueil
séméiologique et du regroupement syndromique suivi de la
prescription… c’est la démarche clinique et thérapeutique que nous
envisagerons.
Démarche clinique et thérapeutique
On peut affirmer de notre place de médecin, de thérapeute qu’il n’y
a pas de prescription possible sans approche clinique réglée. Il
n’y a pas à l’inverse de clinique sans une perspective
thérapeutique issue de l’écoute, de la quête de soulagement et de
modification du sujet autant que la guérison, ce qui suppose de ne
pas confondre clinique, recherche, qu’elle soit nosographique ou
épidémiologique ou ciblée sur le seul symptôme.
Cette prise en compte clinique, dans sa dimension singulière de
la situation de rencontre, quand bien même l’entretien n’induirait
pas une prescription, est le premier temps de la thérapeutique.
Faute d’une reconnaissance à sa juste place du lien qui s’y noue
avec ses effets imaginaires de représentation des attentes, du
vouloir de l’autre et du supposé savoir, la prescription peut
aboutir à deux dérives, à savoir la transposabilité et
l’interchangeabilité de nos actions : codifiées,
« protocolisées », déspécifiées, elles peuvent être
l’objet d’un « transfert de compétence ». Ailleurs,
évacuées de la dimension psychothérapeutique, on pourrait observer
un clivage entre acte prescriptif et acte psychothérapique, un des
enjeux et risques de la création du statut de psychothérapeute.
Toute dérive scientiste, toute clinique hâtive à visée objectivante
sont à même de forclore à la fois la fonction du thérapeute, mais
aussi celle du sujet souffrant, réduit à celui d’objet à traiter et
les symptômes à de pures apories du discours.
Le savoir clinique, étendu au savoir contextuel (clinique de
secteur), est à articuler à la fois à la quête d’une cause et à une
thérapeutique. Peut-on élaborer une thérapeutique sans références
théoriques ?
Prescription et/ou thérapeutique
Les deux termes sont utilisés indifféremment bien que leurs aires
sémantiques ne se recouvrent pas. La prescription est issue du
langage juridique : le sens dérivé en médecine est celui
« d’un ordre expressément formulé » qui recèle plus la
modalité de l’adresse à l’autre, marqué par la relation d’autorité,
l’injonction, que la finalité.
La thérapeutique concerne l’ensemble des actions et pratiques
destinées à traiter les malades, à guérir. Les deux termes ne
s’équivalent pas, ils se complètent : la prescription dans
notre champ est à entendre comme prescription thérapeutique,
formulation devenue tautologique dans notre domaine et que nous
avons retrouvée historiquement datée dans le Traité de techniques
psychiatriques [3] rédigé en 1949 par P. Bernard. Dans le
chapitre intitulé « la visite médicale quotidienne », il
est noté qu’elle est aussi le moment de « prescriptions
thérapeutiques » : « Au cours de la visite, le
médecin formule d’abord les traitements et les soins physiques dont
l’exécution incombe à l’infirmier, il prescrit en outre le régime
de vie, l’activité de chaque malade… » [3]. Prescriptions donc
auprès de l’infirmier… et du patient. Les deux termes étaient
adossés et c’est thérapeutique qui s’est trouvé élidé… au profit de
la prescription, fait qui n’est pas anodin, puisqu’il révèle la
prévalence du moyen sur la finalité.
Cette réflexion nous amène à interroger la consistance
thérapeutique de nos actions de soin : qu’est-ce qui fait
qu’un acte est thérapeutique ? Qu’elle en est la nature, la
plus-value ? Suffit-il par exemple qu’il émane d’un
soignant ?
La psychothérapie institutionnelle a cultivé à l’excès une
conception extensive du soin ou tout ce qui émanait de et par
l’institution était considéré comme thérapeutique : le
travail, les corvées, l’isolement, la sanction, etc. Nous ne
reprendrons pas les débats qui ont alimenté cette référence des
pratiques où la finalité était cependant interrogée au quotidien
dans nos institutions ; seule réserve, c’est cette position
d’intériorité du questionnement.
À l’envers, des rationalisations diverses ont abouti à
l’abstention thérapeutique, parfois au prix d’un déni de la
souffrance et de la maladie mentale.
Comment travailler avec comme outil de soin une institution, dès
lors que l’on considère que son usage est délétère, iatrogène au
regard de la thérapeutique ? Position en apparence paradoxale
puisque l’institution n’est jamais tout à fait bonne ni tout à fait
mauvaise.
Les réponses sont à élaborer au cas par cas : pas de
recette, pas de protocole, pas de procédure, la prescription est un
acte posé en fonction de l’histoire du patient, de l’institution,
qu’elle soit intra ou extrahospitalière, et qui s’inscrit dans la
perspective du soin. Le souci de l’autre, c’est-à-dire la prise en
considération du sujet et de ses symptômes, est à distinguer d’une
entreprise d’éradication, de normalisation ; le positionnement
est tributaire des attentes du patient et de sa famille, qu’il
convient également de prendre en compte.
Les fondements de la thérapeutique
L’émergence de la psychiatrie s’est opérée à partir de la réduction
de la folie à la maladie mentale. Cette appropriation est
indissociable du présupposé qui est au cœur de la reconnaissance de
la psychiatrie comme discipline médicale, le pari de la curabilité.
Cette condition est soutenue par Gladys Swain : « la
naissance de la psychiatrie, telle qu’elle s’est jouée autour des
années 1800, s’est donnée d’abord comme l’invention d’une
thérapeutique » [16].
L’affirmation d’un abord possible des aliénés, en particulier
par le traitement moral, en rupture avec un délaissement inféré au
dogme d’incurabilité qui fera retour quelques décennies plus tard
avec la dégénérescence ou l’assimilation de l’aliénation à la
démence, s’appuie sur l’idée novatrice d’une prise thérapeutique (à
lire les premiers aliénistes, on peut y lire emprise) sur les
aliénés, leur discours, leur comportement. Ce discours affiché,
ambitieux pour ne pas dire téméraire, fait coupure : il vise,
au-delà de sa dimension philanthropique reconnue, à jeter les bases
d’une « médecine spéciale », à savoir la reconnaissance
de la discipline. Cette doctrine a pour socle l’identification et
la classification des désordres mentaux en proscrivant le vocable
folie et pour moyen le « dialogue avec l’insensé » [17].
L’idée qui sera développée ultérieurement et qui recouvre cette
réalité est celle de la folie partielle… la monomanie. Une part du
raisonnement de l’aliéné est préservée. Les points d’appui sont les
troubles de l’entendement (du raisonnement), de l’affectivité (les
passions de l’âme), de la volonté puis de l’instinct.
Cette détermination, au sens de ce qui fait cause pour les
premiers aliénistes, éclaire la volonté thérapeutique à l’œuvre
chez P. Pinel pour qui « regarder la folie comme une maladie
en général incurable, c’est avancer une assertion vague et sans
cesse contredite par les faits les plus authentiques [14], aussi
chez J. E Esquirol, E. Georget et qui culmine au plan
théorique et pratique chez François Leuret dans son ouvrage de
référence daté de 1846, Des indications à suivre dans le traitement
moral de la folie [12].
Cette affirmation se développera parallèlement dans les domaines
judiciaire et médico-légal, avec la reconnaissance de la place des
aliénistes dans les prétoires, et institutionnel avec la loi du
30 juin 1838 et la création des asiles départementaux.
On notera que cette volonté de prouver la légitimité de la
démarche thérapeutique peut conduire à un affrontement, à un
assujettissement de l’autre, véritable furor sanandi. La
constitution d’un corpus théorique et pratique est subordonnée à la
délimitation de variétés cliniques, à la quête de causalités
endogènes ou exogènes et de traitements (physiques ou moraux).
De la cure à la thérapeutique
La lecture du cours au Collège de France de M. Foucault
intitulé Le pouvoir psychiatrique [7] est une voie d’abord féconde
pour l’étude de cette émergence historique des grandes dimensions
de la thérapeutique contemporaine à partir de la « direction
morale minutieuse » qu’est le traitement moral, qui donnera
naissance à la psychothérapie, et des traitements physiques dont la
prescription médicamenteuse est issue.
La référence textuelle principale est la leçon du
19 décembre 1973 : une note des éditeurs indique que,
dans le manuscrit, cette leçon était intitulée « la cure
psychiatrique », formule que M. Foucault a gommé lors de
son cours. Persistent dans les points de la présentation une cure
de F. Leuret et ses éléments stratégiques. Dans son
développement, le philosophe fait référence au « cadre de la
cure ». Foucault reproche à l’aliéniste un défaut de
théorisation : « on attendait sans en donner jamais ni
une explication, ni une théorisation la guérison » remarque
qui nous paraît mériter un développement.
On peut s’interroger sur les raisons du choix du terme pouvoir
plutôt que cure, interrogation étendue au titre général de
l’ouvrage, dès lors que la trame, le grand opérateur, est la cure.
Ce choix nous apparaît plutôt relever d’une position idéologique
qu’a épinglée dans un autre temps G. Swain [16] en considérant
l’asile comme une « machine à socialiser » autant qu’à
ségréguer, que d’une analyse discursive.
Les propos de M. Foucault sur la psychiatrie naissante
permettent de saisir, à partir de ses positions critiques,
polémiques, qui s’appuient sur l’analyse des discours, des savoirs,
des pratiques, une conceptualisation de la cure psychiatrique
intégrée dans un des éléments d’un système qu’il qualifie de
disciplinaire.
L’émergence de la « médecine spéciale », pour
reprendre le terme de P. Pinel [14], qui a promu la reconnaissance
et l’extension du champ de la psychiatrie, est tout entière
subsumée par le concept de pouvoir psychiatrique et dérivée de son
lieu : l’asile.
Pouvoir psychiatrique ou cure psychiatrique ?
Nous ne développerons pas ici des propos contradictoires sur les
méthodes utilisées ; il serait imprudent, malvenu, de ne pas
saisir dans le rappel historique des thérapeutiques en psychiatrie,
combien elles ont été marquées du sceau de la violence
institutionnelle, de la subordination exercée sur l’autre, aliéné
ou malade mental. Des ouvrages ont été consacrés [15] à
l’inventaire des techniques psychiatriques qui sont édifiantes
quant au sort fait, à toutes les époques y compris des très
récentes, aux malades mentaux, par les aliénistes, les psychiatres
en quête forcenée d’une réponse rationnelle au problème de la
folie… et de son éradication.
Cet « acharnement thérapeutique », terme que nous
préférons à celui de « sadisme thérapeutique » introduit
par P. Morel dans sa préface à la réédition de l’ouvrage de
Leuret [12], associe aussi bien les méthodes morales que les
méthodes physiques…
Clinicien, chercheur passionné et philanthrope, P. Pinel, en son
temps, avait utilisé à propos de l’usage ou plutôt du mésusage des
méthodes physiques, le terme de « délire médical » et
assimilé l’aliéné au colonisé [13] ; il prônait le traitement
moral
La période qui a succédé à la naissance de la discipline et à la
création des asiles départementaux a été marquée, à l’inverse, par
un abandon, un délaissement du projet thérapeutique et des malades.
P. Bercherie [2] en témoigne ainsi : « l’Institution
psychiatrique va dériver sans cesse plus au cours du siècle d’une
mission curative à une mission conservatrice ». Plus
proche de nous, les effets du mouvement antipsychiatrique et de la
dépsychiatrisation sont d’autres formes de violence par négligence,
abstention, faites aux patients.
Pas de thérapeutique sans pouvoir thérapeutique ?
La lecture des ouvrages précités et de l’article de
P. Bercherie, Histoire et épistémologie des thérapeutiques
[2], permet de mesurer les écarts, les évolutions de la
prescription, tant au plan des connaissances que des pratiques. On
doit reconnaître à F. Leuret une finesse clinique,
d’observation et d’analyse des principes et, si ses options
thérapeutiques sont à récuser, il n’en reste pas moins que la
pratique de la psychiatrie implique parfois à son corps défendant
de se confronter à l’exercice d’une autorité réglementaire, d’un
pouvoir, qui sont à élaborer tout en ne les niant pas.
Nous faisons référence aux effets des diagnostics et pronostics
posés en clinique quotidienne et dans la fonction d’expertise, aux
hospitalisations ou traitements contraints. Le déni de la
souffrance, le défaut de reconnaissance de la maladie par certains
sujets, amène le psychiatre, qui a une responsabilité sociale, à
prendre des mesures contraignantes, contenantes, qui visent le
soin, mais aussi la protection du patient, de son entourage et de
la société ; cette mission est plus difficile à circonscrire
que l’inventaire des troubles répertoriés par le DSM.
Le système disciplinaire qui s’est transmué dans notre actualité
en système de contrôle, selon l’expression de G. Debord, est
illustré par la volonté de surveillance sociale, incluse dans la
prévention, l’hygiène mentale, l’exigence de sécurité. Le récent
projet de circulaire du ninistère de l’Intérieur est exemplaire de
cette « gestion des risques » [5]. Criminalisation des
malades mentaux, actions ciblées sur certaines populations,
détection précoce des troubles chez les enfants par les enseignants
eux-mêmes, fichiers nationaux des patients hospitalisés en
psychiatrie… en témoignent.
Cette demande du pouvoir politique est légitimement à
travailler, à questionner au quotidien, dans nos
institutions : que fait-on ? pourquoi ? et en quel
nom ?
Dans ses développements, M. Foucault force le trait,
caricature la démarche des aliénistes dans le sens monoidéïque du
pouvoir psychiatrique : les faits (la cure) ne sont pas
rapportés à une logique de soins. L’argumentaire, par souci
pédagogique, est excessif, mais surtout déplacé des moyens à la
finalité.
La posture de F. Leuret exemplifie le travers :
l’aliéniste est entièrement tendu vers la guérison à toutes fins.
Sa devise pourrait être « la fin justifie les
moyens » : manœuvre, intimation, intimidation, vexation,
action sur le corps avec l’utilisation de la douche dans toutes les
variantes de l’hydrothérapie, sont là pour insécuriser le délirant,
pour déséquilibrer sa conviction et lui faire « lâcher
prise » quant à ses idées fausses. F. Leuret se défend de
ce que lui-même désigne du nom de « supplice, de
barbarie », dont la seule légitimité et ambition serait le
malade : « devant un malade je ne pense pas à mes
assistants ; je ne pense pas à moi : je pense à
lui » [12]. Le bien de l’autre, la visée de la méthode,
« le devoir éthique d’efficacité »2[18] servent ici de caution et d’alibi
thérapeutiques.
Apports de F. Leuret à la stratégie de la cure
F. Leuret est un aliéniste en situation : il s’expose
dans ses énoncés, ses hypothèses et expose la problématique à
partir d’un travail monographique documenté qui vise l’élucidation
de questions cruciales au regard de son objectif
thérapeutique : la guérison, même fugace, des patients
aliénés.
Des questions toujours d’actualité sur le statut de l’aliéné,
sur les causes de l’affection, sur les leviers et les effets de la
cure. La folie est opposée à la raison ; l’aveu signe la
reconnaissance de la maladie et les moyens de détruire les idées
fausses sont recherchés en contrariant les aliénés, cela afin de
redresser leur raison. Nous avons isolé chez Leuret quelques points
doctrinaux [12].
L’absence de recette, de protocole préétabli. Versus de
l’aliéniste : « il n’y a pas de précepte, il ne peut pas
y en avoir ; il y a seulement des indications, et ces
indications varient à l’infini, car elles dépendent de la nature
d’esprit du malade, de son caractère, de l’éducation qu’il a reçue,
de son âge, de son sexe, de la forme, des causes et de la durée de
son délire, de sa position sociale ». Ailleurs il est dit
qu’il n’y a pas de « médication uniforme », elles
dépendent aussi et tout autant « du médecin, de son caractère,
de son activité, de ses ressources, enfin de ce qui, dans l’esprit
d’un homme peut agir sur un autre homme ». Ces propos
témoignent de l’engagement de Leuret, chercheur, expérimentateur,
qui met à l’épreuve ses principes thérapeutiques. Son ouvrage se
conclut par cette formule à la fois humble et ambitieuse :
« venez, voyez, et faites mieux » [12] aux accents d’un
défi faisant emprunt à une formule impériale bien connue.
Versus de l’aliéné : l’aliéné résiste, tend de tromper par un
effet de la réticence, de la résistance « le malade cédait,
mais il nous trompait en cédant ». Plus loin, « j’ai
tacitement admiré la ruse de mon adversaire » [12] :
F. Leuret peut surprendre dans ses actions orientées, ses
points de conviction, il fait le pari de la parole : « un
vésicatoire, une potion, si efficaces en pareil cas, ne me parurent
pas nécessaires, je n’emploierai d’autres puissances que celles de
mes paroles. Ailleurs, c’est son silence qui est utilisé pour
aiguillonner le patient et l’inciter à se livrer ». Enfin,
l’entreprise de l’aliéniste vise à faire passer le patient
de « l’état d’hostilité, ou au moins de la méfiance à
celui de docilité » (accéder à l’observance
thérapeutique ?).
Dans sa démarche, F. Leuret abandonne les principes
philantropiques de ses prédécesseurs « n’employez pas les
consolations (avec les malades) car elles sont inutiles » cité
par P. Morel [12] : il ne s’agit pas de développer de la
bonne conscience mais de la rigueur (la sévérité), du calcul
thérapeutique et de la logique, c’est la stratégie de la cure.
L’aliéniste inaugure la « co-thérapie » en associant
deux figures de thérapeutes : l’un prenant le rôle
« d’ami officieux », l’autre exerçant « la puissance
suprême ». Une image caricaturée bien sûr, du couple
psychologue-psychiatre actuel ?
Leuret fait une place au travail de réhabilitation dans
l’éventail thérapeutique, il a par ailleurs le souci de la
transmission de l’art du traitement moral « comment
l’expérience acquise pourra-t-elle profiter à ceux qui viendront
après nous ? » confie-t-il.
Il apparaît que F. Leuret pose les bonnes questions, plus
que les bonnes réponses… Quant au « traitement possible de la
psychose », pour reprendre un fragment du titre d’un article
de J. Lacan [10], en tout cas, il ne se dérobe pas devant la
tâche.
Deux points sont à souligner : l’articulation de la
causalité à la thérapeutique, la stratégie et le positionnement du
thérapeute.
L’articulation de la causalité à la thérapeutique
M. Foucault signale que F. Leuret ne théorise jamais, ne
donne aucune explication qui serait fondée soit sur une étiologie
de la maladie mentale, soit sur une physiologie du système nerveux,
soit même… sur une psychologie de la folie. Le texte de Leuret en
égrène pourtant quelques-unes et non des moindres :
- – l’éducation : elle « est la nourriture de
l’esprit ; bonne, elle fait les esprits sains, négligée ou
mauvaise, elle fait les esprits malades » ;
- – les conditions sociales : « les pauvres sont
plus malades que les riches » ;
- – l’attitude de la mère : « sa mère l’a si
tendrement ou plutôt si aveuglément aimé, qu’elle lui a laissé sur
lui une liberté complète ».
Mais aussi la structure sous-jacente dénommée ici diathèse
ou ailleurs la passion. À côté de cette causalité psychique de la
maladie mentale, coexiste dans un seul cas une hypothèse organique,
rhumatismale « la douleur avait été suivie d’un violent
désespoir et du penchant au suicide ». « Par quelle
succession de causes et d’effets ce résultat a-t-il été
possible ? » interroge F. Leuret en quête dans ses
monographies d’une causalité déterminante pour orienter ses choix
thérapeutiques.
Théorisation et acte prescriptif
Le simple rappel des théories étiopathogéniques concernant le
délire assimilé à la folie témoigne d’un intérêt de F. Leuret
pour la théorie. Comment dès lors expliquer les réserves de
M. Foucault, G. Lantéri-Laura pour qui F. Leuret
« colle pour sa part à sa conviction curatrice, sans grand
appareil théorique autour » ou de T. Trémine qui souligne
que « les livres de Leuret sont sans grand esprit de
système ou plutôt le système en est fort simple » ? Il
convient de faire le rappel du concept même de théorie à partir de
la définition qu’en donne D. Lecourt3, de mettre à l’épreuve cette proposition
avec les données de Leuret, ce qui amène à envisager la mutation de
la prescription au regard des théories et de l’actualité. Pour
D. Lecourt, la notion de théorie scientifique implique
« une mise en forme logique de principes et de conséquences
qui regroupent des résultats préexistants ». On peut admettre
l’aliéniste au rang des théoriciens à partir :
- – des principes et points doctrinaux déclinés,
- – de la mise en forme logique de la construction de la
cure issue d’expériences cliniques préalables,
- – de l’étude des effets des prescriptions dans une
articulation causes-conséquences.
Les observations émises par les différents auteurs précités
peuvent s’éclairer de la distinction que nous proposons entre
théorie pure ou générale et théorie appliquée : la théorie
pure isolerait une conception globale de la folie, de la maladie,
un système à penser la thérapeutique émancipée de références
cliniques concrètes, même si elles s’en déduisent. La théorie
appliquée est plus une théorie de la pratique en situation, au cas
par cas ; elle s’attache de façon singulière à illustrer cette
mise en forme logique du traitement à partir des principes et de
l’expérience.
Même si F. Leuret développe des principes généraux, à
savoir la folie assimilée au délire, le rôle de l’entendement, des
passions sur le déclenchement de l’accès, il est avant tout un
praticien clinicien attaché à une théorie du cas.
C’est tout l’intérêt de l’œuvre de cet auteur de conjuguer la
pertinence des descriptions cliniques minutieuses qui, selon
l’expression de T. Trémine, constitue une « archéologie du
délire » à l’élaboration de la construction de la
thérapeutique et de l’acte prescriptif.
Ce rappel nous fait mesurer la perte de cette dimension de la
théorie de la pratique puisque la tendance actuelle vise le
laminage dans la prescription de la singularité du cas (cette
casuistique consacrait la prescription déductive soit en
intention).
À cette clinique s’oppose le standard : groupes de malades,
méta-analyses, guidelines, recommandations de bonnes pratiques
visent une réponse « protocolisée » qui fasse abstraction
de cette théorie de la prescription et abandonne le subjectif, le
particulier pour l’objectif, l’universel. C’est la prescription
inductive, en extension.
Un autre point à considérer dans la cure est le levier, la
stratégie liée au positionnement du thérapeute. Comment déloger
l’aliéné de sa position d’orgueil, de la « puissance
suprême » de ses idées mégalomaniaques. F. Leuret n’est
pas dupe quant à l’attachement de l’aliéné à ses idées de grandeur,
à son statut de fou, voire d’interné, autant de limites à son
action. Quant aux indications, elles varient en fonction de la
« pharmacie morale » du médecin : « il prend en
lui-même dans sa tête et dans son cœur ce qu’il donne à son
malade ; ingénieux, il donnera beaucoup ; lourdaud
quoique savant, il ne fera rien de bon » [12]. Il ne s’agit
pas seulement d’un savoir spécifique ou d’un engagement mais d’un
style, d’un art thérapeutique.
Un système de pensée et de traitement de la folie est exposé
dans une grande cohérence avec ordonnancement d’hypothèses sur
l’origine des troubles, appuis cliniques et épreuves
thérapeutiques… définissant un modèle épistémologique général et
une théorie de la pratique. L’acte de prescription vient ici nouer
dans un ordre signifiant lié au langage un prescripteur, un sujet
prescrit (l’aliéné réceptacle du soin) et l’objet de la
prescription, qu’il soit moral ou physique, articulé à ses causes,
ses représentations imaginaires, les ressentis, les attentes
respectives, mais aussi le réel du corps lié aux effets de la
thérapie dans sa part médicamenteuse.
On notera que la rencontre aliéné-aliéniste s’écrit en termes
d’affrontement en stricte symétrie : F. Leuret utilise
d’ailleurs les mêmes termes de « puissance suprême » pour
l’aliéné adhérent à ses conceptions délirantes et pour l’aliéniste
convaincu de la pertinence de ses « agents de guérison ».
T. Trémine réfère ce qu’il nomme « lutte », « combat
critique » « technique de parole »,
rhétorique » autant de métaphores de la joute physique ou
oratoire à la trajectoire de Leuret, ancien légionnaire de l’armée
de la Meurthe.
La relecture des monographies de F. Leuret est exemplaire
d’un didactisme qui veut démontrer, persuader. On peut, dans cette
démarche de précurseurs, de fondateurs, opposer la prudence, la
précaution du jeune S. Freud qui élabore les prémisses de sa
technique psychanalytique à la conviction de ces aliénistes
mus par une démarche de chercheurs, de praticiens théoriciens,
prenant appui sur une expérience clinique renouvelée : il
s’agit dès lors, dans la tradition médicale, d’un « penser la
pratique » à partir d’éléments cliniques analogiques,
reproductibles, soit l’empirisme. Cette cohérence, cette visée
globale qui animait les aliénistes sera érodée par
l’institutionnalisation de la discipline. Nous faisons référence
ici à la période d’abandon de toute clinique autre que
comportementale qui légitimait une ségrégation pavillonnaire, les
« quartiers de classement », et à l’abandon des projets
thérapeutiques au profit de mesures de rétention.
Enjeux actuels de la prescription
Être thérapeutique ni trop, au risque de la dérive vers un
activisme non dénué d’assujettissement, ni trop peu, au risque d’un
rejet ou d’un abandon plus ou moins rationalisés. La psychiatrie
moderne conjugue les deux maladies infantiles des actions
thérapeutiques des origines.
D’un côté la dérive vers l’abandon de soins favorisé par le
mouvement anti-psychiatrique d’essence idéologique ou
technocratique et la dépsychiatrisation que l’on observe
aujourd’hui. À l’autre extrémité, la psychopharmacologie clinique
qui privilégie l’objet de la prescription au sujet prescrit,
délimite des résistances thérapeutiques attribuées aux médicaments.
Ces résistances sont autant d’impasses thérapeutiques impliquant la
personne du prescripteur et/ou le contexte institutionnel.
La résistance est un concept utilisé par S. Freud qui a
perçu rapidement le caractère ambivalent de la demande et les
bénéfices secondaires attachés aux symptômes, à la maladie, à
l’être malade (souffrance et jouissance vont de paire). Le moyen,
l’outil thérapeutique ne doivent pas être confondus avec sa
finalité.
Il serait injuste de réduire les apports à la clinique et à la
prescription des deux siècles qui nous séparent des premiers
aliénistes J. Seglas, P. Chaslin ; plus près de nous G.G.
de Clérambault, H. Ey, G. Lantéri-Laura ont marqué leur
temps par la connaissance des phénomènes à l’œuvre et par leur
approche holistique de la thérapeutique, articulant causes ou
système causal, clinique et prescription. Cette réflexion globale
se trouve plus facilement dissociée aujourd’hui dans la pratique
quotidienne, même si, il faut le reconnaître, les neurosciences ou
la psychiatrie biologique fournissent des ensembles cohérents,
lésionnels (anomalie) ou fonctionnel (neuro-développemental) ou
issu de l’organisation synaptique. Dans ces modèles de psychiatrie
expérimentale, le sujet en tant qu’être parlant et désirant n’a pas
sa place.
Certains militent en faveur d’une clinique pragmatique ayant
évacué toute référence structurale ou même nosographique. Cette
lecture dimensionnelle, transversale est revendiquée par
R. Jouvent [9] comme voie de progrès ; elle n’est
pourtant opérationnelle ni au plan clinique, ni aux plans
psychopathologique et évolutif pour guider un choix
thérapeutique.
L’essor de la thérapeutique pharmacologique a eu un effet majeur
sur l’approche clinique dans l’ensemble du champ médical d’où la
psychiatrie n’est pas isolée.
L’écoute, la considération, le temps passé au lit du patient,
référence première de la clinique, sont inversement proportionnels
à l’efficacité des thérapeutiques entreprises.
Les bilans psychométriques ou projectifs, les échelles, les
auto-évaluations, les explorations médico-techniques prennent le
devant d’une scène clinique, orientée vers des protocoles de soins
standardisés… la place du praticien peut être dès lors réduite.
Cette clinique hâtive, induite par un pragmatisme ambiant, par
les pressions d’ordre idéologique et de temps, caricature notre
exercice et contribue à sa déqualification dessinant la
« fast-psychiatrie » décrite par B. Odier [13].
Reste que le psychiatre, qu’il soit en formation ou
d’expérience, est confronté régulièrement à des situations de
rencontres inédites où la clinique, saisie à partir des données
séméiologiques mais aussi d’éléments plus intuitifs en situation de
relation, est seule opérante.
Processus ou procès prescriptif
La question de la détermination à partir d’une norme imaginaire qui
est fou et qui ne l’est pas… est cruciale : dès lors le
recueil d’éléments, tels le délire, la dissociation, les
hallucinations, même s’ils ne sont pas toujours probants, est
essentiel ; il s’en suit une évaluation des actions à
mobiliser que H. Ey désignait par le terme de « jugement
thérapeutique » [6]. Ce terme privilégié à choix thérapeutique
déplace la situation et ses enjeux, en l’assimilant à un procès
thérapeutique que l’on ne peut réduire au processus.
M. Foucault, dans sa vision du « pouvoir
psychiatrique », parle à partir de Leuret de la recherche de
l’aveu. La prescription, de même que l’ordonnance, relèvent tout
autant du vocabulaire judiciaire. Cette reconnaissance de la
pathologie assigne au patient son statut de malade et au psychiatre
la légitimité de sa fonction (de thérapeute avant tout).
C’est indirectement rappeler, et c’est une des spécificités de
notre champ d’intervention, que la thérapeutique peut s’appliquer à
des sujets qui ne se reconnaissent pas même souffrants et qui ne
demandent ni soins, ni guérison.
De l’art thérapeutique à la fonction thérapeutique
Le caractère impersonnel d’une prescription réduite à une fonction,
au sens de l’action propre d’un instrument, d’une machine, peut
donner à penser que la personne du thérapeute n’est pas là ou n’est
pas impliquée… resterait une opération technique. Cette
interprétation s’inscrit à contre-courant de ce que nous
souhaitions promouvoir, le primat du subjectif, du transfert. On
pourrait dire que, dans cette formulation, l’accent est mis sur
l’opérationnalité aux dépens du sujet de la prescription et de son
désir rabaissé à une fonction, en d’autres termes passer de l’art
thérapeutique à la fonction thérapeutique.
Le terme fonction ouvre à différentes acceptions et
connotations. Une fonction n’existe pas entièrement en soi, elle ne
peut être isolée qu’arbitrairement ; elle s’intègre dans un
mouvement de relations. C’est le cas dans le domaine de la
physiologie des fonctions issue de la conception dynamique
d’appareils. Il s’agit d’une découpe au sein d’un groupement : on
peut circonscrire les fonctions du corps, les fonctions mentales ou
managériales... ce point de vue permet d’intégrer la prescription
dans une inter-relation avec la clinique qui précède et la
thérapeutique qui est une sorte de suite de l’acte prescriptif,
mais il peut s’agir aussi de la mise en série du prescripteur, du
malade et de l’institution.
On peut entendre la fonction au sens du statut du prescripteur,
fonction sociale assignée, rôle, désignation dans le cadre de la
psychiatrie publique. Ce qui introduit le régime de la
responsabilité du psychiatre.
Le psychiatre est missionné, sa fonction est d’utilité
sociale ; c’est à ce titre qu’il est instrumentalisé à des
fins de dépistage, de normalisation des troubles du comportement,
de réduction des dysfonctionnements. Cette conception de la
prescription, au sens où le psychiatre est lui-même en situation
d’être prescrit, justifie une position d’ajustement critique.
La deuxième connotation arrimée au terme est la fonction
mathématique, avec la mise en équation de plusieurs variables que
l’on peut ici isoler :
- – le sujet de la prescription, le sujet prescrit et
l’objet de la prescription varient selon deux coordonnées : le
temps, la distance thérapeutique ;
- – le temps oppose les prises en charge dans la
diachronie, au long cours, au centre médico-psychologique, aux
prises en charge de courte durée, psychiatrie de liaison, centre de
crises ou aux urgences… Il ne s’agit pas des mêmes problématiques,
ni des mêmes profils de thérapeutes. Le temps est aussi l’actualité
de la prescription, des références culturelles, scientifiques et
des habitudes qui en modifient l’usage.
- – la distance modèle la relation thérapeutique (le
transfert) à géométrie variable qui inscrit le cadre thérapeutique
entre proximité et distance. Là encore, l’ensemble est complexe,
lié au développement d’une histoire thérapeutique faite
éventuellement de ruptures, de rechutes, de confiance, de
défiance…
C’est une façon d’insister sur l’engagement à long terme
vis-à-vis des patients, en particulier des sujets psychotiques.
Nous citerons les fonctions du moi telles que S. Freud les
définit du début de son ouvrage Inhibition, symptôme, angoisse
[8], pour les opposer aux phénomènes inconscients. Dans la
prescription interviennent, interfèrent en effet un non-su, un
indéterminable, du côté tant du patient que du thérapeute :
cette absence de maîtrise peut entraîner pour le prescripteur doute
et sentiment de contingence et d’indécidable ; il est tentant
d’assimiler la prescription aux missions impossibles définies par
Freud : éduquer, gouverner, psychanalyser…
Dans le modèle bio-psychosocial qui semble faire consensus,
manque le quatrième terme, celui du sujet de l’inconscient qui peut
faire résistance, obstruction, à la volonté thérapeutique.
La prescription comme symptôme
« Toute clinique est plus ou moins tautologique car elle ne
peut que valider la position du thérapeute qui ordonne
l’observation, son point de vue, ses préjugés, ses choix »
[18]. Il y a donc un lien plus personnel subjectif que fonctionnel
entre l’entité clinique et la thérapeutique. « Chaque
thérapeutique (existante, espérée, anticipée) choisit un modèle
clinique validant une entité illustrative qui en retour apparaît
comme un principe organisateur pour le reste de la
pathologie » [18].
La prescription suscite des effets de vérité, de sens et de
désir attachés à l’entreprise thérapeutique, elle mobilise des
enjeux imaginaires sur le pouvoir, la maîtrise, le narcissisme du
soignant qui oscillent entre échec et efficacité thérapeutiques à
la hauteur des attentes. Croyances, convictions, savoir sans faille
sont convoqués, de même que l’illusion thérapeutique ; l’effet
placebo concerne tout autant le soignant que le soigné, comme en
attestent les études pharmacocliniques en double aveugle !
M. Balint a décrit la « fonction apostolique » du
médecin qui vise à convertir le patient à ses conceptions et
théories dans l’orientation du traitement.
F. Ansermet a décliné dans son ouvrage Malaise dans
l’institution [1] différentes postures de soignant (places du
héros, du maître, du missionnaire, du technicien) et les impasses
qui en découlent liées aux identifications à des fonctions,
missions, idéaux impossibles ; le désir soignant est par
essence insatisfait, surtout s’il est tendu vers un absolu
thérapeutique, la guérison, rarement atteint.
P. Brun [4] a articulé le projet thérapeutique à la pulsion de
mort que révèlent les répétitions, le rapport à l’échec, à
l’entreprise de normalisation qui se distingue d’une création,
l’invention thérapeutique. L’éthique défensive est fondée par cet
auteur sur la culpabilité, la projection, l’expansion et
l’évitement. S. Freud, de formation médicale, s’est rapidement
décalé de cette référence première, tendue vers la recherche de la
restitutio ad integrum, au profit du sens, d’un savoir en plus.
Nous prolongerons notre réflexion sur la tentation de dérive
scientiste de la prescription4 au
sens où la science pourrait, selon ses tenants, tout expliquer, de
la folie et de la condition humaine : les théories génétiques,
neuro-développementales ou neurologiques (hypofrontalité, petits
signes neurologiques de la schizophrénie), amènent dans cette
conception déficitaire à se désintéresser du patient en tant que
sujet de son discours et de ses productions (délire, dissociation,
hallucinations…) pour se concentrer sur l’organe altéré et pouvant
être visualisé par imagerie cérébrale.
Il s’agit là du retour à la neuropsychiatrie que certains
appellent de leurs vœux, aux théories localisationnistes de
F. Gall ou neurodégénératives de V. Magnan et de A Morel.
L’adresse au patient se résume dès lors à un enrobage
psychologisant.
Le modèle pragmatique ambiant, économique, scientifique qui
privilégie la réponse sur la question, ou plutôt sur le
questionnement, la solution sur le problème, l’action sur la
spéculation, modifie radicalement le fonctionnement et la
philosophie des structures de soin.
Gestion des unités, management, informatisation, échelles de
saisie des données, procédures, évacuent la dimension
médico-philosophique de notre exercice et gomment les composantes
du transfert, de l’énigme, de la curiosité et de la surprise qui
sont des ingrédients de la dimension intellectuelle à l’exercice
clinique et au travail à plusieurs, constitutifs de notre art.
Comment préserver notre espace de liberté dans la
prescription ? Tout d’abord en résistant aux entreprises
d’instrumentalisation de la thérapeutique qui subordonne le soin à
la gestion à partir de critères d’efficacité, de reproductibilité
(la standardisation), mais aussi en préservant pour nous-mêmes et
les collectifs de soignants le tranchant de l’élaboration de la
prescription qui ne soit pas stricte application de principes
généraux visant l’objectivité et l’universel, mais construite à
partir d’une rencontre de sujet à sujet, c’est-à-dire en reprenant
les avancées de F. Leuret, appuyée sur une clinique
monographique, une théorie du cas et une stratégie de la cure.
Références
1 Ansermet F, Sorrentino MG. Malaise dans
l’institution : postures de la méconnaissance. In :
Anthropos. 1991.
2 Bercherie P. Histoire et épistémologie des thérapeutiques
en psychopathologie. Paris : PUF, 1989.
3 Bernard P. Psychiatrie pratique. Paris : Ed. Centre
d’Editions Psychiatriques, 1949.
4 Brun P. Ethique de la psychiatrie dans son rapport avec
la pulsion de mort. L’Information Psychiatrique 1986 ;
62 : 143-50.
5 Castel R. La gestion des risques. Paris : Ed. de
Minuit, 1981.
6 Ey H. La thérapeutique psychiatrique (généralités). Emc
3780, A10, 5, 1976.
7 Foucault M. Le pouvoir psychiatrique. Paris :
Gallimard, Seuil, 2003.
8 Freud S. Inhibition, symptôme, angoisse. Paris :
PUF, 1951.
9 Jouvent R. Pragmatisme de la clinique. Paris : Ed
Pil, 2000.
10 Lacan J. Les Ecrits. Paris : Seuil, 1966.
11 Lantéri-Laura G. In : Essai sur les paradigmes de
la psychiatrie moderne. Ed du temps, 1998.
12 Leuret F. Des indications à suivre dans le traitement
moral de la folie. Paris : l’Harmattan, 1998.
13 Odier B. Accélération des traitements, fragmentation des
évolutions : vers la fast-psychiatrie ? L’Information
Psychiatrique 2000 ; 76 : 563-8.
14 Pinel P. Traité médicophilosophique sur l’aliénation
mentale. Ed J. A Brosson, 1809.
15 Quetel C, Morel P. Les fous et leurs médecins de la
renaissance au XXe siècle. Paris : Hachette
Littérature, 1979.
16 Swain G. La pratique de l’esprit humain. Paris :
Ed. Gallimard, 1980.
17 Swain G. Dialogue avec l’insensé. Paris :
Gallimard, 1994.
18 Tremine T. La personne de moi-même. Post-face à la
réédition de « Fragmens » de F. Leuret. 2005 (sous
presse).
3 Extraite du Dictionnaire
d’histoire et philosophie des sciences. Paris : PUF, 1999, p.
940.4 Dans un article récent,
La psychiatrie à l’épreuve du scientisme, paru dans l’Information
Psychiatrique de septembre 2004, B. Odier amène des réflexions
majeures sur sciences et psychiatrie, éthique, « jugement
d’efficacité » et sur la « volonté de raccourcir le
cheminement entre clinique et action thérapeutique qui recèle une
hâte de conclure... »2
Notre intitulé est déduit de cette formulation de T. Trémine qui
concrétise toute la démarche intellectuelle et éclectique de F.
Leuret.1 On lira dans ce sujet
avec intérêt le n° 41 de juin 2004 du bulletin Pour la recherche de
la Fédération française de psychiatrie consacré à l’EBM.
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